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Les joueurs et joueuses qui s'engagent pour lutter contre le coronavirus aux côtés des soignants pourraient former plusieurs équipes.

par Denis Hadzovic | 23 avril 2020

Premières lignes

À l’en­trée de l’hô­pi­tal Sainte-Perrine, dans le XVIe arron­dis­se­ment de Paris, une silhouette carrée se découpe entre les cercles verts qui bordent le portail. Au bout de ses biceps, un seau et un sac poubelle tanguent légè­re­ment à mesure que l’homme avance, le visage couvert par un masque et une char­lotte. De son expres­sion, on ne distingue qu’un regard doux mais déter­miné. Comme tous les matins, de 7 à 13 heures, Bakary Meité s’ap­prête à nettoyer les poignées de portes, les boutons d’as­cen­seurs et les inter­rup­teurs de cet établis­se­ment qui reçoit des malades du coro­na­vi­rus (Covid-19). Il s’est porté volon­taire pour être en première ligne, lui qui occupe habi­tuel­le­ment le poste de troi­sième ligne.

Joueur de rugby à l’US Carcas­sonne, en ProD2, Bakary Meité a profité de l’ar­rêt de la saison pour donner un coup de main aux soignants. Alors que son enga­ge­ment est salué partout, le spor­tif n’es­time pas faire quelque chose d’ex­cep­tion­nel. « Ma mère a fait ça toute sa vie depuis qu’elle est arri­vée en France en 1978 », souligne-t-il. L’édu­ca­tion a donc compté dans sa déci­sion, mais le rugby n’y est pas complè­te­ment étran­ger. « La soli­da­rité est une valeur cardi­nale du rugby », ajoute-t-il. D’ailleurs, quatre joueuses de l’équipe de France de rugby œuvrent aussi dans les hôpi­taux pour trai­ter les personnes infec­tées et repous­ser la pandé­mie.

Infir­mière dans un Ehpad en Isère, la troi­sième ligne du FC Grenoble Emeline Gros a par exemple accepté de faire plus d’heures que d’ha­bi­tude pour soula­ger ses collègues. Elle a depuis reçu de nombreux messages de remer­cie­ments. « Je suis infir­mière, et je garde le sourire malgré tout », affirme-t-elle. « Conti­nuez de nous soute­nir, non pas pour quelques mois, mais pour des années entières. »

Un autre rugby­man a décidé de s’en­ga­ger pour sauver des vies. Il s’agit de Maxime Mbanda, inter­na­tio­nal italien évoluant chez les Zèbres de Parme. Après avoir inté­gré la Croix Jaune pour four­nir de la nour­ri­ture et des médi­ca­ments aux personnes âgées, il est devenu ambu­lan­cier. « Dans les hôpi­taux, la situa­tion est chao­tique », déplore le rugby­man. En s’in­ves­tis­sant malgré des condi­tions extrêmes, il espère trans­mettre aux Italiens son esprit de soli­da­rité.

« Mon corps est fati­gué mais vu ce que je vois à l’hô­pi­tal, je n’ai pas le droit d’être fati­gué », insiste-t-il en bon rugby­man. « Je sais que je suis sur le droit chemin et comme moi, il y a de nombreux volon­taires qui risquent leur vie pour aider les gens. » Il compare volon­tiers la prépa­ra­tion diffi­cile d’un ambu­lan­cier à celle d’un match de rugby, pendant laquelle il faut rester concen­tré et rigou­reux du début à la fin.

D’autres joueurs et équipes de rugby font preuve de soli­da­rité en cette période diffi­cile à la fois pour les hôpi­taux, mais aussi pour les personnes confi­nées. Les rugby­men de Salles, dans le bassin d’Ar­ca­chon, se sont propo­sés pour aller faire les courses des anciens de la commune. En Belgique, les rugby­men s’al­lient aux foot­bal­leurs du RFC Liège pour complé­ter une cagnotte de 35 000 euros dans le but d’ache­ter un respi­ra­teur pour l’hô­pi­tal. Le rugby fait-il, plus que n’im­porte quel autre sport, de meilleurs êtres humains ?

Bonjour à tous !En ces périodes diffi­ciles, un peu de soli­da­rité, de bonne humeur et d’en­traide ne font pas de mal…

Publiée par La Horde – Asso­cia­tion des joueurs sur Mercredi 18 mars 2020

La grande mêlée

Bakary Meité a décou­vert le rugby sur le tard. L’in­ter­na­tio­nal ivoi­rien qui a grandi à quelques pas de la Porte de Clignan­court est d’abord passé par le basket. Formé à Leval­lois, il jouait au poste d’in­té­rieur en cadet puis en espoir, jusqu’à atteindre la Natio­nale 3 de Fran­con­ville. C’est au cours de ses études en STAPS (Sciences et tech­niques des acti­vi­tés physiques et spor­tives) qu’il s’est trouvé une passion pour le rugby. Il a alors été repéré par de grands clubs et a gravi les éche­lons en quelques mois. Ses exigences athlé­tiques et ses valeurs lui allaient comme un masque et une char­lotte.

Par un hasard du destin, le premier club de rugby est né à l’hô­pi­tal. Selon la légende, la disci­pline est appa­rue lorsqu’en 1823, un foot­bal­leur facé­tieux, William Webb Ellis, a décidé de prendre le ballon à deux mains pour l’ame­ner derrière les buts de la ville anglaise de Rugby. Vingt ans plus tard, le Guy’s Hospi­tal Foot­ball Club de Londres, qui orga­ni­saient des parties entre méde­cins, a créé une section rugby, fondant ainsi le premier club au monde. Après une première codi­fi­ca­tion en 1846, les deux sports se sont éloi­gnés au fur et à mesure que leurs règles se préci­saient.

Selon l’eth­no­logue et cher­cheur au CNRS Sébas­tien Darbon, « le rugby est un sport de combat dont la violence et, corré­la­ti­ve­ment, les limites que l’on doit mettre à cette violence sont inscrites dans les règles mêmes du jeu. Et en même temps, ceci expliquant peut-être cela, c’est très certai­ne­ment le plus collec­tif de tous les sports collec­tifs. Pour prendre un exemple (mais on pour­rait en prendre dix), les règles du rugby insti­tuent une forme parti­cu­lière de remise en jeu du ballon par ce que l’on appelle la “mêlée”, c’est-à-dire huit avants arc-boutés contre les huit avants adverses. »

Dans cet entre­lacs de muscles, chacun a un rôle à jouer à la fois précis et essen­tiel. « Une équipe effi­cace n’est pas une équipe où brillent quelques indi­vi­dua­li­tés, c’est une équipe où chaque joueur joue, au sein de la collec­ti­vité, un rôle parfois très obscur, souvent invi­sible aux yeux du profane et parfois même du connais­seur », pour­suit Darbon. Autre­ment dit, chacun a besoin de l’autre, en sorte que des rela­tions inter­per­son­nelles se tissent entre les 15 joueurs d’une équipe. La confiance, la complé­men­ta­rité sont des facteurs essen­tiels à la perfor­mance.

N’im­porte quel geste doit mettre le parte­naire dans les meilleures condi­tions. Lorsqu’un joueur porte la balle et va fixer son adver­saire, c’est pour libé­rer un maxi­mum d’es­pace à son parte­naire, à qui il prévoit de faire la passe. Le rugby est un sport construc­tif qui apprend à se mettre au service de l’autre. Mais la soli­da­rité ne se limite pas aux coéqui­piers. « Tradi­tion­nel­le­ment au rugby, faire la fête était, par exemple, de mise pour célé­brer une victoire », observent Pascal Duret et Muriel Augus­tini dans la Nouvelle revue de psycho­so­cio­lo­gie. « La troi­sième mi-temps est encore souvent donnée par les joueurs comme indis­pen­sable à la cohé­sion. » Et elle rapproche des adver­saires, qui partagent une certaine culture du sacri­fice.

Chez Bakary Meité, cet esprit d’équipe confine à l’obla­ti­vité. « Je ne me plains pas, je sais qu’il y a pas mal de Français qui sont chez eux, qui ne sortent pas et qui en souffrent, il faut se dire les choses », insiste-t-il. « Moi j’ai des jour­nées bien remplies, je suis privi­lé­gié de ce côté-là. Alors me lever tôt pour aller travailler dans un hôpi­tal, si c’est le prix à payer pour avoir des jour­nées bien remplies, ça ne me dérange pas. »


Couver­ture : Quino AI


 

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