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Devenu immensément populaire à la faveur du confinement, l'application Zoom est en plein boom en dépit de ses nombreux défauts.

par Denis Hadzovic | 10 juin 2020

Derrière la grille noire qui barre l’en­trée du tribu­nal d’Ikeja, à Lagos, la pous­sière s’ac­cu­mule sur le pare-brise de quelques véhi­cules. Les lieux sont vides depuis long­temps mais la justice conti­nue d’être rendue dans la capi­tale écono­mique du Nige­ria. Mercredi 6 mai 2020, après trois heures de procès sur le logi­ciel de visio­con­fé­rence Zoom, Olale­kan Hameed a été condamné à la mort par pendai­son.

La sentence a été pronon­cée par écrans inter­po­sés. Reconnu coupable du meurtre de la mère de son employeur, Hameed sera exécuté à la fin du confi­ne­ment, une condam­­na­­tion quali­­fiée d’ « intrin­­sèque­­ment cruelle et inhu­­maine » par l’or­­ga­­ni­­sa­­tion de défense des droits de l’hu­­main Human Rights Watch.

Avec les mesures de sécu­rité prises pour éviter la propa­ga­tion du Covid-19, Zoom est devenu un outil à tout faire : ce service de visio­con­fé­rence né en 2012 sert à travailler, appe­ler des amis, faire la fête et même rendre la justice. Le 30 avril dernier, à la fin du premier trimestre de l’an­née, l’ap­pli­ca­tion a enre­gis­tré un chiffre d’af­faires de 328 millions de dollars, soit une augmen­ta­tion de 169 % par rapport au premier trimestre de 2019. Dans le même temps, elle passait la barre des 300 millions d’uti­li­sa­teurs contre 10 millions quatre mois aupa­ra­vant.

Et la levée partielle du confi­ne­ment dans certains pays semble à peine ralen­tir sa progres­sion, puisque des entre­prises comme Twit­ter ont par exemple auto­risé leurs employés à travailler de chez eux pour toujours. Cela permet à Zoom de prévoir une nouvelle augmen­ta­tion de ses reve­nus qui, selon les esti­ma­tions, pour­raient atteindre 500 millions de dollars à la fin du second trimestre.

La grande intru­sion

Zoom est pour­tant loin d’être le logi­ciel idéal. Pour commen­cer, ses visio­con­fé­rences ont tendance à nous fati­guer. Lors d’une étude menée en 2014, des cher­cheurs alle­mands ont démon­tré que notre percep­tion d’une conver­sa­tion change avec ce mode de commu­ni­ca­tion. À l’écran, un déca­lage d’1,2 seconde suffit pour que les utili­sa­teurs perçoivent leur corres­pon­dant comme moins amical ou moins concen­tré. Ce court moment de silence peut rendre certaines personnes anxieuses car il rompt la flui­dité d’un échange.

Un appel vidéo demande aussi davan­tage de concen­tra­tion selon Gian­piero Petri­glieri, profes­seur agrégé à l’Ins­ti­tut euro­péen d’ad­mi­nis­tra­tion des affaires (Insead). Devant leur caméra, les utili­sa­teurs ont plus de mal à rester natu­rels et s’ef­forcent donc de garder un ton et un timbre de voix agréables, ou encore d’uti­li­ser le langage corpo­rel. Leur éner­gie en prend un coup : « Nos esprits sont connec­tés mais nos corps sentent que nous ne le sommes pas, ce qui est fati­guant », explique le profes­seur.

Ensuite, le fait d’être visible par les autres utili­sa­teurs nous rend très vigi­lant. « Lorsque vous êtes en visio­con­fé­rence, vous savez que tout le monde vous regarde, il y a une pres­sion sociale et un senti­ment qui vous dit que vous devez réus­sir. Devoir être perfor­mant est angois­sant et stres­sant », explique Marissa Shuf­fler, profes­seure à l’uni­ver­sité de Clem­son.

Marissa Shuf­fler

Tout le monde vous regarde, et même peut-être des intrus. Mercredi 3 juin, après avoir long­temps assuré que ses conver­sa­tion étaient proté­gées par chif­fre­ment alors qu’elles ne l’étaient pas, Zoom a annoncé la mise en place d’un chif­fre­ment seule­ment pour les utili­sa­teurs payants. Ceux qui se servent du logi­ciel gratui­te­ment ne seront pas proté­gés, offi­ciel­le­ment pour que les forces de l’ordre puissent surveiller certaines conver­sa­tions suspec­tes…

Dans une note de blog publiée sur le site de Harvard, le jour­na­liste améri­cain Doc Searls liste une foule de problèmes posés par l’ap­pli­ca­tion. « La sécu­rité de base ne devrait pas être un privi­lège acces­sible seule­ment aux riches ou aux grosses socié­tés », critique Evan Greer, direc­teur adjoint de Fight for the Future, une orga­ni­sa­tion qui mène une campagne pour la sécu­rité des utili­sa­teurs de Zoom. Mais le créa­teur du logi­ciel, Eric Yuan, rétorque qu’un chif­fre­ment de base est offert aux utili­sa­teurs clas­siques. De son point de vue, c’est déjà un grand progrès depuis les origines.

Simple succès

Né dans la province chinoise de Shan­dong, de parents ingé­nieurs des mines, Eric Yuan a une licence de mathé­ma­tiques appliquées et un master en ingé­nie­rie. Après avoir passé quatre ans au Japon, il s’est décidé à partir aux États-Unis pour travailler dans une start-up, inspiré par un discours de Bill Gates. Après avoir essuyé huit refus de visas, il est enfin entré en Cali­for­nie en 1997, à l’âge de 27 ans.

« Pendant les premières années, je ne faisais que coder et j’étais extrê­me­ment occupé », raconte-t-il. Ce travail intense lui a permis de deve­nir vice-président de Cisco Systems, une entre­prise spécia­li­sée dans les serveurs, puis de travailler pour WebEx, spécia­liste de la visio­con­fé­rence rache­tée par Cisco en 2007. Yuan a alors eu l’idée de créer un système de confé­rence vidéo plus amical et facile à utili­ser. Cisco ayant refusé la propo­si­tion, Yuan a démis­sionné et fondé Zoom. « Trois ans après mon départ, ils ont réalisé que j’avais raison », se gausse le milliar­daire.

Eric Yuan

Selon un cadre de Cisco, Zoom emprunte pour­tant beau­coup à Webex. Mais contrai­re­ment à la concur­rence, Yuan n’a pas eu à mettre à jour d’an­ciens logi­ciels qui deve­naient inuti­li­sables sur les nouveaux systèmes d’ex­ploi­ta­tion, comme Micro­soft ou Cisco devaient le faire. Au détri­ment de la sécu­rité, Yuan a tout misé sur la simpli­cité d’uti­li­sa­tion de son logi­ciel et sur son acces­si­bi­lité. Ainsi, l’in­gé­nieur chinois a investi toute son éner­gie dans l’éla­bo­ra­tion d’un produit utili­sant les toutes dernières tech­no­lo­gies, quitte à négli­ger la sécu­rité.

Lorsqu’il était encore à Cisco, Yuan pres­sen­tait que la société allait être doublée par un acteur plus agile. C’est fina­le­ment lui qui l’a fait, glanant au passage quelque dix milliards de dollars. Il n’a cepen­dant pas convaincu tout le monde. L’ap­pli­ca­tion a été bannie par le minis­tère de la Défense britan­nique, SpaceX, Apple, Google ou encore la NASA. Le FBI, avec qui Yuan souhai­tait colla­bo­rer pour traquer les appels suspects, a égale­ment averti du danger quant à l’uti­li­sa­tion de l’ap­pli­ca­tion.

Pour le moment, le grand public suit, et Zoom tente d’amé­lio­rer sa sécu­rité. Lundi 8 juin, il a annoncé l’achat de la société de chif­fre­ment Keybase. Mais il lui reste encore beau­coup à faire pour convaincre. Et il va devoir aussi trou­ver un moyen d’évi­ter la fatigue des utili­sa­teurs. Faute de quoi, ils pour­raient être tentés de se retour­ner vers le télé­phone.


Couver­ture : Gabriel Benoit


 

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