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À côté de la Cosa Nostra, la 'Ndrangheta, la Camorra et la Sacra Corona Unita, l'Italie voit émerger une cinquième mafia dans les Pouilles.

par Denis Hadzovic | 31 mai 2020

Mafia primi­tive

Au milieu de la fumée qui recouvre le ciel de Foggia, dans le sud-est de l’Ita­lie, une dizaine de silhouettes courent de toit en toit. Ce lundi 9 mars 2020, certains prison­niers profitent du chaos entraîné par le Covid-19 pour orga­ni­ser une muti­ne­rie et s’éva­der. Les auto­ri­tés en ont rattrapé 60, mais plus d’une dizaine d’entre eux restent introu­vables. Selon un rapport publié mercredi 20 mai par le réseau Global Initia­tive Against Trans­na­tio­nal Orga­ni­zed Crime, ces émeutes ont été initiées et coor­don­nées par des membres de la mafia.

Mercredi 1er avril, au moment du pic de l’épi­dé­mie de Covid-19 en Italie, un homme portant un masque de protec­tion a fait sauter les portes d’une rési­dence pour personnes âgées de Foggia à l’aide d’ex­plo­sifs. Aucun indi­vidu n’a été blessé, mais elle a laissé le proprié­taire de l’éta­blis­se­ment inquiet : quelques semaines plus tôt, la voiture du frère de Luca Vigi­lante avait été pulvé­ri­sée. Les deux hommes sont témoins dans un procès contre une orga­ni­sa­tion mafieuse que les auto­ri­tés consi­dèrent désor­mais comme la cinquième mafia d’Ita­lie, avec la Cosa Nostra en Sicile, la ‘Ndran­gheta en Calabre, la Camorra à Naples et la Sacra Corona Unita, déjà dans les Pouilles. Son nom, la Società foggiana.

Foggia

Au début de l’an­née, les explo­sions de trois véhi­cules et l’as­sas­si­nat d’un homme de 50 ans dans sa voiture ont poussé la ministre de l’In­té­rieur, Luciana Lamor­gese, à envoyer une équipe anti-mafia dans le nord des Pouilles. Quatre communes de la région – Monte Sant’An­gelo, Matti­nata, Manfre­do­nia et Ceri­gnola – ont été placées sous un régime de gestion extra­or­di­naire à cause de liens avec la mafia. « Foggia est l’en­droit où les acti­vi­tés licites et illi­cites se mélangent jusqu’à la confu­sion », écrit la Direc­tion anti-mafia dans un rapport.

Cela fait des années que la pègre a pris ses aises dans le coin. « Les clans qui composent cette orga­ni­sa­tion se sont fondus dans le paysage depuis au moins 30 ans », rappelle le procu­reur géné­ral de Foggia, Ludo­vico Vaccaro. « C’est une mafia carac­té­ri­sée par une grande violence. C’est ce que j’ap­pelle une mafia primi­tive, qui donne les cadavres à mangers aux cochons pour ne lais­ser aucune trace. » Et c’est juste­ment parce qu’elle n’est pas sophis­tiquée que cette orga­ni­sa­tion est selon lui dange­reuse.

Loin de Rome

À la fin des années 1970, Raffaele Cutolo, le fonda­teur de la Camorra (la mafia napo­li­taine), a réuni des crimi­nels des Pouilles pour les inté­grer à son orga­ni­sa­tion. Il enten­dait ainsi élar­gir son influence dans la contre­bande, en contrô­lant notam­ment avec le trafic de ciga­rettes avec les Balkans. Mais cette unifi­ca­tion a échoué, ce qui a conduit à la créa­tion d’une orga­ni­sa­tion crimi­nelle indé­pen­dante dans la région des Pouilles. « Il nous a fallu 30 ans pour nous rendre compte que nous avions affaire à un sérieux groupe mafieux », regrette Ludo­vico Vaccaro.

Dans un article publié en septembre 2017, Giuseppe Bomma­rito, jour­na­liste spécia­liste du trafic de drogue, décrit la façon dont toute une marchan­dise illé­gale venue des Balkans a traversé la mer Adria­tique pour arri­ver sur les plages des Pouilles. Du canna­bis venait d’Al­ba­nie, et l’hé­roïne d’Af­gha­nis­tan ou du Pakis­tan. Cette année-là, une saisie de 2,3 tonnes de canna­bis a été effec­tuée dans la ville de San Bene­detto chez un Italien de 63 ans, candi­dat aux élec­tions muni­ci­pales. Dans la région des Marches, au nord des Pouilles, les auto­ri­tés ont arrêté cinq Alba­nais en posses­sion de deux tonnes de drogue en 2016.

Une saisie de 2,3 tonnes de canna­bis dans la ville de San Bene­detto

Avec le confi­ne­ment et la crise écono­mique qui en découle, la mafia se retrouve à court de liquide. Ses membres « ont besoin d’argent et pour pouvoir faire ce qu’ils veulent, ils doivent faire peur aux gens », déclare Giuseppe Volpe, procu­reur et direc­teur de la lutte anti-mafia à Bari, chef-lieu des Pouilles. Cette urgence explique­rait les atten­tats commis en ce début d’an­née 2020.

Le 16 janvier dernier, l’as­so­cia­tion anti-mafia Libera a orga­nisé une mani­fes­ta­tion dans les rues de Foggia. Une telle ferveur contre la crimi­na­lité de la mafia italienne n’a pas été vue depuis le meurtre de hauts repré­sen­tants italiens dans les années 1990. Envi­ron 20 000 personnes étaient présentes pour protes­ter. « L’État et les citoyens de Foggia ne bais­se­ront pas la tête. Nous gagne­rons cette bataille ensemble », a tweeté Giuseppe Conte, le président du Conseil des ministres d’Ita­lie.

Pour­tant, Ludo­vico Vaccaro estime que « l’État n’est pas très présent dans cette région, qui semble aban­don­née et oubliée. Si nous voulons nous battre, il nous faut convaincre les gens que l’État est de leur côté. » Il a déjà fallu 30 ans pour iden­ti­fier le problème, le procu­reur ne veut pas en perdre 30 autres.

Crédits : Libera contro le mafie

Couver­ture : Libera contre le mafie


 

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