par Emily Kinskey | 13 octobre 2015

Les hauteurs de Tala­­manca

Quand le soleil est assez fort pour dissi­­per la brume qui entoure la cordillère de Tala­­manca, on peut voir la baie d’Al­­mi­­rante depuis la cour de la maison de Mariela. C’est dans cette baie que débarqua Chris­­tophe Colomb il y a cinq siècles, lors de son quatrième voyage ; de retour en Espagne, il avait assez d’or pour alimen­­ter toute la colo­­nie de Panama. Les nuages paressent à plus basse alti­­tude, entre les sommets des montagnes. En contre­­bas, la mer des Caraïbes scin­­tille d’un turquoise écla­­tant. Je me tiens là en silence, dans la cour pleine de boue, en compa­­gnie de Yitzel, une petite fille de neuf ans qui, discrè­­te­­ment, fait une pause dans ses tâches ména­­gères. Sa robe tradi­­tion­­nelle nagua de couleur bleu roi gonfle sous l’ef­­fet du vent, alors qu’elle sourit à la vue de l’océan – ou, plus proba­­ble­­ment, de me voir couverte de boue jusqu’aux épaules. Nous venons de marcher huit heures à travers la dense forêt vierge, nous avons traversé deux rivières et plusieurs pâtu­­rages à vaches boueux. C’est la seule route terrestre exis­­tante : un étroit sentier qui relie la mer des Caraïbes à l’océan Paci­­fique. Les peuples indi­­gènes du Panama l’em­­pruntent depuis des siècles. Nous sommes partis ce matin d’Al­­mi­­rante : une petite ville portuaire, trop petite pour être vue d’ici. Dans deux jours, nous aurons traversé la ligne conti­­nen­­tale de partage des eaux, et dans quatre jours nous attein­­drons les estuaires d’eau salée, où commence l’océan Paci­­fique. Ces montagnes semblaient si proches sur la carte lorsqu’à Chicago, j’ai réservé mon billet d’avion pour la ville de Panama. Après un vol de cinq heures, nous avons roulé huit heures à travers l’isthme, sur l’au­­to­­route Pana­­mé­­ri­­caine. Nous sommes passés devant de pous­­sié­­reux champs de canne à sucre, avant d’at­­teindre une bifur­­ca­­tion unique­­ment signa­­lée par un arrêt de bus rouge à la pein­­ture écaillée. Le carre­­four au ciment craquelé a été pério­­dique­­ment bloqué au cours des cinq dernières années par des milliers de mani­­fes­­tants de la tribu des Ngäbe-Buglé, qui faisaient face à la police panaméenne anti-émeute. La Pana­­mé­­ri­­caine est la seule voie rapide qui traverse le pays ; les mani­­fes­­ta­­tions ont véri­­ta­­ble­­ment para­­lysé l’éco­­no­­mie, pendant plusieurs jours.

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Mariela et Ana préparent le petit-déjeu­­ner
Crédits : Emily Kins­­key

À l’in­­té­­rieur de la maison de Mariela, les traces de la vie moderne sont rares : pots et tasses en plas­­tique, casse­­roles en métal, sacs plas­­tiques. Une grande radio noire avec de longues antennes jacasse presque conti­­nuel­­le­­ment. Les hamacs et les sacs de nour­­ri­­ture suspen­­dus aux poutres, ainsi que ce qui sert de berceau au petit nouveau-né Arce­­lio, sont tissés à partir de fibres d’agave sauvage et de plantes d’ana­­nas ; les meubles en bois portent les marques de la hache qui les a taillés. Pendant qu’elle berce douce­­ment son bébé, je demande à Mariela pourquoi elle a démé­­nagé pour s’ins­­tal­­ler sur ce sommet isolé, au lieu de vivre dans un village. « Nous mourions de faim à San Felix », me répond-elle sans hési­­ter. Elle parle d’une région aujourd’­­hui densé­­ment peuplée, dans les plaines qui bordent le Paci­­fique. « Ici, nous mangeons toujours à notre faim. » Un jour, Mariela et son mari ont quitté leurs familles. N’em­­por­­tant avec eux que quelques poulets et leurs deux enfants, ils se sont aven­­tu­­rés dans la jungle. C’était en 1980. Mariela a depuis cette époque donné nais­­sance à sept autres enfants dans cette maison. C’est le bruit assour­­dis­­sant d’un héli­­co­­ptère qui nous fait quit­­ter la hutte ce matin, à l’heure du café. Un brou­­haha gargan­­tuesque comparé au bour­­don­­ne­­ment habi­­tuel de la jungle. Si la famille est de nature stoïque, aujourd’­­hui, tandis qu’ils scrutent le ciel, leur impas­­si­­bi­­lité devant cette extra­­or­­di­­naire inter­­­rup­­tion me semble vrai­­ment remarquable. Il s’agit de l’ar­­ri­­vée, à présent courante, de leurs nouveaux voisins.

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Le fils de Mariela emmène leur cochon se faire vacci­­ner
Crédits : Emily Kins­­key

« Ils sont très riches. Ce ne sont pas des gens biens », me confie le fils de Mariela d’un ton neutre, avant de se retour­­ner pour attra­­per un très jeune porce­­let, qu’il doit faire vacci­­ner. Il a rencon­­tré ces proprié­­taires étran­­gers cette année sur la route du Costa Rica, où son frère et lui se rendent à pied tous les ans pour les récoltes de café, où ils travaillent en tant que main d’œuvre immi­­grée. Le besoin d’argent est une préoc­­cu­­pa­­tion crois­­sante pour la famille, et marcher ainsi plusieurs jours n’est pas un problème pour eux. Ils sont fiers de leur histoire, de la période où leur tribu était nomade et vivait sur un terri­­toire géogra­­phique qui s’étend bien au-delà des fron­­tières natio­­nales modernes.

Les Ngäbe-Buglé

Compre­­nant 250 000 personnes, la tribu des Ngäbe-Buglé est la plus grande du Panama – et sa popu­­la­­tion est en augmen­­ta­­tion. Bien qu’ils soient les moins suscep­­tibles de figu­­rer sur les brochures clinquantes qui font la promo­­tion de l’in­­dus­­trie floris­­sante du tourisme, ils consti­­tuent un attrait aussi influent que le canal de Panama – en pleine exten­­sion lui aussi – et que les forêts tropi­­cales qui grouillent de singes.

Pendant près de quatre siècles, si la vie n’était pas facile, elle était au moins possible. Aujourd’­­hui, cette époque est révo­­lue.

Les Ngäbe-Buglé (qui étaient aupa­­ra­­vant deux tribus : les Ngäbe et les Buglé) sont des descen­­dants des Mayas. Durant l’époque préco­­lom­­bienne, ils étaient deux des nombreuses chef­­fe­­ries nomades guer­­rières à occu­­per l’isthme de Panama tout entier, et même au-delà. Quand les Espa­­gnols commen­­cèrent à s’y instal­­ler au début du XVIe siècle, les mala­­dies déci­­mèrent presque tota­­le­­ment ces tribus. En nombre réduit, les Ngäbe et les Buglé aban­­don­­nèrent leur empla­­ce­­ment privi­­lé­­gié sur la côte pour migrer sur la chaîne de montagne de Tala­­manca et ses forêts denses. Ils finirent par se regrou­­per en une seule tribu – bien qu’ils aient conservé deux langues distinctes. Pendant des décen­­nies, les colons consi­­dé­­raient que la cordillère n’avait aucune valeur et qu’elle était infran­­chis­­sable, ils lais­­sèrent donc les Ngäbe-Buglé en paix. Ces derniers déve­­lop­­pèrent des méthodes d’agri­­cul­­ture de subsis­­tance pour le sol peu fertile des montagnes, et vivaient dans des hameaux regrou­­pant les membres d’une famille sur plusieurs géné­­ra­­tions. Leur société s’or­­ga­­ni­­sait grâce au lien de parenté, plutôt que par l’usage d’une monnaie : les hommes plan­­taient et récol­­taient tous ensemble, allant d’un terrain fami­­lial à l’autre jusqu’à ce qu’ils se soient occu­­pés de tous leurs proches. Ils faisaient pous­­ser du riz, du maïs et des bananes, des fruits et des légumes, ils chas­­saient le gibier et pêchaient dans les rivières.

Pendant près de quatre siècles, si la vie n’était pas facile, elle était au moins possible. Aujourd’­­hui, cette époque est révo­­lue. Les Ngäbe sont deve­­nus trop nombreux pour leurs terres, ce qui les a forcés à s’in­­sé­­rer dans l’éco­­no­­mie moné­­taire. Ce nouveau mode de fonc­­tion­­ne­­ment fait dispa­­raître peu à peu leur vie tradi­­tion­­nelle, et la doulou­­reuse ques­­tion de leur iden­­tité pèse sur la conscience des Ngäbe, qui marchent pendant des jours pour effec­­tuer un travail saison­­nier. Quelques jours après la visite de promo­­teurs étran­­gers venus pour des recherches préli­­mi­­naires à la construc­­tion d’un barrage sur la rivière Dos Bocas, j’ai demandé ce qu’il pensait de ce barrage à Julio Quin­­tero, un guéris­­seur tribal, alors que nous marchions dans la jungle pour ramas­­ser des herbes médi­­ci­­nales. Il a pris son temps avant de se tour­­ner vers moi, et de répondre fina­­le­­ment à ma ques­­tion : « La forêt nous four­­nit tout ce dont nous avons besoin pour vivre, alors pourquoi la détruire ? »

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Serrano Agui­­lar pose un piège pour la pêche, près du village de Norteno
Crédits : Emily Kins­­key

De nos jours, il n’y a toujours pas de route qui traverse la comarca des Ngäbe-Buglé, et les montagnes escar­­pées, souvent trop abruptes pour espé­­rer monter à cheval, doivent être traver­­sées à pied. C’est un choix : pendant des décen­­nies, les Ngäbe se sont oppo­­sés à la construc­­tion de routes. Pas seule­­ment parce qu’ils chérissent leur mode de vie tradi­­tion­­nel dans la forêt, mais aussi parce qu’on ne leur propose que des routes qui servi­­raient d’in­­fra­s­truc­­tures pour de grands projets d’ex­­ploi­­ta­­tion minière et hydro­é­lec­­trique. Dans les villages Ngäbe, la vie ressemble à ce qu’elle fut pendant des centaines d’an­­nées, sans élec­­tri­­cité ni eau courante, mais avec des fermiers travaillant dur, et des liens fami­­liaux étroits. Depuis que l’au­­to­­route Pana­­mé­­ri­­caine a amené une nouvelle vague de colo­­ni­­sa­­tion, sous forme d’in­­ves­­tis­­seurs immo­­bi­­liers et de promo­­teurs convoi­­tant les ressources natu­­relles – après ceux qui s’in­­té­­res­­saient aux riches gise­­ments d’or et de cuivre, et à la force des rivières –, la tribu a dû s’adap­­ter radi­­ca­­le­­ment, mais à contrecœur. Au cours du siècle dernier, les Ngäbe ont tâché de bâtir une struc­­ture cultu­­relle qui leur permet­­trait à la fois de préser­­ver leur mode de vie, d’exer­­cer une influence poli­­tique et de réali­­ser des progrès. L’his­­toire des Ngäbe-Buglé n’est pas celle d’un peuple isolé qui s’ac­­croche obsti­­né­­ment à d’an­­ciennes tradi­­tions. C’est l’his­­toire d’un peuple qui en a créé de nouvelles, afin de pouvoir  demeu­­rer une culture unie dans le monde moderne. Géogra­­phique­­ment disper­­sés et sans aucun moyen de s’or­­ga­­ni­­ser les uns avec les autres, les Ngäbe-Buglé ont tout de même réussi à offi­­cia­­li­­ser leur langue écrite, à former une assem­­blée poli­­tique et à inven­­ter une nouvelle reli­­gion tribale.

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Clau­­dio Molina boit de l’eau fraîche dans la jungle
Crédits : Emily Kins­­key

En 1961, une nouvelle reli­­gion vit le jour (inspi­­rée des efforts exal­­tés des mission­­naires), et la tribu l’adopta de manière quasi unanime. La Mama Tada tire son origine de l’ap­­pa­­ri­­tion de Dieu à une femme Ngäbe (Besiko) sous les traits d’un homme blanc à moto, époux d’une vierge (beau­­coup, dans la tribu, le nomment Jésus). Bien que l’his­­toire puisse varier – et ce même entre les chefs reli­­gieux –, le prin­­cipe même de cette reli­­gion est immuable : la préser­­va­­tion de la tradi­­tion Ngäbe pour pouvoir défendre ce qui leur appar­­tient de manière ances­­trale. Les chefs Mama Tada sont des acteurs clés de la poli­­tique Ngäbe (leur influence est sans doute plus grande que celle des chefs de la tribu), et ils disposent de leur propre force de police. Les mission­­naires ont converti de nombreux villages de la péri­­phé­­rie de la comarca, mais on estime que 50 % de la tribu se recon­­naît dans la reli­­gion Mama Tada. Un second message divin se fit entendre dans les années 1970 : il révéla la forme écrite de la langue ngäbere. Dans le petit village de Kiad (qui a le rôle de centre cultu­­rel), une ensei­­gnante Mama Tada me propose de me montrer le manus­­crit, pourvu que j’ac­­cepte de ne pas prendre mon appa­­reil photo avec moi… Une copie de l’écri­­ture que Dieu a dessi­­née dans la terre est repré­­sen­­tée au marqueur sur des feuilles de papiers volantes, rete­­nues ensemble par du ruban adhé­­sif. L’écri­­ture ressemble à un hybride entre les hiéro­­glyphes et l’arabe, et s’en­­roule en cercle autour de dessins de scènes d’agri­­cul­­ture et de chasse Ngäbe. Les chefs tribaux essayent d’en­­sei­­gner l’écri­­ture à l’école dans toute la comarca – une tâche diffi­­cile, étant donné que les écoles sont admi­­nis­­trées par le gouver­­ne­­ment, et que la majo­­rité des adultes de la tribu sont illet­­trés. Cepen­­dant, pour la première fois dans l’his­­toire de la tribu, des enfants Ngäbe savent écrire le ngäbere.

Le Barro Blanco

D’un bord à l’autre de la comarca, les Ngäbe sont enga­­gés dans des luttes contre le gouver­­ne­­ment panaméen, et contre les compa­­gnies étran­­gères qui construisent des mines et des barrages hydro­é­lec­­triques. Un barrage tout près des fron­­tières de la comarca a inondé des villages sur des kilo­­mètres en amont : des centaines de personnes ont dû être dépla­­cées. Une telle tragé­­die est deve­­nue habi­­tuelle au cours des deux dernières décen­­nies, dans la course pour four­­nir en élec­­tri­­cité une écono­­mie panaméenne en pleine crois­­sance. Pour se défendre, l’agri­­cul­­ture des Ngäbe, aupa­­ra­­vant endor­­mie, s’est enfin réveillée.

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Le président Varela vu depuis une fenêtre alors qu’il s’adresse à la foule
Crédits : Emily Kins­­key

La petite ville de Tole se situe à l’en­­trée de la comarca côté Paci­­fique, et sert de centre commer­­cial et de termi­­nal pour les villages à l’in­­té­­rieur des terres. Quand il est en ville, Ricardo Miranda – l’un des leaders Ngäbe dans la lutte contre le barrage de Barro Blanco – loge chez une famille latino, dans la cabane du jardin. Son village, Kiad, est à trois heures de marches d’ici. Ce soir, les membres de sa famille arrivent les uns après les autres de Kiad. La nuit est en train de tomber, et nous siro­­tons un café très sucré en grigno­­tant du yucca bouilli, avant que chacun ne retrouve l’en­­droit où il a l’ha­­bi­­tude de dormir, sur le sol en béton. Je suis à deux doigts de la crise cardiaque à cinq heures du matin, quand les pales d’un héli­­co­­ptère se rapprochent de nous, produi­­sant un tel vacarme que j’ai l’im­­pres­­sion que la petite struc­­ture de parpaing va explo­­ser. Je trébuche sur mes draps emmê­­lés en me préci­­pi­­tant au dehors avec la famille de Miranda, pour contem­­pler l’in­­va­­sion. La prési­­dence vient d’ar­­ri­­ver de la ville de Panama. Un héli­­co­­ptère ruti­­lant s’est posé au milieu de la route, aussi grand que les maisons en parpaing alignées dans la rue. Aujourd’­­hui a lieu la troi­­sième « table du dialogue », une discus­­sion orga­­ni­­sée par les Nations Unies entre les Ngäbe-Buglé, la compa­­gnie hondu­­rienne qui possède le barrage et le gouver­­ne­­ment du Panama.

« Ils veulent que nous discu­­tions, c’est d’ac­­cord, nous allons encore une fois discu­­ter. »

Ricardo a passé 18 des 32 années de sa vie à se mobi­­li­­ser contre Barro Blanco, une centrale hydro­é­lec­­trique en construc­­tion sur la rivière Taba­­sara. Une fois ache­­vée, les eaux du barrage feront dispa­­raître complè­­te­­ment son village, Kiad, ainsi que deux autres villages. Plus de 400 Ngäbe-Buglé devront être dépla­­cés, et verront leurs maisons et leurs terres inon­­dées. On estime qu’ils seront près de 3 500 à perdre leurs terres culti­­vées, leurs lieux de chasse et de pêche, et l’ac­­cès à l’eau douce. Quatre pétro­­glyphes – des monu­­ments natio­­naux proté­­gés –, seront égale­­ment submer­­gés par les eaux. La tribu manque déjà de terres à culti­­ver, et les personnes touchées n’au­­ront nulle part où aller. Les villa­­geois affirment ne pas avoir été consul­­tés et ne s’être vus propo­­ser aucune compen­­sa­­tion. Aujourd’­­hui, Ricardo n’est plus novice en matière de négo­­cia­­tion poli­­tique. Vêtu d’une longue chemise rose ornée du dientes des Ngäbe – un dessin trian­­gu­­laire repré­­sen­­tant les serpents, les rivières et les montagnes de leur pays –, il salue avec grâce la vice-prési­­dente Isabel Saint Malo en l’em­­bras­­sant sur la joue, alors qu’une dizaine de photo­­graphes immor­­ta­­lisent le moment. Durant les trois premiers mois de 2015, cinq meetings de ce genre ont eu lieu, dont aucun d’entre eux n’a mené à un accord. Les Ngäbe sont fermes et réso­­lus : l’unique solu­­tion pour eux, c’est l’ar­­rêt de la construc­­tion. Mais le barrage est fini à 98 %… Si le projet est aban­­donné, le gouver­­ne­­ment sera respon­­sable de la perte des 125 millions de dollars inves­­tis, et sa répu­­ta­­tion auprès des inves­­tis­­seurs étran­­gers sera consi­­dé­­ra­­ble­­ment ternie. Cet été, du fait de l’ab­­sence de solu­­tion poli­­tique en vue, les Ngäbe ont décidé d’or­­ga­­ni­­ser un mouve­­ment de protes­­ta­­tion sur l’au­­to­­route. Un après-midi, Ricardo était là, en tête du mouve­­ment. Quelques minutes plus tard, il a reçu un coup de télé­­phone : c’était la vice-prési­­dente. Pendant plusieurs heures, ils ont échangé des coups de fil, et fina­­le­­ment Ricardo a mis fin au mouve­­ment de protes­­ta­­tion orga­­nisé sur l’au­­to­­route. « Ils veulent que nous discu­­tions, c’est d’ac­­cord, nous allons discu­­ter une fois de plus », dit-il un sourire aux lèvres, haus­­sant les épaules de manière désin­­volte. Il reçoit chaque jour des dizaines d’ap­­pels de poli­­tiques, d’or­­ga­­ni­­sa­­tions, de jour­­na­­listes ou de simples citoyens. La vice-prési­­dente répond toujours à ses appels. Aujourd’­­hui, il voudrait me montrer le site du barrage : la construc­­tion est censée avoir été inter­­­rom­­pue.

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Le Barro Blanco vu depuis la jungle
Crédits : Emily Kins­­key

Comme elle ne peut lui obte­­nir un droit d’ac­­cès avant demain, nous évitons le gardien des lieux et marchons à travers la forêt. Ricardo porte un bandeau orné du dientes, un polo violet, un short de basket noir et ses plus belles chaus­­sures de ville. Nous sommes au beau milieu de l’après-midi et le soleil équa­­to­­rial tape fort, tandis que nous emprun­­tons le chemin rouge et pous­­sié­­reux qui longue le site de construc­­tion du barrage. Les remous de l’eau font tour­­noyer un épais nuage marron qui provient des débris de la construc­­tion, et la forêt, qui couvre d’ombre le rivage en temps normal, a été rognée un peu moins d’un kilo­­mètre plus loin et rempla­­cée par des piles de maté­­riaux de construc­­tion hautes de trois étages. « Il y a un raccourci, en passant par la rivière. Voulez-vous qu’on l’em­­prunte ? » me demande-t-il. Ça m’ira très bien. Tout juste à côté des trac­­to­­pelles en train de draguer des roches de la rivière, nous passons à gué, et l’eau froide et limpide me rafraî­­chit la peau et m’apaise instan­­ta­­né­­ment. Un cheval et son poulain nous observent depuis le rivage, puis s’em­­ballent vers le mur vert de la forêt. Envi­­ron vingt minutes après avoir passé le barrage, nous attei­­gnons le campe­­ment Ngäbe. À l’écart de la forte­­resse de béton du Barro Blanco, tout semble agréable et fami­­lier. Nous entrons à l’in­­té­­rieur d’une hutte sombre, où brûle un feu sous les trois pierres de cuis­­son, et on nous offre du café. Des petites filles, vêtues de robes tradi­­tion­­nelles nagua, rient de surprise à la vue d’une étran­­gère telle que moi. Des hommes arrivent avec du bois de chauf­­fage fraî­­che­­ment coupé, et Ricardo se met au courant des dernières nouvelles, en langue ngäbere. Un vent frais souffle à l’in­­té­­rieur ; il vient de la rivière, où des femmes lavent des vête­­ments. Le chaos du jour semble bien loin, et le temps ralen­­tit.

Aujourd’­­hui, la rivière s’écoule en toute liberté vers le Paci­­fique, et la forêt four­­nit aux Ngäbe tout ce dont ils ont besoin pour vivre. Durant les prochains mois, les gens de ce campe­­ment se retrou­­ve­­ront sur l’au­­to­­route, pour reven­­diquer la défense d’une terre qui les a préser­­vés jusqu’ici de l’ex­­tinc­­tion. Cela fait main­­te­­nant 18 ans que les Ngäbe-Buglé protestent contre le barrage de la rivière Taba­­sara. Mais ce n’est que l’une des 61 conces­­sions de barrages exis­­tant dans la seule province de Chiriqui – et la comarca des Ngäbe est à cheval sur trois provinces. Ce n’est qu’un début…

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La tribu se rassemble pour le 18e anni­­ver­­saire de la comarca
Crédits : Emily Kins­­key

Traduit de l’an­­glais par Manon Havet d’après l’ar­­ticle « The Madonna of the Ngäbe », paru dans Roads and King­­doms. Couver­­ture : Les montagnes de Tala­­manca, par Emily Kins­­key.

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