par Emma Young | 25 janvier 2017

Tindar

C’est un dimanche enso­­leillé, il est un peu moins de 15 heures et le parc Laugar­­da­­lur, près du centre de Reykjavík, semble pratique­­ment désert. On voit de temps à autre un adulte avec une pous­­sette, mais le parc est entouré par des immeubles et des maisons, et ce n’est pas un jour d’école – alors où sont passés tous les enfants ? Se promènent avec moi Gudberg Jóns­­son, un psycho­­logue, et Harvey Milk­­man, un profes­­seur de psycho­­lo­­gie améri­­cain qui enseigne une partie de l’an­­née à l’uni­­ver­­sité de Reykjavík. « Il y a vingt ans, les adoles­­cents islan­­dais comp­­taient parmi les jeunes les plus consom­­ma­­teurs d’al­­cool en Europe », raconte Jóns­­son. « Vous ne pouviez pas marcher dans les rues du centre de Reykjavík un vendredi soir sans vous sentir en insé­­cu­­rité », ajoute Milk­­man. « Il y avait partout des hordes d’ado­­les­­cents en train de se saou­­ler sous vos yeux. » Nous appro­­chons d’un grand bâti­­ment. « Et ici, nous avions du skate en inté­­rieur », dit Jóns­­son.

Iceland-swimming-pools-1500x800
Des jeunes jouent dans les eaux brûlantes de Laugar­­da­­lur
Crédits : DR

Quelques minutes plus tôt, nous avions dépassé deux bâti­­ments dédiés l’un au badmin­­ton, l’autre au ping-pong. De ce côté du parc, il y a aussi un parcours de santé, une piscine géother­­mique et, enfin, des enfants, en train de jouer au foot­­ball sur un terrain arti­­fi­­ciel. « Les adoles­­cents ne traînent plus dans le parc parce qu’ils ont des cours dans ces bâti­­ments – de soutien scolaire, de musique, de danse ou d’arts plas­­tiques », explique Jóns­­son. « Ou bien ils sont en excur­­sion avec leurs parents. » Aujourd’­­hui, l’Is­­lande est sur le podium des pays euro­­péens dont les jeunes ont la vie la plus saine. La part des 15–16 ans qui ont été ivres au cours du mois précé­dent est tombée de 42 % en 1998 à 5 % en 2016. La part de ceux ayant déjà consommé du canna­­bis est passée de 17 à 7 %. La part des fumeurs de ciga­­rettes est passée de 23 à seule­­ment 3 %. La façon dont le pays a effec­­tué cette volte-face est à la fois radi­­cale et fondée sur des études probantes, mais elle dépend aussi beau­­coup de ce qu’on pour­­rait appe­­ler le « sens commun obli­­ga­­toire ». « C’est la recherche sur le stress dans la vie des adoles­­cents la plus intense et profonde que j’ai jamais vue », dit Milk­­man. « Et je suis impres­­sionné de voir à quel point ça marche. »

ulyces-islandesubsteen-04
Crédits : Dave Imms

S’il était adopté dans d’autres pays, avance Milk­­man, le modèle islan­­dais pour­­rait béné­­fi­­cier au bien-être physique et psycho­­lo­­gique de millions de jeunes, sans parler des caisses de la Sécu­­rité sociale et de la société au sens large. Mais il y a peu de chance que cela arrive. « J’étais dans l’œil du cyclone de la révo­­lu­­tion de la drogue », explique Milk­­man en buvant du thé dans son appar­­te­­ment de Reykja­­vik. Au début des années 1970, lorsqu’il faisait son inter­­­nat à l’hô­­pi­­tal psychia­­trique de Belle­­vue à New York, « le LSD était déjà là, et beau­­coup fumaient de la marijuana. On cher­­chait à comprendre pourquoi les gens prenaient une drogue plutôt qu’une autre. » La thèse de Milk­­man concluait que les gens choi­­sis­­saient entre l’hé­­roïne et les amphé­­ta­­mines selon la façon dont ils géraient leur stress. Les consom­­ma­­teurs d’hé­­roïne voulaient s’en­­gour­­dir ; les consom­­ma­­teurs de marijuana voulaient se confron­­ter acti­­ve­­ment à leurs émotions. Une fois ce travail publié, Milk­­man a parti­­cipé à un groupe de cher­­cheurs réunis par l’Ins­­ti­­tut de recherche sur la toxi­­co­­ma­­nie améri­­cain (NIDA) pour répondre à des ques­­tions comme : pourquoi les gens commencent à consom­­mer de la drogue ? pourquoi conti­­nuent-ils ? quand atteignent-ils le seuil de l’ad­­dic­­tion ? quand arrêtent-ils ? et quand rechutent-ils ? « Pourquoi commencent-ils ? N’im­­porte quel collé­­gien pour­­rait répondre à cette ques­­tion : il y a la dispo­­ni­­bi­­lité, il y a le danger, la soli­­tude, peut-être une dépres­­sion », dit Milk­­man. « Mais pourquoi conti­­nuent-ils ? J’en suis venu à m’in­­té­­res­­ser au seuil de l’ad­­dic­­tion et la lumière s’est faite : ils pouvaient très bien avoir atteint le seuil de l’ad­­dic­­tion avant même d’avoir pris la drogue car c’était à leur façon de gérer le stress qu’ils étaient accro. »

À l’uni­­ver­­sité privée de Denver, Milk­­man a joué un rôle impor­­tant dans le déve­­lop­­pe­­ment de l’idée que les gens deviennent accros aux chan­­ge­­ments chimiques qui se produisent dans le cerveau. Les jeunes qui se confrontent acti­­ve­­ment au stress courent après un pic d’adré­­na­­line – ils l’at­­teignent en volant des enjo­­li­­veurs et des auto­­ra­­dios, et plus tard des voitures, ou en prenant une drogue stimu­­lante. Évidem­­ment, l’al­­cool aussi modi­­fie la chimie du cerveau. C’est un calmant, mais il fait d’abord se relâ­­cher l’at­­ten­­tion du cerveau, ce qui fait sauter les inhi­­bi­­tions et, dans une propor­­tion limi­­tée, bais­­ser l’an­xiété. « On peut deve­­nir accro à l’al­­cool, aux voitures, à l’argent, au sexe, aux calo­­ries, à la cocaïne, peu importe », dit Milk­­man. « L’idée d’ad­­dic­­tion compor­­te­­men­­tale est deve­­nue notre signa­­ture. » Cette idée en a entraîné une autre : « Pourquoi ne pas orga­­ni­­ser la dyna­­mique sociale autour des hauteurs natu­­relles, pour faire planer les gens de la façon qui convient à la chimie de leur propre cerveau ? Car il me semble évident que les gens veulent alté­­rer leur conscien­­ce… Mais on le ferait sans les effets délé­­tères de la drogue. »

BigBeerVsBud
Crédits : High Times

Avant 1992, l’équipe de Milk­­man a décro­­ché une bourse gouver­­ne­­men­­tale d’1,2 million de dollars pour le projet Project Self-Disco­­very, qui offrait aux adoles­­cents des alter­­na­­tives natu­­relles à la drogue et à la délinquance pour planer. Ces jeunes, qui avaient plus de 14 ans et ne pensaient pas avoir besoin d’un quel­­conque trai­­te­­ment, présen­­taient des problèmes de drogue et de petite délinquance. Ils étaient envoyés à l’équipe par des ensei­­gnants, des infir­­mières et des psycho­­logues scolaires. « Nous ne leur avons pas dit : “vous êtes là pour être soignés”. Nous leur avons dit : “nous sommes là pour vous apprendre tout ce que vous voulez” – musique, hip-hop, arts plas­­tiques, arts martiaux… » L’idée était que ces diffé­­rents cours pouvaient produire toute une variété d’al­­té­­ra­­tions chimiques dans le cerveau des jeunes, et leur donner ce dont ils avaient besoin pour surmon­­ter  leurs diffi­­cul­­tés : certains brûlaient d’en­­vie de trou­­ver quelque chose qui les aide­­rait à réduire leur anxiété, d’autres couraient après un pic d’adré­­na­­line. En même temps, les recrues rece­­vaient un ensei­­gne­­ment qui leur permet­­tait d’ac­qué­­rir des compé­­tences, d’amé­­lio­­rer leur vision d’eux-mêmes et de leur vie, ainsi que la façon dont ils inter­­a­gis­­saient avec les autres. La convic­­tion de base, c’était que le travail de préven­­tion contre les drogues ne fonc­­tion­­nait pas parce que personne n’y prêtait atten­­tion. Milk­­man explique que ce qui manquait, c’était les compé­­tences néces­­saires pour agir une fois informé. Les jeunes étaient là pour trois mois. Certains sont restés cinq ans.

Les résul­­tats des sondages étaient effrayants.

En 1991, Milk­­man a été invité en Islande pour parler de son travail, de ses résul­­tats et de ses idées. Il est devenu consul­­tant pour le premier centre rési­­den­­tiel de trai­­te­­ment de la toxi­­co­­ma­­nie pour adoles­­cents en Islande, dans une ville appe­­lée Tindar. Ce centre avait été conçu autour de l’idée qu’il fallait donner mieux à faire aux jeunes, selon Milk­­man. C’est là qu’il a rencon­­tré Jóns­­son, qui était étudiant en psycho­­lo­­gie et béné­­vole à Tindar. Ils sont depuis de proches amis. Milk­­man a commencé à venir régu­­liè­­re­­ment en Islande pour donner des confé­­rences. Ces confé­­rences, et Tindar, ont attiré l’at­­ten­­tion d’une jeune cher­­cheuse de l’uni­­ver­­sité d’Is­­lande, Inga Dóra Sigfúsdót­­tir. Elle s’est fait la réflexion qu’on pour­­rait utili­­ser les alter­­na­­tives saines à la drogue et à l’al­­cool non pas pour soigner les jeunes ayant des problèmes, mais pour empê­­cher les jeunes de boire et de prendre des drogues.

Youth in Iceland

Est-ce que vous avez déjà bu de l’al­­cool ? Si oui, quand avez vous bu pour la dernière fois ? Avez-vous déjà été ivre ? Avez-vous déjà fumé une ciga­­rette ? Si oui, à quelle fréquence fumez-vous ? Combien de temps passez-vous avec vos parents ? À quel genre d’ac­­ti­­vité prenez-vous part ? En 1992, les élèves de 14 à 16 ans de toutes les écoles islan­­daises ont rempli un formu­­laire qui compor­­tait des ques­­tions de ce type. Le procédé a ensuite été répété en 1995 et en 1997. Les résul­­tats de ces sondages étaient effrayants. Au niveau natio­­nal, près de 25 % des adoles­­cents fumaient tous les jours, et plus de 40 % s’étaient enivrés au cours du mois précé­dent. Mais en se plon­­geant dans les données, l’équipe a pu iden­­ti­­fier les écoles qui avaient le plus de problèmes – et celles qui en avaient le moins. L’ana­­lyse a révélé des diffé­­rences claires entre la vie des jeunes qui buvaient, fumaient et prenaient de la drogue, et ceux qui ne faisaient rien de tout cela. Certains facteurs sont appa­­rus comme étant des protec­­tions très fortes : parti­­ci­­per à une acti­­vité – en parti­­cu­­lier à une acti­­vité spor­­tive – trois à quatre fois par semaine, passer du temps avec ses parents durant la semaine, se sentir bien à l’école et ne pas traî­­ner dehors tard le soir. « À cette époque, il y avait eu toutes sortes de campagnes de préven­­tion et de programmes contre la drogue », dit Inga Dóra Sigfúsdót­­tir, qui a parti­­cipé aux sondages en tant qu’as­­sis­­tante de recherche. « La plupart repo­­saient sur l’édu­­ca­­tion. » Les jeunes étaient préve­­nus des dangers de l’al­­cool et de la drogue, mais comme Milk­­man l’avait observé aux États-Unis, ces programmes ne fonc­­tion­­naient pas. « Nous voulions propo­­ser une approche diffé­­rente. »

173-Iceland-01_0
Crédits : Dave Imms

Le maire de Reykja­­vik voulait tenter quelque chose de nouveau, et beau­­coup de parents aussi, ajoute Jón Sigfús­­son, le collègue et frère d’Inga Dóra Sigfúsdót­­tir. Les filles de Sigfús­­son étaient adoles­­centes à l’époque et il a rejoint le Centre pour la recherche sociale quand il a ouvert ses portes en 1999. « La situa­­tion était terrible », dit-il. « Il était évident qu’il fallait faire quelque chose. » En se basant sur les résul­­tats des enquêtes et les travaux de recherche comme ceux de Milk­­man, un nouveau plan natio­­nal a été lancé peu à peu. Il a été baptisé Youth in Iceland – « la jeunesse d’Is­­lande ». Les lois ont changé. Il est devenu illé­­gal d’ache­­ter du tabac pour les moins de 18 ans et de l’al­­cool pour les moins de 20 ans. La publi­­cité pour le tabac et l’al­­cool a été inter­­­dite. Les liens entre les parents et l’école ont été renfor­­cés à travers les asso­­cia­­tions de parents d’élèves, qui ont été rendues obli­­ga­­toires dans chaque école, tout comme la présence de leurs repré­­sen­­tants aux conseils d’éta­­blis­­se­­ment. Les parents ont été encou­­ra­­gés à parti­­ci­­per à des discus­­sions sur l’im­­por­­tance de la quan­­tité de temps passé avec leurs enfants en compa­­rai­­son à celle de moments de qualité occa­­sion­­nels – l’im­­por­­tance de parler de leurs vies avec leurs enfants, ou de garder leurs enfants à la maison en soirée. Une loi inter­­­di­­sant aux mineurs de 13 à 16 ans de se trou­­ver dehors après 22 heures en hiver et minuit en été a égale­­ment été votée. Elle est toujours en appli­­ca­­tion aujourd’­­hui. Heimi­­lis og skóla (« Maison & école »), le collec­­tif natio­­nal des asso­­cia­­tions des parents, a promul­­gué une conven­­tion paren­­tale. Le contenu dépend de l’âge de l’en­­fant, et les diffé­­rentes asso­­cia­­tions peuvent déci­­der ce qu’elles souhaitent y inclure.

Pour les jeunes de plus 13 ans, les parents peuvent s’en­­ga­­ger à suivre toutes les recom­­man­­da­­tions, mais aussi, par exemple, à ne pas lais­­ser leurs enfants orga­­ni­­ser des fêtes sans leur surveillance, à ne pas ache­­ter de l’al­­cool aux mineurs et à veiller au bien-être des autres enfants… Ces conven­­tions sensi­­bi­­lisent les parents mais les aident égale­­ment à asseoir leur auto­­rité à la maison, explique Hrefna Sigurjónsdót­­tir, direc­­trice de Heimi­­lis og skóla. « Il devient alors diffi­­cile d’uti­­li­­ser la plus vieille excuse du monde : “Mais mes amis ont le droit, eux !” »

23842-Hrefna-01442-776x517
Hrefna Sigurjónsdót­­tir, de Heimi­­lis og skóla

La part des fonds publics allouée au sport, à la musique, aux arts plas­­tiques, à la danse et aux autres clubs a augmenté, afin de donner aux jeunes les moyens de se sentir appar­­te­­nir à un groupe et de se sentir bien sans consom­­mer d’al­­cool et de drogues. Les enfants des familles les plus modestes ont reçu une aide finan­­cière. À Reykja­­vik, par exemple, où vit plus d’un tiers de la popu­­la­­tion, ces familles reçoivent 35 000 couronnes (280 euros) par an et par enfant pour une acti­­vité récréa­­tive. Les enquêtes se sont pour­­sui­­vies. Chaque année, presque tous les jeunes d’Is­­lande remplissent un ques­­tion­­naire. Ce qui signi­­fie que des données récentes et fiables sont constam­­ment dispo­­nibles.

Entre 1997 et 2012, la part des jeunes âgés de 15–16 ans qui décla­­raient passer du temps avec leurs parents en semaine « souvent ou presque toujours » a doublé – de 23 à 46 % – et la part de ceux qui pratiquaient un sport au moins quatre fois par semaine est passée de 24 à 42 %. Dans le même temps, la consom­­ma­­tion de ciga­­rettes, d’al­­cool et de canna­­bis s’est effon­­drée pour ce groupe d’âge. « Même si ça ne peut pas être présenté comme une rela­­tion de cause à effet – ce qui est un bon exemple de la raison pour laquelle des méthodes de préven­­tion fonda­­men­­tales ont parfois du mal à convaincre les scien­­ti­­fiques –, la tendance est claire », remarque Álfgeir Kristjáns­­son, qui a analysé les données et travaille main­­te­­nant à l’école de Santé publique de l’uni­­ver­­sité de Virgi­­nie-Occi­­den­­tale aux États-Unis. « Les facteurs de protec­­tion ont augmenté, les facteurs de risque ont baissé, la consom­­ma­­tion de drogues aussi, et de manière plus signi­­fi­­ca­­tive en Islande que dans n’im­­porte quel autre pays euro­­péen.  »

Youth in Europe

Jón Sigfús­­son est désolé d’ar­­ri­­ver quelques minutes en retard. « Je réglais une crise par télé­­phone ! » Il préfère ne pas dire où préci­­sé­­ment, mais c’était dans une des villes du monde qui ont main­­te­­nant adopté, du moins en partie, les idées de Youth in Iceland. Youth in Europe, que dirige Sigfús­­son, a débuté en 2006, après que les résul­­tats islan­­dais déjà remarquables ont été présen­­tés au Congrès des villes euro­­péennes contre la drogue (ECAD). « Les gens deman­­daient : “comment faites-vous ça ?” » se souvient-il.

ulyces-islandesubsteen-03
Crédits : Dave Imms

La parti­­ci­­pa­­tion à Youth in Europe est plus muni­­ci­­pale que natio­­nale. La première année, le plan concer­­nait huit muni­­ci­­pa­­li­­tés. Aujourd’­­hui, 35 villes de 17 pays y parti­­cipent, de villes où seules quelques écoles sont enga­­gées à des villes comme Tarra­­gone en Espagne, où 4 200 jeunes de 15 ans sont enga­­gés. La méthode est toujours la même : Sigfús­­son et son équipe discutent avec les auto­­ri­­tés locales et leur four­­nissent un ques­­tion­­naire avec les mêmes ques­­tions que celles utili­­sées en Islande, ainsi que des ques­­tions plus spéci­­fiques. Par exemple, les paris en ligne sont appa­­rus comme étant un grave problème dans certaines villes, et les auto­­ri­­tés locales voulaient savoir s’il était lié à d’autres facteurs de risque.

Deux mois seule­­ment après que les ques­­tion­­naires ont été envoyés en Islande, l’équipe a renvoyé un premier rapport avec les résul­­tats, ainsi que des infor­­ma­­tions sur la manière dont ils pouvaient être compa­­rés aux résul­­tats d’autres régions parti­­ci­­pantes. « Nous disons toujours que les données, comme les légumes, doivent être fraîches », dit Sigfús­­son. « Si nous montrions nos résul­­tats dans un an, les gens diraient : “Oh, c’était il y a long­­temps, les choses ont peut-être chan­­gé…” En plus d’être fraîches, les données doivent être locales, de façon à ce que les écoles, les parents et les auto­­ri­­tés puissent voir exac­­te­­ment quels sont les problèmes et où ils se trouvent. » L’équipe a analysé 99 000 ques­­tion­­naires de lieux aussi éloi­­gnés que les Îles Féroé, Malte et la Rouma­­nie – ainsi que la Corée du Sud et, tout récem­­ment, Nairobi et la Guinée-Bissau. Dans l’en­­semble, les résul­­tats montrent qu’en ce qui concerne la consom­­ma­­tion de substances par les adoles­­cents, les facteurs de protec­­tion et les facteurs de risque iden­­ti­­fiés en Islande sont les mêmes partout. Mais il y a quelques diffé­­rences : « Quelque part dans un pays litto­­ral de la mer Baltique », l’ac­­ti­­vité spor­­tive est éton­­nam­­ment appa­­rue comme un facteur de risque. Une étude plus appro­­fon­­die a révélé que cela s’ex­­pliquait du fait que les anciens soldats qui diri­­geaient les clubs étaient portés sur les produits dopants, l’al­­cool et les ciga­­rettes. Il y avait alors un problème bien défini, immé­­diat et local qui pouvait être adressé. Si Sigfús­­son et son équipe offrent des conseils et des infor­­ma­­tions sur ce qui a fonc­­tionné en Islande, il appar­­tient aux diffé­­rentes commu­­nau­­tés de déci­­der de l’ac­­tion à mener à la lumière de leurs résul­­tats. Parfois, il arrive qu’ils ne fassent rien du tout. Un pays a majo­­rité musul­­mane, que Sigfús­­son préfère ne pas nommer, a rejeté les données parce qu’elles révé­­laient un niveau de consom­­ma­­tion d’al­­cool déran­­geant. Dans d’autres villes, il y a l’ou­­ver­­ture et l’argent, mais Sigfús­­son a remarqué qu’il était beau­­coup plus diffi­­cile d’ob­­te­­nir et de main­­te­­nir des fonds pour des stra­­té­­gies de préven­­tion en santé que pour des trai­­te­­ments. Aucun autre pays n’a obtenu des chan­­ge­­ments aussi radi­­caux que l’Is­­lande. Quand je lui demande si l’un d’eux a repris leurs lois censées garder les enfants à la maison en soirée, Sigfús­­son sourit. « Même la Suède a rit et dit que c’était un couvre-feu ! »

Pour le moment, la parti­­ci­­pa­­tion à Youth in Europe est encore une affaire de hasard.

À travers l’Eu­­rope, le taux de consom­­ma­­tion d’al­­cool et de drogues chez les adoles­­cents s’est globa­­le­­ment amélioré au cours des 20 dernières années, mais nulle part autant qu’en Islande, et les raisons de cette amélio­­ra­­tion ne sont pas néces­­sai­­re­­ment liées aux stra­­té­­gies de déve­­lop­­pe­­ment du bien-être des adoles­­cents. Au Royaume-Uni, par exemple, le fait que les adoles­­cents se trouvent le plus souvent chez eux à inter­­a­gir en ligne plutôt qu’en personne pour­­rait être une des raisons majeures de la baisse de consom­­ma­­tion d’al­­cool. Mais Kaunas, en Litua­­nie, est un des exemples de ce qu’une inter­­­ven­­tion active peut amener.

 

Depuis 2006, la ville a distri­­bué le ques­­tion­­naire cinq fois et les écoles, les parents, les agences de santé, les églises, la police et les services sociaux se sont unis pour tenter d’amé­­lio­­rer le bien-être des jeunes et de résor­­ber la consom­­ma­­tion de substances illi­­cites. Les parents assistent par exemple à huit ou neuf stages de sensi­­bi­­li­­sa­­tion chaque année, et un nouveau programme four­­nit des fonds supplé­­men­­taires aux insti­­tu­­tions publiques et aux ONG travaillant sur la santé mentale et la gestion du stress. En 2015, la ville a commencé à offrir des acti­­vi­­tés spor­­tives gratuites le lundi, le mardi et le vendredi. Elle prévoit de four­­nir un service de trans­­port gratuit aux familles les plus modestes, afin de permettre aux enfants vivant loin des diffé­­rentes struc­­tures de parti­­ci­­per.

Entre 2006 et 2014, à Kaunas, le nombre de jeunes de 15–16 ans ayant déclaré s’être enivré au cours du mois a dimi­­nué d’en­­vi­­ron un quart, et la consom­­ma­­tion régu­­lière de ciga­­rettes a baissé de plus de 30 %. Pour le moment, la parti­­ci­­pa­­tion à Youth in Europe est encore une affaire de hasard, et l’équipe est petite en Islande. Sigfús­­son aime­­rait voir émer­­ger une entité centra­­li­­sée et dotée de fonds propres, qui se consa­­cre­­rait au déve­­lop­­pe­­ment de Youth in Europe. « Même si c’est ce que nous faisons depuis dix ans, ce n’est ni notre seul ni notre prin­­ci­­pal travail. Nous aime­­rions voir quelqu’un le reprendre et le main­­te­­nir à travers l’Eu­­rope », dit-il. « Et pourquoi se limi­­ter à l’Eu­­rope ? »

Des monstres et des hommes

Après notre prome­­nade dans le parc de Laugar­­da­­lur, Gudberg Jóns­­son nous invite chez lui. À l’ex­­té­­rieur, dans le jardin, ses deux fils aînés, Jón Konrád, 21 ans, and Birgir Ísar, 15 ans, me parlent d’al­­cool et de ciga­­rettes. Jón boit de l’al­­cool, mais Birgir dit ne connaître personne à l’école qui boive ou qui fume. Nous parlons aussi d’en­­traî­­ne­­ments de foot­­ball : Birgir y va cinq ou six fois par semaine ;  Jón, qui est en première année de commerce à l’uni­­ver­­sité d’Is­­lande, y va cinq fois par semaine. Ils ont tous les deux commencé à s’en­­traî­­ner régu­­liè­­re­­ment après l’école quand ils avaient six ans.

173-Iceland-05_1
Crédits : Dave Imms

« Nous avons plein d’ins­­tru­­ments de musique à la maison », me disait plus tôt leur père. « Nous avons essayé de les mettre à la musique. Nous avons eu un cheval. Ma femme adore monter à cheval. Mais ça ne les inté­­res­­sait pas. Ils ont choisi le foot.  » Est-ce que ce n’était pas trop d’ef­­fort ? Est-ce qu’ils ne se sentaient pas obli­­gés de s’en­­traî­­ner alors qu’ils auraient préféré faire autre chose ? « Non, on s’amu­­sait en jouant au foot­­ball », dit Birgir. « On a essayé et on s’est habi­­tués, donc on a conti­­nué », ajoute Jón. Et ce n’est pas tout. Si Gudberg et sa femme Thórunn ne prévoient pas consciem­­ment de passer un certain nombre d’heures chaque semaine avec leurs trois fils, ils essayent de les emme­­ner régu­­liè­­re­­ment au cinéma, au théâtre, au restau­­rant, en randon­­née, à la pêche et, quand les moutons d’Is­­lande descendent des montagnes en septembre, ils accom­­pagnent même les trou­­peaux en famille. Jón et Birgir sont peut-être excep­­tion­­nel­­le­­ment mordus de foot­­ball, et talen­­tueux (l’uni­­ver­­sité publique de Denver a offert une bourse à Jón, et quelques semaines après notre rencontre, Birgir a été sélec­­tionné dans l’équipe natio­­nale des moins de 17 ans). Mais comment une augmen­­ta­­tion signi­­fi­­ca­­tive du nombre de jeunes pratiquant une acti­­vité spor­­tive plus de quatre fois par semaines pour­­rait béné­­fi­­cier à la société autre­­ment qu’en rendant les enfants plus sains ? Pour­­rait-elle, par exemple, avoir quelque chose à voir avec l’écra­­sante victoire de l’Is­­lande sur l’An­­gle­­terre lors de l’Euro 2016 ? Quand on le lui demande, Inga Dóra Sigfúsdót­­tir, qui a été élue Femme de l’An­­née en 2016, sourit : « Il y a aussi des succès en musique, comme Of Mons­­ters and Men [un groupe de folk-pop de Reykjavík]. Ce sont des jeunes gens qui ont été pous­­sés dans le travail orga­­nisé. Des gens m’ont remer­­ciée », dit-elle avec un clin d’œil.

Of-Monsters-and-Men1
Of Mons­­ters and Men

Ailleurs, les villes qui ont rejoint Youth in Europe rapportent d’autres béné­­fices. À Buca­­rest, par exemple, le taux de suicide parmi les adoles­cent baisse en même temps que le taux de consom­­ma­­tion d’al­­cool et de drogues. À Kaunas, le nombre de jeunes commet­­tant des délits a dimi­­nué d’un tiers entre 2014 et 2015. Comme Inga Dóra Sigfúsdót­­tir le dit : « Nous avons appris grâce aux études que nous devons créer le cadre dans lequel les jeunes mènent une vie saine. Ils n’ont pas besoin de prendre de substances, parce que la vie est amusante et qu’ils ont plein de choses à faire, et qu’ils sont soute­­nus par leurs parents, qui passent du temps avec eux. » Quand on en arrive là, le message – sinon la méthode – est direct. Et quand il regarde les résul­­tats, Harvey Milk­­man songe à son propre pays, les États-Unis. Le modèle de Youth in Iceland pour­­rait-il fonc­­tion­­ner là-bas aussi ?

Youth in USA

325 millions de personnes contre 330 000. 33 000 gangs contre zéro. Envi­­ron 1,3 million de jeunes sans domi­­cile fixe contre une poignée. Les États-Unis doivent clai­­re­­ment rele­­ver des défis que l’Is­­lande ignore. Mais les données prove­­nant d’autres parties de l’Eu­­rope, incluant des villes comme Buca­­rest, qui connaît des problèmes sociaux majeurs et une rela­­tive pauvreté, montrent que le modèle islan­­dais peut fonc­­tion­­ner avec des cultures très diffé­­rentes, argu­­mente Milk­­man. Et les besoins sont grands aux États-Unis : la consom­­ma­­tion d’al­­cool chez les mineurs repré­­sente 11 % de la consom­­ma­­tion d’al­­cool totale au niveau natio­­nal, et l’ex­­cès d’al­­cool cause plus de 4 300 décès chez les moins de 21 ans chaque année.

ulyces-islandesubsteen-02
Crédits : Dave Imms

L’in­­tro­­duc­­tion d’un programme natio­­nal semblable à Youth in Iceland est néan­­moins impro­­bable là-bas. L’un des obstacles majeurs est le fait que les programmes de santé améri­­cains sont géné­­ra­­le­­ment finan­­cés à court-terme, tandis que la commu­­nauté islan­­daise s’est enga­­gée dans le projet natio­­nal sur le long-terme. Milk­­man a doulou­­reu­­se­­ment appris que même les programmes pour la jeunesse de haute qualité et large­­ment salués ne sont pas toujours déve­­lop­­pés, ni même soute­­nus. « Avec le projet Self-Disco­­very, il semblait que nous avions le meilleur programme du monde », dit-il. « J’ai été invité à la Maison-Blanche deux fois. Le projet a gagné des récom­­penses natio­­nales. Je me disais : il va être répliqué dans chaque ville et chaque village d’Amé­­rique. Mais pas du tout.  »

Selon lui, on ne peut pas pres­­crire un modèle géné­­rique à toutes les commu­­nau­­tés parce qu’elles n’ont pas toutes les mêmes ressources. Toute tenta­­tive de donner aux jeunes Améri­­cains l’op­­por­­tu­­nité de parti­­ci­­per au type d’ac­­ti­­vi­­tés main­­te­­nant communes en Islande, afin de les aider à se tenir éloi­­gnés de l’al­­cool et des autres drogues, passera par un renfor­­ce­­ment de ce qui existe déjà. « Vous devez vous appuyer sur les ressources préexis­­tantes dans la commu­­nauté », dit-il. Son collègue Álfgeir Kristjáns­­son est en train d’in­­tro­­duire les idées islan­­daises dans l’État de Virgi­­nie-Occi­­den­­tale. Des formu­­laires sont distri­­bués dans plusieurs collèges et lycées de l’État, et un coor­­di­­na­­teur rendra les résul­­tats aux parents ou à toute autre personne pouvant venir en aide aux jeunes de la commu­­nauté. Mais il pour­­rait s’avé­­rer diffi­­cile d’ob­­te­­nir le même genre de résul­­tats qu’en Islande, concède-t-il. La vision à court-terme entrave égale­­ment des stra­­té­­gies de préven­­tion effi­­caces au Royaume-Uni, explique Michael O’Toole, direc­­teur de Mentor, une œuvre de charité qui travaille à la réduc­­tion de l’abus de drogues et d’al­­cool chez les jeunes. Ici non plus, il n’y a pas de programme de préven­­tion contre l’al­­cool et la drogue coor­­donné au niveau natio­­nal. Ce travail est géné­­ra­­le­­ment aban­­donné aux auto­­ri­­tés locales et aux écoles, ce qui signi­­fie souvent que les enfants reçoivent simple­­ment des infor­­ma­­tions sur les dangers liés à la consom­­ma­­tion de drogues et d’al­­cool – une stra­­té­­gie qui de toute évidence ne fonc­­tionne pas, recon­­naît Michael O’Toole.

ulyces-islandesubsteen-01
Crédits : Dave Imms

O’Toole approuve sans réserve le fait que l’Is­­lande s’ef­­force d’unir les parents, l’école et la commu­­nauté dans le soutien apporté aux enfants, ainsi que le fait d’im­­pliquer les parents et les travailleurs sociaux dans la vie quoti­­dienne des jeunes. Mieux soute­­nir les jeunes pour­­rait beau­­coup aider, dit-il. Même quand il s’agit unique­­ment d’al­­cool et de ciga­­rettes, de nombreuses données montrent que plus un enfant est âgé lorsqu’il prend son premier verre ou sa première ciga­­rette, plus ses chances d’être en bonne santé tout au long de sa vie sont élevées. Mais toutes les stra­­té­­gies islan­­daises ne seraient pas accep­­tables au Royaume-Uni – le couvre-feu par exemple, ou les groupes de parents se bala­­dant dans les quar­­tiers pour iden­­ti­­fier les enfants qui ne respectent pas les règles. De plus, une expé­­rience menée par Mentor à Brig­­ton, incluant l’in­­vi­­ta­­tion de parents à l’école pour des ateliers, a montré qu’il était diffi­­cile de les impliquer. La méfiance et le manque de volonté seront surmon­­tés partout où la méthode islan­­daise sera propo­­sée, pense Milk­­man, et ils joue­­ront un rôle crucial dans le partage des respon­­sa­­bi­­li­­tés entre les États et les citoyens. « Dans quelle mesure accep­­te­­rez-vous que le gouver­­ne­­ment contrôle ce qu’il se passe avec vos enfants ? Est-ce que c’est trop d’in­­gé­­rence de la part du gouver­­ne­­ment dans la façon dont les gens mènent leur vie ?  » En Islande, la rela­­tion entre les citoyens et l’État a permis à un programme natio­­nal de faire effi­­ca­­ce­­ment bais­­ser les taux d’ado­­les­­cents fumant et buvant à l’ex­­cès – tout en rappro­­chant les familles et en aidant les jeunes à se sentir mieux dans leur peau. Quels autres pays déci­­de­­ront que ces résul­­tats méritent de tenter le coup ?


Traduit de l’an­­glais par Camille Hamet d’après l’ar­­ticle « Iceland knows how to stop teen substance abuse but the rest of the world isn’t liste­­ning », paru dans Mosaic. Couver­­ture : Trois ados islan­­daises en salle de gym. (Dave Imms)


 

Down­load Best WordP­ress Themes Free Down­load
Down­load Best WordP­ress Themes Free Down­load
Free Down­load WordP­ress Themes
Down­load WordP­ress Themes
down­load udemy paid course for free
Premium WordPress Themes Download
Free Download WordPress Themes
Download WordPress Themes Free
Download Best WordPress Themes Free Download
udemy paid course free download

PLUS DE SCIENCE