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par Eric Velasco | 27 juillet 2015

Le nouveau maire

Lorsqu’il est devenu maire en 2010, Mitch Landrieu a arpenté la Nouvelle-Orléans et il s’est mis en colère. Les milliers de maisons aban­don­nées, en train de pour­rir au cœur de la ville, cinq ans après l’ou­ra­gan Katrina ? Les milliers de terrains vides sur lesquels des mauvaises herbes de trois mètres de haut pous­saient libre­ment ?

Ça, c’étaient « les proprié­taires se désen­ga­geant de leurs respon­sa­bi­li­tés, lais­sant au reste de la commu­nauté le soin de nettoyer leurs salo­pe­ries », a tran­ché Landrieu.

Non pas que la ville n’ait rien fait depuis que la mons­trueuse tempête l’a frappé en août 2005. De nombreux proprié­taires de maisons et de commerces se sont atte­lés à la recons­truc­tion. Les secteurs privés et publics ont aidé de nombreux habi­tants sinis­trés à se réins­tal­ler. Le gouver­ne­ment a acheté et rasé les biens immo­bi­liers des proprié­taires absents n’ayant aucune inten­tion de reve­nir. Mais en dépit de ces efforts, la Nouvelle-Orléans était toujours en pole posi­tion de la décré­pi­tude quand Landrieu a repris les rênes de la ville. Elle était en bien pire état que Detroit, Cleve­land ou Balti­more.

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La Nouvelle-Orléans après le passage de Katrina

Le nouveau maire a décidé qu’il était grand temps que les proprié­taires contre­ve­nants passent la vitesse supé­rieure, ou bien s’écartent de sa route.

« J’ai dit à mon équipe que nous devions visi­ter tous les coins des États-Unis où l’on règle ce genre de problèmes épineux », dit Landrieu. « Nous devions non seule­ment comprendre ce qu’ils faisaient, mais aussi pourquoi ils le faisaient. Ensuite, on impor­te­rait les meilleures pratiques chez nous. »

La ville a donc adopté, ou adapté des idées déve­lop­pées dans des villes comme Boston ou Phila­del­phie, des lignes télé­pho­niques directes pour signa­ler des cas de dégra­da­tions jusqu’aux études de marché aidant les urba­nistes à mieux choi­sir dans quelles zones foca­li­ser leurs efforts. La Nouvelle-Orléans a ainsi implé­menté de nouveaux outils, l’un après l’autre : en créant une base de données à la pointe de la tech­no­lo­gie permet­tant de suivre le statut de chaque propriété sinis­trée ; en promul­guant des lois qui permettent à la ville d’ap­pliquer des mesures contre les dégra­da­tions en quatrième vitesse (du moins aussi vite que la bureau­cra­tie le permet) ; et en ciblant des quar­tiers spéci­fiques qui, s’ils n’étaient pas sans soucis avant Katrina, étaient sur le point de sombrer tota­le­ment à cause de la crimi­na­lité et de l’ins­ta­bi­lité auxquelles les dégra­da­tions ont contri­bué.

L’ad­mi­nis­tra­tion de Landrieu a atteint l’objec­tif qu’elle s’était fixée de démo­lir, réha­bi­li­ter ou répa­rer 10 000 des 44 000 terrains rési­den­tiels dégra­dés de la ville au cours de son premier mandat, quand le programme d’éra­di­ca­tion a été initié à l’au­tomne 2010. Envi­ron un an après le début de son deuxième mandat, le comp­teur était monté à 13 000 proprié­tés, d’après les élus.

Mitch Landrien, maire de la Nouvelle-Orléans depuis 2010Crédits
Mitch Landrieu, maire de la Nouvelle-Orléans depuis 2010
Crédits

« L’ou­ra­gan Katrina a été un événe­ment effroyable », déclare Ryan Berni, l’adjoint de Landrieu. « Mais il a offert l’op­por­tu­nité à la Nouvelle-Orléans de deve­nir le labo­ra­toire de ce pays, un terrain fertile pour l’in­no­va­tion et le chan­ge­ment. »

La lutte contre les dégra­da­tions urbaines a contri­bué à la récente recru­des­cence : la Nouvelle-Orléans a retrouvé 85 % de sa popu­la­tion pré-Katrina. La ville, fondue de gastro­no­mie, compte désor­mais 1 400 restau­rants, soit bien plus qu’a­vant Katrina. De nouvelles socié­tés high-tech parti­cipent à diver­si­fier l’éco­no­mie. Le tourisme, cet employeur de masse, est bel et bien revenu en force : près de 9,5 millions de visi­teurs y ont dépensé la somme record de 6,8 milliards de dollars en 2014, atti­rés par le carna­val de Mardi Gras, le New Orleans Jazz and Heri­tage Festi­val, le Sugar Bowl, les diverses conven­tions, les croi­sières en bateau et les très nombreuses soirées orga­ni­sées chaque semaine dans les diffé­rents quar­tiers de la ville.

Pour­tant, malgré tous ces progrès, la Nouvelle-Orléans compte presque autant de proprié­tés dévas­tées qu’a­vant Katrina. C’est la preuve que si les dégra­da­tions sont faciles à repé­rer, il est hélas bien moins facile de s’y attaquer.

Là où les recons­truc­tions vont bon train, on trouve peu de loge­ments à des prix abor­dables – les classes les plus modestes sont exclues du marché. Et les progrès sont extrê­me­ment lents à venir dans nombre de quar­tiers très peuplés, histo­rique­ment déca­tis et au taux de pauvreté élevé, comme le Lower Ninth Ward – la commu­nauté qui a fourni pendant Katrina les images iconiques des rési­dents sur le toit de leurs maisons submer­gées, faisant des signes fréné­tiques aux héli­co­ptères de secours.

Le quar­tier du Lower Ninth pouvait à une époque se targuer d’avoir le taux de propriété le plus élevé parmi les Afro-Améri­cains de la Nouvelle-Orléans. Près de 18 000 personnes habi­taient 5 400 maisons et appar­te­ments quand Katrina s’est abattu sur la ville. Seules 1 800 rési­dences y rece­vaient du cour­rier à la mi-2014. Ce chiffre indique qu’un grand nombre de gens ont recom­mencé leur vie ailleurs, et à quel point le quar­tier doit lutter pour se recons­truire depuis dix ans.

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Un projet de maison Make It Right
Crédits : makei­tright.org

Certes, la fonda­tion de Brad Pitt Make It Right a parti­cipé à la construc­tion de cent loge­ments colo­rés et futu­ristes dans le Lower Ninth, et elle compte en construire encore une cinquan­taine. La ville a dépensé des dizaines de millions pour construire une nouvelle maison de quar­tier ainsi qu’une nouvelle caserne de pompiers.

Mais dix ans après l’ou­ra­gan, seules trois douzaines de rési­dences privées sont habi­tées le long des onze blocs que traverse par Flood Street dans le Lower Ninth, près de la maison qu’Harry Simms a rebâ­tie. « Il y avait des maisons tout le long de la rue », dit-il. « Regar­dez les dalles de béton. Il y avait une maison ici, une autre là, et encore trois autres juste à côté avant Katrina. »

Du doigt, il me montre une maison en ruines au coin de la rue.

« Vous voyez cette maison ? » me demande-t-il. « Elle n’a toujours pas été détruite. »

Il indique une autre struc­ture sur Flood Street, vide et prête à s’écrou­ler. Les proprié­taires ?

« Ils sont dans l’Ohio. »

La recons­truc­tion

La Nouvelle-Orléans crou­lait sous les dégra­da­tions bien avant Katrina.

Une orga­ni­sa­tion à but non-lucra­tif avait préparé une étude pour remé­dier au problème, elle devait rendre son rapport le 1er septembre 2005. Katrina a frappé la Nouvelle-Orléans deux jours plus tôt, donnant lieu à davan­tage de dégra­da­tions dans davan­tage de quar­tiers. La popu­la­tion de la ville a dégrin­golé ; 105 000 maisons ont été l’objet de dégra­da­tions majeures et/ou sévères, voire carré­ment détruites.

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Les séquelles de Katrina
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Plusieurs des auteurs du rapport sur les dégra­da­tions ont contri­bué au déve­lop­pe­ment de la stra­té­gie voulue par Landrieu. Leurs objec­tifs étaient simples : « Préser­ver les maisons qui en ont besoin, détruire celles qui devaient l’être et veiller à la conser­va­tion des terrains vides », explique Jeff Hebert, qui a rejoint l’ad­mi­nis­tra­tion durant l’été 2010 et dirige désor­mais la New Orleans Rede­ve­lop­ment Autho­rity.

Selon Hebert, la mise en œuvre était complexe : « Il nous fallait comprendre le marché immo­bi­lier et déve­lop­per une stra­té­gie de réaf­fec­ta­tion afin de donner l’im­pul­sion du renou­veau. Et tout cela devait être contrôlé. »

Le Center for Commu­nity Progress, établi en janvier 2010 grâce au finan­ce­ment des fonda­tions Char­lotte Stewart Mott et Ford, a colla­boré avec les élus de la Nouvelle-Orléans pour visi­ter et étudier les programmes mis en place dans des villes comme Cleve­land, Boston ou New York.

À l’ordre du jour : comment comp­ta­bi­li­ser effi­ca­ce­ment les proprié­tés dégra­dées et suivre la mise en place des proto­coles ? La tâche est plus complexe qu’il n’y paraît. Compi­ler les infor­ma­tions prove­nant de douze services d’ur­ba­nisme diffé­rents impliqués dans la lutte contre la dégra­da­tion urbaine a demandé de la rigueur, car il n’exis­tait aucun lien entre eux. Personne ne savait ce que faisaient les autres.

Les efforts de recons­truc­tion se sont concen­trés dans les zones abri­tant les quar­tiers rési­den­tiels et les couloirs commer­ciaux.

« 18 mois durant, nous avons lutté avec un système qui n’était pas conçu pour ce qu’on voulait faire », explique Oliver Wise, qui est à la tête du bureau Perfor­mance and Accoun­ta­bi­lity.

Il leur fallait des réca­pi­tu­la­tifs sur chaque terrain acces­sibles en un clic, présen­tant infrac­tions, procès-verbal, dates d’au­dience et permis de construire. « On devait trou­ver une solu­tion suffi­sam­ment inno­vante pour tirer une section de carte de la ville et dispo­ser de données pour chaque propriété dans cet espace », ajoute Hebert, qui est égale­ment respon­sable des services de rési­lience de la ville, soutenu par le programme 100 Resi­lient Cities de la fonda­tion Rocke­fel­ler.

Les élus de la Nouvelle-Orléans ont trouvé l’ins­pi­ra­tion dans des logi­ciels de loca­li­sa­tion décou­verts lors de leurs séjours d’enquête à Balti­more et Phila­del­phie. De retour au bercail, ils ont commencé à implé­men­ter certaines spéci­fi­ca­tions à leur propre système de données terrain par terrain, four­nis­sant les infor­ma­tions néces­saires à la lutte contre chaque étape de dégra­da­tion et permet­tant la créa­tion de stan­dards de perfor­mance afin d’en mesu­rer l’ef­fi­ca­cité. La ville a mis toutes ces infor­ma­tions ainsi que les rapports de progrès en ligne, recon­nais­sant la néces­sité d’im­pliquer la commu­nauté et de réno­ver la confiance bran­lante à l’égard le service public.

Les habi­tants peuvent suivre les mesures mises en place via BlightS­ta­tus, un portail en ligne conçu par un sous-trai­tant de Code for America ayant par la suite créé une société, Civic Insight, pour gérer spécia­le­ment le site. Il évoque des sites de livrai­son de pizzas à domi­cile, avec lesquels le client peut loca­li­ser sa commande, du four à la récep­tion.

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De nombreux proprié­taires ont aban­donné leur maison après l’ou­ra­gan
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« Le public voit exac­te­ment la même infor­ma­tion que les preneurs de déci­sion ont sous les yeux pendant leurs réunions », déclare Oliver. « Il y a peu de villes à propo­ser ce service. »

La Nouvelle-Orléans a égale­ment emprunté l’idée du numéro d’ap­pel 311 déve­loppé par la ville de Boston, une alter­na­tive non-urgente au 911 [le numéro d’ur­gence de la police aux USA]. Il permet aux habi­tants de consta­ter les dégra­da­tions, et assure que leurs plaintes sont correc­te­ment trans­mises dans le laby­rinthe de l’ad­mi­nis­tra­tion muni­ci­pale. Les réunions mensuelles, surnom­mées BlightSTAT, auxquelles assistent les élus de chaque service public majeur de la ville, offrent égale­ment un forum de discus­sion au public.

La ville a embau­ché des agents supplé­men­taires pour répondre à l’ac­crois­se­ment du nombre de dossiers. Les données de la ville montrent qu’en 2014, ces derniers ont procédé à plus de 67 000 inspec­tions et traîné 15 000 proprié­taires devant les tribu­naux. Les alté­ra­tions appor­tées au système mis en place ont réduit de moitié – à 80 jours – le temps entre les procès-verbal et les compa­ru­tions. « Nous n’y serions jamais parve­nus si nous ne nous étions pas appuyés sur ce système tech­no­lo­gique », assure Hebert.

Les données ont joué un rôle déter­mi­nant en aidant les élus de la Nouvelle-Orléans à déter­mi­ner où accen­tuer les efforts de remise en état de la ville. Prenant exemple sur Balti­more, Pitts­burgh et Phila­del­phie, la ville a commandé une analyse détaillée de chaque quar­tier.

L’étude, complé­tée en 2013 et prête à être mise à jour, expose les statis­tiques démo­gra­phiques par quar­tier, les condi­tions socio-écono­miques, la densité de popu­la­tion, les taux de crimi­na­lité, les progrès en terme de recons­truc­tion, le temps moyen pour la vente des proprié­tés, ainsi que le prix de vente de ces dernières.

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Fusillade à Central City
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Les chiffres ont permis d’iden­ti­fier les quar­tiers où les crimes et la dégra­da­tion galo­pante menaçaient d’at­teindre le point de non retour. Dans de pareils cas, les quar­tiers deviennent des cibles prio­ri­taires pour les forces de l’ordre, et béné­fi­cient d’in­ci­ta­tions fiscales pour la réha­bi­li­ta­tion ou la construc­tion de loge­ments à coût abor­dable.

« Ça nous a permis de mieux savoir où inves­tir dans la ville, et ainsi de prendre des déci­sions plus adap­tées », explique Oliver, le roi de la respon­sa­bi­lité civile.

Avec cette approche, le quar­tier de Central City, une commu­nauté compo­sée majo­ri­tai­re­ment de loca­taires, au taux de pauvreté appro­chant des 50 %, a été déclaré prio­ri­taire. Décati et gangrené par la crimi­na­lité avant Katrina, les effets ont été décu­plés par les inon­da­tions liées à la tempête.

Les efforts de recons­truc­tion se sont tout d’abord concen­trés dans les zones abri­tant les quar­tiers rési­den­tiels, ainsi que les couloirs commer­ciaux comme le boule­vard Oretha Castle Haley. Dans ce quar­tier très compact, près de 80 maisons ont été démo­lies depuis 2011, et plus d’une centaine de terrains ont été rasés depuis septembre, selon les infor­ma­tions four­nies par le système. Désor­mais, la commu­nauté a retrouvé 95 % de son taux de rési­dences pré-Katrina.

Le programme

Quar­tier : Freret Popu­la­tion : 1 774 habi­tants Revenu moyen : 36 215 $ Âge moyen : 33 ans

Le 4 avril, près de 20 000 habi­tants et touristes ont assisté au Freret Street Festi­val, qui célèbre la renais­sance dans ce quar­tier rési­den­tiel situé à l’est de Jeffer­son Avenue.

Avant Katrina, le quar­tier avait une répu­ta­tion douteuse chez les étudiants de l’uni­ver­sité voisine de Loyola, située à l’ouest de Jeffer­son Avenue. « J’avais pour habi­tude de dire à mes étudiants : “Ne traver­sez pas Jeffer­son. Il n’y a rien pour vous là-bas, que du crack” », raconte Kellie Grengs, une profes­seure d’arts plas­tiques.

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Le Freret Street Festi­val
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Une rési­dence aux loyers abor­dables à Freret a poussé Grengs à traver­ser Jeffer­son en 2005, pour y vivre et déve­lop­per un studio avec son mari, lui aussi artiste. Katrina a frappé huit mois plus tard, inon­dant les maisons et détrui­sant quasi­ment toute la zone commer­ciale.

Alors qu’elle vendait tempo­rai­re­ment des œuvres d’art sur Freret Street dans une cara­vane four­nie par l’État qu’elle surnom­mait le « studio FEMA », Grengs a parti­cipé à l’or­ga­ni­sa­tion de ce qui est devenu l’as­so­cia­tion des commerçants et proprié­taires de New Freret. De retour à son domi­cile/studio depuis 2010, elle conti­nue d’agir en tant que co-prési­dente du groupe.

La famille de Bruce John­son a contri­bué au déve­lop­pe­ment de Freret il y a de cela un demi-siècle. Pendant Katrina, lui et sa mère se sont retran­chés à l’étage tandis que les eaux inon­daient le rez-de-chaus­sée. Si les John­son possé­daient une bonne assu­rance et ont béné­fi­cié d’aides de l’État, ils n’ont terminé les travaux de réno­va­tion qu’en 2009. « Quatre ans avant que le quar­tier ne commence à revivre », dit-il.

Près de 4 000 maisons ont été détruites avec le programme de Landrieu.

Le quar­tier est construit autour d’une zone commer­ciale de huit pâtés de maison sur Freret Street, compor­tant quinze restau­rants, deux salles de concert et vingt-six autres commerces, pour la plupart ouverts après 2011. « Les réno­va­tions ne concernent pas que les rues et les habi­ta­tions », explique Michael Casey, diplômé de l’uni­ver­sité de Tulane en 2006 qui a ouvert le restau­rant Liberty Cheese Steaks sur Freret Street en 2013. Il est égale­ment co-président de l’as­so­cia­tion pour les commerçants et proprié­taires de New Freret. « Ça vous force à vous adap­ter, à rester inven­tif. Je crois que c’est la raison pour laquelle le dyna­misme commer­cial cartonne tant dans cette ville. »

Les proprié­taires qui sont reve­nus chez eux ont réalisé de nombreuses réno­va­tions dans les maisons de Freret. Les inves­tis­seurs s’y sont mis eux aussi, répa­rant et faisant des profits. Certaines personnes ont eu accès à la propriété grâce au programme contre la dégra­da­tion urbaine.

Le revers de la médaille ?

« Il y a davan­tage de maisons qui ont été reven­dues que de familles à s’y être instal­lées », explique Leslie John­son, la femme de Bruce. « Les prix flam­bent… mais comment contrô­ler les prix du marché afin de permettre aux gens qui habi­taient le quar­tier de s’y réins­tal­ler ? »

Près de 4 000 maisons ont été détruites avec le programme de Landrieu, plusieurs centaines étant encore en attente. Mais la ville a égale­ment noué des parte­na­riats avec des asso­cia­tions commu­nau­taires pour répa­rer plus de 500 loge­ments habi­tés par des proprié­taires n’ayant pas les moyens de les prendre en charge.

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La recons­truc­tion conti­nue à la Nouvelle-Orléans
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« Il ne s’agit pas que d’al­ler détruire des maisons », raconte Berni, un proche conseiller du maire. « Vous devez avoir plus d’un outil à votre dispo­si­tion. »

Un des outils les plus effi­caces mis en place par la ville est un système agres­sif de nantis­se­ments et de saisies de biens.

Voilà comment il fonc­tionne : les pouvoirs publics déclarent insa­lubre une maison ou rési­dence. Si le proprié­taire est déclaré coupable, ne fait pas appel de la déci­sion et ne débute pas les travaux de restau­ra­tion sous 30 jours, la ville décrète un nantis­se­ment. Si ce dernier n’est pas payé sous 30 jours, la ville décrète la saisie du bien, pour que les services du shérif le mettent aux enchères et qu’une tierce partie puisse l’ac­qué­rir afin d’y mener les travaux.

« Nous avons signé plus d’or­don­nances de saisie que n’im­porte quelle autre ville », explique le premier adjoint au maire Andy Kopplin, qui a parti­cipé au déve­lop­pe­ment du programme de lutte contre la dégra­da­tion urbaine. « Ça a retenu l’at­ten­tion des gens. Ils ont commencé eux-mêmes les répa­ra­tions de leurs biens, ou les ont reven­dus à des personnes qui pour­raient le faire. »

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Mitch Landrieu au carna­val en 2013
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La ville n’avait saisi que huit proprié­tés durant les cinq années suivant Katrina, sous l’égide du maire Ray Nagin. Avec le programme contre la dégra­da­tion urbaine de Landrieu, les chiffres se sont envo­lés : près de 2 000 biens – pour la plupart des proprié­tés desti­nées à la loca­tion, – ont été vendus ou sont en attente de l’être. Les prix des biens mis aux enchères ont doublé depuis l’an­née dernière, jusqu’à approxi­ma­ti­ve­ment 800 dollars le m2.

Les contre­ve­nants traî­nés devant les tribu­naux ont réha­bi­lité 3 500 proprié­tés. « Il s’agit d’un contre­coup posi­tif à la dureté du système mis en place par les auto­ri­tés », assure Ava Rogers, respon­sable du respect des pouvoirs publics. « Nous ne voulons pas faire main basse sur les maisons des gens, et nous ne voulons assu­ré­ment pas les démo­lir : nous voulons qu’elles soient répa­rées. »

La ville a collecté près de 4 millions de dollars grâce aux ventes et nantis­se­ments de proprié­tés insa­lubres entre janvier 2011 et mars 2015. Elle a collecté plus de 1,8 million en amendes d’in­sa­lu­brité en 2014, soit plus du double de ce que l’en­semble de la ville avait récolté en 2009, avant que Landrieu ne soit élu.

L’an­née dernière, le conseil muni­ci­pal a voté une loi permet­tant aux terrains en friche d’être tondus sous 30 jours ; le proces­sus prenait des mois, car la ville devait mener les proprié­taires devant les tribu­naux. Désor­mais, un agent des forces de l’ordre n’a besoin que d’af­fi­cher une noti­fi­ca­tion comme quoi la ville compte débar­ras­ser le terrain, si le proprié­taire ne coopère pas.

Selon les données rendues dispo­nibles par la ville, près de 600 terrains ont été tondus dans les six mois suivant le lance­ment du programme en septembre. Près de 20 % des proprié­taires assi­gnés ont réglé le problème d’eux-mêmes. La ville s’est asso­ciée à Cove­nant House – une asso­cia­tion venant en aide aux jeunes sans domi­cile fixe – pour payer ses clients et aména­ger le reste.

« Nous avions besoin d’op­tions rapides », déclare Rogers. « Nous ne prenons pas posses­sion du domi­cile de quelqu’un, nous n’avons donc pas à lancer de longues procé­dures offi­cielles. »

Le renou­veau

Quar­tier : Lake­view Popu­la­tion : 6 593 habi­tants Revenu moyen : 73 936 $ Âge moyen : 33 ans

Il existe un dicton à la Nouvelle-Orléans : les inon­da­tions ne font pas de discri­mi­na­tion entre les riches et les pauvres. La commu­nauté de Lake­view en est la preuve.

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Une maison de Lake­view
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Ce quar­tier chic, à majo­rité blanche, se situe sur une pénin­sule faisant face au lac Pont­char­train, bordée par deux canaux. De nombreux habi­tants y ont péri durant Katrina, et sur près de 13 000 habi­ta­tions, 7 200 ont été détruites ou sérieu­se­ment endom­ma­gées. Le quar­tier de Lake­view est arrivé en 2e posi­tion derrière le Lower Ninth Ward au rang des rachats gouver­ne­men­taux.

La recons­truc­tion de Lake­view a été alimen­tée par les proprié­taires, mais aussi par les promo­teurs à la recherche du gain rapide, profi­tant de la hausse du marché géné­rée par le programme contre le déclin urbain. Envi­ron 70 maisons ont été démo­lies pour être recons­truites avec le nouveau programme, comme en attestent les données de la ville. Des dizaines d’autres maisons ont été répa­rées suite aux condam­na­tions de leurs proprié­taires.

Jesse Dean, venu d’Ore­gon, a acheté sa maison en janvier 2012. Il fait partie des nombreux nouveaux venus dans le quar­tier. « Il y a eu de nombreux efforts de faits contre la dégra­da­tion urbaine depuis qu’on s’est installé », raconte Dean. « Ils ont été béné­fiques. Cette zone a connu des recons­truc­tions notables au cours des trois, voire cinq dernières années. »

Le renou­veau du quar­tier de Lake­view montre que restau­rer les maisons le long d’une rue donnée n’est qu’une partie du problème auquel est confron­tée la Nouvelle-Orléans. L’état des rues elles-mêmes est effroyable. Les infra­struc­tures vieillis­santes et les eaux stag­nantes (certaines zones de la ville ont mis des mois à être drai­nées) ont déformé les voies de circu­la­tion à travers toute la ville. Des centaines de kilo­mètres ont été répa­rés, prin­ci­pa­le­ment autour des axes commer­ciaux et des routes prin­ci­pales, mais de nombreuses voies privées sont encore en piteux état.

À Lake­view, où les maisons peuvent se vendre 400 000 dollars, des entailles le long des routes pleines d’or­nières mettent en évidence que même les conduc­teurs les plus atten­tifs peuvent avoir de mauvaises surprises. Des panneaux de signa­li­sa­tion rouges martèlent le slogan : « Répa­rez nos rues. Nous payons nos impôts. »

La Nouvelle-Orléans vit dans le moment présent, mais elle mise son avenir sur l’ex­ploi­ta­tion de son passé, c’est-à-dire l’in­dus­trie du tourisme, bâtie autour du Quar­tier Français et de ses bâti­ments érigés au XVIIIe siècle – qui ont survécu à Katrina presque indemnes.

Les cités HLM bondées ont laissé place à des co-proprié­tés abri­tant des commu­nau­tés dispa­rates aux reve­nus variables.

Comment passé, présent et futur doivent se rejoindre est le point central d’un débat concer­nant la sélec­tion des bâti­ments histo­riques à réno­ver ou à détruire, ainsi que du déve­lop­pe­ment des quar­tiers et des zones où les recons­truc­tions ne sont pas une si bonne idée.

La Nouvelle-Orléans a embrassé le XXIe siècle dans sa quête de renou­veau. Des indices de perfor­mance modernes tels que la comp­ta­bi­lité, l’ana­lyse, la recherche d’objec­tifs, la mesure de résul­tats et les ajus­te­ments basés sur les données collec­tées sont désor­mais en appli­ca­tion à tous les niveaux admi­nis­tra­tifs de la muni­ci­pa­lité, de l’éla­bo­ra­tion des budgets et des marchés d’ap­pels d’offres aux mesures de surveillance et d’aide aux sans-abris.

Cette volonté de résul­tats requiert aussi des méthodes plus arti­sa­nales. Par exemple, les respon­sables de la lutte contre la dégra­da­tion urbaine réclament des photo­gra­phies de chaque terrain, mises à jour régu­liè­re­ment afin de suivre les progrès et les dété­rio­ra­tions. Sans ressources pour sous-trai­ter la mission, ils ont arrimé des appa­reils photo à des camions de pompiers, dispo­sant ainsi d’une alter­na­tive à moindre coût simi­laire au Street View de Google.

« Nous mettons en appli­ca­tion ce type de gouver­nance », explique Landrieu. « Chacun est assis à la table, parti­cipe, en totale coopé­ra­tion, sans se braquer sur des points idéo­lo­giques. Il nous faut trou­ver des réponses. Il n’existe pas d’idéo­lo­gie propre à répa­rer un nid de poule. »

Les cités HLM bondées ont laissé place à des co-proprié­tés abri­tant des commu­nau­tés dispa­rates aux reve­nus variables. Les écoles muni­ci­pales sont deve­nues des écoles privées sous contrat. Le nouveau CHU en construc­tion inclura un pôle de recherche biolo­gique.

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Le tourisme bat toujours son plein en 2015
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« C’est une toute autre atmo­sphère, conti­nue Landrieu. Nous n’avons pas perdu notre iden­tité. Nous avons bâti grâce à cette fonda­tion. »

Le melting-pot évolue à la Nouvelle-Orléans, dont la popu­la­tion est esti­mée à 380 000 habi­tants en 2013 [hors agglo­mé­ra­tion]. La popu­la­tion noire compte pour 59%, contre 67% en 2000. La popu­la­tion blanche pour 31% en 2013, contre 27% en 2000. Le taux de popu­la­tion asia­tique est monté à presque 3%. Les hispa­niques sont bien plus nombreux que durant le recen­se­ment de 2000.

Le programme de lutte contre le déclin urbain de Landrieu est une des facettes du chan­ge­ment dans « la ville Crois­sant ». Il lui a donné de l’élan, et est symbole de progrès.

La Nouvelle-Orléans s’est fixée une date anni­ver­saire pour prendre la pleine mesure de son déve­lop­pe­ment : son tri-cente­naire, le 7 mai 2018. La ville met tout en œuvre pour accé­lé­rer les efforts de réno­va­tion et de construc­tion avant la célé­bra­tion.

« Avec un peu de chance, pour notre 300ème anni­ver­saire, nous pour­rons expri­mer au peuple améri­cain  »nos remer­cie­ments pour les inves­tis­se­ments auxquels vous avez consenti, et voici notre retour sur inves­tis­se­ment », déclare le maire, tenu par la loi de ne pas employer un autre terme. Nous avons créé un stan­dard et un modèle pour que l’Amé­rique puisse retrou­ver sa force, qu’elle puisse aller de l’avant. »

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Quar­tier : Lower Ninth Ward Popu­la­tion : 3 007 habi­tants Revenu moyen : 43 233 $ Âge moyen : 38 ans

Flood Street [la rue des inon­da­tions] scinde le Lower Ninth Ward en deux du nord au sud, où le terrain s’élève en appro­chant du fleuve Missis­sippi. La rue est repré­sen­ta­tive de la situa­tion ici : la déso­la­tion persiste au nord, des progrès sont réali­sés au sud.

La ville a démoli plus d’une ving­taine de maisons le long de Flood Street grâce au programme contre les dégra­da­tions, et près de 400 dans tout le quar­tier. Mais les maisons aban­don­nées sont encore légion, certaines toujours marquées du sceau des équipes de secours à pied d’œuvre durant Katrina : des infor­ma­tions en forme de X, compor­tant la date en haut, les dangers poten­tiels à droite, l’iden­tité de l’équipe de secours à gauche, et le nombre de victimes en bas.

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Une rési­dence sinis­trée du Lower Ninth Ward

De nombreux proprié­taires qui s’étaient acquit­tés de leurs prêts il y a long­temps déjà n’étaient pas assez bien assu­rés pour recons­truire le Lower Ninth. Le sort de plusieurs maisons de famille reste incer­tain, le temps de dénouer les droits de succes­sion entre héri­tiers.

Les réno­va­tions éparses dans de nombreuses zones du Lower Ninth Ward n’a pas motivé les inves­tis­seurs. Fonds de commerce et rési­dences manquent cruel­le­ment. La ville a proposé des crédits fonciers pour aider au déve­lop­pe­ment des proprié­tés, dont certains sites où Make It Right avait construit. Mais le succès de l’opé­ra­tion dépend de la renta­bi­lité des terrains contrô­lés par la muni­ci­pa­lité, afin de construire des loge­ments abor­dables suffi­sam­ment rappro­chés les uns des autres pour justi­fier un déve­lop­pe­ment commer­cial et un attrait rési­den­tiel, d’après les respon­sables.

Les permis de construire et les panneaux « à vendre » pullulent dans la partie sud du Lower Ninth. Les travaux d’in­fra­struc­ture sont en cours. Une phar­ma­cie de la chaîne CVS doit ouvrir prochai­ne­ment.

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Les initia­tives de Make It Right dans le Lower Ninth Ward
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Comme d’autres personnes qui ont recons­truit dans le Lower Ninth Ward, Harry Simms entre­tient son terrain sur Flood Street. Il tond égale­ment la parcelle voisine, ainsi que celle qui jouxte l’église baptiste où il va prier. Il apprend aux enfants à boxer sur un ring en exté­rieur qu’il a lui-même construit, entre sa maison et l’église.

Côté nord, Simms laisse entre­voir ses propres visions d’un espoir qui tarde à venir : une maison est en construc­tion près de Flood Street. Pendant la jour­née, les gens passent devant en vélo, notant les adresses de proprié­tés qui présentent de bonnes oppor­tu­ni­tés de déve­lop­pe­ment. Un vendeur de glaces vient d’ou­vrir. Il s’agit du premier nouveau commerce ouvert près de chez lui depuis Katrina.

« C’est un nouveau départ, mon pote. »


Traduit de l’an­glais par Gwen­dal Pado­van d’après l’ar­ticle « The Battle for New Orleans », paru dans Poli­tico Maga­zine.

Couver­ture : La Nouvelle-Orléans après le passage de l’ou­ra­gan Katrina.

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