par Eva Holland | 31 mars 2015

Walter Harper a été le premier homme à atteindre son sommet. Harry Kars­­tens et Robert Tatum sont arri­­vés juste derrière lui, puis les trois se sont tour­­nés vers leur meneur, Hudson Stuck, pour l’ai­­der à fran­­chir les derniers mètres. Il est parvenu en haut à bout de souffle et a perdu connais­­sance l’es­­pace d’un instant, étendu dans la neige. Quand il a repris conscience, il s’est hissé sur ses deux pieds, et malgré les diffi­­cul­­tés qu’il éprou­­vait encore à respi­­rer l’air glacé et raré­­fié, il a pris le temps d’ob­­ser­­ver le paysage.

: L'équipe de l'expédition de 1913De gauche à droite : Robert Tatum, Esaias George (porteur), Harry Karstens, John Fredson (porteur), Walter Harper et
L’équipe de l’ex­­pé­­di­­tion de 1913
Par Hudson Stuck

Les quatre alpi­­nistes se trou­­vaient dans un bassin de neige étroit, qui ne devait pas mesu­­rer plus de 18 mètres de long et 6 ou 7 mètres de large. Sa surface avait été façon­­née par un vent inces­­sant. Le temps était clair, la jour­­née enso­­leillée et la tempé­­ra­­ture était de –13 °C. L’azur du ciel était d’une profon­­deur surréa­­liste, sa vaste coupole pareille à un océan renversé et miroi­­tant. À l’ouest, ils aper­­ce­­vaient le mont Fora­­ker, qui s’élève à 5 304 mètres – le deuxième plus haut sommet de la région. Au nord, ils pouvaient obser­­ver le relief des montagnes se trans­­for­­mer en contre­­forts et toun­­dras alpines, qui dispa­­rais­­saient aux confins de l’ho­­ri­­zon dans une brume de chaleur et la fumée noire des incen­­dies de forêt. Le sud comme l’est, enfin, leur offraient d’ad­­mi­­rer la chaîne d’Alaska dont les sommets engla­­cés trans­­percent la mer de brume coton­­neuse formée autour de ses montagnes, et dissi­­mule les vallées en contre­­bas. Ils contem­­plaient les crêtes monta­­gneuses donnant l’im­­pres­­sion d’un paysage ondulé s’éten­­dant jusqu’au golfe de Cook, dans l’océan Paci­­fique, à plus de 1 600 kilo­­mètres. Le 7 juin 1913 à 13 h 30, Stuck et les autres membres de son expé­­di­­tion ache­­vaient la toute première ascen­­sion du Denali, la plus haute montagne d’Amé­­rique du Nord. Stuck écri­­rait plus tard : « Nous n’avons pas été parti­­cu­­liè­­re­­ment fiers de notre conquête, et nous n’avons pas ressenti l’al­­lé­­gresse que certains éprouvent après avoir conquis un sommet pour la première fois. Nous ne nous sommes pas réjouis de la bonne étoile qui nous a permis de nous hisser quelques dizaines de mètres plus haut que lors des précé­­dentes tenta­­tives, où les alpi­­nistes ont baissé les armes et fini par rebrous­­ser chemin. Nous avons plutôt eu l’im­­pres­­sion que le privi­­lège d’une commu­­nion avec les hauteurs de la terre nous avait été accordé. Nous avons eu non seule­­ment l’oc­­ca­­sion de lever nos regards admi­­ra­­tifs vers ces sommets, mysté­­rieux et soli­­taires depuis la nuit des temps, mais aussi d’ac­­cé­­der auda­­cieu­­se­­ment à leurs cimes. Nous avons pour ainsi dire pris place sur ces espaces jusqu’a­­lors inex­­plo­­rés, nous les avons habi­­tés. Nous avons regardé à travers les fenêtres du para­­dis lui-même. »

 Le titan d’Alaska

Durant le siècle qui a suivi l’as­­cen­­sion de Stuck, des milliers d’al­­pi­­nistes ont eux aussi tenté d’es­­ca­­la­­der les pentes du Denali et lutté pour atteindre son point culmi­­nant à 6 194 mètres d’al­­ti­­tude. Ils ont aussi tenté de décou­­vrir de nouveaux itiné­­raires et de faire figu­­rer leurs ascen­­sions au panthéon des premières fois : la première ascen­­sion hiver­­nale, par exemple, ou la première ascen­­sion en soli­­taire, et même la première ascen­­sion hiver­­nale en soli­­taire. De nos jours, un peu plus d’un millier d’al­­pi­­nistes visitent la montagne chaque année. Et comme sur l’Eve­­rest, la plupart de ces grim­­peurs sont enca­­drés par des groupes de guides quali­­fiés. Leur savoir-faire et leur volonté de se porter respon­­sables pour les moins expé­­ri­­men­­tés attestent qu’il n’est plus forcé­­ment néces­­saire d’être alpi­­niste pour entre­­prendre une ascen­­sion.

Le flanc nord du DenaliCrédits : Eva Holland
Le flanc nord du Denali
Crédits : Eva Holland

Pour­­tant, le Denali demeure une énigme. La plupart des secrets de ce sommet n’ont pas encore été décou­­verts. Cent ans plus tard, parmi ceux qui tentent l’as­­cen­­sion du Denali, seule une personne sur deux atteint son sommet et une centaine de grim­­peurs ont trouvé la mort en essayant. En 2012, six des victime menaient leur expé­­di­­tion en soli­­taire. Malgré des géné­­ra­­tions de progrès en matière de prévi­­sions météo­­ro­­lo­­giques, de vigi­­lance face aux avalanches, et la créa­­tion de maté­­riel d’al­­pi­­nisme fait pour le froid, léger et résis­­tant, le Denali repré­­sente toujours le même défi. La montagne a ses sautes d’hu­­meur, et certains épisodes de colère violents et impré­­vi­­sibles ont avalé des expé­­di­­tions entières.

~

Mon avion s’est posé au camp de base du Denali lors d’un après-midi de la mi-mai, clair et enso­­leillé. Ces condi­­tions n’étaient pas sans rappe­­ler celles de l’as­­cen­­sion de Stuck et son équipe. Talkeetna, la ville qui sert de point de départ à la plupart des expé­­di­­tions, est une petite commu­­nauté située à quelques kilo­­mètres de la route natio­­nale George Parks High­­way, qui relie Ancho­­rage à Fair­­banks, les deux plus grandes villes d’Alaska. C’est un endroit compact aux rues pous­­sié­­reuses, les bâti­­ments y sont en bois et tout le monde porte des bottes de caou­t­chouc. Entre les quarts de travail, ses habi­­tants prennent posses­­sion en petits trou­­peaux d’une poignée de cafés, de bars et des boutiques qui orga­­nisent les expé­­di­­tions. Dans cette ville, la plupart des commerces sont fermés tôt le matin, mais restent ouverts en contre­­par­­tie jusque tard dans la soirée. Sur la piste d’at­­ter­­ris­­sage de Talkeetna, une flotte d’avions équi­­pés de skis attend les touristes pour des visites guidées aériennes du Denali et de la chaîne d’Alaska. Elle sert aussi à trans­­por­­ter les grim­­peurs de la ville à la montagne, et inver­­se­­ment. Je prends l’avion avec un pilote de K2 Avia­­tion et trois alpi­­nistes de Montréal, qui espé­­raient gravir le Denali. L’avion est un castor de Havilland rouge vif, un bon vieux modèle de l’avia­­tion de brousse, fabriqué au Canada.

Piste d'atterrissage de Talkeetna Avions assurant la liaison jusqu'au camp de base Crédits
Piste d’at­­ter­­ris­­sage de Talkeetna
Avions assu­­rant la liai­­son jusqu’au camp de base
Crédits

J’ai aperçu pour la première fois la montagne la veille, au nord de Wasilla dans les envi­­rons d’An­­cho­­rage. Il n’y avait d’abord abso­­lu­­ment rien à l’ho­­ri­­zon, en dehors des arbres toujours nus à cause du prin­­temps tardif, et l’ins­­tant d’après, le Denali est apparu – ou plutôt, des nuages bien dessi­­nés dans le ciel bleu, qui ont mis du temps à se dissi­­per avant de révé­­ler la montagne ennei­­gée. Au virage suivant, la montagne est à nouveau s’est à nouveau montrée, accom­­pa­­gnée cette fois de la vaste chaîne d’Alaska – une succes­­sion de pics ennei­­gés s’éten­­dant aussi loin que je pouvais voir. À mes yeux, elle parais­­sait deux fois plus grande et trois fois plus large que chacune de ses voisines. Le Denali était mons­­trueux. Bien qu’elle ne soit pas la plus haute montagne du monde, elle éclipse toutes les autres si l’on se réfère à l’élé­­va­­tion. Le mont Everest prend par exemple nais­­sance sur le plateau tibé­­tain, à déjà quelques 4 300 mètres au-dessus du niveau de la mer, et depuis cette base il s’élève ensuite à près de 4 500 mètres de plus. La base du Denali n’est qu’à quelques centaines de mètres au-dessus du niveau de la mer, pour une éléva­­tion verti­­cale de 5 500 mètres envi­­ron. En décol­­lant de Talkeetna, nous sommes presque trop proches pour appré­­cier le massif. L’avion volant au plus près des montagnes ennei­­gées, je dois tendre le cou pour admi­­rer le sommet droit devant nous. Plus nous nous appro­­chons, plus elle est visible à travers le pare-brise. Quelques instants plus tard, ses éperons rocheux nous entourent. Le camp de base se situe à quarante minutes en avion de Talkeetna, à plus ou moins 2 200 mètres d’al­­ti­­tude sur le glacier Kahiltna, bretelle glacée menant au Denali. Là-bas, il n’y a rien d’autre qu’un amas de tentes et une piste d’at­­ter­­ris­­sage de fortune faite de neige, fabriquée à la main par les rési­­dents du camp, chaus­­sés de raquettes. Il est entiè­­re­­ment entouré d’autres sommets moins impor­­tants. Par temps clair, le sommet lui-même ressemble à un crois­­sant de lune bien­­veillant, à treize kilo­­mètres d’al­­ti­­tude. Au plus fort de la saison d’es­­ca­­lade, de fin mai à début juin, la popu­­la­­tion peut parfois gonfler de quelques centaines d’in­­di­­vi­­dus, mais à mon arri­­vée, le camp n’abrite qu’une cinquan­­taine de personnes au maxi­­mum, majo­­ri­­tai­­re­­ment des hommes. Parmi eux se trouve un mélange d’al­­pi­­nistes et de guides, ainsi qu’une demi-douzaine de membres d’une équipe de béné­­voles en recherche et sauve­­tage. Ainsi que Lisa, la gérante du camp de base, bien sûr.

Les lunettes de soleil sont ici plus une néces­­sité médi­­cale qu’un acces­­soire de mode.

Depuis main­­te­­nant treize saisons, Lisa Rode­­rick assure la gestion du camp. Les quelques taxis aériens qui trans­­portent les grim­­peurs sur la montagne et reviennent les cher­­cher servent en partie à payer son salaire. Elle a 45 ans et affiche un teint bronzé, même si, comme tous les alpi­­nistes, ses lunettes de soleil ont laissé une marque pâle autour de ses yeux à force d’uti­­li­­sa­­tion. Elle vit au camp de base du prin­­temps jusqu’au début de l’été, dans une tente confor­­table et chauf­­fée, amélio­­rée par un ensemble d’équi­­pe­­ments de commu­­ni­­ca­­tion. Le reste de l’an­­née, elle vit à Talkeetna, où son mari travaille comme garde fores­­tier pour le Natio­­nal Park Service. Lisa a pris la relève d’An­­nie, qui a géré le camp sur le Kahiltna avant elle pendant dix ans. Annie a elle-même hérité son rôle d’un autre de ses prédé­­ces­­seurs, Frances Randall, qui a dirigé le camp de 1976 à sa mort, en 1984. Le petit sommet en forme de pyra­­mide qu’on aperçoit depuis le camp de base a d’ailleurs été nommé Mont Frances en son honneur. Rode­­rick est une femme à la fois sympa­­thique et déter­­mi­­née : elle distri­­bue aux grim­­peurs les bulle­­tins météo­­ro­­lo­­giques qu’elle reçoit, les four­­nit en gaz pour leur cuisi­­nière, garde une trace des vols en prove­­nance et en partance du camp, et n’hé­­site pas à dire clai­­re­­ment qu’elle n’est pas là pour s’oc­­cu­­per des affaires des autres. « J’es­­saye de faire profil bas », m’ex­­plique-t-elle, pour encou­­ra­­ger les grim­­peurs à être auto­­nomes. Elle me raconte par exemple que son travail ne consiste pas à trou­­ver ou rempla­­cer le maté­­riel perdu, ou à nettoyer les bêtises des alpi­­nistes. Elle me remet les quatre litres de carbu­­rant que j’ai acheté un peu plus tôt en ville (la plupart des groupes prévoient en géné­­ral bien plus que cette quan­­tité), me décrit quelles sont les limites des zones de tentes et m’in­­dique où se trouvent les endroits servant de toilettes en plein air. On les repère grâce aux grandes balises jaunes plan­­tées dans la neige. Les premières se trouvent à l’ex­­tré­­mité du camp sur un terrain de neige inoc­­cupé, il n’y a rien autour. Les autres se trouvent en plein milieu, entou­­rées d’un muret en blocs de neige pour un mini­­mum d’in­­ti­­mité, comme l’ar­­rière-cour d’un fort en neige construit par un enfant. Je choi­­sis d’ins­­tal­­ler ma tente dans une zone où la neige a déjà été tassée. Elle a dû être récem­­ment aban­­don­­née par d’autres visi­­teurs et se situe un peu plus haut que la piste d’at­­ter­­ris­­sage.

Tempête en approche

En instal­­lant ma tente, je retire des couches de vête­­ments. J’aban­­donne tempo­­rai­­re­­ment mon manteau en Gore-Tex et ma polaire : il ne me reste plus que mon haut en laine. J’ouvre les ferme­­tures d’aé­­ra­­tion de mon panta­­lon de neige. Le soleil est haut dans le ciel. Ses rayons se réflé­­chissent sur la neige qui me renvoie leur chaleur. Leur lumi­­no­­sité aussi : les lunettes de soleil sont ici plus une néces­­sité médi­­cale qu’un acces­­soire de mode. Sur la pente un peu plus haut, la patrouille de gardes fores­­tiers se prélasse sous la chaleur et la lumière éblouis­­sante. Ils paraissent aussi déten­­dus que s’ils étaient sur une plage ou un patio. Une fois ma tente instal­­lée et les cordes de tension bien fixées dans la neige, je m’aven­­ture plus haut à leur rencontre.

Un alpiniste profite de la vue au camp de baseCrédits : Eva Holland
Un alpi­­niste profite de la vue au camp de base
Crédits : Eva Holland

Bran­­don Latham, le chef du groupe, travaille pour le Natio­­nal Park Service (NPS) depuis six ans en tant que garde fores­­tier de montagne sur le Denali. Il est arrivé en Alaska pour la première fois en 2007, en tant que membre béné­­vole de la patrouille. Avant cela, il vivait dans la région du Yose­­mite, en Cali­­for­­nie, où il était béné­­vole en recherche et sauve­­tage. Il a réalisé avec eux plusieurs ascen­­sions à travers le monde : en Amérique du Sud, en Nouvelle-Zélande et dans le reste des États-Unis. Suite à sa première ascen­­sion du Denali lors d’une patrouille, Latham a été captivé. « Par la montagne, bien sûr », m’a-t-il confié. « Mais ce qui m’a vrai­­ment fait reve­­nir ici, c’est l’équipe de garde fores­­tiers avec qui j’ai travaillée. » Quand une place s’est libé­­rée au Denali, il a postulé, et a été embau­­ché. Il a été rejoint cette année par cinq béné­­voles, tous des grim­­peurs expé­­ri­­men­­tés : un infir­­mier, un autre garde fores­­tier du NPS en congé qui occupe habi­­tuel­­le­­ment ses fonc­­tions au Grand Teton, un membre de l’équipe de recherche et sauve­­tage du Yose­­mite, un moni­­teur d’es­­ca­­lade retraité de l’Ar­­mée cana­­dienne et un Sherpa du Népal, dont c’est la seconde année au sein de la patrouille. Il fait partie d’une sorte d’échange cultu­­rel : il partage sa profonde connais­­sance de l’es­­ca­­lade en haute alti­­tude et apprend en échange l’en­­ca­­dre­­ment, la préser­­va­­tion et les efforts de sécu­­rité du NPS. L’une des missions prin­­ci­­pales de la patrouille est de surveiller atten­­ti­­ve­­ment la façon dont les grim­­peurs mani­­pulent leurs ordures et leurs déchets humains : les visi­­teurs de la montagne sont soumis à un proto­­cole qui consiste à rame­­ner tout ce qu’on apporte, incluant l’uti­­li­­sa­­tion d’une « Clean Moun­­tain Can » distri­­buée par le NPS. La plupart des grim­­peurs l’ap­­pellent la « boîte à merde »… Elle est consti­­tuée d’un seau en plas­­tique vert, de sacs jetables biodé­­gra­­dables et d’un couvercle en plas­­tique à visser. Pendant des décen­­nies, les grim­­peurs sur le Denali (et partout ailleurs dans le monde, et notam­­ment le mont Everest, célèbre pour ses détri­­tus) ont laissé déchets et excré­­ments sur la montagne qui, dans un tel envi­­ron­­ne­­ment glacial, ne dispa­­raissent jamais. De nos jours, même si nous sommes libres de nous soula­­ger libre­­ment sur les zones de toilettes en plein air, on attend des visi­­teurs qu’ils arrivent avec un seau vide et repartent avec un seau plein. La patrouille est égale­­ment prête à passer en mode recherche et sauve­­tage en cas d’ur­­gence. Durant ses années de service sur le Denali, Latham a vu beau­­coup de grim­­peurs arri­­ver et repar­­tir, mais il en a aussi vu beau­­coup s’at­­ti­­rer des ennuis. Je lui demande quel genre de défis pose la montagne.

La patrouille affronte le Denali par tous les tempsCrédits : Eva Holland
La patrouille affronte le Denali par tous les temps
Crédits : Eva Holland

« C’est une combi­­nai­­son de plusieurs choses », me répond-il. « La météo par exemple. Les gens ne sont pas forcé­­ment bien prépa­­rés pour gravir le Denali. » L’al­­ti­­tude, les basses tempé­­ra­­tures et la néces­­sité de camper dans des condi­­tions arctiques pendant des jours, voire des semaines, entrent égale­­ment en ligne de compte. « Ces gens-là ont beau avoir l’ha­­bi­­tude de faire des ascen­­sions de montagnes par temps froid, le climat du Denali peut être vrai­­ment rude. » Aucune autre montagne de taille compa­­rable ne se situe autant au nord du globe. Le climat au sommet est compa­­rable à celui de l’An­­tar­c­­tique et du pôle Nord. Les grands vents et les fortes tempêtes de neige, qui ralen­­tis­­se­­ment ou mettent un terme aux tenta­­tives d’as­­cen­­sion, peuvent poser parti­­cu­­liè­­re­­ment problème aux groupes de visites guidées, car ils doivent géné­­ra­­le­­ment respec­­ter un programme bien plus strict que les grim­­peurs indé­­pen­­dants. Ils ne peuvent pas s’of­­frir le luxe d’at­­tendre pendant des jours entiers que le temps se calme, puis se ruer vers le sommet : les gens de leurs groupes ne sont pas assez quali­­fiés ou expé­­ri­­men­­tés pour cela. Même si la météo force souvent les grim­­peurs à rentrer chez eux sans avoir atteint le sommet, les acci­­dents, bles­­sures graves ou acci­­dents mortels sont souvent provoqués par d’autres facteurs. La plupart des grim­­peurs qui ont besoin d’aide sur le Denali ont fait une chute : soit dans une crevasse, soit en ayant dévalé une pente après avoir trébu­­ché sans avoir pris les précau­­tions néces­­saires.

D’après Latham, les gens n’ont pas peur à cause de la répu­­ta­­tion du Denali d’être comme « un immeuble sans ascen­­seur » : une montée diffi­­cile, exigeante, mais pas trop dange­­reuse. Ici, rien n’est compa­­rable à la célèbre cascade de glace du Khumbu sur l’Eve­­rest : un champ miné de crevasses et de chutes de blocs de glace en perpé­­tuel mouve­­ment. Un réseau de cordes et d’échelles est censé faci­­li­­ter la traver­­sée. En dehors d’un petit passage près du sommet, où des cordes fixes sont dispo­­sées à chaque saison pour assis­­ter les grim­­peurs, le chemin clas­­sique qui mène en haut du Denali ne néces­­site que très peu d’es­­ca­­lade réelle. Pour cette raison, les grim­­peurs ne prennent souvent pas la peine de s’at­­ta­­cher les uns aux autres avec un harnais de sécu­­rité. Mais à certains endroits, si le grim­­peur n’ar­­rive pas à enrayer sa chute rapi­­de­­ment et effi­­ca­­ce­­ment à l’aide d’un piolet et que la pente est dange­­reu­­se­­ment incli­­née, il peut faire une chute mortelle de plusieurs centaines de mètres. « En fin de compte, ne pas s’at­­ta­­cher à une corde ou un harnais entraîne souvent des chutes drama­­tiques », explique-t-il. Lisa, la gérante du camp de base, qui tient à jour une liste des grim­­peurs et de la date à laquelle ils sont censés reve­­nir au camp, confirme les propos de Latham. Elle a d’ailleurs déjà lancé des recherches pour des groupes manquants. « Beau­­coup ne sont pas capables de suppor­­ter les intem­­pé­­ries », dit-elle à propos des centaines d’échecs de tenta­­tives d’as­­cen­­sion. L’épui­­se­­ment entre en jeu dans la plupart des bles­­sures et des cas de morts, selon elle. L’an­­née dernière, un grim­­peur fati­­gué s’est arrêté pour faire une pause et a vu son sac à dos glis­­ser sur la pente raide. Épuisé, il s’est jeté instinc­­ti­­ve­­ment sur lui pour le rattra­­per et a fait une chute de 335 mètres avec. D’après Lisa, la plupart des acci­­dents se produisent en géné­­ral sur le chemin du retour, quand les grim­­peurs, rongés par la fatigue et eupho­­riques d’avoir réussi, se montrent moins prudents. « Quand on donne tout ce qu’on a pour grim­­per, il ne reste souvent plus grand-chose pour redes­­cendre. » Mais en dix saisons à la montagne, elle a égale­­ment été témoin de beau­­coup de persé­­vé­­rance. Quand les grim­­peurs reviennent au camp de base sans avoir réussi leurs ascen­­sions, elle constate : « Ils disent qu’ils revien­­dront, et beau­­coup d’entre eux le font. »

Le Denali vu de l'avionCrédits : Eva Holland
Le Denali vu de l’avion
Crédits : Eva Holland

Je n’ar­­rive pas vrai­­ment à m’ima­­gi­­ner la violence des condi­­tions météo­­ro­­lo­­giques mention­­nées par Latham et Rode­­rick. C’est normal, c’est mon premier après-midi et je suis assise sous un soleil de plomb, en m’éta­­lant des couches de crème solaire FPS 60 sur le visage, les oreilles et le cou. Au-dessus de moi, le ciel est d’un bleu splen­­dide. Quelques heures plus tard, en m’ac­­crou­­pis­­sant près du petit réchaud de camping où je fais bouillir de l’eau pour le dîner, j’aperçois de gros nuages gris couvrir le ciel et voiler le soleil. Le vent se lève et la neige commence à tomber. Je vais enfin avoir un aperçu de la météo du Denali dont on m’a tant parlé. C’est donc ce qu’on ressent quand une tempête passe par le Denali. Au camp de base, l’ho­­ri­­zon semble s’être resserré autour de nous : on ne peut plus voir que de la grande balise jaune des toilettes à l’ex­­tré­­mité du camp jusqu’au manche à air orange de l’hé­­li­­port, à l’autre extré­­mité. En dehors de cette zone, tout est d’un gris homo­­gène. Il devient diffi­­cile de marcher : la pente irré­­gu­­lière, recou­­verte d’une couche de neige fraî­­che­­ment tombée, a l’air faus­­se­­ment à niveau. Pour me rendre à ma tente, je titube en trébu­­chant sur les nids-de-poule invi­­sibles créés par d’an­­ciens grim­­peurs. De temps à autre, je m’en­­fonce dans la neige jusqu’aux genoux, me rattrape instinc­­ti­­ve­­ment avec mes mains gantés, et vois alors dispa­­raître mes bras jusqu’aux coudes. Ce ne sont pas de gros flocons qui tombent du ciel à la dérive, mais de grosses boules de neige que le vent projette direc­­te­­ment sur mon visage. De ma tente, j’en­­tends le martè­­le­­ment constant de la neige sur l’auvent et le murmure régu­­lier que fait la poudreuse quand elle glisse en tas du toit. Le gron­­de­­ment d’une avalanche au loin est percep­­tible jusqu’ici. Ma tente se gonfle comme le ferait un drapeau sur son mât, le vent la déforme et la tord inlas­­sa­­ble­­ment.

Ces vents ont arra­­ché des tentes en nylon alors qu’elles étaient bien atta­­chées dans la neige.

Et tout cela, ce n’est qu’au camp de base. Sur les camps instal­­lés plus haut – à 3 350, 4 250 et 5 180 mètres –, où les grim­­peurs attendent les condi­­tions idéales pour reprendre l’as­­cen­­sion, ou tiennent bon en espé­­rant pouvoir se replier, les choses s’in­­ten­­si­­fient de façon expo­­nen­­tielle. Là-haut, les tempé­­ra­­tures néga­­tives ont atteint le record de –73 °C, sans comp­­ter le refroi­­dis­­se­­ment dû au vent et à certaines périodes de l’an­­née – il n’est pas rare d’en­­tendre parler de vents soute­­nus dépas­­sant 160 km/h. Ces vents ont arra­­ché des tentes en nylon alors qu’elles étaient bien atta­­chées dans la neige : les grim­­peurs expul­­sés ont dû creu­­ser un trou dans la neige, s’y enfouir et attendre qu’on vienne les sauver. Dans un inci­dent tris­­te­­ment célèbre de 1967, une tempête a effacé presque toute trace d’un groupe de sept alpi­­nistes. Seuls trois corps ont été retrou­­vés : un des hommes a été retrouvé congelé à l’en­­droit où il était mort après s’être tapi dans sa tente arra­­chée par le vent. Il avait agrippé le mât en espé­­rant que son abri conti­­nue à le proté­­ger. Ce matin, je me réveille et vois que les murs incli­­nés à l’in­­té­­rieur de ma tente sont couverts de cris­­taux de glace. La conden­­sa­­tion, causée par ma respi­­ra­­tion, a gelé. Quand je remue, ils se détachent de la paroi et tombent sur mon visage : une chute de neige minia­­ture, qui fait écho à celle qui a toujours lieu dehors. Ce temps-là peut durer des jours.

Les pion­­niers

Belmore Browne se trou­­vait à 5 790 mètres quand la tempête a commencé. Le temps était pour­­tant dégagé et frais quand il avait quitté le dernier camp avec ses deux coéqui­­piers, à 5 180 mètres. Ils avaient l’in­­ten­­tion de rejoindre le sommet en une jour­­née seule­­ment. Mais plus ils grim­­paient, plus le vent allait cres­­cendo et plus le ciel s’as­­som­­bris­­sait. Le pano­­rama de montagnes et de glaciers en contre­­bas s’était vola­­ti­­lisé dans l’obs­­cu­­rité, et bien­­tôt, la neige les encer­­clait. Ils ont utilisé des piolets pour avan­­cer et renfor­­cer leurs prises sur la croûte de neige dure qu’ils esca­­la­­daient, et les éclats de glace provoqués par leurs efforts se mêlaient à la neige qui tombait en rafales. Ils bataillaient pour chaque pas supplé­­men­­taire. Leur rythme avait ralenti, ils ne faisaient plus que quelques dizaines de pas par heure.

Browne lors de son ascension1912Crédits
Browne lors de son ascen­­sion
1912

Plus tard, Browne a écrit : « Repen­­ser à la dernière partie de notre ascen­­sion du Mont McKin­­ley (autre nom du Denali, ndt), c’est comme repen­­ser à un mauvais rêve. LaVoy était complè­­te­­ment perdu dans le bliz­­zard, et j’avais du mal à distin­­guer la silhouette givrée du profes­­seur Parker un peu plus haut. J’es­­sayais de toutes mes forces de garder mes mains au chaud… Tout en essayant d’ôter le givre de mes lunettes, j’ai plissé les yeux vers le haut en tentant de voir à travers la neige cinglante. Ce que j’ai vu allait me hanter pour le restant de mes jours. La pente au-dessus de moi n’était plus abrupte. C’était tout ce que je pouvais voir. Je ne saurai jamais vrai­­ment ce que cela signi­­fiait, mais tout ce que je peux dire, c’est que nous étions près du sommet ! Le sang dans mes doigts étant gelé, je suis retourné voir LaVoy. Il était violem­­ment fouetté par le vent et quand j’ai crié que les bour­­rasques auraient notre peau, il est tombé d’ac­­cord sur le fait que pour­­suivre serait du suicide. » En ce 28 juin 1912, le groupe de Browne n’était qu’à deux doigts d’être les premiers à réus­­sir l’as­­cen­­sion du Denali – certains estiment qu’ils n’étaient qu’à quatre-vingt-dix mètres du sommet. Mais la tempête les a forcés à se reti­­rer à quelques pas à peine du sommet. Ils ont été contraints de faire demi-tour à travers le vent et la forte tempête de neige. Ils ont mis une jour­­née à récu­­pé­­rer, à sécher leurs vête­­ments criblés de cris­­taux de glace et à souf­­frir de maux de tête à cause de la cécité des neiges. Après une jour­­née de repos, Browne, Parker et LaVoy ont tenté pour la seconde fois d’at­­teindre le sommet. Mais encore une fois, lorsqu’ils sont arri­­vés vers 5 880 mètres, une tempête venant de la vallée les a forcés à recu­­ler. Ils n’avaient pas vu la civi­­li­­sa­­tion depuis début avril. Il ne restait presque plus rien des réserves de nour­­ri­­ture qu’ils avaient appor­­tées. Cette fois, lorsqu’ils ont fait demi-tour pour redes­­cendre la montagne, ce n’était pas pour faire une pause et se regrou­­per : c’était défi­­ni­­tif.

L'équipe de l'expédition de 1913En train de combler une crevasse sur le glacier MuldrowCrédits : Hudson Stuck
L’équipe de l’ex­­pé­­di­­tion de 1913
En train de combler une crevasse sur le glacier Muldrow
Crédits : Hudson Stuck

Tout comme Hudson Stuck un an plus tard, Browne, Parker et compa­­gnie avaient abordé le Denali par le nord, en partant de Kanti­­shna, ville répu­­tée pour ses mines d’or, et main­­te­­nant le termi­­nus de la route de 145 kilo­­mètres qui mène au parc Denali. Ils avaient ensuite traversé la campagne pendant quatre-vingt kilo­­mètres jusqu’aux pieds de la montagne. De là, ils ont pu entre­­prendre leur montée en passant par le glacier Muldrow. Après son ascen­­sion, Stuck a écrit : « On a tenté de passer par le sud à de nombreuses reprises, mais aucun chemin n’a été décou­­vert. Et une fois au sommet, un chemin par le sud ne nous a pas non plus paru possible. À l’ouest s’étend un préci­­pice. La face nord est couverte d’un grand glacier suspendu et elle est dépour­­vue de pentes prati­­cables. Il n’y a qu’un seul chemin pour se rendre au sommet. » Il avait tort. En 1951, Brad­­ford Wash­­burn étudiait déjà la montagne depuis quinze ans. Il était alpi­­niste et carto­­graphe, et il a réalisé la première carto­­gra­­phie aérienne du Denali dans les années 1930. Il avait déjà atteint deux fois le sommet du Denali en passant par le glacier Muldrow quand il a essayé une nouvelle voie théo­­rique par l’ouest, connue sous le nom de West Buttress. Sa tenta­­tive a été révo­­lu­­tion­­naire de bien des façons. Le groupe de Wash­­burn, quatre grim­­peurs au total, a été déposé sur le glacier Kahiltna par un avion équipé de skis. C’était une première, et certai­­ne­­ment le chan­­ge­­ment le plus impor­­tant de l’his­­toire des expé­­di­­tions du Denali. Cette simple déci­­sion a permis au groupe de gagner des semaines sans avoir à faire une randon­­née à travers la brousse et des centaines de mètres d’es­­ca­­lade. Ils ont écono­­misé beau­­coup de temps, d’argent, de nour­­ri­­ture et de maté­­riel. Grâce à cet accès en avion, il est de nos jours possible de tenter l’as­­cen­­sion du Denali lors d’un séjour de deux ou trois semaines. Au pied du Kahiltna, il ne leur restait plus qu’à grim­­per sur la crête rocheuse que d’autres avaient estimé être non prati­­cable, qu’on arrive en avion ou non. Pour ces réfrac­­taires, il était impos­­sible de passer par la West Buttress. Et pour­­tant, le 10 juillet 1951, Brad­­ford Wash­­burn se tenait au sommet du Denali. Aujourd’­­hui, plus de 80 % des grim­­peurs du Denali tentent d’at­­teindre son sommet en passant par la West Buttress, un sentier long de vingt-quatre kilo­­mètres du camp de base au sommet. C’est grâce à cette voie que la montagne a la répu­­ta­­tion, dans certains milieux, d’être comme « un immeuble sans ascen­­seur ». Mais aucun des grim­­peurs que j’ai rencon­­tré ne semblait avoir consi­­déré cette voie comme acquise. Quand j’ai demandé à Panuru, le Sherpa du Népal qui a fait dix fois l’as­­cen­­sion de l’Eve­­rest avec la patrouille en recherche et sauve­­tage, si atteindre le sommet du Denali allait être facile pour lui, il s’est mis à rire et à secouer néga­­ti­­ve­­ment la tête. Plus tard, j’ai eu l’oc­­ca­­sion de discu­­ter avec deux grim­­peurs indé­­pen­­dants de l’Utah. Après la tempête, ils ont dû déblayer l’amas de neige fraîche qui s’était accu­­mu­­lée sur leur tente et autour. Quand je leur ai demandé pourquoi le Denali posait un tel défi, ils ont mis un temps à répondre, puis ont haussé les épaules. « Il fait sacré­­ment froid », répond calme­­ment l’un d’entre eux, emmi­­tou­­flé sous ses couches de vête­­ments. Puis il s’est retourné et a conti­­nué à déblayer la neige.

Denalimap-ulyces
Carto­­gra­­phie de Brad­­ford Wash­­burn
1951

Quand j’étais à Talkeetna, Roger Robin­­son, ancien garde fores­­tier, m’a confié qu’il y avait une autre raison expliquant pourquoi tant de tenta­­tives d’as­­cen­­sion du Denali échouaient. « La même raison qui a poussé Belmore Browne à renon­­cer au sommet », m’a-t-il dit. « C’est à cause de la météo. La montagne crée ses propres condi­­tions météo­­ro­­lo­­giques. » Il n’avait pas dit cela par hasard. Au nord du golfe d’Alaska, le Denali est systé­­ma­­tique­­ment frappé par les tempêtes qui arrivent des îles Aléou­­tiennes en passant par le nord du Paci­­fique, entraî­­nant des vents de la force d’un oura­­gan et de violentes chutes de neige pouvant durer toute une semaine. Mais le sommet génère aussi ses propres tempêtes. Elles viennent de la montagne elle-même et se forment très rapi­­de­­ment. Quand l’air plus chaud et humide arrive à l’in­­té­­rieur des terres et atteint le Denali, la masse de la montagne fait remon­­ter l’air vers le haut, où il refroi­­dit rapi­­de­­ment et se débar­­rasse de son humi­­dité. Phéno­­mène d’où résultent le brouillard, la neige et le vent. Dans ces situa­­tions, il peut très bien y avoir un ciel dégagé sur les camps les plus bas et une énorme tempête formant une auréole contre nature autour du sommet. Robin­­son, aujourd’­­hui âgé de 59 ans, a atteint le sommet du Denali pour la première fois à 21 ans, en 1975. Il a tant aimé son ascen­­sion qu’il a ensuite rejoint en 1976 une mission ayant pour but de débar­­ras­­ser la montagne des déchets lais­­sés par les précé­­dentes expé­­di­­tions. Il est garde fores­­tier de montagne depuis 1980. Comme la plupart des personnes qui vivent et travaillent dans son ombre, le Denali a changé sa vie. Il est passionné par cette montagne et fait désor­­mais de son mieux pour conser­­ver notam­­ment le service du parc et le travail d’as­­sai­­nis­­se­­ment.

« Le Denali est une montagne qui ne laisse aucune place à l’er­­reur : elle peut être fatale. » — Robin­­son

Pour lui, le seul remède contre les condi­­tions météo­­ro­­lo­­giques du Denali, le secret pour gravir la montagne jusqu’à son sommet, c’est le temps. « Pour le Denali, je vais vous dire ce que Brad­­ford Wash­­burn lui-même m’a dit. Si les gens se donnaient un mois pour l’as­­cen­­sion, 90 % d’entre eux parvien­­draient au sommet. » Les groupes qui ne prévoient que trois semaines, voire seule­­ment deux pour gravir le Denali, ne laissent pas beau­­coup de marge aux délais inévi­­tables impo­­sés par la météo. C’est ce qui est arrivé à Browne et à Parker, qui n’avaient pas prévu assez de nour­­ri­­ture. Ceux qui suivent un programme fixe sont bien souvent forcés de faire demi-tour. La montagne ne s’adapte pas aux itiné­­raires de chacun. Robin­­son a appliqué la même théo­­rie aux nombreux acci­­dents et grim­­peurs en détresse recen­­sés sur le Denali. « Tout commence par l’im­­pa­­tience », m’a-t-il révélé. « Le Denali est une montagne qui ne laisse aucune place à l’er­­reur : elle peut être fatale. Si on baisse sa garde, on ne peut pas y arri­­ver. Il faut sans cesse avoir conscience de son envi­­ron­­ne­­ment et de ses propres capa­­ci­­tés à conti­­nuer jusqu’en haut… Dans le monde tel qu’il est aujourd’­­hui, les gens n’ont plus le temps. »

L’as­­cen­­sion obsé­­dante

Je n’avais pas le temps. La tempête au camp de base a duré trois jours. Il n’y avait ni vol en partance, ni en prove­­nance du camp, ni le moindre rayon de soleil d’ailleurs. Il est tombé plus de soixante centi­­mètres de neige. Les grim­­peurs sortaient parfois de leurs tentes pour la déblayer par tas. Par deux fois, Lisa, la gérante, a mobi­­lisé le groupe pour tasser à nouveau la piste d’at­­ter­­ris­­sage, plus assez dure avec la poudreuse fraîche. Nous avons chaussé nos raquettes et nos skis, pour piéti­­ner le glacier de haut en bas en forma­­tion irré­­gu­­lière. À part cela, j’ai passé mon temps à lire, à prendre des notes, à me prome­­ner de tente en tente, à m’in­­vi­­ter dans les abris-cuisine et ailleurs pour deman­­der aux hommes présents sur le camp de me racon­­ter leurs expé­­riences avec la montagne. Clint Helan­­der est un homme de 28 ans aux yeux bleus et au bron­­zage marqué. Il fait partie des grim­­peurs qui retentent leur chance une seconde fois après une première ascen­­sion ratée. En 2009, Helan­­der était un guide débu­­tant. Il avait emmené un groupe vers le sommet en passant par la West Buttress. Le temps était clair et calme pendant toute l’as­­cen­­sion, jusqu’au moment où ils ont atteint les 5 180 mètres : l’ex­­pé­­di­­tion n’a pas pu aller beau­­coup plus loin. « À chaque fois que nous tentions d’at­­teindre le sommet », se souvient-il, un vent du nord vicieux les empê­­chait de dépas­­ser le col du Denali, vers 5 490 mètres, et les contrai­­gnait à faire demi-tour. Ils ont passé cinq jours languis­­sants au camp 17, où le froid et l’al­­ti­­tude drai­­naient lente­­ment toute leur éner­­gie. « Au camp 17 », m’a dit Helan­­der, « on ne dort pas bien, on a du mal à manger et à boire suffi­­sam­­ment. Chaque geste devient plus diffi­­cile. » Il se souvient d’avoir eu faim, puis de s’être souvenu qu’il avait une barre Snickers dans la poche poitrine de sa veste. « Je savais que j’avais besoin de manger quelque chose », explique-t-il, mais rien que la pers­­pec­­tive de devoir lever son bras et d’ou­­vrir sa poche pour atteindre la barre choco­­la­­tée était acca­­blante. « C’était beau­­coup trop d’ef­­forts. » Il se rappelle avoir contracté sans cesse les muscles de ses doigts, des mains et des pieds, fric­­tionné ses joues et tracé les contours de son visage. « Je gardais toujours à l’es­­prit qu’il y avait un risque probable d’en­­ge­­lures. » Au cinquième jour, certains clients montraient des signes inquié­­tants face au froid. En tant que guide, Helan­­der a décidé de tour­­ner le dos au sommet et de les escor­­ter jusqu’au bas de la montagne.

Camp de base du DenaliCrédits : Eva Holland
Le camp de base du Denali
Crédits : Eva Holland

Quand je l’ai rencon­­tré, il m’a confié être de retour pour tenter l’as­­cen­­sion du Denali, mais aussi du mont Hunter à proxi­­mité. Un grim­­peur m’avait d’ailleurs dit que le mont Hunter était « le meilleur four­­tee­­ner du conti­nent » (un sommet dépas­­sant 14 000 pieds, soit 4 267 mètres, ndt). Helan­­der avait déjà réalisé l’as­­cen­­sion du mont Hunting­­ton, et pensait passer un total de soixante-cinq jours sur la chaîne d’Alaska. Sa compagne et lui prévoyaient d’uti­­li­­ser la West Buttress pour s’ac­­cli­­ma­­ter, puis de tenter la Cassin Ridge, une voie d’es­­ca­­lade bien plus exigeante et tech­­nique. Elle couvre 2 743 mètres d’al­­ti­­tude, soit envi­­ron 3 218 mètres réels tout en murs de glace descen­­dant à pic et arêtes abruptes. Il ne voulait cepen­­dant pas mettre la char­­rue avant les bœufs. « Il est trop facile de dire que gravir le Denali revient à grim­­per dans un immeuble sans ascen­­seur », m’a-t-il expliqué. « Je crois que c’est cette suffi­­sance qui tue beau­­coup de monde. Pour­­tant, rien ne chan­­gera. Le monde de la montagne fonc­­tionne de cette façon. » Ce samedi matin assez tôt, trois nuits après sa forma­­tion, la tempête éclate. Réveillée dans ma tente, je suis très surprise du silence abrupt qui règne après son passage : je n’en­­tends ni neige tomber, ni nylon s’agi­­ter, ni vent souf­­fler. Au prin­­temps en Alaska, le soleil se lève très tôt, voire très tard dans la nuit selon le point de vue. Dehors, le soleil est déjà bien au-dessus des sommets envi­­ron­­nants, à nouveau visibles à travers la brume rési­­duelle et la neige. Les nuages se dissipent dans la mati­­née, et je retrouve enfin le magni­­fique soleil et ciel bleu de ma première après-midi au camp de base. Enfin, nous pouvons bouger. Les grim­­peurs aux alen­­tours sortent de leurs cocons ennei­­gés et commencent à rembal­­ler leurs affaires sur le camp. Sur la neige fraîche, quelques moineaux n’ont pas peur de sautiller et battre des ailes près de nos tentes : en dehors des humains, ce sont les premiers êtres vivants que je vois sur la montagne. Souf­­flés par la tempête hors des plaines jusqu’au glacier, ils vont finir par mourir de faim, s’ils ne meurent pas d’abord de froid. Si le temps s’est égale­­ment dégagé à Talkeetna et que les avions sont auto­­ri­­sés à décol­­ler, la jour­­née va être longue : de nouveaux groupes, qui ont dû attendre depuis des jours en ville, vont arri­­ver. Il va y avoir des gens et du maté­­riel sur toute la piste d’at­­ter­­ris­­sage en neige. Les grim­­peurs qui étaient coin­­cés plus haut par la tempête allaient eux aussi peu à peu reve­­nir au camp de base. Dans les camps les plus hauts, ceux qui avaient toujours à la fois du temps et de la nour­­ri­­ture d’avance pour­­raient reprendre leur route vers le sommet.

Alpinistes en plein effortCrédits
Marche encor­­dée
Crédits

Les alpi­­nistes sont bien prépa­­rés, leurs minces silhouettes accen­­tuées par les panta­­lons et vestes près du corps en Gore-Tex. Grâce aux progrès réali­­sés sur les tenues en matière de légè­­reté et de qualité, personne à la montagne ne ressemble à un gros bonhomme Miche­­lin. Les grim­­peurs autour de moi circulent sur la neige avec grâce et manient leurs cordes et leurs harnais avec aisance. Ils sont aussi confiants physique­­ment que tous les athlètes que j’ai pu rencon­­trer. Ils démontent leurs tentes, chargent leurs traî­­neaux, récu­­pèrent la nour­­ri­­ture et le carbu­­rant qu’ils avaient dissi­­mu­­lés dans la neige, puis démêlent les cordes colo­­rées qui leur servi­­ront dans la jour­­née. Mais quand arrive le moment de partir, encor­­dés les uns aux autres en longue lignes, atte­­lés au traî­­neau d’ap­­pro­­vi­­sion­­ne­­ment de 32 kilos et à leurs sacs à dos de 22 kilos, raquettes aux pieds, leur grâce s’est envo­­lée. Ils sont inélé­­gants et mal coor­­don­­nés. Tel un lourd convoi de mammouths à l’Âge de glace, ils quittent le camp pour se diri­­ger vers le sentier. Le trajet jusqu’au sommet de la montagne va ressem­­bler à un pèle­­ri­­nage au ralenti. Je les regarde s’en aller, puis commence à faire mes bagages pour mon propre départ. Durant mes prépa­­ra­­tifs, je me demande si le Denali m’a mis le grap­­pin dessus. J’ai toujours été à la fois inti­­mi­­dée et fasci­­née par les montagnes : j’ai grandi dans les plaines et avant ce voyage, j’étais dans tous mes états, tendue. Je n’ai jamais été sur un glacier avant, et je n’ai jamais campé sur la neige et la glace, sous des tempé­­ra­­tures néga­­tives. Je n’ai jamais eu aussi peur qu’il arrive une catas­­trophe et d’être conti­­nuel­­le­­ment dans l’in­­con­­fort : des jour­­nées doulou­­reuses à cause du froid, de la lite­­rie incon­­for­­table, un réchaud défec­­tueux, et la frus­­tra­­tion qui accom­­pagne l’im­­pres­­sion d’être étran­­gère à cet envi­­ron­­ne­­ment, malheu­­reuse et sans ressources. Mais même malgré la tempête, mon séjour au camp de base a été confor­­table. Tout s’est bien passé, au final, et je me suis déjà surprise à me deman­­der quand j’al­­lais bien pouvoir reve­­nir. J’ai lu l’his­­toire d’un jour­­na­­liste qui s’est retrouvé obsédé par la montagne après un séjour au camp de base pour le travail. Son obses­­sion n’a été assou­­vie qu’une fois l’as­­cen­­sion de cette dernière accom­­plie. Et la plupart des gens que j’ai rencon­­trés m’ont aussi semblé être sous le charme de cette montagne. « J’ai­­me­­rais bien grim­­per tout en haut », m’avait avoué Lisa Rode­­rick. Roger Robin­­son, qui a atteint pour la première fois le sommet du Denali il y a presque quarante ans, m’a confié : « Elle a toujours une place parti­­cu­­lière dans mon cœur, comme une vieille amie. Ma vie entière s’est déve­­lop­­pée autour de cette montagne. » Je tire mes bagages sur la piste d’at­­ter­­ris­­sage où des avions se posent à l’ins­­tant – un, deux, puis trois, à peine à une minute d’in­­ter­­valle les uns des autres. Lisa s’oc­­cupe de la circu­­la­­tion car il y a partout des nouveaux venus. Il ne faut que très peu de temps pour char­­ger mes bagages à bord du Single Otter rouge vif. Quelques minutes plus tard, l’avion décolle.

Départ du camp de baseCrédits
Départ du camp de base
Crédits

Derrière nous, le sommet s’ef­­face. Je demande à mon pilote, Chris, qui trans­­porte des grim­­peurs depuis main­­te­­nant dix ans, si servir de navette aux alpi­­nistes depuis si long­­temps lui a donné envie de tenter lui aussi l’as­­cen­­sion du Denali. Il hausse les épaules, mais admet qu’il a été tenté. Je fais un geste vers les montagnes par la fenêtre de l’avion. « Mais bon, vous pouvez déjà voir le sommet dès que vous en avez envie, n’est-ce pas ? » « C’est diffé­rent quand on y grimpe soi-même. » Il rigole et tapote les commandes, il a tota­­le­­ment confiance en son petit avion, avec lequel nous traver­­sons les montagnes en toute sécu­­rité. « Dans les airs, tout est simple. » Tout en répon­­dant, il scrute le ciel, à l’af­­fût de ses collègues pilotes qui trans­­portent toujours plus de grim­­peurs de Talkeetna, voulant eux aussi tenter l’as­­cen­­sion. Sur le glacier en dessous de nous, j’aperçois le long cortège de grim­­peurs de plus en plus petit. Je ne distingue bien­­tôt plus que des petites taches noires sur les vastes flancs de la montagne d’un blanc incroyable. Comme tant d’autres l’ont fait depuis des centaines d’an­­nées, ils progressent lente­­ment et péni­­ble­­ment sur la neige et la glace, vers le sommet impre­­nable.


Traduit de l’an­­glais par Estelle Sohier d’après l’ar­­ticle « The High One », paru dans SB Nation. Couver­­ture : Le camp de base du Denali, par Eva Holland.

Down­load Nulled WordP­ress Themes
Premium WordP­ress Themes Down­load
Down­load WordP­ress Themes Free
Down­load WordP­ress Themes
online free course
Download WordPress Themes
Download Premium WordPress Themes Free
Download WordPress Themes
Download Best WordPress Themes Free Download
udemy course download free

Plus de wild