par Franck Barbier | 0 min | 23 mars 2016

Le chaos

Le 11 mars, une heure avant le début d’un rassem­­ble­­ment de soutien à Donald Trump à Chicago, je suis allé jeter un œil à l’es­­pace presse – un rectangle entouré de barrières en métal où étaient conte­­nus les jour­­na­­listes. Je suis allé à la rencontre de certains de mes collègues. Je parlais avec Sopan Deb, un repor­­ter pour CBS News qui suit la campagne de Trump depuis des mois, quand les premières protes­­ta­­tions se sont faites entendre dans la foule. Les suppor­­ters de Trump avaient encer­­clé des hommes qui portaient des t-shirts sur lesquels était écrit : « Les musul­­mans unis contre Donald Trump ». Deb s’est excusé, a hissé sa caméra sur son épaule et a quitté l’es­­pace presse au pas de course en quête d’un meilleur angle pour filmer la scène. Lorsqu’il est revenu, il a posé sa caméra et a repris sa conver­­sa­­tion avec moi comme si rien ne s’était passé. Un jour­­na­­liste papier s’est joint à la discus­­sion. Deux minutes plus tard, on a entendu crier un autre protes­­ta­­taire anti-Trump. Mes deux compères ont tourné la tête en direc­­tion des voix et se sont à nouveau préci­­pi­­tés vers la foule une fois le désordre loca­­lisé.

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Les protes­­ta­­tions anti-Trump du 11 mars à Chicago
Crédits

Est-ce que ça se passe toujours comme ça ? « Oui, c’est tota­­le­­ment normal », m’a dit Deb à son retour, imper­­tur­­bable. « Les gens pensent que c’est nouveau, mais ça se passe comme ça à tous les rassem­­ble­­ments de Trump depuis novembre. Il y en aura dix autres comme ça ce soir. » Alors que l’heure du début de l’évé­­ne­­ment appro­­chait, deux hommes portant des pins à l’ef­­fi­­gie de Trump au revers de leurs costumes ont fermé les portes de l’es­­pace presse. « Ils n’ont plus le droit de sortir », a expliqué l’un d’eux à l’autre. « Pas avant qu’il [c’est-à-dire Trump] ait quitté le bâti­­ment. » Les tensions ont conti­­nué et se sont inten­­si­­fiées. La police four­­mil­lait dans la salle. Tout le monde se tenait debout, à crier et poin­­ter d’autres gens du doigt. Et quand une annonce publique nous a infor­­més que l’évé­­ne­­ment était annulé, la salle a explosé. Les repor­­ters se sont préci­­pi­­tés au bord de l’es­­pace presse, toujours rete­­nus à l’in­­té­­rieur, et ont tendu leurs appa­­reils et leurs camé­­ras au-delà des barri­­cades. En réali­­sant que c’était du délire, ils n’ont pas tardé à mettre au point un plan d’éva­­sion. Je leur ai emboîté le pas et me suis retrouvé au milieu d’une foule compacte amas­­sée dans le stade. Partout, il y avait des alter­­ca­­tions, des gens se criant dessus, se menaçant du doigt, se bous­­cu­­lant et trébu­­chant. Les objec­­tifs vire­­vol­­taient d’une bagarre à l’autre.

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Des jour­­na­­listes derrière les barrières au rassem­­ble­­ment du 11 mars
Crédits : Seth Steven­­son

Quand le chaos s’est déversé au dehors, je me suis retrouvé à un endroit où les protes­­ta­­taires anti-Trump criaient sur des personnes essayant de quit­­ter le parking dans leurs voitures. Les suppor­­ters de Trump, regar­­dant la troupe depuis les niveaux supé­­rieurs du parking, se moquaient des protes­­ta­­taires en leur jetant du pop-corn. « Oh, vous allez nous cracher dessus main­­te­­nant c’est ça ? » a dit un protes­­ta­­taire en colère, levant les yeux vers ce qui ressem­­blait effec­­ti­­ve­­ment à une pluie d’ex­­pec­­to­­ra­­tions. J’ai vu une jour­­na­­liste que je venais de rencon­­trer à l’in­­té­­rieur se frayer un chemin dans la mêlée avec son carnet dans les mains, essayant de récol­­ter des propos. Le lende­­main matin, en passant en revue les infos sur le rassem­­ble­­ment, j’ai appris que Deb – qui essayait de filmer le grabuge dans la rue – avait été plaqué au sol par la police de Chicago, menotté, arrêté et jeté en prison.

Des mensonges éhon­­tés

Les rassem­­ble­­ments de Jeb Bush ne ressem­­blaient pas à ça. Couvrir un événe­­ment de Jeb se résu­­mait à aller libre­­ment à la rencontre de 40 personnes calme­­ment assises sur des chaises pliantes. Couvrir un événe­­ment de Trump, c’est comme assis­­ter à un concert de Black Flag dans les années 1970 à l’in­­té­­rieur d’une cage anti-requins. Comment vit-on le fait d’être sous les coups de Trump à longueur de temps ? De s’être engagé par devoir civique à réali­­ser des repor­­tages sur les élec­­tions, pour finir par se faire gifler au milieu d’une poudrière où règne une atmo­­sphère de combat de catch ? Comment supporte-t-on au quoti­­dien l’inquié­­tant bashing des médias qui alimente la campagne de Trump ?

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Hope Hicks
Crédits : The Trump Orga­­ni­­za­­tion

J’ai suivi le cirque de Chicago à Cleve­­land, puis jusqu’en Floride pour une série de rassem­­ble­­ments, en passant mon temps aux côtés de l’équipe de jour­­na­­listes qui suit la campagne de Trump aux États-Unis. Quand ils n’étaient pas occu­­pés à voler d’un accro­­chage à l’autre, plusieurs repor­­ters (qui m’ont parlé sous couvert d’ano­­ny­­mat car les médias pour lesquels ils travaillent n’au­­raient pas permis que leurs noms soient révé­­lés) m’ont confié leurs expé­­riences. La première chose qu’ils m’ont tous dite à propos du service de presse de Donald Trump, c’est qu’il n’y en a pas. Il n’y a que Hope Hicks, une ancienne modèle Ralph Lauren, la ving­­taine, qui n’avait jamais travaillé aupa­­ra­­vant en poli­­tique. Elle fonc­­tionne davan­­tage comme la RP d’une célé­­brité que comme une équipe de commu­­ni­­ca­­tion poli­­tique tradi­­tion­­nelle. Et elle reste en retrait. Les respon­­sables presse d’autres campagnes déve­­loppent des rapports cordiaux avec les agences de presse. Là, « il n’y a aucune collé­­gia­­lité », m’a confié un repor­­ter. « Personne n’a jamais dîné avec Hope. » Tandis que Hicks écrit les mails et les commu­­niqués de presse, Trump est son propre stra­­tège média­­tique. Et sous certains aspects, c’est le plus acces­­sible de tous les candi­­dats – tant que vous êtes un présen­­ta­­teur télé de premier plan comme Don Lemon, de CNN, ou Joe Scar­­bo­­rough, de MSNBC. Mais aucune infor­­ma­­tion ne filtre en coulisse dans sa campagne, et il n’y a personne à qui s’adres­­ser à part Trump (ou à l’oc­­ca­­sion son direc­­teur de campagne). Quand d’autres candi­­dats peuvent avoir jusqu’à une douzaine d’as­­sis­­tants qui servent de sources aux jour­­na­­listes – sans comp­­ter les dona­­teurs, les sondeurs et les publi­­ci­­taires qui laissent fuiter certains scoops –, avec Trump il n’y a rien de tout ça. Il arrive que vous ayez quelqu’un au bout du fil, mais ils ne sont jamais au courant de rien. « On n’a pas de sources comme c’est le cas norma­­le­­ment », m’a dit un repor­­ter. « Les choses se passent à la surface, et on doit essayer de les inter­­­pré­­ter. » Poser des ques­­tions sur la poli­­tique de Trump, c’est comme jeter une pierre dans un puits sans fond. « Si j’ai une ques­­tion au sujet des femmes ou des mino­­ri­­tés hispa­­niques », raconte un autre repor­­ter, « ils ne m’in­­diquent pas la bonne personne à contac­­ter pour en parler. Il n’y en a pas. » La plupart des inter­­­ro­­ga­­tions poli­­tiques restent simple­­ment sans réponse. Et quand une réponse est donnée, elle est rare­­ment satis­­fai­­sante. « Ça n’a aucun sens de leur deman­­der de toute façon », soupire un jour­­na­­liste. « Vous pour­­rez peut-être obte­­nir une réponse à une ques­­tion sur l’im­­mi­­gra­­tion, mais le lende­­main à la télé, Trump dit tout le contraire. » Et bien sûr, il y a les mensonges. Poli­­tico Maga­­zine en a dénom­­bré plus de 60 au cours d’une semaine d’ap­­pa­­ri­­tions de Donald Trump. Lors d’un rassem­­ble­­ment à Boca Raton, en Floride, le 13 mars dernier, je l’ai entendu de mes propres oreilles pronon­­cer deux contre-véri­­tés flagrantes dans les deux premières minutes de son discours. Il a commencé par décla­­rer que 25 000 personnes étaient venues à son rassem­­ble­­ment de Chicago, quand le stade ne pouvait pas en conte­­nir plus de 10 000, et il a ensuite répété que personne n’avait été blessé ce soir-là, alors que c’est faux. Mais les jour­­na­­listes auxquels j’ai parlé qui conti­­nuent à souli­­gner les mensonges de Trump dans leurs articles n’ont pas l’im­­pres­­sion que leurs efforts servent à grand-chose. « Combien de fois peut-on écrire que telle ou telle décla­­ra­­tion est fausse ? » se demande un jour­­na­­liste. « À un moment donné, le fait que ce soit un mensonge n’est plus une actua­­lité. » Et démon­­ter ses affir­­ma­­tions n’em­­pêche pas Trump de les répé­­ter ad nauseam.

Il règne aux rassem­­ble­­ments de Trump une ambiance qui évoque le dôme du tonnerre de Mad Max, et met les nerfs à rude épreuve.

Ses foutaises vous fatiguent, après un moment. Une repor­­ter assise à côté de moi au rassem­­ble­­ment de Cleve­­land de samedi dernier a ri quand Trump a clai­­ronné qu’il y avait 29 000 personnes dans la salle. « Ce n’est pas possible, et de loin », a-t-elle dit en tour­­nant son visage vers la foule, avant de lais­­ser tomber et de retour­­ner à l’écran de son ordi­­na­­teur portable. Le chef du service des incen­­dies a plus tard annoncé qu’il y avait eu envi­­ron 7 000 personnes ce soir-là. Le mensonge, malgré cela, n’ap­­pa­­raît pas dans son article. Pourquoi s’em­­bê­­ter à passer du temps à corri­­ger une exagé­­ra­­tion idiote, quand le même homme a déclaré dans la soirée qu’il était pour le fait d’exé­­cu­­ter sommai­­re­­ment les combat­­tants enne­­mis et de faire défi­­ler leurs cadavres ? Il faut choi­­sir ses batailles. « Aupa­­ra­­vant, on fact-checkait tout, quoti­­dien­­ne­­ment », m’a dit un autre repor­­ter, « mais il devient diffi­­cile de tenir le rythme. » Un rédac­­teur devant rendre son papier une heure après la fin du rassem­­ble­­ment dispose de trop peu de temps pour véri­­fier les dizaines d’in­­ven­­tions déver­­sées au micro. Il est égale­­ment diffi­­cile de savoir pour qui ces faits valent le coup d’être véri­­fiés. Car à présent, n’im­­porte qui détes­­tant Trump a plus de preuves qu’il n’en faut pour savoir que c’est un menteur. Et tous ceux qui l’aiment s’en fichent pas mal.

Une pente savon­­neuse

Plus je passais du temps avec les jour­­na­­listes couvrant la campagne de Trump, plus j’avais d’em­­pa­­thie pour eux. Ils font preuve de stoï­­cisme face à son compor­­te­­ment outra­­geux. Dans les bagarres, il arrive même qu’ils s’in­­ter­­posent. Peut-être que je suis une petite nature – Trump aurait sans aucun doute un quali­­fi­­ca­­tif insul­­tant à propo­­ser –, mais je ne suis pas sûr que je pour­­rais suppor­­ter les tensions émotion­­nelles conti­­nues de leur travail. Il règne aux rassem­­ble­­ments de Trump une ambiance qui évoque le dôme du tonnerre de Mad Max, et met les nerfs à rude épreuve. Chaque fois que l’at­­mo­­sphère deve­­nait élec­­trique, je me deman­­dais si c’était pour cette fois, si quelque chose de véri­­ta­­ble­­ment tragique allait arri­­ver. J’ai trouvé parti­­cu­­liè­­re­­ment déran­­geant le fait que les applau­­dis­­se­­ments les plus nour­­ris lors de ces rassem­­ble­­ments – ces moments où la foule s’aban­­donne à la joie pure – aient lieu quand Trump ordon­­nait à son équipe de sécu­­rité d’éjec­­ter un protes­­ta­­taire en criant : « OK, foutez-le dehors ! » La presse n’est pas auto­­ri­­sée à sortir ou entrer dans l’es­­pace dési­­gné pendant la durée des rassem­­ble­­ments, ce qui veut dire que vous avez le choix entre rester à l’in­­té­­rieur pour être coupé de la foule (et pouvoir travailler tranquille­­ment) ou rester en dehors pour saisir en gros plans les alter­­ca­­tions qui éclatent dans les rangs. À moins que, comme c’est arrivé à un repor­­ter du Sun-Senti­­nel, vous soyez menacé d’être arrêté si vous le faites. Les prises à partie de Trump lui-même sont pour le moins désa­­gréables. Parfois, il marque un temps de pause avant de montrer du doigt l’es­­pace presse en décla­­rant : « Ce sont des gens très malhon­­nête, il faut que je vous le dise. » À la suite de quoi ses sbires se tournent vers nous pour nous huer. D’autres fois, les choses prennent un tour encore plus person­­nel avec la presse. Lors d’un rassem­­ble­­ment, Trump a parlé de la repor­­ter de NBC News Katy Tur comme de « la petite Katy, cette jour­­na­­liste de troi­­sième caté­­go­­rie » alors qu’elle était dans l’es­­pace presse, entou­­rée par ses grou­­pies atter­­rées. En février, Tur a posté un tweet à propos d’un autre événe­­ment précis de la campagne : https://twit­­ter.com/KatyTurNBC/status/701530070381416448?ref_src=twsrc%5Etfw « Trump s’en prend à la presse. La foule lance des huées. Un type se tourne vers nous et s’écrie : “T’es une salope !” Un autre gent­­le­­man fait des doigts aux camé­­ras. » « Parfois, on devient nerveux », m’a confié un autre jour­­na­­liste. « Je suis surpris qu’il n’y ait pas eu d’in­­ci­dent au cours duquel quelqu’un aurait jeté un objet sur un jour­­na­­liste ou l’au­­rait frappé à la tête. Je ne serais pas étonné que ça arrive. » Les jour­­na­­listes qui couvrent Trump depuis long­­temps forment un cercle soudé. Après l’ar­­res­­ta­­tion de Deb, de nombreux articles sont appa­­rus en ligne qui voulaient coor­­don­­ner le soutien, et rendaient compte des derniers déve­­lop­­pe­­ments de l’af­­faire. Ils doivent constam­­ment veiller à ne pas s’ha­­bi­­tuer aux compor­­te­­ments inac­­cep­­tables qui les envi­­ronnent durant les rassem­­ble­­ments. Mais des choses qui auraient paru complè­­te­­ment dingues il y a un an font à peine haus­­ser les sour­­cils aujourd’­­hui. « Je pense qu’on aurait besoin de rota­­tions de troupes chez les repor­­ters assi­­gnés à Trump », lance un rédac­­teur. « On a besoin d’un regard neuf qui puisse faire se dire : “Je ne peux pas croire ce que je viens de voir.” » Malgré les adjec­­tifs qu’on peut lire un peu partout pour quali­­fier Trump – fasciste, déma­­gogue, auto­­ri­­taire –, les repor­­ters auxquels j’ai parlé se refusent à employer ce langage. Que les édito­­ria­­listes le fassent, c’est une chose. Mais les autres jour­­na­­listes s’en­­tendent pour dire que leur mission est de rappor­­ter les choses telles qu’elles sont et de lais­­ser les Améri­­cains déci­­der. D’autres repor­­ters ne sont pas d’ac­­cord avec le fait qu’ils accordent trop de place à Trump – après tout, il est en tête des Répu­­bli­­cains et cette campagne ne ressemble à aucune autre. Mais au moins un d’entre eux n’est pas de cet avis en ce qui concerne la télé­­vi­­sion, où la rencontre entre la soif d’ex­­po­­si­­tion de Trump et la quête d’au­­di­­mat des chaînes d’ac­­tua­­li­­tés peuvent faus­­ser les résul­­tats.

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Corey Lewan­­dowski, le direc­­teur de campagne de Trump
Crédits : CNN

Tandis que la campagne de Trump est montée en puis­­sance, son trai­­te­­ment dans les médias a augmenté de façon encore plus inquié­­tante. Des repor­­ters m’ont dit que Trump était plus au courant de ce qui se disait sur lui que n’im­­porte quel autre candi­­dat. La campagne prend parfois pour cible un jour­­nal en parti­­cu­­lier et se montre vindi­­ca­­tive. Le Des Moines Regis­­ter, le New York Times, BuzzFeed et Univi­­sion se sont tous vus refu­­ser l’ac­­cès à des rassem­­ble­­ments de Trump après avoir publié un article néga­­tif à son sujet. Le Natio­­nal Press Club et l’As­­so­­cia­­tion des corres­­pon­­dants de la Maison-Blanche ont déjà tiré la sonnette d’alarme. Le direc­­teur de campagne de Trump, l’an­­cien poli­­cier du New Hamp­­shire Corey Lewan­­dowski, a récem­­ment été accusé de s’en être pris physique­­ment à une repor­­ter du Breit­­bar. La réponse de l’équipe de campagne après coup a été, pour utili­­ser un mot qu’af­­fec­­tionne Trump, « écœu­­rante ». En dépit des preuves photo­­gra­­phiques et du témoi­­gnage d’un jour­­na­­liste du Washing­­ton Post, ils conti­­nuent à nier que l’in­­ci­dent a bien eu lieu. Hicks s’en est prise à l’in­­té­­grité de la repor­­ter du Breit­­bar, en publiant un commu­­niqué dans lequel on pouvait lire : « Nous lais­­sons à d’autres le soin de démon­­trer que cela fait partie d’une tendance plus globale à exagé­­rer les inci­­dents réels, mais à de multiples occa­­sions, elle s’est retrou­­vée au cœur d’une info plutôt que de la rappor­­ter. » Lewan­­dowski a tweeté que la repor­­ter du Breit­­bar était « en plein délire ». « Trump s’en­­toure de gens indé­­cents », m’a dit un jour­­na­­liste en parlant de Lewan­­dowski, et d’autres repor­­ters semblent être du même avis. Samedi dernier, Lewan­­dowski a été filmé en train de s’en prendre à un protes­­ta­­taire dans l’Ari­­zona, ce que la campagne a nié une nouvelle fois malgré les preuves. Les jour­­na­­listes qui couvrent la campagne de Trump s’inquiètent déjà de la façon dont les choses se passe­­ront pour les médias sous sa prési­­dence, s’il gagne. Les deux précé­­dents loca­­taires de la Maison-Blanche ne se sont pas montrés irré­­pro­­chables dans leur trai­­te­­ment de la presse – Bush et Obama ont resserré les rangs et réduit l’ac­­cès des médias à la Maison-Blanche plus qu’au­­cune autre admi­­nis­­tra­­tion avant eux –, mais les normes les plus basiques étaient respec­­tées. Trump hono­­re­­rait-il les tradi­­tions de la Maison-Blanche en matière de rela­­tion aux médias ? Personne ne le sait. « Nous sommes sur une pente dange­­reu­­se­­ment savon­­neuse », m’a dit un repor­­ter. « J’ima­­gine que l’As­­so­­cia­­tion des corres­­pon­­dants de la Maison-Blanche va négo­­cier des accès et le respect du proto­­cole. Mais j’es­­saie de voir les choses ration­­nel­­le­­ment. Qu’est-ce qui empêche Trump de s’en débar­­ras­­ser tout simple­­ment ? Trump refuse la présence des jour­­na­­listes dans son avion, une chose qu’ac­­ceptent tous les candi­­dats. Est-ce qu’il les admet­­tra sur Air Force One ? »

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Une accré­­di­­ta­­tion pour un rassem­­ble­­ment de Trump
Crédits : Scripps Media, Inc.

Les campagnes des candi­­dats à l’élec­­tion prési­­den­­tielle améri­­caine peuvent être une fenêtre sur la façon dont sera gérée une admi­­nis­­tra­­tion. La machi­­ne­­rie complexe de la gouver­­nance améri­­caine pour­­rait barrer la route de bien des façons à un hypo­­thé­­tique président Trump. Mais il n’y a pas grand-chose qu’elle puisse faire pour empê­­cher la Maison-Blanche de trai­­ter la presse comme il le fait actuel­­le­­ment s’il est victo­­rieux. Capri­­cieux, vindi­­ca­­tif, impé­­né­­trable et isolé. Et j’ima­­gine déjà les jour­­na­­listes poser des ques­­tions à l’at­­ta­­chée de presse Hicks qui reste­­ront sans réponse. Hicks, par ailleurs, n’a pas souhaité répondre aux ques­­tions posées pour l’écri­­ture de cet article.

Dans le vide

Mardi soir, après sa victoire aux primaires, les repor­­ters ont afflué dans les couloirs luxueux de Mar-a-Lago, la rési­­dence person­­nelle de Trump à Palm Beach, en Floride. Certains d’entre eux s’étaient habillés plus solen­­nel­­le­­ment qu’à l’ha­­bi­­tude, pour coller au décor. L’air doux et parfumé de l’en­­droit nous parve­­nait tandis que nous déam­­bu­­lions sur les pelouses et que nous passions le contrôle de sécu­­rité des Services secrets, à l’en­­trée de la demeure. Une fois à l’in­­té­­rieur, nous nous sommes attrou­­pés sous les lustres chamar­­rés de l’énorme salle de bal de Donald J. Trump, à attendre que l’homme fasse son appa­­ri­­tion. Alors que nous profi­­tions de l’hos­­pi­­ta­­lité de M. Trump, un autre repor­­ter a été recon­­duit aux portes de Mar-a-Lago. Le rédac­­teur de Poli­­tico Ben Schre­­kin­­ger s’était vu accor­­der une accré­­di­­ta­­tion, mais elle a été annu­­lée après qu’il a écrit un article néga­­tif à propos de Lewan­­dowski. On l’a sommé de quit­­ter les lieux. Plus tard ce soir-là, Trump a parlé de Schre­­ckin­­ger en ces termes : « C’est un repor­­ter malhon­­nête, de troi­­sième caté­­go­­rie, et son maga­­zine en plein naufrage mettra bien­­tôt la clé sous la porte, espé­­rons-le. »

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Sopan Deb
Crédits : CBSN

Sopan Deb a réussi à passer la porte. Sous son menton, il avait une grosse écor­­chure –un souve­­nir de son contact avec le trot­­toir de Chicago quatre jours plus tôt. La police a plus tard aban­­donné les charges rete­­nues contre lui, et il semblait prendre les choses plutôt bien. Mais se faire arrê­­ter n’était pas le premier événe­­ment malheu­­reux auquel Deb avait dû faire face en couvrant la campagne de Trump. Lors d’un rassem­­ble­­ment en janvier dernier à Reno, dans le Nevada, un suppor­­ter de Trump a demandé à Deb s’il prenait des photos pour l’État isla­­mique (ajou­­tant : « Ouais, c’est à toi que je parle », quand Deb l’a grati­­fié d’un regard choqué). Je lui ai demandé si, étant donné la nature unique de cette campagne et des expé­­riences vécues en la couvrant, il ressen­­tait un quel­­conque besoin de mettre les gens en garde. « Tout ce que je peux faire, c’est mon travail », m’a-t-il dit. « Je n’ai aucun contrôle sur le fait que mes repor­­tages puissent faire une diffé­­rence ou non. » Durant ses précé­­dentes soirées de victoire à Mar-a-Lago, Trump avait répondu aux ques­­tions de la presse. La première fois, m’a raconté un jour­­na­­liste, il avait fait asseoir ses riches amis ainsi que les membres du club de Mar-a-Lago dans les deux premiers rangs, et mis la presse derrière eux. La fois suivante, les amis de Trump occu­­paient les sept premiers rangs, repous­­sant la presse davan­­tage. Mais mardi soir, tandis que Trump se garga­­ri­­sait de sa victoire, il y avait 16 rangs occu­­pés par ses amis – envi­­ron 500 dandys de Palm Beach élégam­­ment habillés –, repous­­sant les jour­­na­­listes dans le fond de la salle de bal, à près de 40 mètres du podium de Trump. J’ai demandé à mes collègues qui couvraient la campagne comment ils allaient pouvoir lui poser des ques­­tions d’aussi loin. Ils n’en avaient aucune idée. Ils imagi­­naient qu’on leur tendrait des micros. Une jour­­na­­liste papier m’a assuré qu’elle avait la voix qui portait. Et cela a fina­­le­­ment eu son impor­­tance, car même si l’évé­­ne­­ment avait été présenté comme une « confé­­rence de presse », et que des accré­­di­­ta­­tions avaient été données sur cette base, Trump a prononcé un bref discours – Lewan­­dowski affi­­chant un sourire carnas­­sier à ses côtés – dans lequel il a dit des jour­­na­­listes qu’ils étaient « écœu­­rants ». Puis il a quitté la pièce sans répondre à la moindre ques­­tion. La repor­­ter assise à mes côtés a fait tonner sa voix : « C’est supposé être une confé­­rence de presse ! Allez-vous répondre à nos ques­­tions ?! » On l’a tous enten­­due clai­­re­­ment. Mais Trump s’est éclipsé sans lui prêter atten­­tion. Si vous voulez savoir à quoi ressem­­blera la prési­­dence de Trump, imagi­­nez des jour­­na­­listes s’égo­­siller en posant des ques­­tions dans le vide.

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La salle de bal de Mar-a-Lago
Crédits : Seth Steven­­son

Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac d’après l’ar­­ticle « A Week on the Trail With the “Disgus­­ting Repor­­ters” Cove­­ring Donald Trump », paru dans Slate. Couver­­ture : Un rassem­­ble­­ment de Trump vu depuis l’es­­pace presse. (Gage Skid­­more)

L’ODIEUX DIVORCE DE DONALD ET IVANA TRUMP

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Flash-back dans l’in­­ti­­mité de Donald Trump, où l’on apprend que le candi­­dat répu­­bli­­cain lisait Hitler, humi­­liait sa femme et compa­­rait son salon à la chapelle Sixtine.

Voici un portrait saisis­­sant de Donald Trump en 1990, busi­­ness man alors sur le déclin et en plein divorce d’avec Ivana Trump. Il permet de comprendre comment et pourquoi Trump pense pouvoir décro­­cher la prési­­dence comme on décroche un gros contrat.

I. Mar-a-Lago

« Nous avons une vieille coutume ici à Mar-a-Lago », annonça Donald Trump lors d’un dîner dans son palais d’hi­­ver de 118 pièces à Palm Beach. « Notre tradi­­tion consiste à faire un tour de table après dîner et à se présen­­ter les uns aux autres. » Trump parais­­sait agité ce soir-là, pressé de voir le dîner se termi­­ner pour pouvoir aller se coucher. « Vieille habi­­tude ? Il n’a la maison de madame Post que depuis quelques mois. Fran­­che­­ment ! Je rentre à la maison », murmura un habi­­tant de Palm Beach à son amie. « Oh, reste », dit-elle. « Ça va être drôle. »

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Mar-a-Lago
Crédits : HABS

C’était au prin­­temps 1986. Donald et Ivana Trump étaient assis chacun à une extré­­mité de leur longue table Shera­­ton, dans l’an­­cienne salle à manger de Marjo­­rie Merri­­wea­­ther. Leur atti­­tude était impé­­riale, comme s’ils étaient un roi et une reine. Ils étaient alors au plus haut de leur réus­­site, au summum de leur gloire. Trump appa­­rais­­sait dans les jour­­naux télé­­vi­­sés, offrant ses services pour négo­­cier avec les Russes. On disait qu’il allait peut-être se présen­­ter aux élec­­tions prési­­den­­tielles. Ivana avait eu telle­­ment de publi­­cité qu’elle offrait main­­te­­nant aux jour­­na­­listes venus l’in­­ter­­vie­­wer un dossier de presse avec des vidéos assu­­rant sa promo­­tion. Le pres­­tige des Trump avait atteint une telle ampleur dans la ville sacrée de New York que tout semblait possible. Il faisait doux ce soir-là à Palm Beach ; Ivana portait une robe bustier. L’air trans­­por­­tait des effluves de laurier-rose et de bougain­­vil­­lier, mêlées à la légère odeur d’hu­­mi­­dité qui collait à la vieille maison. À sa décharge, Trump n’avait pas tenté de donner dans le style clas­­sique de Palm Beach avec blazer bleu marine et panta­­lon en lin. Il portait souvent un costume à table et sa seule conces­­sion à la mode locale était d’ar­­bo­­rer une cravate rose ou des chaus­­sures pâles. Ivana servait toujours les plats préfé­­rés de son mari lors des dîners ; ce soir-là les invi­­tés eurent donc droit à du bœuf avec des pommes de terre. Le faux Tiepolo peint au plafond du temps de madame Post était resté dans la salle à manger, mais un immense sala­­dier argenté trônait main­­te­­nant au centre de la table, rempli de fruits en plas­­tique. Comme toujours avec les Trump, il s’agis­­sait de busi­­ness. C’était leur but commun, ce qui les liait. Depuis quelques années, ils semblaient ne jamais parta­­ger la moindre inti­­mité en public. Ils étaient deve­­nus moins un mari et une femme que deux ambas­­sa­­deurs de deux diffé­­rents pays, ayant chacun leur agenda.

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