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par Frieda Klotz | 14 mars 2016

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En eaux troubles

Léga­le­ment, le cybor­guisme est encore dans une nébu­leuse – ni régle­menté, ni inter­dit par la loi. Au Royaume-Uni, ces appa­reils n’ayant aucune valeur théra­peu­tique, les docteurs qui effec­tuent des procé­dures d’im­plan­ta­tion s’ex­posent poten­tiel­le­ment à des risques légaux. D’après le Dr Zoe Norris, méde­cin géné­ra­liste, la plupart des docteurs perçoivent ces procé­dures comme pure­ment cosmé­tiques, et ainsi plutôt comme l’apa­nage de leurs collègues chirur­giens esthé­tiques. Une porte-parole de l’As­so­cia­tion britan­nique des chirur­giens esthé­tiques et plas­tiques m’a répondu que l’or­ga­ni­sa­tion n’était pas au courant de telles pratiques dans le secteur. Les infir­mières et les tech­ni­ciens, dit-elle, sont suffi­sam­ment bien équi­pés pour effec­tuer des procé­dures aussi simples, et seuls les appa­reils les plus gros néces­si­te­raient l’im­pli­ca­tion d’un chirur­gien. De ce fait, les procé­dures reviennent géné­ra­le­ment aux soins des tatoueurs et des adeptes de la modi­fi­ca­tion corpo­relle – et même, dans un cas dont j’ai entendu parler, d’un vété­ri­naire (quant à l’homme en costume gris qui a réalisé l’opé­ra­tion sur Michael au salon, il était un tatoueur).

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Radio­gra­phies des mains d’un implanté
Crédits : Dange­rous Things

Mais les personnes ayant subi des implants parlent avec respect des experts avec lesquels ils ont travaillé. Ian Harri­son, un implanté qui a égale­ment écrit une thèse à propos des implants magné­tiques, fait réfé­rence à « un maître de la modi­fi­ca­tion corpo­relle appelé M. McCar­thy… plus connu sous son nom d’ar­tiste, Dr Evil », qui a placé des implants magné­tiques dans l’in­dex et le majeur de la main gauche de Harri­son. Rien ne peut empê­cher une personne de subir une implan­ta­tion ou même de s’im­plan­ter elle-même, bien que la commu­nauté réprouve cette pratique. Il y a aussi un problème avec les anes­thé­siques. Au Royaume-Uni, tandis que les crèmes anal­gé­siques peuvent être ache­tées en toute liberté, les anes­thé­siques locaux plus puis­sants sont dispo­nibles unique­ment sur pres­crip­tion. Dange­rous Things, une compa­gnie de biotech­no­lo­gie vendant des outils de body-hacking sur le web, offre parmi ses produits un kit de gestion de la douleur compre­nant de la lido­caïne, un appli­ca­teur anti­sep­tique, une aiguille hypo­der­mique, une seringue et des gants sans latex. Tous ces produits ne sont pas légaux dans tous les pays. Il n’y a rien d’ex­pé­ri­men­tal au fait d’im­plan­ter une puce RFID dans votre main, d’après Hannes Sjöblad. En plus de son rôle chez BioNy­fi­ken, il est aussi « Direc­teur de la Disrup­tion » chez Epicen­ter, qui fait partie du réseau Google pour les entre­pre­neurs de la tech. Epicen­ter a fait les gros titres en 2015 lorsqu’il a été rapporté que ses employés pouvaient ouvrir les portes des bureaux en utili­sant les puces RFID implan­tées dans leurs mains.

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Crédits : Grind­house Wetware/Face­book

Sjöblad tient à faire remarquer que nous effec­tuons ce genre de choses sur les animaux depuis des années – c’est une puce RFID qui permet aux chatières élec­tro­niques de recon­naître votre chat, tout comme on peut person­na­li­ser une brosse à dents élec­tro­nique afin qu’un ami ne puisse pas l’uti­li­ser par acci­dent. Il y a aussi un poten­tiel médi­cal : au Japon, il existe déjà des toilettes qui mesurent la tension arté­rielle de l’uti­li­sa­teur, l’in­dice de masse corpo­relle et le taux de glucose en analy­sant les urines. Si plusieurs personnes utilisent les mêmes toilettes, l’ob­ser­va­tion à long-terme devient compliquée, mais si tout le monde portait des puces RFID dans les mains, cela permet­trait aux toilettes de recon­naître chaque utili­sa­teur chaque fois qu’ils pressent le bouton pour tirer la chasse, et ainsi de garder des dossiers plus exacts. Sjöblad parle de tout cela avec l’ex­ci­ta­tion d’un petit garçon, même s’il porte un costume et une cravate, comme les autres parti­ci­pants euro­péens du salon de Düssel­dorf (les cyborgs améri­cains préfèrent les t-shirts noirs et les jeans). Il a étudié les sciences natu­relles et les affaires, travaillé comme conseiller en mana­ge­ment puis dans l’in­dus­trie de la finance avant de deve­nir ce qu’il décrit comme « bioha­cker à plein temps ». Il a le senti­ment que le cybor­guisme a injus­te­ment été mal accueilli par la presse.

Pendant des décen­nies, les films de science-fiction ont donné à voir des robots hors de contrôle qui tentent de détruire les humains, dit-il. « Holly­wood a raconté plein d’his­toires façon Matrix et Mino­rity Report. C’est pour ça que tant de gens voient les implants comme le mal absolu. Mais en réalité, ce n’est pas le cas. » Cannon plaide pour plus d’édu­ca­tion scien­ti­fique afin de faci­li­ter le dialogue. « D’où je viens, les gens se demandent encore si le chan­ge­ment clima­tique est une réalité », dit-il. « Certains se demandent si Jésus va venir nous sauver des feux du soleil. C’est un vrai problème, car si le public n’est pas éduqué scien­ti­fique­ment, on ne peut pas avoir de véri­table conver­sa­tion à propos de la façon dont le monde doit progres­ser. »

Mani­feste cyborg

On pour­rait se dire : et alors ? Un iPhone peut faire la même chose qu’une puce implan­tée sous la peau. Avec une smart­watch, par exemple, on peut répondre au télé­phone à distance et – peut-être plus crucial encore – on peut l’en­le­ver si on ne veut plus la porter. Warwick avance que les implants ont un impact philo­so­phique sur le porteur, et qu’ils sont perçus diffé­rem­ment d’un outil normal – si tech­nique­ment la diffé­rence est ténue entre le fait d’uti­li­ser un device externe et se le faire implan­ter sous la peau, psycho­lo­gique­ment elle est réelle et impor­tante. « Deman­dez à qui vous voulez : quiconque porte un implant, qu’il s’agisse d’une hanche arti­fi­cielle ou d’une cochlée ou de quoi que ce soit d’autre, consi­dère cette tech­no­lo­gie comme faisant partie de lui-même. Cela fait partie d’eux », dit-il.

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Les papiers du cyborg le plus célèbre au monde

Pour de nombreux cyborgs, c’est une ques­tion de commo­dité : c’est l’idée que vous pouvez vivre une exis­tence harmo­nieuse, inin­ter­rom­pue, en agitant simple­ment la paume de votre main pour entrer dans votre maison plutôt que de cher­cher vos clés, ou en ache­tant un café d’un simple geste plutôt qu’en devant cher­cher de la monnaie dans le fond de votre sac. Une fois implan­tés, ces outils ne peuvent plus être perdus et tout se passe rela­ti­ve­ment sans accroc (ils ne sont pas immu­ni­sés aux bugs). « Les ordi­na­teurs sont pour le moment des appa­reils externes maladroits qui reposent sur nos tables ou dans notre poche », m’a écrit Hannes Sjöblad dans un mail. « Comment ce serait s’ils pouvaient être aussi intui­tifs et inté­grés à nos systèmes que le sont nos reins ? C’est complè­te­ment possible, comme nous pouvons le voir avec la minia­tu­ri­sa­tion constante de la tech­no­lo­gie. » « Vous pouvez compa­rer cela à l’ex­pé­rience de n’avoir des reins fonc­tion­nels qu’en subis­sant des dialyses. » Sa curieuse méta­phore biolo­gique inverse la vision stan­dard que nous avons de notre corps. La tech­no­lo­gie serait un de ses compo­sants natu­rels plutôt qu’un corps étran­ger doté d’un rôle théra­peu­tique tempo­raire. Ces aven­tures dessinent une nouvelle fron­tière, du point de vue de Sjöblad, « un périple en quête de décou­verte très exci­tant ». Pour Jack Halbers­tam, profes­seur d’études améri­caines, d’eth­ni­cité et de genre à l’uni­ver­sité de Cali­for­nie du Sud, qui s’est exprimé en 2015 à Berlin au sujet des cyborgs et du trans­hu­ma­nisme, ce genre d’im­plants repré­sentent « une féti­chi­sa­tion autour de l’in­cor­po­ra­tion tech­no­lo­gique qui ont quelque chose de Star Trek, mais qui n’ont pas beau­coup plus d’uti­lité qu’une prothèse ». Halbers­tam soutient qu’il n’y a en réalité pas grand-chose de nouveau dans le fait d’im­plan­ter des tech­no­lo­gies dans son bras ou sa main, et que des travaux autre­ment plus inté­res­sants ont lieu dans le champ du génie tissu­laire.

La plus grande oppor­tu­nité commer­ciale pour les implants est le secteur de la santé.

« Les gens ont d’ores et déjà des choses implan­tées dans leurs corps. Ils ont des broches dans leurs genoux, des liga­ments arti­fi­ciels, d’autres ont des pace­ma­kers, des puces ou d’autres choses dans leur cerveau… Les gens sont telle­ment raccom­mo­dés qu’on peut nous voir comme une race Fran­ken­stein. Et si on ne vous a rien implanté, vous vous l’im­plan­tez vous-mêmes en prenant des médi­ca­ments et des stimu­lants de toutes sortes. » Il cite la fémi­niste Donna Hara­way, dont l’es­sai inti­tulé « Un mani­feste cyborg » a eu une influence consi­dé­rable en 1985, en écri­vant qu’à mesure que la tech­no­lo­gie s’in­si­nue de plus en plus dans notre quoti­dien, « nous sommes tous… des hybrides fabriqués de machine et d’or­ga­nisme. Pour faire court, nous sommes des cyborgs. »

Next gene­ra­tion

Si les données sont l’or du XXIe siècle, il est diffi­cile d’ima­gi­ner comment les corpo­ra­tions ne seront pas tentées de faire main basse dessus. Plus nous crée­rons de données person­nelles – parti­cu­liè­re­ment si des devices implan­tés dans nos corps envoient des infor­ma­tions sur notre santé à des télé­phones et sur Inter­net –, plus elles auront de valeur pour les publi­ci­taires et autres hommes d’af­faires. Patrick Kramer, qui travaille quoti­dien­ne­ment chez IBM et dirige Digi­well durant son temps libre, dit que les compa­gnies d’as­su­rance pour­raient accor­der des taux favo­rables à ceux de leurs clients qui font de l’exer­cice ou ne boivent pas d’al­cool, en utili­sant unique­ment des données intimes récol­tées à partir de toilettes intel­li­gentes program­mées pour envoyer des alertes à propos des mauvais compor­te­ments (certaines rumeurs voudraient que des assu­reurs japo­nais le fassent déjà). « Les données sont très lucra­tives », dit Kramer. « Et penser que vos données person­nelles sont en sécu­rité est une illu­sion, si vous voulez mon avis. » C’est bien ce qui me dérange. Si je dois insé­rer de façon perma­nente un corps étran­ger à l’in­té­rieur du mien, il faut qu’il m’ap­porte une réelle nouveauté ou une véri­table commo­dité – l’ar­gu­ment qui dit que je pour­rai rentrer chez moi plus vite ne me convainc pas du tout. Il faut qu’il fasse quelque chose d’utile, comme de suivre et d’en­re­gis­trer mes données biolo­giques pour les envoyer à mon méde­cin. Et j’ai besoin d’être assu­rée que ces données seront proté­gées et hors de portée des gouver­ne­ments, des hackers ou des corpo­ra­tions ; et non une exten­sion supplé­men­taire du pouvoir qu’ils ont de suivre le moindre de mes gestes. L’op­ti­misme à propos du futur du bioha­cking et du cybor­guisme est renforcé par les idéaux. « Nous ne sommes pas payés par de grandes compa­gnies, nous ne sommes pas subven­tion­nés par le gouver­ne­ment », fait remarquer Sjöblad. « Nous voulons vrai­ment être une force indé­pen­dante. » Tous leurs projets sont en open-source, et ces outils fonc­tionnent sous Android. À Düssel­dorf, Sjöblad a exhorté le public à proté­ger ses données person­nelles. « En tant que citoyens et utili­sa­teurs, nos personnes physiques devraient avoir le contrôle de nos personnes numé­riques, pour que les publi­ci­taires et compa­gnie ne sachent pas toutes ces choses à propos de nous. »

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Êtes-vous prêts ?
Crédits : Dange­rous Things

Je demande à Sjöblad ce qui pour­rait faire que ces appa­reils trouvent grâce auprès grand public. Il me répond avec deux concepts : la perti­nence et l’uti­lité. « Je pense qu’u­ti­li­ser les trans­ports en commun grâce à une puce implan­tée sous la peau sera un tel progrès que la tech­no­lo­gie devien­dra popu­laire auprès d’un large groupe de personnes », avance-t-il. Il ajoute néan­moins que la plus grande oppor­tu­nité commer­ciale vient du secteur de la santé, car les tech­no­lo­gies pour­raient permettre aux gens de mesu­rer et de surveiller leurs données corpo­relles. « D’ici une géné­ra­tion, les gens se deman­de­ront comment nous avons réussi à survivre sans ce genre de tech­no­lo­gie », affirme-t-il. Il place les tech­no­lo­gies d’im­plan­ta­tion sur la même trajec­toire que les télé­phones mobiles. Durant les années 1980, ils exis­taient mais ils étaient gros et peu pratiques. « Si vous deman­diez à quelqu’un en 1985 s’il avait besoin d’un télé­phone portable, il vous répon­dait : “Non, j’ai un télé­phone à la maison et il y a des cabines télé­pho­niques partout.” Mais avec le temps, à mesure que la tech­no­lo­gie est deve­nue moins coûteuse est plus utile, ça s’est démo­cra­tisé. Ce sera la même chose avec les implants. »


Traduit de l’an­glais par Nico­las Prouillac d’après l’ar­ticle « Welcome to the cyborg fair », paru dans Mosaic Science. Couver­ture : Une puce élec­tro­nique prête à être implan­tée.


L’INCROYABLE HOMME BIONIQUE

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Mark Pollock a beau être aveugle et para­plé­gique, rien ne l’ar­rête. Après avoir relevé d’in­croyables défis, il fait aujourd’­hui avan­cer la robo­tique à grands pas.

Mark Pollock se redresse. Il est un peu hési­tant au début, comme un homme qui se réveille­rait d’une longue nuit. Il expire, se repo­si­tionne, les béquilles auxquelles il s’agrippe lui procu­rant un semblant de soutien. Il est en pleine forme : il mesure 1 m 82 et est d’ex­cel­lente consti­tu­tion, ses muscles tendus se dessinent même sous son t-shirt. Les néons du gymnase du Trinity College de Dublin – un second foyer où il s’exerce deux à trois heures par jour, six jours par semaine – se reflètent sur son crâne chauve. Mais Mark est bel homme et fait partie de ceux qui le portent bien.

Aujourd’­hui, son objec­tif est de faire 2 200 pas. Pollock échange quelques mots avec son réédu­ca­teur, Simon O’Don­nell. Ils commu­niquent au moyen d’abré­via­tions qu’ils maîtrisent parfai­te­ment, preuve que leur amitié s’est nouée à la faveur d’ex­pé­riences intenses, comme celle qui les a vus atteindre le Pôle Sud ensemble. C’était au début de l’an­née 2009, dix ans après que Mark fut frappé de cécité, et un an et demi avant la chute qui le laissa para­lysé sous la taille.Pollock tâte le sol avec une de ses béquilles. Il fait un pas, et tandis qu’il avance, son sac à dos émet un léger bip.
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Mark Pollock dans l’ef­fort
Salle de test d’Ekso Bionics
Crédits : YouTube

I. Tuning

Pour connaître Mark Pollock, pour bien saisir les contours de sa person­na­lité, il faut explo­rer les rela­tions qui existent entre l’homme et la machine. Regar­der Pollock marcher, c’est prendre conscience que l’hu­main a tissé des liens symbio­tiques avec le méca­nique, et qu’ils évoluent en parfaite synchro­ni­cité. Bien qu’il ne puisse pas bouger ses jambes seul, il tient debout et avance à l’aide d’un exosque­lette bionique ergo­no­mique – un costume robo­tique qu’il porte par-dessus ses vête­ments. Le sac qu’il porte sur ses épaules, lacé à son torse par ce qui ressemble à une cein­ture de force, se connecte à une série de tubes épais qui courent le long de ses jambes. Ce système main­tient Pollock droit, et se plie dyna­mique­ment pour imiter le mouve­ment natu­rel alors qu’il se propulse vers l’avant. Les béquilles assistent l’Ir­lan­dais à chaque pas : il les posi­tionne devant lui, l’une après l’autre, dans un mouve­ment d’une grande souplesse. Quand il trouve enfin son rythme de croi­sière, les bips reten­tissent toutes les secondes. Le seul autre son qu’é­met Pollock est le ronron­ne­ment élec­tro­nique des quatre moteurs de son exosque­lette. On l’a parfois surnommé Iron Man, ou Steve Austin – des compa­rai­sons bien faciles.

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