par Gabe Oppenheim | 6 août 2015

Le Cosmos

Me voilà assis au premier rang au sein du public déchaîné d’un stade de La Havane, sous une pluie dilu­­vienne. Juste derrière moi, dans une seule tribune, pas moins de 18 000 Cubains sifflent, scandent, braillent, tambou­­rinent, secouent des mara­­cas et font reten­­tir le son des cloches, vuvu­­ze­­las et autres cornes de brume. Pour­­tant, ce n’est pas la lourde chaleur de Cuba qui leur fait perdre la tête à cet instant. Parmi les spec­­ta­­teurs, on trouve toutes sortes de maillots, de n’im­­porte quelle équipe du monde. Un homme agite un éten­­dard affu­­blé à la fois du drapeau des États-Unis et de celui de Cuba. Certains le sifflent, d’autres l’en­­cou­­ragent. Un rang plus loin, un autre homme vêtu de jeans et d’un t-shirt noir porte un chapeau sur lequel on peut lire « New York » en grosses lettres blanches devant la silhouette sombre des tours jumelles. Tout cela pour­­rait n’être qu’un rêve teinté d’exo­­tisme, mais si c’était le cas, je ne me trou­­ve­­rais sûre­­ment pas coincé à l’heure qu’il est entre les corres­­pon­­dants offi­­ciels des chaînes de télé­­vi­­sions publiques russe et chinoise.

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Les deux équipes posent ensemble avant le match
Crédits : New York Cosmos

Les inter­­­prètes des hymnes natio­­naux se lèvent et s’ap­­prochent des micros. J’ai rencon­­tré plus tôt ces jeunes hommes en guaya­­be­­ras (une chemise à frange d’ori­­gine cubaine très appré­­ciée aux Antilles) et ces jeunes femmes vêtues de robes bustiers blanches à frou­­frous. Quand je leur ai dit que je venais des États-Unis, ils m’ont tout de suite demandé si mon séjour dans leur pays m’avait plu. « Que peut-on faire pour rendre Cuba plus agréable pour vous ? » À chaque fois que j’ai conversé avec des Cubains, la ques­­tion est reve­­nue sous une forme ou une autre. Les chan­­teurs attaquent par l’hymne natio­­nal cubain, accom­­pa­­gnés par la foule. J’ai du mal à comprendre les paroles, aussi mon esprit tente-t-il plutôt de se concen­­trer sur la mélo­­die. Et puis vient le choc : alors que leur hymne s’achève, les chan­­teurs enchaînent le plus natu­­rel­­le­­ment du monde avec The Star-Span­­gled Banner, l’hymne améri­­cain. Jusqu’à la dernière note, jusqu’à la dernière syllabe. Je suis de coutume assez peu convaincu qu’un événe­­ment spor­­tif puisse ouvrir la voie à quelque accord inter­­­na­­tio­­nal que ce soit, et j’ai assisté aux Jeux olym­­piques. Il n’y a donc a priori rien qui soit suscep­­tible de m’émou­­voir dans ce match entre Cuba et les New York Cosmos. Pour­­tant, les larmes me viennent. Timi­­de­­ment d’abord, puis assez pour que j’ai besoin de me frot­­ter les yeux, de réajus­­ter mes lunettes et de reprendre ma respi­­ra­­tion. S’il y a bien une équipe capable de créer un tel effet dans un événe­­ment comme celui-ci, c’est le Cosmos. C’est le club qui a gagné dans les années 1970 et 1980 des titres de la North Ameri­­can Soccer League (NASL) avec dans ses rangs des stars inter­­­na­­tio­­nales comme Pelé, Becken­­bauer et China­­glia, dont les soirées au Studio 54 avec les diri­­geants de Warner Music et les proprié­­taires du club faisaient parler autant que leurs matchs.


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Le drapeau des New York Cosmos

S’ils ont fait moins de vagues, les récents coups du sort ont aussi parti­­cipé à la légende du club. Le Cosmos, et la NASL avec lui, se sont effon­­drés pour des raisons finan­­cières au milieu des années 1980, et quand le foot­­ball est revenu au pays sous les auspices d’une nouvelle orga­­ni­­sa­­tion, la Major Soccer League (MLS), le Cosmos n’était pas de la partie. Le club refu­­sait de céder sa marque et ses droits de propriété intel­­lec­­tuelle – la MLS fonc­­tionne pour l’es­­sen­­tiel comme une unique entité déte­­nue par sa maison mère. Le club est donc resté dans l’ombre pendant une ving­­taine d’an­­nées avant de reve­­nir sur le devant de la scène, sous la forme d’un club riche dont le fonc­­tion­­ne­­ment rappelle celui des clubs euro­­péens et qui évolue aujourd’­­hui dans une nouvelle version de la NASL. Mais diffi­­cile de capter l’at­­ten­­tion dans une ville comme New York ! Alors quelle meilleure publi­­cité que de deve­­nir la première équipe améri­­caine à jouer à Cuba après qu’O­­bama a initié le dégel avec le pays ?

New York → Cuba

31 mai, 6 h du matin : les joueurs, le staff, les médias et les suppor­­ters embarquent dans un 747 affreté pour l’oc­­ca­­sion à l’aé­­ro­­port John F. Kennedy de New York, renommé d’après un président qui sera toujours asso­­cié au désastre de la baie des cochons et à la crise des missiles cubains. La pluie a donné lieu à de longues files d’at­­tente, alors que de nombreux vols sont retar­­dés. Le joueur du Cosmos Mads Stok­­ke­­lien fait une blague à l’at­­taquant Lucky Mkosana, qui éclate de rire lance un check à son cama­­rade en signe d’ap­­pro­­ba­­tion.

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L’avion pour Cuba
Crédits : New York Cosmos

Ces deux-là forment un duo impro­­bable. Stok­­ke­­lien, Norvé­­gien de 25 ans, est un grand blond dégin­­gandé aux yeux bleus – un genre de Peter Crouch du pauvre. Il occupe une grande place dans le cœur des suppor­­ters du club depuis son doublé contre les Red Bulls lors du vrai premier derby de New York, quand les deux équipes se sont affron­­tées devant près de 10 000 personnes pour l’US Open Cup, il y a de cela un an. Et pour­­tant, il a perdu sa place de titu­­laire en attaque alors que Lucky Mkosana vient de gagner la sienne. Lucky, 27 ans au comp­­teur, a quitté le Zimbabwe pour la ville de Dart­­mouth grâce à une bourse d’étude. Il a réussi à assu­­rer sa place dans le onze de départ en étant rusé et habile balle au pied, malgré sa taille – s’il pèse réel­­le­­ment 77 kilos, je dois vrai­­ment être obèse. Lucky est son vrai prénom – plus exac­­te­­ment, c’est le dimi­­nu­­tif de Lucky­­more – et il porte le numéro 77, pas pour lui porter chance mais en raison de son goût pour le Psaume 77.

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De retour au premier rang de la tribune. Je suis assis à côté de Dani, corres­­pon­­dant aux État-Unis pour le jour­­nal spor­­tif espa­­gnol Diario AS, et Karin, repor­­ter pour Globo, une chaîne de télé­­vi­­sion brési­­lienne. Depuis le début, c’est une évidence : le match est bien plus suivi ailleurs qu’aux États-Unis. La célé­­brité toujours intacte de Pelé en est une des raisons, le recru­­te­­ment récent de la star Raúl en est une autre. C’est aussi dû au fait que la culture du sport améri­­caine est bien parti­­cu­­lière (nous suivons déjà les cham­­pion­­nats de NBA et de NHL, sans oublier une compé­­ti­­tion de foot­­ball qui compte beau­­coup ici, la Coupe du monde de foot­­ball fémi­­nin). Aujourd’­­hui âgé de 37 ans, Raúl a joué pendant seize ans au Real Madrid, remporté trois titres de Ligue des cham­­pions et quitté l’Eu­­rope en tant que meilleur buteur de cette compé­­ti­­tion – seuls Messi et Ronaldo l’ont détrôné depuis. Il s’est engagé à rester au Cosmos après avoir pris sa retraite pour entraî­­ner, voire pour faire la promo­­tion du club à l’ex­­té­­rieur. Son contrat, qui n’a pas été rendu public, est unique : il voyage avec l’équipe mais n’est quasi­­ment jamais présent aux confé­­rences de presse.

Carlos Mendes est le premier à avoir signé pour le Cosmos au moment de la renais­­sance du club.

Pour­­tant, à chaque fois que j’ai réussi à lui parler lors des pauses pendant le voyage, loin de ses agents, j’ai trouvé qu’il ressem­­blait simple­­ment à un gamin qui adore s’amu­­ser, toujours le sourire aux lèvres. Lors d’un entraî­­ne­­ment, alors que le bus trans­­por­­tant le maté­­riel était en retard, Raúl a lancé un toni­­truant : « This is shit ! » avec son fort accent espa­­gnol. Tout le monde s’est mis à rire. Plus tard, il a insisté pour que la séance d’ana­­lyse du prochain adver­­saire du vendredi soir soit rempla­­cée par le vision­­nage de la septième jour­­née de la Confé­­rence de l’Est de la LNH. Je suis à présent dans l’avion, où être assis tout au fond a un bon côté : la proxi­­mité des toilettes. Tout le staff, tous les joueurs doivent passer près de moi à un moment ou un autre. Alors que Gio Sava­­rese, l’en­­traî­­neur, s’y aven­­ture, deux jour­­na­­listes spor­­tifs qui écrivent pour le web lui lancent pour rire : « Eh, voilà la steward qui se ramène ! » Hunter Gors­­kie, un gamin de 23 ans venu du New Jersey dont les traits enfan­­tins et les taches de rous­­seur feraient oublier qu’il est aussi l’an­­cien capi­­taine de l’équipe de foot de Stan­­ford, me dit qu’il a beau­­coup aimé King­s­man, le film diffusé pendant le vol. Lucky, lui, trouve que c’était un peu too much. Son truc, c’est plutôt les docu­­men­­taires. Il me demande de lui écrire le nom de celui que je lui recom­­mande sur l’ou­­ra­­gan Katrina. Je parle ensuite à Carlos Mendes. Du haut de ses 34 ans, il est le premier à avoir signé pour le Cosmos au moment de la renais­­sance du club. Il est aujourd’­­hui devenu capi­­taine de l’équipe. C’est aussi un homme qui, juste avant la fête des mères de cette année, est devenu papa pour la première fois et a marqué deux buts dans la même jour­­née. Samedi soir dernier, il était capi­­taine dans un match de NASL dans le Minne­­sota et aujourd’­­hui, il est dans l’avion pour Cuba. Son nouveau-né, James, est à la maison avec sa mère. Il me dit combien il sera unique de pouvoir parler à James, dans quelques années, de ce voyage sans précé­dent à Cuba que son père a effec­­tué en tant que capi­­taine de l’équipe des New York Cosmos.

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Dans l’avion pour Cuba
Crédits : New York Cosmos

Je me décide fina­­le­­ment à aller aux toilettes quand le pilote annonce au micro que nous allons atter­­rir. Mais je ne peux pas retour­­ner m’as­­seoir à ma place car le milieu de terrain Marcos Senna l’oc­­cupe à présent, alors qu’il est en grande conver­­sa­­tion en portu­­gais avec la jour­­na­­liste télé brési­­lienne. Senna a 38 ans et c’est quelqu’un de très sympa­­thique. Calme et intel­­li­gent, sa façon de parler n’est pas sans évoquer sa préci­­sion de passe sur le terrain. Il a, par le passé, conduit l’équipe espa­­gnole de Villa­­real jusqu’en demi-finale de Ligue des cham­­pions. Quand Karin et lui ont fini de discu­­ter, je me rassois et la jour­­na­­liste me confie ce qu’elle vient d’ap­­prendre : Senna ne jouera pas à Cuba pour préser­­ver ses jambes, et il compte prendre sa retraite cette année.

La Habana Vieja

Il suffit de parler à quelqu’un qui connaît l’his­­toire de Cuba et celle du sport pour comprendre que cette reprise des rela­­tions diplo­­ma­­tiques entre l’île et les États-Unis arrive à la fois trop tard et trop tôt. Trop tard pour qu’un tel événe­­ment arrive à la cheville de matchs comme Teófilo Steven­­son contre Moham­­med Ali ou Felix Savón contre Mike Tyson. Trop tôt car Cuba a trop peu concédé sur le plan poli­­tique – en tout cas pas concer­­nant les Cubains les plus pauvres – avant qu’O­­bama n’en­­clenche cette nouvelle phase de détente. Pour le coach Gio Sava­­rese, ce voyage aura bel et bien un impact, et c’est un Véné­­zué­­lien qui parle, un pays qui entre­­tient de vieilles rela­­tions avec Cuba. Deux semaines avant de partir, il décla­­rait dans son bureau, au siège du club à Garden City : « Dans quelques temps, on écrira des bouquins sur ce moment histo­­rique, et on parlera de nous et de notre voyage à Cuba. » Nous atter­­ris­­sons enfin, et il est demandé aux jour­­na­­listes de sortir par l’ar­­rière de l’avion s’ils veulent captu­­rer le moment où les joueurs descendent de l’ap­­pa­­reil. Ces derniers dévalent les esca­­liers aux côtés de Pelé – qui est donc bien du voyage, il devait être bien caché.

<> on June 1, 2015 in Havana, Cuba.
Le capi­­taine cubain Yénier Márquez, Pelé et Raul
Crédits : New York Cosmos

Dans le termi­­nal de l’aé­­ro­­port, alors que nous faisons la queue pour présen­­ter nos passe­­ports, les joueurs de l’équipe du Cosmos se font bala­­der d’un endroit à l’autre car ils n’étaient appa­­rem­­ment pas dans la bonne file. Je n’ai jamais vu autant de spor­­tifs remplir une pièce de manière aussi chao­­tique, sans savoir où aller. Nous sommes tous un peu sonnés, à vrai dire. Il y a une foule de jour­­na­­listes autour de nous, Sava­­rese est acculé par les repor­­ters télé. J’ar­­rive devant l’agent qui contrôle les passe­­ports. Vêtu de l’uni­­forme vert olive typique, il pose la salve de ques­­tions clas­­siques dans un anglais très châtié : « C’est votre unique passe­­port ? » Puis il me laisse passer dans la pièce suivante via un étroit portillon en bois pour que nous allions récu­­pé­­rer nos bagages. C’est là que j’aperçois Carmelo Anthony – qui était appa­­rem­­ment assis à l’avant avec Pelé et Raul. Le respon­­sable des rela­­tions publiques du Cosmos m’ex­­plique qu’il est ici en vacances, en quelque sorte – inter­­­dit de l’in­­ter­­vie­­wer. En réalité, il m’a été rapporté plus tard qu’An­­thony n’était pas du tout là en vacances mais plutôt dans le cadre d’un projet de fonder une nouvelle équipe de NASL à Porto Rico. Lorsqu’on parvient enfin à sortir du termi­­nal, on nous réserve un accueil phéno­­mé­­nal. Tous ces gens devaient proba­­ble­­ment être débor­­dés par l’émo­­tion à l’idée de voir Pelé. Mais j’ai l’im­­pres­­sion, vu la façon dont ils me saluent même moi, qu’au fond, cette clameur n’est pour aucun spor­­tif en parti­­cu­­lier, pas même les plus célèbres. Elle est plutôt moti­­vée par l’ou­­ver­­ture au monde d’un pays qui vécu trop long­­temps replié sur lui-même. À l’hô­­tel, je dépose mes bagages en vitesse et prends une douche. Après quoi je me rends sans tarder à la Casa de la Música à Mira­­mar (située légè­­re­­ment au sud-ouest du quar­­tier hava­­nais de Vedado, où se trouve notre hôtel) avec un suppor­­ter du Cosmos que j’ai rencon­­tré dans l’avion, un Français à l’air canaille venu de Toulouse. Un chic type, au regard mali­­cieux et qui parle parfai­­te­­ment espa­­gnol. Malheu­­reu­­se­­ment, lorsque nous arri­­vons, le club est presque vide ; peut-être les gens étaient-ils déjà partis, ou alors est-ce toujours mort le dimanche soir. Seules quelques femmes dansent dans le fond de la salle, et elles se moquent de moi lorsque j’es­­saie d’ap­­prendre leurs pas – l’une d’elles au moins a la patience de corri­­ger mes erreurs.

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La Casa de la Música, à Mira­­mar
Crédits

Prochain arrêt : un bar, qui, on l’a appris, est le QG des jine­­te­­ros et des jine­­te­­ras. Les premiers ne sont pas exac­­te­­ment des maque­­reaux, mais plutôt des petits escrocs. Pour un prix abor­­dable, ils te four­­nissent en tout ce que tu veux, alcool, drogues et tous types de vices (faire la loi dans le monde de la nuit, c’est leur truc). Les jine­­te­­ras ne sont pas à propre­­ment parler des pros­­ti­­tuées non plus ; certes, elles bossent avec les jine­­te­­ros, mais elles ne sont pas néces­­sai­­re­­ment là pour propo­­ser des faveurs sexuelles. Là encore, tout dépend du vice recher­­ché… Un jine­­tero du nom de Michael prend les devants et vient à ma rencontre, essayant de me pous­­ser à m’in­­té­­res­­ser à telle fille ou à boire telle bière. Je le préviens tout de suite que je ne suis pas okay pour qu’il m’em­­barque dans ses combines. Fina­­le­­ment, il me confie que l’argent qu’il touche du gouver­­ne­­ment cubain tous les mois ne lui suffit pas. Il me montre sur son télé­­phone une vidéo de sa fille de deux ans en train de jouer avec un dauphin, avant d’ajou­­ter, en croi­­sant les doigts : « Tu vois, aujourd’­­hui beau­­coup de gens à Cuba rêvent de faire ça avec les États-Unis. » Je lui demande : « On s’em­­brasse alors ? » Il hoche la tête et me prend dans ses bras.

~

Le lundi, je visite une salle de boxe dans un coin du sud-est de La Habana Vieja, à proxi­­mité de la baie, le Gimna­­sio de Boxeo Rafael Trejo. J’ai énor­­mé­­ment de respect pour la boxe cubaine, en tout cas celle que nous ont montrée ceux qui ont quitté le pays. Voir comment ces boxeurs sont entraî­­nés et formés dans le style cubain m’in­­té­­resse énor­­mé­­ment. L’en­­traî­­ne­­ment commence à 16 h, mais j’ar­­rive en avance. Pas de chance, la femme de l’ac­­cueil me dit que les boxeurs sont partis pour un tour­­noi à l’ex­­té­­rieur aujourd’­­hui. Au début, elle hésite à me lais­­ser photo­­gra­­phier l’en­­droit, mais je réus­­sis à la convaincre en lui racon­­tant la lune de miel de mes grands-parents pater­­nels à Cuba dans les années 1950, et en lui confiant que mes arrières-grands-parents mater­­nels – bisabue­­los en espa­­gnol – habi­­taient dans une ferme à l’ex­­té­­rieur de La Havane. Tout cela est bien vrai : après l’Ho­­lo­­causte, mon arrière-grand-père hongrois a super­­­visé un abat­­toir casher à Cuba pendant près d’un an. Je traîne dans le quar­­tier : partout des immeubles détruits aux portes grandes ouvertes, partout des frag­­ments de briques qui jonchent le sol. J’entre dans certains de ces bâti­­ments, en deman­­dant toujours la permis­­sion aux personnes que je croise ; il est commun pour les Cubains d’ac­­cep­­ter des étran­­gers chez eux de cette façon. Ils sont répu­­tés pour leur sens de l’hos­­pi­­ta­­lité. Dans un salon, dont un des murs est orné d’œuvres d’art commu­­nistes et l’autre décoré avec des vinyles, je m’as­­sois dans une chaise pliante et regarde un épisode de Casper le gentil fantôme avec deux garçons âgés d’une ving­­taine d’an­­nées.

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Un salon cubain
Crédits : Gabe Oppen­­heim

C’est alors qu’un autre homme, qui me dit être le proprié­­taire, entre dans la pièce. Il me montre sa collec­­tion de livres anti-Améri­­cains – certains écrits par des Cubains, d’autres par des Russes pendant la guerre froide. Sur l’un d’entre eux, on peut lire « sale Améri­­cain » dans le titre. Pour­­tant, il est ravi de m’ac­­cueillir chez lui et satis­­fait mon obses­­sion de la boxe cubaine en me montrant une vieille photo du cham­­pion poids lourd cubain Teófilo Steven­­son. Je ne lui demande pas pourquoi il y a des motos dans son salon. Je passe devant une partie très sérieuse de domi­­nos entre des personnes âgées, dont l’un est surnommé « el Profe­­sor » ; j’entre dans un petit square tapissé de pelouse synthé­­tique et me prends à regar­­der un match de foot impro­­visé entre de jeunes gamins. L’un d’eux m’ex­­plique pourquoi, à son avis, le foot­­ball ne surpas­­sera jamais le base­­ball sur cette île. Avant de quit­­ter La Habana Vieja, j’ai rendez-vous avec une équipe de la BBC, deux types envoyés ici pour couvrir le match et écrire dessus en poste perma­nent à Cuba. L’un d’eux me recom­­mande un pala­­dar où je peux dégus­­ter l’au­­then­­tique plat d’arroz y frijoles (du riz et des hari­­cots) que je cherche. C’est très bon, bien que je trans­­pire comme un bœuf ici. J’au­­rais bien besoin d’un Gato­­rade – plus il y a de sucre, mieux c’est.

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De jeunes Cubains jouent au foot à La Havane
Crédits : Gabe Oppen­­heim

Cosmos 4, Cuba 1

Le lende­­main est un jour de foot. Même sous la pluie, il n’y a que le match qui compte, prévu à 17 h. Le bus des jour­­na­­listes part à 14 h 30, lais­­sant derrière lui Dani – le repor­­ter espa­­gnol avec qui j’ai lié des liens d’ami­­tié plus tôt pendant le voyage – et moi. Nous grim­­pons dans un bus « VVIP », en partie réservé aux familles des joueurs et du staff, et aux cadres du club. Une fois partis, on se rend compte du sens du second very dans VVIP : nous sommes escor­­tés par une voiture de police, sirène allu­­mée, qui se faufile dans le trafic, tantôt devant le bus, tantôt derrière, afin de lui frayer un chemin sur les routes encom­­brées de La Havane. Autour du stade, des Cubains sans billets font la queue dans la rue, agitant les bras en l’air et frap­­pant des mains. Pendant un instant, on se sent comme Moham­­med Ali lors de ses joggings mati­­naux au Zaïre – aujourd’­­hui Répu­­blique démo­­cra­­tique du Congo – juste avant le « Rumble in the Jungle », son match histo­­rique contre George Fore­­man.

Quand ils ne dansent pas au rythme de la musique, les fans clament le nom de Raúl.

Les VVIP sont conduits devant un bâti­­ment qui leur est réservé (la loge de Pelé est à l’in­­té­­rieur). Daniel et moi grim­­pons sur une petite colline au centre de l’Es­­ta­­dio Pedro Marrero, construit en 1929 par le proprié­­taire d’une grande bras­­se­­rie et autre­­fois appelé La Tropi­­cal. Le stade a été renommé plus tard du nom d’un martyr de la révo­­lu­­tion. C’est l’en­­droit où les Tigers d’Au­­burn ont joué leur premier match de foot­­ball améri­­cain en 1937 – match surnommé le Bacardi Bowl par les jour­­na­­listes. Ce jour du 2 juin 2015, le stade est rempli de suppor­­ters cubains, tous équi­­pés d’un instru­­ment de musique. Je ne sais pas comment, mais ils arrivent à coor­­don­­ner chaque son afin que, à la place de la caco­­pho­­nie à laquelle on s’at­­ten­­drait, les tambours timba, les cuivres et les mara­­cas résonnent harmo­­nieu­­se­­ment dans un rythme de salsa. Quand ils ne dansent pas au rythme de la musique, les fans clament le nom de Raúl. Puis Pelé appa­­raît au balcon de sa loge, et le public reprend alors son nom à l’unis­­son, de plus en plus fort. Il incline la tête et met une main sur sa poitrine en signe de recon­­nais­­sance. La foule de jour­­na­­listes est presque aussi incroyable que celles des suppor­­ters. Un nombre incal­­cu­­lable de pays ont envoyé des repor­­ters pour l’oc­­ca­­sion. Rien que dans l’avion du Cosmos, il y avait des Alle­­mands, des Anglais, des Brési­­liens et des Espa­­gnols. D’ici, je vois un jour­­na­­liste mexi­­cain, un autre véné­­zué­­lien et un troi­­sième panaméen. Je finis par déci­­der de regar­­der la première mi-temps d’une des places réser­­vées à la presse, située au niveau du terrain, entre un corres­­pon­­dant offi­­ciel pour une chaîne d’État chinoise et son homo­­logue russe. Les joueurs appa­­raissent enfin, en maillot vert pour le Cosmos et, bien sûr, en rouge pour les Cubains. Après l’échauf­­fe­­ment sur un terrain gorgé d’eau, les chan­­teurs s’ap­­prochent des micros. C’est à ce moment précis que les larmes me viennent.

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La poignée de main entre Raul et le capi­­taine cubain
Crédits : New York Cosmos

Tout ce qui s’est passé ensuite est assez flou. Même dans cette boue glis­­sante, le Cosmos a bien trop de talent. Lucky marque par deux fois et son équipe mène 4–0. En seconde période, Cuba revient au score d’un but, qui permet­­tra aux suppor­­ters de se souve­­nir d’un moment du match posi­­tif pour leur équipe. À cet instant, je suis debout dans la tribune de presse, un rectangle déli­­mité dans le hall en train d’être inondé par la pluie. J’aperçois un jeune Cubain qui branche son ordi­­na­­teur grâce à un cable Ether­­net rouge afin d’al­­ler sur Face­­book. Après le match, les joueurs et le staff du Cosmos sont sortis en boîte de nuit et ont bu pas mal d’al­­cool au cours de ce qui semblait être une sacrée soirée – que les jour­­na­­listes ont loupée, trop occu­­pés à rédi­­ger leurs articles toute la nuit avant la dead­­line. Mais selon plusieurs sources, les joueurs du Cosmos auraient dansé non seule­­ment sur le dance­­floor mais aussi sur les tables. Et après tout, où est le problème ? Leur boulot, c’était de jouer ce match. Ils devaient être soula­­gés d’avoir si bien accom­­pli leur part dans cet échange inter­­­na­­tio­­nal. Quant à moi, complè­­te­­ment épuisé après ce voyage éclair – au même titre que les autres jour­­na­­listes et les membres du staff du Cosmos –, je n’ai pas la tête à résoudre des conflits inter­­­na­­tio­­naux. C’est tout le contraire, même : si je le pouvais, je revien­­drais à cet instant extra­­or­­di­­naire pour réécou­­ter les hymnes chan­­tés une nouvelle fois. Si seule­­ment les choses étaient si simples.

Cosmos vs. Cuba Carousel
Une date histo­­rique
Crédits : New York Cosmos

Traduit de l’an­­glais par Kevin Poireault d’après l’ar­­ticle « Three Days in Havana with the World’s Most Cosmo­­po­­li­­tan Soccer Club », paru dans Rolling Stone. Couver­­ture : Vue de La Havane.

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