par Gary Wolf | 29 août 2014

Alors que Ted Nelson – gourou de l’hy­­per­­texte et génie de la concep­­tion – virait sauva­­ge­­ment sur la gauche à travers la circu­­la­­tion indis­­ci­­pli­­née de Marin Boule­­vard, à Sausa­­lito, je me suis surpris à formu­­ler une courte prière. Sa main gauche sur le volant, l’autre était noncha­­lam­­ment posée le long de son siège. Cour­­bant le cou, il a regardé dans ma direc­­tion de façon à être clai­­re­­ment entendu : « J’ai commencé à compi­­ler un cata­­logue de manœuvres, c’est un de mes projets inache­­vés. » Nelson est un homme pâle, angu­­leux et éner­­gique qui aime porter des vête­­ments aux poches multiples. Dans ces poches, il trans­­porte une extra­­or­­di­­naire quan­­tité d’objets. Et ce qui ne tient pas à l’in­­té­­rieur est atta­­ché à sa cein­­ture. Souvent, il arrive en réunion avec un enre­­gis­­treur audio, un camé­­scope et des cassettes, des stylos rouges, noirs, argent, un porte­­feuille bien rempli, un cahier à spirales dans un étui en cuir, un énorme porte-clés pendu au bout d’une longue chaîne rétrac­­table, un cutter, des post-it, une quan­­tité variée de vieux tickets de caisse, une collec­­tion de baguettes jetables, de la sauce soja, une barre de céréales, et, pour finir, un lot de pochettes blanches spécia­­le­­ment décou­­pées qu’il quali­­fie « d’ul­­tra moderne », qui à la base ne sont que des enve­­loppes A4, lui est fourni par un impri­­meur et finit par faire partie inté­­grante de son système de clas­­se­­ment unique. Son entou­­rage s’amuse beau­­coup de ce système, avant de lui prêter quelque chose. L’amu­­se­­ment se trans­­forme alors en irri­­ta­­tion. « Si vous deman­­dez à Ted de récu­­pé­­rer un livre que vous lui avez passé », dit Roger Gregory, colla­­bo­­ra­­teur de longue date de Nelson et victime invé­­té­­rée « il vous dira : “J’ai noté des trucs, je t’en achè­­te­­rai un autre.” » Durant quelques temps, Nelson a porté une cein­­ture violette fabriquée à partir de deux colliers de chien. Il l’ado­­rait, car il aime tout parti­­cu­­liè­­re­­ment employer les choses de façon inno­­vante. La vie de Nelson est telle­­ment remplie de projets inache­­vés qu’il serait raison­­nable de dire qu’ils en sont le maté­­riau essen­­tiel, un peu comme la dentelle est faite à partir de trous ou la maison de verre de Philip John­­son à partir de fenêtres. Il a écrit une biogra­­phie inache­­vée et produit un film inachevé. Son house-boat dans la baie de San Fran­­cisco est plein de notes incom­­plètes et de lettres non signées. Il s’était mis à travailler sur une philo­­so­­phie globale du nom de « Sché­­ma­­tiques géné­­rales », mais le texte demeure en milliers de morceaux, épar­­pillés sur des feuilles de papier, des fiches et des post-it. Les produits de l’ima­­gi­­na­­tion de Nelson ne sont pour­­tant pas tous sur un pied d’éga­­lité. Chacun est dérivé d’un autre projet inachevé, l’unique, le grand, celui qui lui a valu le succès tant recher­­ché depuis son enfance. Au cours d’une de nos nombreuses conver­­sa­­tions, Nelson m’a expliqué qu’il n’avait jamais réussi en tant que réali­­sa­­teur ou homme d’af­­faires parce que « Xanadu était le premier pas vers la concré­­ti­­sa­­tion de toutes [ses] ambi­­tions ».

Sauver le monde

Xanadu, projet à l’échelle mondiale de système d’in­­for­­ma­­tion hyper­­­texte, est le plus légen­­daire vapor­­ware de l’his­­toire de l’in­­dus­­trie infor­­ma­­tique : son déve­­lop­­pe­­ment a duré trente ans. Cette longue période de gesta­­tion ne le met peut-être pas au même niveau que la Haute muraille de Chine, dont la construc­­tion a duré une bonne partie du XVIe siècle et qui a malgré tout manqué de repous­­ser les enva­­his­­seurs, mais, étant donné l’âge rela­­ti­­ve­­ment avancé des appa­­reils infor­­ma­­tiques commer­­ciaux, Xanadu a établi un record de futi­­lité diffi­­cile à surpas­­ser par les autres entre­­prises. Le fait que Nelson n’ait commencé à bâtir sa répu­­ta­­tion de roi du déve­­lop­­pe­­ment infruc­­tueux de logi­­ciel qu’à partir de 1960 rend Xanadu inté­­res­­sant pour une toute autre raison : l’échec du projet (ou, de façon plus opti­­miste, son succès à retar­­de­­ment) coïn­­cide pratique­­ment avec la nais­­sance de la culture du hacking. Les aléas fréné­­tiques et haute­­ment média­­ti­­sés de Xanadu, entre triomphe et faillite, montrent une facette du domaine de la program­­ma­­tion peut-être aussi impor­­tante que les récits d’en­­tre­­prises floris­­santes nées au fond d’un garage.

En consi­­dé­­rant avec une naïveté de hacker que les catas­­trophes mondiales sont dues à l’igno­­rance, à la stupi­­dité et aux échecs de commu­­ni­­ca­­tion, Xanadu était censé sauver le monde.

Pour ceux qui se consi­­dèrent comme des insi­­ders, le projet de Nelson est parfois consi­­déré comme une blague, mais il ne s’agit que de la surface. Les écrits et les présen­­ta­­tions de Nelson ont convaincu certains des déve­­lop­­peurs infor­­ma­­tiques, des mana­­gers et des cadres les plus vision­­naires – dont John Walker, fonda­­teur d’Au­­to­­desk Inc. – d’in­­ves­­tir des millions de dollars et des années d’ef­­forts dans le projet. Xanadu devait être une biblio­­thèque univer­­selle, un outil de publi­­ca­­tion hyper­­­texte mondial, un système capable de résoudre les conflits de droits d’au­­teur, ainsi qu’un forum méri­­to­­cra­­tique de discus­­sion et de débat. En mettant toutes les infor­­ma­­tions à la dispo­­si­­tion des gens, Xanadu devait élimi­­ner l’igno­­rance scien­­ti­­fique et guérir les malen­­ten­­dus poli­­tiques. Et, en consi­­dé­­rant avec une naïveté de hacker que les catas­­trophes mondiales sont dues à l’igno­­rance, à la stupi­­dité et aux échecs de commu­­ni­­ca­­tion, Xanadu était censé sauver le monde. À la fin de notre brève quoique décoif­­fant trajet, la Ford LTD 1970 usée de Nelson a fait halte devant The Spin­­na­­ker, un restau­­rant guindé situé sur la jetée de Sausa­­lito. Alors que nous nous asseyions à la table qui surplombe la baie, Nelson a fait remarquer qu’il pouvait ramer en kayak de son house-boat jusqu’au Spin­­na­­ker, et cette réfé­­rence à l’eau a ravivé le souve­­nir de son auto­­bio­­gra­­phie inache­­vée. « L’in­­tro­­duc­­tion est vrai­­ment sympa, je parle d’une barque dans laquelle je me trouve avec mon grand-père – et ma grand-mère – et pendant qu’il rame, je laisse mes mains filer sur l’eau. J’avais 4 ou 5 ans. » Comme le reste de sa vie, la conver­­sa­­tion de Nelson est domi­­née par son aver­­sion pour l’ac­­com­­plis­­se­­ment. Aucun point n’égrène son discours, seule­­ment des virgules, des paren­­thèses et des ellipses. « Et je me souviens avoir réflé­­chi sur les parti­­cules de l’eau, que je consi­­dé­­rais comme des espaces, sur la raison de leur sépa­­ra­­tion et de leur recon­­nexion entre mes doigts, et comment ce chan­­ge­­ment perpé­­tuel de leur agen­­ce­­ment était… » Son mono­­logue s’est arrêté soudai­­ne­­ment tandis qu’il fouillait dans sa réserve secrète d’équi­­pe­­ment. Il a sorti son propre magné­­to­­phone et l’a testé, avant de posi­­tion­­ner le micro vers lui. « Ok, je suis au Spin­­na­­ker, je parle de mon histoire de mains dans l’eau et de l’im­­pres­­sion que m’a laissé cette expé­­rience de la sépa­­ra­­tion et de la recon­­nexion des espaces aqua­­tiques, et de la façon dont les rela­­tions étaient en constante évolu­­tion – il était diffi­­cile de les suivre –, telle­­ment qu’on ne pouvait pas véri­­ta­­ble­­ment parve­­nir à visua­­li­­ser ou à expri­­mer leur infi­­nité. »

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Les tour­­billons chao­­tiques et éphé­­mères produits par le passage de la barque de son grand-père sont une parfaite illus­­tra­­tion des pensées de Nelson. J’en­­re­­gis­­trais déjà notre conver­­sa­­tion, mais de toute évidence Nelson voulait sa propre copie. Non pas car il avait peur de ne pas être cité correc­­te­­ment, mais parce que son magné­­to­­phone et son camé­­scope étaient les armes de son éter­­nelle bataille contre l’am­né­­sie. L’in­­ven­­teur souf­­frait d’un sévère trouble du défi­­cit de l’at­­ten­­tion, un syndrome psycho­­lo­­gique avec pour symp­­tôme une dispo­­si­­tion inha­­bi­­tuelle à l’in­­ter­­rup­­tion. S’il était inter­­­rompu au milieu d’une tâche, il oubliait instan­­ta­­né­­ment. Il n’y avait qu’en faisant fonc­­tion­­ner son propre magné­­to­­phone que Nelson pouvait s’as­­su­­rer que ses paroles ne s’en­­vo­­le­­raient pas, évanouies dans l’at­­mo­­sphère. Sa peur de l’ou­­bli était aggra­­vée par sa médi­­ca­­tion. Nelson prenait du Cylert pour son TDA, du Prozac pour son agita­­tion, de l’Hal­­cyon pour son insom­­nie. L’Hal­­cyon peut provoquer l’apha­­sie : au cours du déjeu­­ner, Nelson se surpre­­nait parfois à cher­­cher un mot simple en plein milieu d’une phrase. Mais la plupart du temps, il était limpide et se réjouis­­sait de la clarté de ses propos. Bien que dérangé par son trouble, Nelson en était néan­­moins fier. « Le terme “trouble du défi­­cit de l’at­­ten­­tion” a été inventé par des apôtres de la régu­­la­­rité », a-t-il remarqué. « Les apôtres de la régu­­la­­rité sont des gens qui insistent pour que nous fassions tous les jours les mêmes choses, tout le temps, ce qui a le don de rendre fous certains d’entre nous. “Trouble du défi­­cit de l’at­­ten­­tion”… il nous faut un terme plus posi­­tif pour ça. Je dirais plutôt “humming­­bird mind(esprit de coli­­bri, ndt). » Xanadu, le système d’in­­for­­ma­­tion hyper­­­texte ultime, était à l’ori­­gine la quête de Ted Nelson pour sa libé­­ra­­tion person­­nelle. Il était rela­­ti­­ve­­ment désem­­paré face à son esprit évasif et son inca­­pa­­cité à suivre quoi que ce soit. Il voulait deve­­nir écri­­vain et réali­­sa­­teur, mais il devait trou­­ver le moyen d’évi­­ter de se perdre dans la multi­­pli­­ca­­tion fréné­­tique d’as­­so­­cia­­tions que produi­­sait son cerveau. Son idée a alors été d’ima­­gi­­ner un programme infor­­ma­­tique capable de conser­­ver la trace du chemi­­ne­­ment entier de ses pensées et de son écri­­ture. Nelson a donné à ce concept d’écri­­ture rami­­fiée et non-linéaire le nom d’« hyper­­­texte ». Même si ce concept a fait de Nelson une légende dans le cercle des déve­­lop­­peurs, il n’est pas l’un d’eux pour autant. « J’ai un grave problème avec les maths, a avoué Nelson, je ne sais toujours pas tenir des comptes : je peux ajou­­ter cinq fois une colonne de chiffres, tomber sur quatre réponses diffé­­rentes, et aucune ne sera la bonne. Je suis étourdi et extrê­­me­­ment impa­­tient. Je ne sais même pas faire fonc­­tion­­ner mon Mac – j’en ai trois qui sont complè­­te­­ment hors-service et un qui est à peu près fonc­­tion­­nel. » « Je me suis arrêté aux addi­­tions », a-t-il ajouté, s’in­­ter­­rom­­pant pour sortir un camé­­scope qu’il a orienté sur le cahier posé près de son assiette. « Pourquoi filmez-vous votre cahier ? ai-je demandé. — J’es­­sayais juste de faire marcher ce truc », a-t-il répondu. Content de voir que la caméra fonc­­tion­­nait, Nelson a fait un pano­­ra­­mique de la salle, avant de la repo­­ser et de reprendre son discours. Son déjeu­­ner, une grande assiette de pâtes aux fruits de mer, avait été servi, goûté et oublié depuis un moment. Nelson n’a jamais fait la liste de ses milliers d’heures d’en­­re­­gis­­tre­­ments audio et vidéo. Ce serait impos­­sible, puisqu’elles se recoupent avec sa vie, et inutile par la même occa­­sion, parce qu’il n’a aucu­­ne­­ment l’in­­ten­­tion de les regar­­der ou de les étudier. Il loue plusieurs espaces de stockage autour de la baie de San Fran­­cisco, tous remplis de maté­­riel dont il laisse le soin aux géné­­ra­­tions futures de le déchif­­frer, priant pour que le jour où les spécia­­listes vien­­dront exami­­ner son œuvre immense et vaste­­ment désor­­ga­­ni­­sée, ils béné­­fi­­cient de la tech­­no­­lo­­gie numé­­rique néces­­saire. « Cette tech­­no­­lo­­gie, a-t-il insisté, c’est Xanadu. »

L’his­­toire du projet Xanadu de Ted Nelson est celle de l’aube de l’ère infor­­ma­­tique.

À l’image du malade mental dans L’Arc-en-ciel de la gravité de Thomas Pynchon, qui croit incar­­ner la Seconde Guerre mondiale – il ressent une pous­­sée de fièvre à l’ar­­ri­­vée du Blitz et un terrible mal de tête lors de la Bataille des Ardennes – Nelson, avec son éner­­gie chao­­tique, sa minus­­cule concen­­tra­­tion, sa fasci­­na­­tion dévo­­rante pour les futi­­li­­tés et son inves­­tis­­se­­ment pour enre­­gis­­trer des inci­­dents dont il n’ana­­ly­­sera jamais le sens, est la person­­ni­­fi­­ca­­tion de l’ex­­plo­­sion de l’in­­for­­ma­­tion. Si Xanadu n’était rien de plus que l’ob­­ses­­sion privée d’un icono­­claste talen­­tueux, les piles de papiers et les bandes magné­­tiques dété­­rio­­rées des casiers pleins à craquer de Nelson pour­­raient être simple­­ment balan­­cées à la poubelle. Mais l’in­­ven­­teur a sûre­­ment eu raison en prédi­­sant que l’étrange histoire de Xanadu repré­­sen­­te­­rait un chapitre impor­­tant de l’his­­toire de la tech­­no­­lo­­gie. De son esprit cham­­boulé est né un des projets les plus puis­­sants du XXe siècle. Et les objec­­tifs de Xanadu – une biblio­­thèque univer­­selle, un index mondial pour l’in­­for­­ma­­tion et un système de rede­­vances infor­­ma­­tisé – ont été parta­­gés par plusieurs des déve­­lop­­peurs les plus ingé­­nieux de la première géné­­ra­­tion de hackers. Nelson enre­­gis­­trait tout et ne se souve­­nait de rien. Xanadu devait être son remède. Pour l’as­­sis­­ter dans sa procé­­dure, il a rassem­­blé une équipe de profes­­sion­­nels, dont certains se sont avérés être ses plus proches amis et disciples. Fina­­le­­ment, le patient a survécu à l’opé­­ra­­tion. Mais les méde­­cins ont failli y lais­­ser la vie.

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Dans son discours, Nelson avait un air tantôt répro­­ba­­teur, tantôt satis­­fait. Enfant rêveur et maigri­­chon élevé par ses grands-parents à Green­­wich Village, Nelson a consa­­cré ses jeunes années à étudier l’art de la stra­­té­­gie, et il a appris sérieu­­se­­ment à se servir d’une arme, comme une pierre ou un bâton, pour se défendre contre ses bour­­reaux de voisins. Étudiant à Harvard, il a appris la stra­­té­­gie aux côtés de Thomas Schel­­ling, théo­­ri­­cien renommé, mais déjà enfant, ses méthodes étaient instinc­­tives. À titre d’exemple, il a inventé une nouvelle façon de traver­­ser la rue lorsqu’il était en cinquième : arrivé dans une artère char­­gée, il igno­­rait roya­­le­­ment la circu­­la­­tion et, avec une noncha­­lance théâ­­trale, s’en­­ga­­geait sur la route. Les conduc­­teurs, effrayés, écra­­saient la pédale de frein. Les héros de Nelson étaient des anti­­con­­for­­mistes célèbres et des hommes d’af­­faires comme Buck­­mins­­ter Fuller, Bertrand Russell, Walt Disney, H.L Mencken et Orson Welles. Lui-même était un enfant brillant à la gram­­maire excep­­tion­­nel­­le­­ment correcte et dont les décla­­ra­­tions de sagesse impo­­saient le silence parmi les adultes. Le père de Nelson – qui a gardé un contact inter­­­mit­tent avec son fils – était cinéaste (entre autres, il a réalisé Requiem pour un cham­­pion et Soldat bleu), et il a encou­­ragé le jeune Nelson à entre­­prendre la réali­­sa­­tion de son premier long-métrage (inachevé), The Epiphany of Slocum Furlow. Quant à sa mère, actrice, Nelson m’a simple­­ment dit qu’ils n’échan­­geaient que rare­­ment et qu’ils n’avaient pas parlé depuis long­­temps. L’aver­­sion de Nelson pour les struc­­tures conven­­tion­­nelles a fait de lui un enfant diffi­­cile à éduquer. Ennuyé et dégoûté de l’école, il a un jour projeté de poignar­­der son profes­­seur de termi­­nale avec un tour­­ne­­vis affûté, mais s’est décou­­ragé à la dernière minute et, au lieu de cela, a quitté la salle de classe pour ne jamais reve­­nir. Sur le chemin du retour, il a inventé les quatre maximes qui allaient guider sa vie : « la plupart des gens sont des idiots », « l’au­­to­­rité est le plus souvent malveillante », « Dieu n’existe pas », et « tout va mal ». Nelson adorait ces maximes et il lui arri­­vait souvent de se les répé­­ter. Elles l’ame­­naient à comprendre, dans toutes les discus­­sions, les idées et les opinions qu’il reje­­tait. Une fois arrivé à l’uni­­ver­­sité, Nelson avait pu sophis­­tiquer sa méthode pour combattre les adeptes de la régu­­la­­rité. Il décou­­ra­­geait ses ensei­­gnants au moyen des théo­­ries d’Al­­fred Korzybski, qui remet­­taient en cause tous les sché­­mas de pensées. Mais cette haine de Nelson pour les caté­­go­­ries n’a pas déclen­­ché en lui de mysti­­cisme vague et ancré dans le présent. Au contraire, Nelson adorait les mots, qu’il consi­­dé­­rait comme les outils de la mémoire, mais détes­­tait la façon dont l’édi­­tion et l’écri­­ture tradi­­tion­­nelles impo­­saient un ordre limité. Il n’avait aucun inté­­rêt pour les récits régu­­liers et progres­­sifs qui emplis­­saient les livres. Il voulait que tout soit dit dans un flux chao­­tique, pour pouvoir le recons­­truire au besoin. Nelson, enfant soli­­taire élevé dans une famille non-conven­­tion­­nelle, est devenu un dissi­dent de l’ou­­bli, scep­­tique envers toute forme de perte et de peine. Certains de ses disciples ont poussé cette guerre contre la perte plus loin encore, et se sont consa­­crés au déve­­lop­­pe­­ment de la tech­­no­­lo­­gie cryo­­gé­­nique, desti­­née à la congé­­la­­tion et à la préser­­va­­tion des corps. Tour­­menté par sa propre mémoire défaillante, Nelson s’est habi­­tué à penser que seule une tech­­no­­lo­­gie capable de préser­­ver la connais­­sance pouvait empê­­cher la destruc­­tion de la vie sur Terre. Il lui était impen­­sable de croire que les connexions mentales ou les rela­­tions pouvaient se dissoudre. Non seule­­ment l’agi­­ta­­tion et l’épar­­pille­­ment de ses propres pensées étaient dévas­­ta­­teurs pour lui, mais l’in­­ca­­pa­­cité globale de l’Homme à se souve­­nir était, selon Nelson, du suicide à l’échelle mondiale, dès lors qu’elle condam­­nait l’hu­­ma­­nité à répé­­ter inlas­­sa­­ble­­ment ses erreurs de manière irra­­tion­­nelle.

Inven­­tion de l’hy­­per­­texte

Nelson a obtenu une license de philo­­so­­phie à Swar­th­­more avant de deve­­nir, en 1960, diplômé d’Har­­vard. L’hy­­per­­texte a été créé au cours de sa première année à Harvard, alors qu’il proje­­tait, à terme, d’éla­­bo­­rer un « système d’écri­­ture » permet­­tant aux utili­­sa­­teurs de sauve­­gar­­der leur travail, de l’édi­­ter et de l’im­­pri­­mer. Contrai­­re­­ment aux premiers trai­­te­­ments de texte expé­­ri­­men­­taux, le projet de Nelson incluait des fonc­­tions de compa­­rai­­son paral­­lèle des versions alter­­na­­tives, d’an­­nu­­la­­tion de la saisie grâce à des versions séquen­­tielles, et de révi­­sion. Initiant tout juste une manie qui allait perdu­­rer, Nelson n’est pas parvenu à termi­­ner la program­­ma­­tion, et s’est résolu à aban­­don­­ner. Même si, à l’ori­­gine, Nelson espé­­rait obte­­nir un docto­­rat en socio­­lo­­gie, ses efforts pour venir à bout de son projet ont bien­­tôt pris le dessus sur le reste de son travail. En paral­­lèle, un groupe de cher­­cheurs d’Har­­vard essayait d’éla­­bo­­rer des programmes qui, grâce à des procé­­dés infor­­ma­­ti­­sés, rempla­­ce­­raient la routine de l’en­­sei­­gne­­ment. Nelson consi­­dé­­rait cette approche linéaire et méca­­nique de ce qu’on appe­­lait alors l’ins­­truc­­tion assis­­tée par ordi­­na­­teur comme une insulte aux étudiants et aux machines. Il a alors encou­­ragé l’adop­­tion d’un système qui lais­­se­­rait libres les étudiants d’ex­­plo­­rer le maté­­riel acadé­­mique en suivant des chemins alter­­na­­tifs variés. Un système basé sur « l’écri­­ture non séquen­­tielle ».

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Opéra­­tions
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Le mot hyper­­­texte a été inventé par Nelson et est apparu pour la première fois dans une publi­­ca­­tion en 1965, au cours de la confé­­rence natio­­nale de l’As­­so­­cia­­tion pour la machi­­ne­­rie infor­­ma­­tique. En plus de son concept d’ou­­til d’écri­­ture non séquen­­tielle, Nelson a proposé une fonc­­tion­­na­­lité appe­­lée « zip listes », dans laquelle les éléments d’un texte seraient reliés à d’autres éléments, en lien ou iden­­tiques, dans d’autres textes. Les deux prin­­ci­­paux inté­­rêts de Nelson, l’édi­­tion numé­­rique et l’écri­­ture non séquen­­tielle, ne faisaient plus qu’un. Grâce aux listes zippées, des liens pouvaient être établis entre des sections larges ou petites, des pages entières ou des para­­graphes. Auteur et lecteur pour­­raient confec­­tion­­ner un docu­­ment unique en suivant des liens établis entre des docu­­ments distincts « zippés ensemble ». L’idée de l’hy­­per­­texte avait eu des précé­­dents dans la litté­­ra­­ture et la science. Le Talmud, par exemple, avec ses blocs de commen­­taires concen­­trés autour de la page dans des formes rectan­­gu­­laires, peut être consi­­déré comme de l’hy­­per­­texte. Il en va de même pour les notes de cours, orga­­ni­­sées comme un lien entre le texte prin­­ci­­pal et des connais­­sances complé­­men­­taires. En juillet 1945, bien avant que Nelson ne se tourne vers les systèmes d’in­­for­­ma­­tion élec­­tro­­nique, Vanne­­var Bush avait publié, dans The Atlan­­tic Monthly, un essai inti­­tulé « As We May Think » (« Comme on pour­­rait le croire »), au sein duquel il décri­­vait un hypo­­thé­­tique système de stockage et de récu­­pé­­ra­­tion des données appelé « memex ». Memex aurait permis aux lecteurs de créer des tables des matières person­­nelles, ainsi que de relier des passages dans les docu­­ments grâce à des balises spéciales. Si la descrip­­tion de Bush était pure­­ment spécu­­la­­tive, elle avait donné un brillant aperçu à Nelson des fonc­­tion­­na­­li­­tés qu’il essaie­­rait de mettre en œuvre avec Xanadu. Son modèle origi­­nal de l’hy­­per­­texte prévoyait déjà l’es­­sen­­tiel des carac­­té­­ris­­tiques qui composent les systèmes d’aujourd’­­hui. Son discours à l’ACM a néan­­moins eu peu de retom­­bées concrètes. Connu comme pour être un cher­­cheur atypique, sa démons­­tra­­tion a suscité un fugace élan d’in­­té­­rêt, mais même si ses idées étaient intri­­gantes, il manquait à Nelson les connais­­sances tech­­niques néces­­saires pour prou­­ver que le système qu’il envi­­sa­­geait n’était pas utopique. Le nouveau prophète de l’hy­­per­­texte avait du mal à savoir où prêcher. Au cours des quatre années qui ont suivi, Nelson a fait le tour d’un bon nombre d’en­­tre­­prises et de programmes de recherche. Embau­­ché par le géant de l’édi­­tion Harcourt pour les aider à élar­­gir leurs oppor­­tu­­ni­­tés commer­­ciales à l’aide de l’in­­for­­ma­­tique, il décon­­te­­nançait les cadres avec ses discours radi­­caux sur le renver­­se­­ment immi­nent de toute chose. Dans le même temps, il décou­­ra­­geait les infor­­ma­­ti­­ciens en ne manquant jamais de les infor­­mer qu’ils avaient failli à la compré­­hen­­sion du sens excep­­tion­­nel de leur travail. Malgré ces décon­­ve­­nues, l’in­­ven­­teur a pour­­suivi son explo­­ra­­tion privée de l’hy­­per­­texte. Rapi­­de­­ment, il s’est engagé sur le terri­­toire théo­­rique le plus complexe, posant des ques­­tions qui demeurent un défi pour les concep­­teurs contem­­po­­rains. Par exemple, lorsqu’on édite un docu­­ment, qu’en est-il de tous les liens qui s’ajoutent et dispa­­raissent ? Peut-on modi­­fier un docu­­ment tout en préser­­vant ses liens ? Que se passe-t-il lorsqu’on suit un lien vers un para­­graphe effacé ? Les ordi­­na­­teurs des années 1960 étaient des machines énormes, acces­­sibles aux parti­­cu­­liers unique­­ment dans les parcs infor­­ma­­tiques univer­­si­­taires, où les étudiants pouvaient se distraire de leur travail scien­­ti­­fique avec des jeux de ques­­tions/réponses primi­­tifs. Mais les initiés voyaient déjà évoluer la tendance vers des outils numé­­riques plus petits et plus rapides. Certains se deman­­daient même comment les ordi­­na­­teurs pouvaient gérer des tâches concer­­nant des données basiques et person­­nelles, comme l’édi­­tion d’un court mémoire. En 1969, Nelson s’est rendu à Brown, où était déve­­loppé un outil de trai­­te­­ment de texte précoce. Le projet de l’uni­­ver­­sité se concen­­trait sur un système qui produi­­rait du papier, mais Nelson était convaincu que le papier était déses­­pé­­ré­­ment rétro­­grade et que c’était sur l’écran que l’hy­­per­­texte devait naître. Plus tard cette année-là, Nelson a obtenu la permis­­sion des éditeurs de Feu pâle, de Vladi­­mir Nabo­­kov, d’uti­­li­­ser son œuvre aux anno­­ta­­tions élabo­­rées comme une démons­­tra­­tion de l’hy­­per­­texte. L’idée de Nelson, tout comme la plupart de ses contri­­bu­­tions, a été reje­­tée par les spon­­sors de l’ex­­pé­­rience de Brown. L’im­­pos­­si­­bi­­lité de faire avan­­cer son travail a rendu Nelson amer. « Ainsi le progrès doit-il attendre », a-t-il écrit plus tard, « pour que l’es­­tro­­pié rattrape son retard. » La colère carac­­té­­ris­­tique de Nelson, au cours de ces rudes années post-univer­­si­­taires, lui a autant profité qu’elle l’a desservi. C’est en 1967, alors qu’il travaillait à Harcourt, que s’est déroulé l’ins­­tant le plus produc­­tif d’une série d’em­­plois qui ne duraient jamais bien long­­temps. Même s’il n’est pas parvenu à réali­­ser la moindre avan­­cée tech­­nique, il a réussi en revanche à inven­­ter une marque de poids. Impres­­sionné par les employés du dépar­­te­­ment litté­­ra­­ture de la maison d’édi­­tion et déter­­miné à les impres­­sion­­ner en retour, il a baptisé son système d’hy­­per­­texte « Xanadu ». Il s’agis­­sait d’un nom d’une justesse trou­­blante. Xanadu désigne le palais minu­­tieu­­se­­ment élaboré de Kubla Khan. Dans son fameux récit à l’ori­­gine du poème, Cole­­ridge avait déclaré s’être réveillé d’une rêve­­rie narco­­tique avec des centaines de vers de poésie en tête. Alors qu’il s’ap­­prê­­tait à les retrans­­crire, il fut inter­­­rompu par un visi­­teur, et lorsqu’il retourna à sa table d’écri­­ture, la compo­­si­­tion onirique qu’il avait perçue avec préci­­sion s’était évapo­­rée. Dans la préface du frag­­ment qu’il lui restait, Cole­­ridge se lamente : Alors tout le charme Est rompu — tout ce monde si beau de fantômes S’éva­­nouit, et cent cercles s’épa­­nouissent, Chacun défor­­mant l’autre. Le frag­­ment de Cole­­ridge hante le majes­­tueux concept d’hy­­per­­texte de Nelson, tout comme il avait hanté et inspira Orson Welles. Dans le nom « Xanadu » se dessine la vision annon­­cia­­trice des années de déchi­­re­­ment terrible qui ont suivi.

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Si Nelson avait été capable de se pencher sur les raisons tech­­niques pour lesquelles son projet Xanadu parais­­sait impos­­sible aux yeux des infor­­ma­­ti­­ciens, il aurait bien pu aban­­don­­ner l’idée de le pour­­suivre. Les programmes auxquels il faisait allu­­sion néces­­si­­taient une mémoire et une puis­­sance de trai­­te­­ment gigan­­tesques. Même de nos jours, la tech­­no­­lo­­gie requise pour la mise en œuvre d’un réseau Xanadu mondial n’existe pas. Dans les années 1970, à l’heure où Nelson menait encore la première phase de sa campagne, même de simples programmes de trai­­te­­ment de texte exigeaient des utili­­sa­­teurs qu’ils passent leur temps sur des ordi­­na­­teurs centraux. L’idée d’un réseau mondial composé de milliards de docu­­ments reliés les uns aux autres et acces­­sibles en un clic était absurde, et seule l’igno­­rance de Nelson en matière de concep­­tion logi­­cielle lui permet­­tait de pour­­suivre ce rêve. Il était comme un inter­­­prète de vaude­­ville, occupé à exécu­­ter un mouve­­ment acro­­ba­­tique au bord d’une falaise invi­­sible. Un coup d’œil dans le vide l’au­­rait certai­­ne­­ment fait déchan­­ter.

D’autres infor­­ma­­ti­­ciens n’avaient pas cette même fougue préten­­tieuse. Pour trou­­ver de l’aide, Nelson n’eut d’autre choix que de sortir des sentiers battus.

D’autres infor­­ma­­ti­­ciens n’avaient pas la même fougue préten­­tieuse. Pour trou­­ver de l’aide, Nelson n’a eu d’autre choix que de sortir des sentiers battus. Ses premiers disciples appar­­te­­naient à un groupe de hackers du nom de R.E.S.I.S.T.O.R.S. Contrai­­re­­ment aux déve­­lop­­peurs tradi­­tion­­nels qu’il avait rencon­­trés, les Resis­­tors parta­­geaient le même sens de l’hu­­mour que Nelson, ainsi que son espiè­­gle­­rie et son manque de respect pour l’au­­to­­rité. Pour couron­­ner le tout, ils n’exi­­geaient aucun salaire, dans la mesure où la plupart d’entre eux vivaient encore chez leurs parents. Les Resis­­tors faisaient partie d’un club infor­­ma­­tique de Prin­­ce­­ton, dans le New Jersey, et étaient en moyenne âgés de 15 ans. Pour certains d’entre eux, l’in­­fluence de Nelson a résonné toute leur vie durant. Une ving­­taine d’an­­nées plus tard, l’une d’entre eux, Lauren Sarno, âgée de 14 ans lorsqu’elle avait rencon­­tré Nelson, est deve­­nue son assis­­tante person­­nelle. En 1987, Sarno a consa­­cré des milliers d’heures à la recons­­truc­­tion du chef-d’œuvre de Nelson, Compu­­ter Lib, afin qu’il puisse être réim­­primé par Micro­­soft Press. Les Resis­­tors appré­­ciaient Nelson parce qu’il prenait leurs conseils au sérieux. « Certaines personnes sont trop fières pour poser des ques­­tions aux enfants », répri­­mande Nelson dans Compu­­ter Lib. « C’est idiot. L’in­­for­­ma­­tion réside là où on la trouve. » Les adoles­­cents du groupe passaient de longs moments à traî­­ner en voiture avec Nelson, racon­­tant des blagues intel­­los et conspi­­rant pour chan­­ger le monde. Les jeux de mots étaient leur acti­­vité favo­­rite. Parmi l’une de ces anec­­dotes, Nelson raconte celle d’un après-midi passé à flâner à travers Prin­­ce­­ton avec ses co-conspi­­ra­­teurs, son agace­­ment augmen­­tant cres­­cendo à mesure que lui parve­­naient du siège arrière de bruyantes instruc­­tions contra­­dic­­toires. « Donnez-moi une triple répé­­ti­­tion de direc­­tions », a demandé Nelson. « Droit en ligne droite puis tout droit sur la ligne, de droite », a sifflé l’un des adoles­­cents dans la seconde. Sur une photo de cette époque appa­­raît un Nelson souriant, l’air enfan­­tin, assis au volant d’une voiture pleine de gamins. Vêtu d’un t-shirt blanc et d’une cravate, des poils dépas­­sant de son col, il a l’air plus que ravi. Tout en conti­­nuant à travailler avec ces lycéens, Nelson a profité de l’argent récolté du côté d’un inves­­tis­­seur pour recru­­ter Cal Daniels, déve­­lop­­peur pour une entre­­prise nommée Mini­­com­­pu­­ter Systems Inc., ainsi qu’un jeune étudiant de Swar­th­­more fami­­lier du langage de program­­ma­­tion Fortran. Nelson, qui faisait régu­­liè­­re­­ment la navette entre son appar­­te­­ment de Manhat­­tan, le campus de Swar­th­­more et la grande maison de Daniels dans le Queens, se rappelle cette époque comme étant celle où ils « parlaient du système, hachaient les détails ». De toute évidence, il s’agis­­sait surtout de parler. Mais au cours d’une rare période d’écri­­ture de code achar­­née, les trois colla­­bo­­ra­­teurs ont créé une inté­­res­­sante struc­­ture de données capable de faire entrer et sortir de la mémoire de l’or­­di­­na­­teur d’énormes sections de texte. Ils ont baptisé leur inven­­tion « l’en­­fi­­lade ». Le diction­­naire défi­­nit le mot « enfi­­lade », qui peut être un verbe ou un nom, comme le tir d’un pisto­­let balayant toute la longueur d’une cible. Son étymo­­lo­­gie vient des mots anglais thread et files, « fil » et « dossiers », et désigne égale­­ment des pièces alignées les unes avec les autres, ou la pers­­pec­­tive d’une rangée d’arbres ou de colonnes. Malheu­­reu­­se­­ment, aucun diction­­naire ne peut four­­nir d’in­­dice sur la nature de l’enfi­­lade de Nelson : cette décou­­verte est l’un des secrets commer­­ciaux les mieux gardés de Xanadu, et tous ceux qui ont travaillé dessus se sont enga­­gés à ne rien révé­­ler la concer­­nant. Natu­­rel­­le­­ment, cette réti­­cence a engen­­dré des doutes sur l’im­­por­­tance histo­­rique de ce concept. Lorsqu’on lui demande avec scep­­ti­­cisme pourquoi il refuse toute publi­­ca­­tion concer­­nant son inven­­tion, Nelson répond avec agres­­si­­vité : « Parce que c’est encore tout frais. » La décou­­verte de l’enfi­­lade et le serment prêté par ses inven­­teurs pour la garder secrète ont marqué un tour­­nant dans la person­­na­­lité de Xanadu. Le premier véri­­table travail d’en­­ver­­gure avait été réalisé, et le premier enga­­ge­­ment de confi­­den­­tia­­lité scellé. Xanadu était désor­­mais plus qu’une vision ambi­­tieuse et plus qu’une ribam­­belle d’idées origi­­nales. C’était à présent un progi­­ciel protégé dont le concept était ratta­­ché à un produit et dont l’in­­fluence intel­­lec­­tuelle était ferme­­ment liée aux vicis­­si­­tudes du marché.

Cette faillite a marqué l’his­­toire de Xanadu, en faisant de ces périodes de presque succès et de brusque misère une des inéluc­­tables carac­­té­­ris­­tiques du projet.

En 1972, Cal Daniels a complété la première version démo du logi­­ciel. C’est sur un ordi­­na­­teur Nova loué par Nelson que Daniels a déve­­loppé, dans un langage de program­­ma­­tion désor­­mais oublié, le code primi­­tif de Xanadu. Sauf que, avant de pouvoir montrer un système Xanadu opéra­­tion­­nel à de poten­­tiels parte­­naires finan­­ciers, Nelson s’est inopi­­né­­ment retrouvé à court d’argent, et a été dans l’obli­­ga­­tion de rendre la machine. Les déve­­lop­­peurs dispo­­saient d’un code fonc­­tion­­nel mais d’au­­cun ordi­­na­­teur. Plus tard, ils dispo­­se­­raient d’or­­di­­na­­teurs mais d’au­­cun code fonc­­tion­­nel. Tout comme l’échec de Nelson pour venir à bout de son projet d’hy­­per­­texte au cours de ses années univer­­si­­taires au milieu des années 1960, cette faillite a marqué l’his­­toire de Xanadu, faisant de ces périodes d’esquisses du succès débou­­chant sur une soudaine désillu­­sion l’une des carac­­té­­ris­­tiques du projet. Après cette défaite, Nelson s’est rappro­­ché de plus en plus près de la fron­­tière de l’in­­dus­­trie infor­­ma­­tique. En 1973, il a décro­­ché un emploi à l’Uni­­ver­­sité de l’Il­­li­­nois de Chicago, où il a bien vite compris, sans surprise, qu’il ne serait pas capable de s’en­­tendre avec ses collègues. Dans la pers­­pec­­tive de redo­­rer son blason de raté de l’in­­for­­ma­­tique, Nelson a pris une nouvelle direc­­tion, mettant en pause la concep­­tion de son système et cessant par la même occa­­sion d’en parler. Ses hori­­zons se sont alors élar­­gis, sa voix touchait un plus large public. Il a opéré ces chan­­ge­­ments au bon moment. Après avoir pris conscience des hori­­zons qui s’éten­­daient au-delà de son unité centrale, Nelson a décidé d’ar­­ri­­ver le premier et d’ins­­tal­­ler un réseau d’in­­for­­ma­­tion conve­­nable. Mais comme l’ont constaté avant lui les promo­­teurs des villes améri­­caines, il n’est nul besoin de construire quoi que ce soit pour profi­­ter de l’ins­­tal­­la­­tion d’un nouveau terri­­toire. Il suffit pour cela d’opé­­rer le relevé des terrains et de commen­­cer à vendre des parcelles aux pion­­niers impa­­tients. Nelson avait failli à la construc­­tion de son infra­s­truc­­ture mais il avait conçu une image plus que posi­­tive de l’ave­­nir. Isolé à l’Uni­­ver­­sité de l’Il­­li­­nois, Nelson a entre­­pris la rédac­­tion d’un mani­­feste enthou­­siaste, à la fois parole d’évan­­gile, pamphlet poli­­tique et brochure immo­­bi­­lière vantant les avan­­tages de la vie du côté numé­­rique. À l’ori­­gine, il prévoyait d’écrire envi­­ron quarante pages de texte, sur du papier A4 clas­­sique. Mais à l’été 1974, après dix-huit mois de travail inten­­sif, Nelson tenait entre ses mains un manus­­crit décousu de 1 200 pages.

Le double mani­­feste

« N’im­­porte quel crétin peut comprendre l’in­­for­­ma­­tique », annonçait Nelson dans la préface à la première édition de Compu­­ter Lib. En vérité, son opus consis­­tait en deux livres reliés dos à dos, à la manière, comme Nelson aime le souli­­gner, de The Italian/Polish Joke Book (Le livre des blagues italiennes/polo­­naises). Une des couver­­tures montrait un poing anar­­chiste dressé sur fond d’or­­di­­na­­teurs. Lorsque les lecteurs retour­­naient le livre, ils décou­­vraient la couver­­ture de Dream Machines, affi­­chant un homme vêtu d’une cape de Super­­man, suspendu dans les airs et cher­­chant à toucher un écran du bout des doigts. Le livre était impo­­sant – 28 cm de large sur 41 cm de hauteur – et conte­­nait un mani­­feste de 300 000 mots sur la révo­­lu­­tion numé­­rique. Les carac­­tères étaient minus­­cules et la mise en page confuse. Nelson avait tapé son ébauche, qui se compo­­sait de centaines de diatribes person­­nelles, sur une machine à écrire, avant de les décou­­per et de les coller ensemble sur des feuilles de carton. Il a alors apporté les feuilles chez un impri­­meur pour reve­­nir quelques semaines plus tard récu­­pé­­rer des boîtes entières de livres. Lorsqu’il a décou­­vert que les pages d’un tiers des livres étaient clas­­sées dans le désordre, il a chargé l’im­­pri­­meur de défaire les exem­­plaires défec­­tueux et de les relier une nouvelle fois. Entre 1974 et 1987, lorsque Compu­­ter Lib a été repu­­blié par Micro­­soft Press, le mani­­feste de Nelson s’écou­­lait à 100 exem­­plaires par mois, parfois plus. Expres­­sion de la passion ency­­clo­­pé­­dique de son auteur, Compu­­ter Lib renferme tout ce qui avait bien pu insup­­por­­ter ou inspi­­rer Nelson au cours des mois de sa rédac­­tion. Il compre­­nait, entre autres sujets, des statis­­tiques démo­­gra­­phiques, de la psycho­­lo­­gie de hacker, les méfaits d’IBM, des holo­­grammes, des nota­­tions musi­­cales, la liste des endroits où louer un PDP-8, des commen­­taires sur le scan­­dale du Water­­gate et des conseils pour program­­mer en Trac. Ces remarques « n’al­­laient nulle part, alors autant les mettre ici » est typique­­ment le genre de phrase qu’on peut lire dans Compu­­ter Lib. Le clas­­sique contre-cultu­­rel de Stewart Brand, The Whole Earth Cata­­log (pendant améri­­cain du Cata­­logue des Ressources) de 1969, a servi de modèle à Compu­­ter Lib, mais le design de ce dernier était encore plus idio­­syn­­cra­­tique. Il n’y avait ni index, ni table des matières. Trou­­ver des cita­­tions ou des sections spéci­­fiques était une tâche impos­­sible. Quoique débor­­dant de réfé­­rences, on ne pouvait s’y rappor­­ter sans l’avoir lu assez de fois pour le mémo­­ri­­ser. Ce à quoi, évidem­­ment, beau­­coup de jeunes hackers se sont affai­­rés. Dream Machine, litté­­ra­­le­­ment le revers de Compu­­ter Lib, trai­­tait majo­­ri­­tai­­re­­ment de la trans­­for­­ma­­tion des arts à travers l’in­­for­­ma­­tique, mais incluait aussi une descrip­­tion rela­­ti­­ve­­ment brève de Xanadu. Après 1965, année où il a tenté pour la première fois de faire fonc­­tion­­ner Xanadu, l’idée avait fait du chemin. En 1974, les ordi­­na­­teurs reliés en réseau local étaient appa­­rus, et Nelson a alors vu dans le réseau infor­­ma­­tique mondia­­lisé l’en­­vi­­ron­­ne­­ment natu­­rel d’un système fondé sur l’hy­­per­­texte. Sur un réseau, les docu­­ments liés, la compa­­rai­­son de versions et l’écri­­ture non séquen­­tielle permet­­traient de créer un « docu­­vers » capable de stocker et de repré­­sen­­ter l’hé­­ri­­tage artis­­tique et scien­­ti­­fique de l’hu­­ma­­nité. Dans Dream Machines, Nelson présen­­tait l’idée de fran­­chises de l’in­­for­­ma­­tion Xanadu, où les ache­­teurs de données pour­­raient accé­­der à des ressources maté­­rielles à l’in­­té­­rieur du système de stockage mondial. Cet argu­­men­­taire de vente, pour ce qu’il appe­­lait Xanadu Stands, incluait un croquis d’in­­té­­rieur, avec son snack bar, ainsi que les paroles d’une chan­­son pour une publi­­cité :

Les plus belles choses que vous pour­­riez imagi­­ner S’animent sur l’écran de votre PC Toutes les choses que l’homme conçoit Arrivent direc­­te­­ment chez soi – Poèmes, livres, photos de vous Débarquent sur le Xanadu !

ulyces-xanadu-06
Réseau
Barce­­lona Super­­com­­pu­­ting Center
Crédits

Les fran­­chises Xanadu étaient une idée idiote, mais elles déte­­naient la clé d’un problème tout à fait épineux. S’il devait y avoir une biblio­­thèque univer­­selle de docu­­ments élec­­tro­­niques, qui la finan­­ce­­rait ? La solu­­tion de Nelson était d’ima­­gi­­ner une entité de l’in­­for­­ma­­tion semblable à McDo­­nald’s, une chaîne de fran­­chises dont les coûts d’ex­­ploi­­ta­­tion seraient payés par les proprié­­taires en personne grâce aux reve­­nus issus des foules friandes d’in­­for­­ma­­tion. « Le proprié­­taire », écri­­vait Nelson avec entrain, « doit finan­­cer les ordi­­na­­teurs, les portées, les adorables locaux vernis, les toilet­­tes… en tant que proprié­­taire de Xanadu, il détient la clé du système et certaines respon­­sa­­bi­­li­­tés vis-à-vis du réseau Xanadu géné­­ral – duquel il est aussi membre. » Nelson lais­­sait entendre que le système, le logi­­ciel sur lequel la struc­­ture de son rêve devait s’ap­­puyer, était presque complet. Compu­­ter Lib avait été écrit comme un premier livre popu­­laire, mais c’était auprès des déve­­lop­­peurs, déjà convain­­cus de la valeur des ordi­­na­­teurs, que son effet avait été le plus impor­­tant. Son ton – éner­­gique, opti­­miste, infa­­ti­­gable, chao­­tique – faisait parfai­­te­­ment écho au leur. En voulant atti­­rer un plus large public, Nelson était parvenu à publier une bible pour les initiés et un guide extrê­­me­­ment pointu de la culture hacker. Les hackers qui avaient lu Compu­­ter Lib n’avaient pas été touchés par les instruc­­tions pour écrire une boucle de programme en APL mais par quelque chose de plus radi­­cal. Compu­­ter Lib avait assi­­gné aux déve­­lop­­peurs un noble rôle dans la bataille pour l’ave­­nir de l’hu­­ma­­nité, et il s’était chargé de les recru­­ter pour la rébel­­lion dont ils étaient témoins au sein de leurs campus univer­­si­­taires. Lorsque les déve­­lop­­peurs lisaient Compu­­ter Lib, ils pouvaient y discer­­ner le portrait du lecteur idéal : un citoyen impa­­tient, scep­­tique, atten­­tif, sensible, libre-penseur et dési­­reux d’uti­­li­­ser de meilleurs outils numé­­riques. À l’époque de Compu­­ter Lib, l’au­­dience popu­­laire friande d’ac­­tua­­li­­tés au sujet de la révo­­lu­­tion numé­­rique n’exis­­tait pas. Mais les gens pour qui Compu­­ter Lib était devenu une bible espé­­raient le contraire. Le mani­­feste renvoyait aux déve­­lop­­peurs une image subli­­mée d’eux-mêmes. En ce sens, c’était un livre bien plus subtil que Nelson ne l’avait imaginé au départ.

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Roger Gregory, le colla­­bo­­ra­­teur le plus fidèle de Ted Nelson, est un homme triste. Il souffre d’une mala­­die commune et inva­­li­­dante qu’A­­bra­­ham Lincoln, qui en était aussi atteint, avait appe­­lée « hypo ». Sa tris­­tesse est parfois telle­­ment lourde qu’elle l’em­­pêche de travailler, et ses crises de spleen ont commencé bien des années aupa­­ra­­vant. Lorsqu’il avait entendu parler de Ted Nelson pour la première fois, Gregory était un fan de science-fiction travaillant dans un maga­­sin de répa­­ra­­tion d’or­­di­­na­­teurs appelé Neuman Compu­­ter Exchange, dans une ville du Michi­­gan du nom d’Ann Arbor. Jeune homme négligé aux cheveux filasses, il avait tendance à se dispu­­ter violem­­ment avec les gens qui, selon lui, avaient tort. Son travail était ennuyeux parce qu’il n’avait jamais l’oc­­ca­­sion de s’amu­­ser avec les « jouets » fonc­­tion­­nels : les nouveaux appa­­reils numé­­riques expo­­sés dans des vitrines de la taille d’un réfri­­gé­­ra­­teur. Gregory remet­­tait en état du maté­­riel infor­­ma­­tique terri­­ble­­ment endom­­magé et son patron Al Neuman le vendait immé­­dia­­te­­ment après. Il s’adon­­nait au hacking dans diffé­­rents labo­­ra­­toires d’in­­for­­ma­­tique asso­­ciés à l’Uni­­ver­­sité du Michi­­gan, et il était membre d’un réseau – le Club Infor­­ma­­tique d’Ann Arbor – qui empié­­tait sur le temps qu’il consa­­crait au club de science-fiction de la ville. C’était Michael McClary, un ami déve­­lop­­peur et lecteur de Compu­­ter Lib, qui avait présenté le travail de Nelson à Gregory. C’était en 1974, et dans le reste des États-Unis, la contre-culture était au paroxysme de son triomphe illu­­soire. La révo­­lu­­tion avait tardé pour les infor­­ma­­ti­­ciens, mais elle avait fini par arri­­ver, entraî­­nant nombre d’entre eux à ôter leurs t-shirts blancs et leurs lunettes en fonds de bouteilles pour remettre en ques­­tion la servi­­lité de leur disci­­pline, qui dans une large mesure se rappor­­tait à faire la guerre et géné­­rer de l’argent. McClary, qui tout comme Gregory était fan de Robert Hein­­lein, lui avait proposé de le conduire à la conven­­tion annuelle de la science-fiction qui se tenait à Washing­­ton DC. Tandis qu’ils se traî­­naient dans les Appa­­laches, assis dans une vieille Ford Galaxy lestée de trois autres mordus de science-fiction, McClary prêchait l’évan­­gile de Xanadu. Pour Nelson, expliquait-il, l’or­­di­­na­­teur était une ressource à faire parve­­nir entre les mains des gens. Grâce à un système de publi­­ca­­tion mondial, le besoin de presse impri­­mée pour­­rait être éliminé. La censure serait diffi­­cile, voire impos­­sible et, en outre, un tel système serait extrê­­me­­ment amusant à élabo­­rer. McClary avait ensuite donné à Gregory une brochure faisant la publi­­cité du nouveau livre de Nelson. Le message de l’in­­ven­­teur, vulgai­­re­­ment retrans­­mis, n’au­­rait pu trou­­ver d’oreille plus atten­­tive. Gregory avait exac­­te­­ment les compé­­tences qui faisaient défaut à Nelson : une connais­­sance appro­­fon­­die du hard­­ware, une bonne dose de talent pour la program­­ma­­tion, et un goût obses­­sif pour faire fonc­­tion­­ner les machines. Gregory proje­­tait de joindre Nelson par télé­­phone, mais le destin avait réagi plus rapi­­de­­ment que lui : le répa­­ra­­teur était à peine rentré à Ann Arbor lorsque Nelson avait appelé le Neuman Compu­­ter Exchange pour deman­­der à la personne au bout du fil d’échan­­ger un vieux PDP-11 contre cent exem­­plaires de Compu­­ter Lib.

Nelson avait-il réalisé à l’époque qu’il venait de rencon­­trer le deuxième parent de Xanadu ?

Ce dernier, produit de la Digi­­tal Equip­­ment Corpo­­ra­­tion, était une machine convoi­­tée. Il s’agis­­sait du premier ordi­­na­­teur à utili­­ser le C, nouveau langage de program­­ma­­tion en passe de deve­­nir la norme des hackers. Gregory, en l’oc­­cur­­rence, n’avait aucun PDP-11 de rechange à sa dispo­­si­­tion. Il en a profité malgré tout pour remettre en cause certaines des insou­­ciantes prédic­­tions de Nelson dans Compu­­ter Lib, ce à quoi il lui avait rétorqué sa tirade piquante et désin­­volte à l’at­­ten­­tion des ignares conser­­va­­teurs qui gangré­­naient le monde de l’in­­for­­ma­­tique. Gregory, que son impul­­si­­vité avait un jour amené à poin­­ter une arme sur deux médiocres cambrio­­leurs pour les chas­­ser de chez lui, avait enfin trouvé un inter­­­lo­­cu­­teur à la hauteur de son indi­­gna­­tion. Le dédain de Gregory était peut-être violent, mais la folie spécu­­la­­tive de Nelson était insup­­por­­table. Au cours des années suivantes, Gregory a dépensé des centaines de dollars dans des discus­­sions télé­­pho­­niques à longue distance à propos du projet hyper­­­texte. Nelson réali­­sait-il à l’époque qu’il venait de rencon­­trer le deuxième parent de Xanadu ? Proba­­ble­­ment pas. L’in­­ven­­teur dispen­­sait ses idées aussi vaste­­ment que possible, sans se soucier de savoir où elles atter­­ris­­saient. Mais, les années passant, Gregory en vien­­drait à super­­­vi­­ser la tenta­­tive de faire de Xanadu un véri­­table produit. Il n’a jamais été très reconnu pour son travail, mais à travers les morts et les renais­­sances consé­­cu­­tives du projet, son enga­­ge­­ment pour le rêve de Nelson, celui d’une biblio­­thèque hyper­­­texte univer­­selle, n’a jamais décliné. Si Ted Nelson est le père prodigue de Xanadu, Gregory en est la mère dévouée et, rétros­­pec­­ti­­ve­­ment, son rôle s’est trouvé mêlé à une terrible part de sacri­­fice.

Un nouveau disciple

Peu après la sortie de Compu­­ter Lib, Nelson a quitté les confins hostiles de l’Uni­­ver­­sité de l’Il­­li­­nois pour trou­­ver refuge à Swar­th­­more, le même campus calme et pré-univer­­si­­taire au sein duquel, dans les années 1960, il avait commencé l’in­­cu­­ba­­tion de son projet d’hy­­per­­texte. Swar­th­­more lui avait offert un poste pour ensei­­gner ses propres travaux sans être ratta­­ché à aucun dépar­­te­­ment. Il abor­­dait alors les ques­­tions sociales dans les domaines de la tech­­no­­lo­­gie et de la concep­­tion. Alors qu’il était à Swar­th­­more, un nouveau disciple d’en­­ver­­gure a fait son appa­­ri­­tion. En 1976, Mark Miller, jeune homme peu assuré de 19 ans, était inter­­­venu pendant un cours de Nelson. Il était nerveux. L’an­­née précé­­dente, il avait lu Compu­­ter Lib, alors qu’il était en première année à Yale, et le livre avait rempli son esprit de rêve­­ries concer­­nant l’ave­­nir du numé­­rique. Extrê­­me­­ment inté­­ressé par l’in­­for­­ma­­tique, Miller espé­­rait appor­­ter sa maigre contri­­bu­­tion à une société basée sur des prin­­cipes ration­­nels, liber­­taires et scien­­ti­­fiques. Les travaux de Nelson, qui décri­­vaient une commu­­nauté mondiale parfai­­te­­ment unie par l’in­­for­­ma­­tion, lui semblait être, à ce jour, le plus impor­­tant panneau indi­­ca­­teur sur la route de l’uto­­pie. En tant qu’in­­ter­­ve­­nant dans le cours de Nelson, Miller faisait étalage de ses idées pour l’édi­­fi­­ca­­tion d’un système semblable à Xanadu. Une fois la confé­­rence termi­­née, il a été appro­­ché par un des étudiants, Stuart Greene. Miller l’a inter­­­rogé sur les réac­­tions de ses cama­­rades vis-à-vis de ses idées. Pas très bonnes, avait répondu Greene. Comme toujours, l’as­­sem­­blée avait écouté dans une muette incom­­pré­­hen­­sion. Les étudiants compre­­naient rare­­ment ce dont parlait Nelson, et lorsque Miller s’était lancé dans une même tirade enthou­­siaste, leur réponse avait été à l’unis­­son : « Oh non, j’y crois pas, il y en a un autre ! » L’étu­­diant de Yale ne s’est pas décou­­ragé pour autant. Sur une photo, Miller appa­­raît avec un sourire en coin, la poche de sa chemise pleine de stylos et une paire d’oreilles de Mickey sur la tête. Il parta­­geait l’aver­­sion qu’a­­vait Nelson pour l’étour­­de­­rie humaine, lui qui espé­­rait élabo­­rer un système qui permet­­trait à sa conscience d’être enfer­­mée dans un programme infor­­ma­­tique et ainsi conqué­­rir l’im­­mor­­ta­­lité. Le deuxième prénom de Miller était Samuel, qu’il épelait « $amuel », en hommage à la foi qu’il avait envers la faculté du marché à combler tous les besoins humains. Grâce à son livre, Nelson récol­­tait de plus en plus de louanges, si bien qu’en 1979, il a décidé qu’il était temps de rassem­­bler ses disciples. Il a fait appel à Roger Gregory pour mener la danse. Même si ce dernier vivait à Ann Arbor, Nelson a insisté pour que tout le monde emmé­­nage à Swar­th­­more afin qu’il puisse exer­­cer son influence de plus près. Obéis­­sant, Gregory a loué une maison et convié les autres déve­­lop­­peurs à le rejoindre. Mark Miller s’est invité lui aussi en Penn­­syl­­va­­nie, où les fidèles de Xanadu comp­­taient boucler le projet en un seul et sérieux été de codage.

Gregory et ses collègues essayaient d’éla­­bo­­rer une biblio­­thèque univer­­selle sur des machines à peine capable d’édi­­ter et de cher­­cher l’équi­­valent textuel d’un livre.

Cet été-là a repré­­senté l’âge d’or de Xanadu. Durant de longs après-midis et soirées, les déve­­lop­­peurs s’as­­seyaient sur le porche à gribouiller sur un tableau, cher­­chant à contour­­ner les diffi­­cul­­tés liées à l’éla­­bo­­ra­­tion d’un code hyper­­­texte fonc­­tion­­nel. Même s’ils avaient dans l’idée de program­­mer le système au cours des trois mois de vacances de Miller, ils ont passé le plus clair de leur temps à parler de struc­­tures de données et de réor­­ga­­ni­­sa­­tion du projet. La diffi­­culté majeure était de trou­­ver un moyen de dépla­­cer rapi­­de­­ment les données dans la mémoire de l’or­­di­­na­­teur. Dans la mesure où les liens hyper­­­textes pouvaient connec­­ter une infi­­nité de docu­­ments, la moindre écri­­ture dans le système devait être instan­­ta­­né­­ment dispo­­nible. Nelson était convaincu qu’ils appor­­taient une contri­­bu­­tion essen­­tielle à l’in­­for­­ma­­tique. Selon lui, les nouvelles versions des algo­­rithmes de recherche, inti­­tu­­lées « Gene­­ral Enfi­­lade Theory », permet­­taient au système Xanadu de gran­­dir à l’in­­fini sans que ses perfor­­mances n’en pâtissent injus­­te­­ment. De nombreux infor­­ma­­ti­­ciens auraient émis des doutes quant à ces affir­­ma­­tions, mais ces déve­­lop­­peurs ne s’en forma­­li­­sèrent pas, travaillant dans une atmo­­sphère de compé­­ti­­tion amicale et de cama­­ra­­de­­rie. Ils n’étaient peut-être pas toujours d’ac­­cord avec les prédic­­tions radi­­ca­­le­­ment opti­­mistes de Nelson, mais tous s’ac­­cor­­daient à penser que la grande maison désor­­don­­née de Gregory, à Swar­th­­more, était le berceau d’une révo­­lu­­tion sociale et scien­­ti­­fique. La clé rési­­dait dans la ques­­tion de la perfor­­mance des ordi­­na­­teurs. Cet été, Gregory program­­mait sur un Sol 20, emprunté à une entre­­prise du nom de Proces­­sor Tech­­no­­lo­­gies. Il a aban­­donné bien vite l’idée de s’en­­tê­­ter à faire du Sol une machine plus exploi­­table qu’elle ne l’était, et a décidé d’ache­­ter un nouvel Onyx doté d’un énorme espace disque : 10 Mo. L’or­­di­­na­­teur dispo­­sait égale­­ment de 128 Ko de mémoire RAM, auxquels ils ajou­­tèrent plus tard 256 Ko de plus. Avec du recul, l’ap­­proche des déve­­lop­­peurs semblait quelque peu idéa­­liste quand on regarde les carac­­té­­ris­­tiques tech­­niques des appa­­reils. Gregory et ses collègues essayaient d’éla­­bo­­rer une biblio­­thèque univer­­selle sur des machines à peine capable d’édi­­ter et de cher­­cher l’équi­­valent textuel d’un livre. « L’été est passé un peu moins vite que prévu », se souvient Gregory. La concep­­tion tech­­nique avait  progressé grâce à Greene, Miller et lui et, en août, ils avaient pu commen­­cer à coder. Mais le monde réel commençait à faire pres­­sion sur eux et, alors que l’été arri­­vait à son terme, l’équipe prit des chemins sépa­­rés. Des tâches devaient encore être accom­­plies – des études étaient à termi­­ner et des carrières devaient débu­­ter – et l’uto­­pie Xanadu ne pouvait conti­­nuer. Sauf peut-être pour Gregory. Comparé à la géogra­­phie haute en couleur de Xanadu, le tableau de son exis­­tence était aussi plat que les terres culti­­vées du Kansas. S’il savait comment répa­­rer et program­­mer un ordi­­na­­teur, il n’était tout de même pas infor­­ma­­ti­­cien ou cher­­cheur d’élite, et sa tris­­tesse persis­­tante le condui­­sait à trou­­ver un destin plus glorieux que d’amé­­lio­­rer des ordi­­na­­teurs d’en­­tre­­prise. En luttant contre sa dépres­­sion, Gregory a réalisé qu’être produc­­tif lui était béné­­fique ; l’or­­di­­na­­teur était toujours là, et lorsqu’il sentait son chagrin se mani­­fes­­ter, il savait qu’il pouvait s’as­­seoir sur son siège, fixer l’écran, et commen­­cer à hacker. À l’été 1979, Gregory s’était trop acharné dans les filets de l’uni­­vers alter­­na­­tif de Xanadu pour pouvoir s’en libé­­rer. Il savait que s’il devait s’échap­­per il devrait traver­­ser Xanadu, et non s’en éloi­­gner. Septembre venu, Gregory avait décidé de rester en Penn­­syl­­va­­nie où il avait loué une autre maison. Les déve­­lop­­peurs allant et venant, la demeure four­­nis­­sait un cadre au progrès ralenti de Xanadu. Occupé à plein temps par des contrats de consul­­ta­­tion externes pour finan­­cer Xanadu, ainsi que 40 heures par semaine pour le projet lui-même, la porte de Gregory était ouverte à quiconque lui parais­­sait suscep­­tible d’ai­­der. Mark Miller était retourné à Yale pour enta­­mer sa dernière année, mais était resté en contact avec le groupe et avait conti­­nué d’of­­frir ses sugges­­tions. Eric Hill, qui avait contri­­bué au projet durant l’été passé à Swar­th­­more, et Roland King inves­­tirent tous les deux le foyer. Eric Drex­­ler, un étudiant diplômé obsédé par les voiles solaires dans la navi­­ga­­tion spatiale et les machines micro­s­co­­piques, s’in­­vi­­tait souvent pour dispen­­ser des critiques bien­­ve­­nues. L’Onyx débridé au maxi­­mum, Gregory s’était mis en quête d’un nouvel ordi­­na­­teur. En 1982, il devint le premier parti­­cu­­lier à se procu­­rer un Sun sans finan­­ce­­ment du gouver­­ne­­ment ou d’un établis­­se­­ment d’édu­­ca­­tion. La machine était extrê­­me­­ment coûteuse : 26 000 dollars. Numéro de série 82. Avec un Sun, ainsi qu’un nouveau disque dur de 80 Mo – d’une valeur de 10 000 dollars – le code Xanadu avait enfin un toit conve­­nable. Au début de la deuxième décen­­nie de déve­­lop­­pe­­ment de Xanadu, Nelson était satis­­fait des gardiens du projet. La dernière fois qu’il était arrivé si près d’un proto­­type fonc­­tion­­nel remon­­tait à 1972, lorsque le temps lui avait manqué avec son Nova de loca­­tion. L’idée origi­­nale de l’in­­ven­­teur était désor­­mais plus mature. Miller et Gregory avaient créé un système d’adres­­sage utili­­sant des nombres trans­­fi­­nis, un domaine obscur de calculs qu’ils avaient tous les deux étudié à l’uni­­ver­­sité. Leurs nouvelles adresses s’ap­­pe­­laient « tumblers ». Ce système permet­­tait aux lecteurs de créer des liens dans n’im­­porte quel espace de stockage arbi­­traire, qu’il soit ou non marqué par l’au­­teur. Grâce aux tumblers, Miller et Gregory pouvaient assi­­gner une même adresse à chaque docu­­ment et frag­­ment de docu­­ment du vaste domaine de Xanadu : mots, images, films et sons. Non seule­­ment l’adresse redi­­ri­­ge­­rait le lecteur vers la bonne machine, mais elle indique­­rait égale­­ment l’au­­teur du docu­­ment, sa version, sa dimen­­sion, et les liens qui y étaient asso­­ciés.

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Crédits

Malheu­­reu­­se­­ment, même si le concept était nova­­teur et les algo­­rithmes inté­­res­­sants, le code Xanadu était déses­­pé­­ré­­ment inex­­ploi­­table. Alors que 1979 s’éti­­rait vers 1980, puis 1980 vers 1981, Nelson conti­­nuait son sermon sur l’im­­mi­­nente appa­­ri­­tion du plus grand logi­­ciel d’in­­for­­ma­­tion de tous les temps. Xanadu, promet­­tait-il, ferait des concepts de base de l’in­­for­­ma­­tique – les fichiers par exemple – des notions obso­­lètes. Dans Xanadu aucun fichier immuable n’exis­­te­­rait, seule­­ment une masse de données suscep­­tible d’être arran­­gée selon les préfé­­rences du lecteur. Miller, le prodige, ne retourna pas chez Gregory après l’ob­­ten­­tion de son diplôme en 1980. Il migra vers Data­­point à la place, une entre­­prise de San Anto­­nio, au Texas, spécia­­li­­sée dans le maté­­riel infor­­ma­­tique. Elle était alors leader dans la tech­­no­­lo­­gie de réseau. Stuart Greene étant déjà employé là-bas, Miller avait été affecté au labo­­ra­­toire de recherche avan­­cée de l’en­­tre­­prise, où Nelson les rejoin­­drait plus tard. Leur inté­­gra­­tion à Data­­point était une conces­­sion faite à la réalité, ainsi qu’une forme de confes­­sion : les aspects les plus impor­­tants des travaux du groupe de Swar­th­­more rési­­daient dans la concep­­tion plutôt que le codage. À Data­­point, les déve­­lop­­peurs de Xanadu pouvaient explo­­rer leurs idées dans un milieu d’en­­tre­­prise qui leur offrait les derniers équi­­pe­­ments et un salaire raison­­nable. Gregory avait conti­­nué à prendre soin du projet. Après la disso­­lu­­tion de l’équipe de program­­ma­­tion au début des années 1980 et le démé­­na­­ge­­ment de Nelson au Texas, il aban­­donna lui aussi la Penn­­syl­­va­­nie. Il est alors retourné dans le Michi­­gan où, pendant un petit moment, lui et quelques mouches du coche de Xanadu ont coha­­bité dans l’ap­­par­­te­­ment d’un ami. Plus tard, lui et ses collègues hackers ont campé sur un crash pad en banlieue, en compa­­gnie d’un couple de hippies compa­­tis­­sant qui les appro­­vi­­sion­­nait, les encou­­ra­­geait et les aidait à trou­­ver du travail. Xanadu, après des années d’es­­poir, était devenu une œuvre de charité dont la survie dépen­­dait d’une amicale géné­­ro­­sité.

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Depuis son opti­­miste expan­­sion au début de la décen­­nie, le projet s’était, en 1984, réduit à une sphère de hackers amas­­sée autour de Roger Gregory. En dépit de son éten­­due restreinte, le champ de gravité du rêve de l’hy­­per­­texte persis­­tait. Rares étaient les personnes qui, après s’être impliquées, pouvaient s’en libé­­rer tota­­le­­ment. Les déve­­lop­­peurs tendaient plutôt à partir sur des orbites ellip­­tiques qui les éloi­­gnaient avant de fina­­le­­ment les rame­­ner à leur point de départ. Michael McClary, par exemple, celui qui avait initié 10 ans plus tôt Gregory au concept de l’hy­­per­­texte, avait briè­­ve­­ment inté­­gré le projet à son retour dans le Michi­­gan. McClary était discret, hippie et, au moment de fréquen­­ter Xanadu, il était devenu expert dans la rédac­­tion en C de programmes longs et complexes. Sa méthode consis­­tait à prendre quelques jours pour assi­­mi­­ler le concept et plani­­fier atten­­ti­­ve­­ment son approche, avant de mettre en œuvre son plan avec une concen­­tra­­tion conte­­nue. D’après ses collègues, McClary prenait trois fois plus de temps que la plupart des déve­­lop­­peurs pour élabo­­rer un premier modèle, mais il n’avait géné­­ra­­le­­ment pas besoin de davan­­tage d’es­­sais. Lorsque Gregory a quitté la Penn­­syl­­va­­nie pour rentrer au Michi­­gan, McClary a remarqué son oppo­­si­­tion concer­­nant les sugges­­tions qui visaient à offi­­cia­­li­­ser les procé­­dés commer­­ciaux de Xanadu. Il n’y avait aucun contrat, pas de docu­­ment, ni d’or­­ga­­ni­­sa­­tion. Gregory et ses assis­­tants inter­­­mit­­tents avaient pris de copieuses notes sans jamais les consul­­ter par la suite. Il tenait une réunion une fois par semaine pour tenter de déci­­der ce qu’il advien­­drait ensuite, mais au lieu de s’oc­­cu­­per des exigences du déve­­lop­­pe­­ment, la conver­­sa­­tion diva­­guait entre piques sarcas­­tiques et spécu­­la­­tions philo­­so­­phiques gran­­di­­lo­quentes. Après être resté spec­­ta­­teur quelques mois, McClary n’avait pas l’im­­pres­­sion de faire partie d’une équipe de déve­­lop­­pe­­ment logi­­ciel mais d’une secte en voie d’au­­to­­des­­truc­­tion. Il a remarqué égale­­ment que rien ne permet­­tait aux hackers de faire respec­­ter leurs droits sur le fruit de leurs travaux. Lorsque McClary l’a ques­­tionné à propos de propriété, Gregory lui a expliqué noncha­­lam­­ment qu’un beau jour chacun aurait une part égale. Tandis que Gregory, succom­­bant à sa natu­­relle insta­­bi­­lité émotion­­nelle et déçu par ces années de travail infruc­­tueux, repous­­sait ses asso­­ciés, McClary se conten­­tait d’ob­­ser­­ver, avant de fina­­le­­ment se reti­­rer du projet à la suite d’une confron­­ta­­tion physique. Des lueurs d’es­­poir demeu­­raient pour­­tant. En 1987, Nelson avait révisé Lite­­rary Machines, une descrip­­tion de l’hy­­per­­texte aussi longue qu’un livre qu’il avait publiée pour la première fois en 1981. Le style était du pur Nelson : un Chapitre Zéro, sept Chapitres Un, un Chapitre Deux, et sept Chapitres Trois. Dans son intro­­duc­­tion, Nelson suggé­­rait au lecteur de commen­­cer par l’un des Chapitres Un, puis d’en­­chai­­ner avec la lecture du Chapitre Deux et l’ex­­plo­­ra­­tion du Chapitre Trois, pour recom­­men­­cer à nouveau, en passant constam­­ment par le Chapitre Deux. Il avait égale­­ment fourni un diagramme agré­­menté d’un commen­­taire : « Bret­­zel ou infini, c’est à vous de voir. » La page titre offi­­ciel indique : Lite­­rary Machines : Le Rapport Sur, Et Du, Projet Xanadu Concer­­nant Le Trai­­te­­ment De Texte, La Publi­­ca­­tion Élec­­tro­­nique, L’hy­­per­­texte, Les Jouets Concep­­tuels, La Révo­­lu­­tion Intel­­lec­­tuelle De Demain, Ainsi Que Certains Autres Thèmes Dont Le Savoir, L’Édu­­ca­­tion Et La Liberté.

Lorsqu’ils avaient entre­­pris le projet, ils étaient en avance sur leur temps. Ce n’était plus telle­­ment le cas au milieu des années 1980.

Ce qu’il manquait pour trans­­for­­mer le concept élaboré présenté dans le livre de Nelson en quelque chose de concret, c’était de l’argent. Même Roger Gregory connais­­sait une baisse de régime. Contrai­­re­­ment à lui, tous les grands déve­­lop­­peurs de Xanadu étaient inten­­sé­­ment pris par d’autres emplois. Au milieu des années 1980, le seul espoir ration­­nel qu’il restait à Xanadu était que le projet exerce son pouvoir indi­­rec­­te­­ment, à travers le travail de Miller, de Greene et des autres, dans des entre­­prises épar­­pillées dans le monde entier. Miller, désor­­mais profes­­sion­­nel accom­­pli, s’était intro­­duit à Xerox PARC, entre­­prise à l’ori­­gine de plusieurs des plus impor­­tantes inven­­tions de l’in­­dus­­trie infor­­ma­­tique. Pour les deux parents du projet, les choses ont été plus diffi­­ciles. Gregory, toujours accro­­ché à la collec­­tion de codes incom­­plets de Xanadu, a régu­­liè­­re­­ment exposé le projet à de poten­­tiels inves­­tis­­seurs, sans jamais éveiller leur inté­­rêt. Nelson vivait à San Anto­­nio et, après la chute de Data­­point à la suite d’un scan­­dale finan­­cier, avait commencé à se retrou­­ver à court d’argent. Plus amer que jamais, il était furieux à l’égard des contre­­temps mais inca­­pable de faire son deuil et d’al­­ler de l’avant. C’était dans cette période que Nelson avait consi­­déré le suicide, mais il s’était arrêté à tenir les pilules dans le creux de sa main. Il a conclu la version révi­­sée de Lite­­rary Machines avec des mots d’adieu : « Nous nous sommes accro­­chés à des idéaux créés il y a long­­temps, à divers époques et lieux, les meilleurs que l’on puisse trou­­ver. Nous avons porté ces bannières imma­­cu­­lées jusqu’à ce nouvel endroit, et les plan­­tons désor­­mais pour les voir flot­­ter dans le vent. Mais c’est sombre et silen­­cieux ici ; l’aube n’est pas levée. » Les hackers de Xanadu n’avaient peut-être pas produit une version fonc­­tion­­nelle de leur concept, mais ils avaient eu une profonde prémo­­ni­­tion de la crise de l’in­­for­­ma­­tion que les tech­­no­­lo­­gies numé­­riques allaientt bien­­tôt engen­­drer. Ils avaient été on ne peut plus précis lorsqu’ils avaient imaginé un futur de commu­­ni­­ca­­tion à grande échelle, de publi­­ca­­tion numé­­rique univer­­selle, de liens entre docu­­ments et de capa­­cité infi­­nie de stockage. Lorsqu’ils avaient entre­­pris le projet, ils étaient en avance sur leur temps. Ce n’était plus telle­­ment le cas au milieu des années 1980.

En perdi­­tion

Lorsque Gayle Perga­­mit a entendu parler de Xanadu pour la première fois, vers 1980, elle a dû admettre que le concept de Nelson ainsi que la téna­­cité de Gregory pouvaient révo­­lu­­tion­­ner l’in­­dus­­trie du logi­­ciel. Elle a dû égale­­ment admettre que l’en­­tre­­prise était en perdi­­tion. Son mari, Phil Salin, avait rédigé des études ayant aidé à guider la disso­­lu­­tion de Bell system. Il était bien rensei­­gné sur l’in­­for­­ma­­tique et obsédé par l’idée d’un marché élec­­tro­­nique de l’in­­for­­ma­­tion. Au cours des années 1980, Salin travaillait à l’éla­­bo­­ra­­tion d’un réseau infor­­ma­­tique conçu pour permettre la vente et l’échange de compé­­tences et de données. Il travaillait étroi­­te­­ment avec Perga­­mit, une conseillère en affaires dont la nature compa­­tis­­sante et l’étrange compré­­hen­­sion des désirs et des besoins des déve­­lop­­peurs avaient fait d’elle un inter­­­mé­­diaire idéal entre les mana­­gers, les four­­nis­­seurs et les hackers. Perga­­mit avait été atten­­drie par la quête de Nelson et Gregory, mais elle avait remarqué égale­­ment que tous les deux, Gregory en parti­­cu­­lier, avaient besoin d’aide. « À l’époque, se souvient Perga­­mit, on pouvait ouvrir le San Jose Mercury News et voir des pages et des pages d’offres d’em­­ploi adres­­sées à des déve­­lop­­peurs infor­­ma­­tiques. Et là-bas, à Ann Arbor, les déve­­lop­­peurs ne trou­­vaient pas de travail. Je ne parle même pas de finan­­ce­­ment, ils ne trou­­vaient simple­­ment pas de travail. » Perga­­mit et Salin ont supplié Gregory de migrer vers l’ouest. Comme Nelson, Gregory détes­­tait jeter quoi que ce soit, et la pers­­pec­­tive de trans­­fé­­rer sa collec­­tion de vieux ordi­­na­­teurs et ses milliers de livres à l’autre bout du pays était décou­­ra­­geante. Mais en 1983, il avait cédé, appor­­tant avec lui le maté­­riel infor­­ma­­tique bigarré où avaient été intro­­duits les frag­­ments de Xanadu. Malheu­­reu­­se­­ment, les objec­­tifs de l’ana­­lyse de Perga­­mit et Salin n’étaient que partiel­­le­­ment atteints : même si Gregory a trouvé du travail dans la Sili­­con Valley, le projet Xanadu a été quelque peu délaissé. Bien évidem­­ment Gregory refu­­sait d’ad­­mettre l’échec. Grâce à un système de soutien, dont une boîte postale et quelques instru­­ments de propa­­gande impri­­mée, il voulait main­­te­­nir la vie de Xanadu. Parmi sa propa­­gande, un orga­­ni­­gramme de Xanadu, sur lequel Ted Nelson figu­­rait au sommet en tant que « Direc­­teur » et Roger Gregory en deuxième posi­­tion en tant que « Anar­­chiste du Système » ; Mark Miller était décrit comme le « Hacker », Phil Salin était l’« Accé­­lé­­ra­­teur » et Gayle Perga­­mit la « Variable Cachée ». Un des figu­­rants du tableau tenait le titre de « Porte-parole à la Banque », mais lorsqu’il parlait, les banquiers n’écou­­taient jamais. Avec les années, Gregory avait fini par faire partie des meubles lors des conven­­tions de déve­­lop­­peurs, durant lesquelles il dispen­­sait une démons­­tra­­tion peu convain­­cante de Xanadu. Son inter­­­ven­­tion de prédi­­lec­­tion se tenait à la confé­­rence Hackers, un conclave annuel, seule­­ment sur invi­­ta­­tion, qui au départ était un rassem­­ble­­ment offi­­cieux des personnes mention­­nées dans Hackers, le best­­sel­­ler de Steven Levy. L’as­­sis­­tance avait gonflé au cours des années, faisant de cette confé­­rence le prin­­ci­­pal rassem­­ble­­ment de l’élite infor­­ma­­tique non offi­­cielle. En 1987, l’an­­née de Hackers 3.0, Gregory travaillait, quelque peu à contrecœur, pour Cirrus Logic. Il s’est libéré pour assis­­ter au conclave, qui se dérou­­lait cet automne à Camp Swig, un rassem­­ble­­ment judaïque à Sara­­toga, en Cali­­for­­nie. Les déve­­lop­­peurs séjour­­naient dans des cabanes montées sur pilo­­tis et effec­­tuaient les sessions géné­­rales dans une grande salle rustique dotée d’une chemi­­née en pierre. Les démons­­tra­­tions compre­­naient un casque de réalité virtuelle, une batte­­rie alimen­­tée au Coca-Cola, et un robot mobile appelé Louis. Des sessions péda­­go­­giques étaient aussi orga­­ni­­sées sur les virus, les réseaux neuro­­naux, les frac­­tales et, à 14h25 le samedi après-midi, sur la ques­­tion « Un Hacker Peut-Il Toujours Réus­­sir Sa Vie ? » Un des inter­­­ve­­nants était juste­­ment un hacker qui avait très bien réussi sa vie il y a peu. Perché, l’air sévère, au-dessus d’une fenêtre ouverte lors de l’une des sessions, vêtu d’une chemise à manches courtes débou­­ton­­née et portant des lunettes sombres, se trou­­vait John Walker, le légen­­daire fonda­­teur d’Au­­to­­desk. Walker était toujours aux commandes de l’en­­tre­­prise qu’il avait fondée, dont les ventes étaient passées de 15 000 dollars en 1983 à plus de 54 millions en 1987. Il ne savait pas grand-chose du travail passionné de Gregory, mais avait entendu parler de Xanadu.

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Roger Gregory avait eu des nombreuses conver­­sa­­tions avec de nombreux inves­­tis­­seurs au cours des années. Ces derniers lui parlaient lors d’une confé­­rence, s’in­­té­­res­­saient, prenaient rendez-vous, visi­­taient le site où était loca­­lisé Xanadu, voyaient les morceaux et frag­­ments du système que Gregory était parvenu à brico­­ler tant bien que mal, retour­­naient dans leurs entre­­prises, puis rédi­­geaient des notes décri­­vant ce qu’ils avaient vu pour ne jamais plus lui parler par la suite. Walker était diffé­rent. Il avait décrit Auto­­desk une fois comme étant une orga­­ni­­sa­­tion compo­­sée de personnes qui préfé­­re­­raient écrire un livre plutôt que de passer dix minutes au télé­­phone. Il était conscient que le code de Xanadu était inachevé, mais il avait égale­­ment remarqué que le projet n’avait jamais pu béné­­fi­­cier d’un sérieux effort de déve­­lop­­pe­­ment commer­­cial. Il pres­­sen­­tait qu’a­­vec l’aide d’Au­­to­­desk, fondée pour four­­nir à ses parte­­naires origi­­naux, eux-mêmes déve­­lop­­peurs, un moyen de produire et de vendre leurs outils, Xanadu pour­­rait se méta­­mor­­pho­­ser passant d’une secte à une entre­­prise. Et lorsque le fonda­­teur d’Au­­to­­desk a rédigé une note enthou­­siaste à propos de Xanadu à ses cadres, ils ont tous été dispo­­sés à y prêter atten­­tion. Une période d’in­­tenses négo­­cia­­tions a suivi la propo­­si­­tion de Walker. Phil Salin et Roger Gregory ont travaillé pendant des mois avec les avocats d’Au­­to­­desk. Rapi­­de­­ment, les procé­­dés commer­­ciaux déten­­dus de l’équipe en charge de Xanadu sont venus à nouveau les hanter. Ted Nelson a insisté pour qu’au­­cune vente ou licence accor­­dée à Auto­­desk n’in­­ter­­fère avec son grand projet de biblio­­thèque univer­­selle et de système de publi­­ca­­tion. Il voulait s’as­­su­­rer que si Auto­­desk dispo­­sait d’un produit fonc­­tion­­nel, il aurait l’en­­tière liberté de l’uti­­li­­ser dans ses fran­­chises qu’il déve­­lop­­pait à côté. Auto­­desk se moquait de deve­­nir le McDo­­nald’s du cybe­­res­­pace ; la société avait pour projet de déve­­lop­­per des outils commer­­ciaux pour le partage, la distri­­bu­­tion et l’édi­­tion de docu­­ments. Malgré tout, il était diffi­­cile de confec­­tion­­ner des contrats qui puissent à la fois établir la liberté de Nelson d’uti­­li­­ser la tech­­no­­lo­­gie Xanadu et la propriété d’Au­­to­­desk. Fina­­le­­ment, la solu­­tion négo­­ciée par Salin, Gregory et Auto­­desk s’ap­­pe­­lait The Silver Agree­­ment. Elle accor­­dait géné­­reu­­se­­ment le droit exclu­­sif à Nelson d’éla­­bo­­rer un système de publi­­ca­­tion fondé sur les rede­­vances avec n’im­­porte quelle tech­­no­­lo­­gie Xanadu perfec­­tion­­née par Gregory et Auto­­desk. Nelson avait les droits du nom Xanadu et la nouvelle entre­­prise, en majo­­rité déte­­nue par Auto­­desk, fut bapti­­sée Xanadu Opera­­ting Company. Grâce au Silver Agree­­ment, les déve­­lop­­peurs pouvaient pour­­suivre les appli­­ca­­tions commer­­ciales de Xanadu sous la direc­­tion d’Au­­to­­desk, sans la constante inter­­ac­­tion de son exigeant fonda­­teur. Nelson a été couronné d’un titre pres­­ti­­gieux, celui de « Membre d’Au­­to­­desk », et a gagné au passage un bureau dans les quar­­tiers géné­­raux de la firme, mais il ne pouvait plus inter­­­ve­­nir direc­­te­­ment dans le déve­­lop­­pe­­ment du logi­­ciel. Cet arran­­ge­­ment était impor­­tant, dans la mesure où, même si les présen­­ta­­tions de Nelson étaient inspi­­rantes, sa haute estime de lui-même ainsi que sa diffi­­culté pronon­­cée à orga­­ni­­ser et termi­­ner les tâches faisaient de lui un mana­­ger inef­­fi­­cace. En grati­­fiant Nelson d’une licence exclu­­sive dans l’uti­­li­­sa­­tion de Xanadu pour n’im­­porte quel projet de publi­­ca­­tion basé sur des rede­­vances, Auto­­desk consi­­dé­­rait que c’était accor­­der à l’in­­ven­­teur ce qui lui impor­­tait le plus tout en gardant le contrôle des impor­­tantes déci­­sions commer­­ciales concer­­nant l’ave­­nir de Xanadu et de son procédé de vente. Avec le temps, les parte­­naires avaient cepen­­dant décou­­vert les ambi­­guï­­tés de leur contrat. « Avec le recul, dit un ancien cadre de Xanadu, je dirais que les avocats qui ont rédigé ce contrat méritent une balle. » Pour­­tant, en 1988 le marché conclu avec Auto­­desk allait pour le mieux. Le 6 avril, John Walker a fait part d’un commu­­niqué de presse annonçant l’ac­qui­­si­­tion de 80 % de Xanadu par Auto­­desk. La plupart des pour­­cen­­tages restant serait parta­­gée entre les déve­­lop­­peurs et plusieurs personnes ayant financé Nelson et Gregory au fil des années. Auto­­desk offrait à Gregory un emploi stable ainsi qu’un soutien suffi­­sant pour mener à bien son projet long­­temps reporté. Auto­­desk promet­­tait égale­­ment la mise sur le marché de Xanadu dans un délai de 18 mois. « En 1964 », avait annoncé Walker avec assu­­rance,« Xanadu était le rêve d’un seul esprit. En 1980, il était l’objec­­tif partagé d’un petit groupe de brillants tech­­no­­logues. D’ici à 1989, il sera un produit. Et en 1995, il commen­­cera à chan­­ger le monde. » Gregory s’était rendu à Hackers 3.0 sous un nuage d’in­­cer­­ti­­tude. Au milieu de l’été suivant, il était le direc­­teur tech­­nique d’une société de logi­­ciels dont le budget de recherche frôlait le million de dollars par an.

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Auto­­desk, la société de John Walker, avait mis au point le logi­­ciel domi­­nant dans le domaine de la concep­­tion assis­­tée par ordi­­na­­teur. L’ac­qui­­si­­tion de Xanadu reflé­­tait l’es­­poir de Walker de faire égale­­ment d’Au­­to­­desk un pion­­nier en matière de réalité virtuelle, de marchés de l’in­­for­­ma­­tion et d’ex­­plo­­ra­­tion spatiale. En plus de Xanadu, Auto­­desk avait racheté l’en­­tre­­prise de Phil Salin, Amix (Ameri­­can Infor­­ma­­tion Exchange), spécia­­li­­sée dans l’échange d’in­­for­­ma­­tions. Dans une note de service, Walker avait prôné à ses collègues : « La réalité n’est plus suffi­­sante. » Pour les déve­­lop­­peurs de Xanadu, l’in­­ves­­tis­­se­­ment d’Au­­to­­desk en 1988 a inversé tous les vecteurs de l’his­­toire du projet. Plus d’une demi-douzaine de déve­­lop­­peurs s’étaient rassem­­blés de nouveau. Le flux d’argent avait lui aussi pris un tour­­nant : c’était soudai­­ne­­ment Xanadu qui soute­­nait Gregory et non l’in­­verse. Nelson, toujours la mouche du coche, était soigneu­­se­­ment gardé à l’écart à l’in­­té­­rieur des QG d’Au­­to­­desk à Sausa­­lito. Les bureaux des déve­­lop­­peurs étaient situés à plus d’une heure de trajet le long de la Cali­­for­­nia High­­way 280, à Palo Alto. Toujours dépen­­dants du soutien de leurs amis et d’étran­­gers, et habi­­tués à être margi­­na­­li­­sés dans les établis­­se­­ments peu compa­­tis­­sants au sein desquels ils travaillaient dur, les hackers de Xanadu avaient enfin la chance d’éta­­blir leurs propres condi­­tions de travail et de culti­­ver un envi­­ron­­ne­­ment adapté à leur créa­­ti­­vité. La réac­­tion de Gregory vis-à-vis de cette liberté était touchante. Selon un des déve­­lop­­peurs, son contrat avec Auto­­desk lui assu­­rait un budget pour un mobi­­lier confor­­table et des aliments vrai­­ment nutri­­tifs. Mark Miller a cédé lui aussi à la tenta­­tion et a inté­­gré le projet à temps plein. Le nouveau site de Xanadu, sur la Cali­­for­­nia Avenue de Palo Alto, avait été remo­­delé pour ressem­­bler à l’en­­vi­­ron­­ne­­ment de Xerox PARC. Les bureaux des déve­­lop­­peurs étaient ouverts sur un large open space, et les murs étaient couverts de tableaux blancs qui, rapi­­de­­ment, deve­­naient un enche­­vê­­tre­­ment de lignes multi­­co­­lores, de mots, de cercles et de gribouillis. Gayle Perga­­mit a aidé Xanadu à établir des systèmes d’ac­qui­­si­­tion et de comp­­ta­­bi­­lité, mais l’at­­ten­­tion des déve­­lop­­peurs n’était jamais portée sur les détails commer­­ciaux. Ils profi­­taient plutôt de l’op­­por­­tu­­nité pour contac­­ter tous ceux qui pour­­raient les assis­­ter au cours de leurs 18 derniers mois d’ef­­forts. Dean Tribble, comme Miller, venait lui aussi de Xerox PARC. D’autres déve­­lop­­peurs qui avaient apporté leur contri­­bu­­tion au fil des années, dont Eric Hill et Roland King, avaient égale­­ment gonflé les rangs de l’équipe.    Grâce à une combine mêlant actions et salaire, l’équipe était parve­­nue aussi à atti­­rer Michael McClary en Cali­­for­­nie. Il avait accu­­mulé de l’ex­­pé­­rience, suivant les instruc­­tions obscures des mana­­gers tech­­niques pour en faire d’im­­pres­­sion­­nants programmes fonc­­tion­­nels en C. Il a aban­­donné son poste lucra­­tif dans un cabi­­net d’ex­­perts-conseil du Michi­­gan pour ré-inté­­grer le projet qu’il avait laissé inachevé presque dix ans plus tôt. La recrue la plus surpre­­nante de Xanadu était Marc Stie­­gler, qui avait fini par deve­­nir le mana­­ger du projet. Stie­­gler était un déve­­lop­­peur logi­­ciel tempéré, dont le roman de science-fiction récem­­ment publié, David’s Sling, expo­­sait un scéna­­rio dans lequel un système hyper­­­texte avait sauvé le monde. Après avoir travaillé neuf ans dans l’in­­dus­­trie du logi­­ciel, Stie­­gler avait gagné assez d’argent pour prendre des vacances. Mais Xanadu, malgré son inti­­mi­­dant record d’échecs, lui avait fait de l’œil.

« J’ai regardé toutes ces personnes en costume autour de moi, et j’ai réalisé que j’étais la seule personne dans la salle à avoir compris. » — Marc Stie­­gler

Avant l’ac­qui­­si­­tion d’Au­­to­­desk, Stie­­gler avait rencon­­tré Nelson à une confé­­rence CD-ROM spon­­so­­ri­­sée par Micro­­soft, où il s’était retrouvé au milieu d’une audience de 1 000 personnes à écou­­ter un orateur inconnu. Son regard s’était porté sur un flyer de Xanadu d’une absurde fumis­­te­­rie, alors qu’il écou­­tait la présen­­ta­­tion d’un Ted Nelson surex­­cité. Son premier réflexe avait été un éclat de rire. Puis, comme bon nombre des anciennes recrues de Xanadu, il avait été touché par une chose au-delà de toute plau­­si­­bi­­lité dans le discours de Nelson. Stie­­gler avait cru entendre, à travers le primi­­tif travail d’im­­pres­­sion de Xanadu, et le sermon à peine convain­­cant de Nelson, un appel du futur. « Je regar­­dais ce flyer… gros­­sier, soyons sérieux, dit-il, en écou­­tant ce gars parler de Xanadu. Et j’étais assis là à me dire que si ce gars pouvait vrai­­ment le faire, il allait chan­­ger le monde. J’ai regardé toutes ces personnes en costume autour de moi, et j’ai réalisé que j’étais la seule personne dans la salle à avoir compris. » Aussi­­tôt après que Nelson eût terminé, Stie­­gler s’était préci­­pité à l’en­­trée de la scène où il avait trouvé l’in­­ven­­teur, plus célèbre qu’il ne l’avait imaginé, entouré d’une dizaine d’ad­­mi­­ra­­teurs. Il avait attendu patiem­­ment et, lorsque tout le monde s’était entre­­tenu avec lui, avait tendu sa main. « Vous avez une équipe ? avait-il demandé. Comment est-ce qu’elle est finan­­cée ? — On la finance à la sueur de notre front », avait répondu Nelson. Stie­­gler avait remer­­cié l’in­­ven­­teur avant de prendre congé. « Je savais qu’un travail d’une telle enver­­gure ne pouvait pas être réalisé par trois gars pendant leur temps libre. » Cepen­­dant en 1988, son désir de rencon­­trer Eric Drex­­ler l’a conduit dans les bureaux de Xanadu. Phil Salin a alors expliqué au brillant cadre que Xanadu était une oppor­­tu­­nité qui n’ar­­ri­­vait qu’une fois dans une vie. L’al­­liance de Stie­­gler et de Xanadu était deux fois plus surpre­­nante : non seule­­ment Stie­­gler était au chômage de son plein gré, mais en plus les déve­­lop­­peurs de Xanadu n’avaient pas l’air d’ac­­cor­­der une grande valeur au person­­nel de gestion. Comme Stie­­gler aime le dire, le plan des premiers jours à Auto­­desk consis­­tait à trou­­ver un homme d’ex­­pé­­rience pour le cloi­­trer dans un placard jusqu’à ce qu’un repré­­sen­­tant de la société vienne leur rendre visite, et alors seule­­ment le docile mana­­ger pour­­rait être utilisé pour prou­­ver que les hackers étaient sous contrôle. Ce qui n’était pas vrai­­ment son style. « L’en­­droit était assez chao­­tique », indique Stie­­gler, expliquant à quel point il avait été affecté par la quête passion­­née et idéa­­liste des déve­­lop­­peur et leur besoin d’aide évident. « Mais Xanadu avait cet effet incroyable, il était irré­­sis­­tible. » Cet envoû­­te­­ment décou­­lait, du début jusqu’à la fin, de ce majes­­tueux rêve que repré­­sen­­tait le projet. Stie­­gler n’était pas certain que Xanadu fonc­­tion­­ne­­rait, mais si c’était les cas les consé­quences auraient été éblouis­­santes. Rassem­­blée dans un nouveau et sympa­­thique bureau de Palo Alto, doté de réfri­­gé­­ra­­teurs plei­­ne­­ment appro­­vi­­sion­­nés et de mobi­­lier confor­­table, l’équipe s’était prépa­­rée à élabo­­rer l’ul­­time système hyper­­­texte. Pour une fois, ils avaient les outils néces­­saires, y compris autant d’or­­di­­na­­teurs qu’ils le dési­­raient. Leurs payes régu­­lières leur permet­­taient d’être à la fois des révo­­lu­­tion­­naires et de payer leur loyer. Même leur mana­­ger conve­­nait que leur mission était de chan­­ger le monde. Bien évidem­­ment, leur nouvelle situa­­tion présen­­tait aussi des aspects plus nébu­­leux. En 1988, Xanadu a été contraint pour la première fois de fonc­­tion­­ner comme une entre­­prise de logi­­ciel commer­­cial. Ses réunions régu­­lières du mardi étaient quelque peu désor­­ga­­ni­­sées. Nelson débarquait de son bureau de Sausa­­lito avec ses fiches, son magné­­to­­phone et son camé­­scope, agitant furieu­­se­­ment ses mains devant les tableaux blancs. Même s’il ne contrô­­lait pas le proces­­sus de déve­­lop­­pe­­ment, il s’as­­su­­rait grâce à ses confé­­rences qu’au­­cun détail ne soit mis de côté dans son extra­­or­­di­­naire concep­­tion. Quand Nelson ne se char­­geait pas de faire de présen­­ta­­tion, Miller et Gregory débat­­taient de la valeur du travail accom­­pli depuis et au cours de l’été à Swar­th­­more. Quant aux déve­­lop­­peurs, ils s’amu­­saient à leur jeu préféré : dans chaque moment d’apha­­sie ou de tenta­­tive infruc­­tueuse pour trou­­ver le nom d’un auteur ou d’un livre, ils s’ex­­cla­­maient « si seule­­ment on avait Xanadu ! » Stie­­gler a réalisé à ce moment qu’il avait du pain sur la planche. « C’était une époque diffi­­cile », dit-il aujourd’­­hui. Balayant le bureau des yeux, il essayait de devi­­ner comment aider cette entre­­prise à passer de béné­­vo­­lat à renta­­bi­­lité. Des divi­­sions étaient déjà en train de s’opé­­rer : d’un côté les étudiants de Xerox PARC, souvent sur la même longueur d’onde, préfé­­raient le nouveau langage de program­­ma­­tion Small­­talk ; de l’autre les hackers à l’an­­cienne – codant en langage C – comme Johan Stand­­berg, un ami proche de McClary qui était aussi sur le projet, tendaient à être davan­­tage scep­­tiques, tradi­­tion­­nels et prudents. Puis il y avait Roger Gregory. Stie­­gler peut le décrire à l’aide d’une para­­bole. « Disons que vous dispo­­sez d’un orga­­nisme béné­­vole, et que vous devez vous rendre au Pôle Nord. Il y a un type qui part vers l’est mais qui dérive au nord. Ce gars est un héros. Il va prin­­ci­­pa­­le­­ment vers l’est mais il parvient fina­­le­­ment au Pôle Nord. C’est un héros ! Mais dans une entre­­prise où l’on paye des salaires et dans laquelle on finira par être à court d’argent, le gars qui se dirige à l’est pour arri­­ver dans le nord est quelqu’un qu’il faut renvoyer. »

Hors service

Roger Gregory avait promis à Walker que le projet serait bouclé en 18 mois. La concep­­tion avait été ache­­vée au début des années 1980, et la tâche consis­­tait désor­­mais à élabo­­rer assez vite un code suffi­­sam­­ment élégant et dépourvu de bugs qui puisse la repré­­sen­­ter. D’après Gregory, une bonne partie du code Xanadu était ache­­vée. Au fil des années, lui et de nombreux colla­­bo­­ra­­teurs avaient élaboré un proto­­type du serveur Xanadu, la machine centrale qui stockait les infor­­ma­­tions pour les mettre à dispo­­si­­tion des utili­­sa­­teurs sur des ordi­­na­­teurs clients à distance. Au cours des premiers mois à Auto­­desk, la plupart des déve­­lop­­peurs s’étaient concen­­trés sur la créa­­tion du serveur. Gregory était même allé jusqu’à propo­­ser une version alpha à certains utili­­sa­­teurs pour examen. Et ils avaient examiné : elle ne fonc­­tion­­nait pas. Certes, la version alpha était peut-être répa­­rable. Mais Miller avait la sensa­­tion que le problème était plus profond qu’une histoire de vieux code. Même si le serveur fonc­­tion­­nait, rien n’as­­su­­rait qu’il fonc­­tion­­ne­­rait assez bien pour sauver la répu­­ta­­tion érodée de Xanadu. Nelson avait galéré pendant 25 ans pour son système univer­­sel d’hy­­per­­texte, et l’in­­dus­­trie infor­­ma­­tique avait suffi­­sam­­ment inté­­gré l’idée que son produit était un vapor­­ware. L’ac­qui­­si­­tion par Auto­­desk avait déclen­­ché un regain d’in­­té­­rêt de la presse pour le projet, qui doutait toujours plus de sa concré­­ti­­sa­­tion. Dix ans après l’été à Swar­th­­more, Miller refu­­sait de sortir une version démo­­dée et endom­­ma­­gée du logi­­ciel qu’il avait aidé à conce­­voir. Fonciè­­re­­ment, les carac­­té­­ris­­tiques du système d’hy­­per­­texte plani­­fié par Auto­­desk en 1989 étaient rela­­ti­­ve­­ment semblables à celles imagi­­nées par les anciens déve­­lop­­peurs de Swar­th­­more en 1979. À vrai dire, la concep­­tion était simi­­laire à bien des égards aux ébauches faites par Ted Nelson en 1965. Xanadu devait consis­­ter en des docu­­ments faciles à éditer. Les liens devaient être dispo­­nibles à la fois vers et depuis n’im­­porte quelle partie du docu­­ment. N’im­­porte qui devait pouvoir créer un lien, même pour un docu­­ment dont la personne n’était pas l’au­­teur. Et des extraits de docu­­ments pour­­raient être cités dans d’autres sans besoin de les copier. L’idée de citer sans copier portait le nom de « trans­­clu­­sion », et il s’agis­­sait du trait le plus inno­­vant de Xanadu sur le plan commer­­cial : un régime de droits d’au­­teur et de rede­­vances.  Lorsqu’un auteur souhai­­te­­rait faire une cita­­tion, il utili­­se­­rait la trans­­clu­­sion pour « inclure virtuel­­le­­ment » le passage dans son propre docu­­ment.

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Nelson était souvent frus­­tré de ne pouvoir convaincre les scep­­tiques de l’im­­por­­tance de sa trans­­clu­­sion. Son fonc­­tion­­ne­­ment est le même que la commande « Créer un alias » que l’on retrouve sur les Mac. Un alias fonc­­tionne comme une copie entière et fonc­­tion­­nelle d’un fichier ou d’une appli­­ca­­tion, mais elle n’est en réalité rien de plus qu’un curseur ou une copie virtuelle. En cliquant sur la copie virtuelle, c’est l’ap­­pli­­ca­­tion ou le fichier origi­­nal qui se déclenche. La copie litté­­rale était inter­­­dite dans le système Xanadu, et c’était là la clé du régime de droits d’au­­teur et de rede­­vances du projet. Lorsqu’un utili­­sa­­teur souhai­­tait citer un extrait d’un docu­­ment, cet extrait était trans­­clu. Et chaque lecture appor­­tait une rede­­vance. La trans­­clu­­sion était un défi d’une extrême complexité pour les déve­­lop­­peurs, dans la mesure où elle sous-enten­­dait la présence d’au­­cune répé­­ti­­tion dans la biblio­­thèque géante de Xanadu. Chaque texte ne pouvait exis­­ter que sous forme d’ori­­gi­­nal. Chaque utili­­sa­­teur dans le monde devait pouvoir accé­­der instan­­ta­­né­­ment à la même collec­­tion sous-jacente de docu­­ments. Miller avait constaté l’ex­­trême maladresse avec laquelle la version actuelle de Xanadu gérait la trans­­clu­­sion. Il lui manquait par ailleurs la capa­­cité de garder la trace des diffé­­rentes versions, son système de recherche lais­­sait à dési­­rer, elle n’avait aucune capa­­cité multi­­mé­­dia, aucun dispo­­si­­tif de sécu­­rité, et ses perfor­­mances étaient limi­­tées. Les années que Gregory avait consa­­crées à l’écri­­ture du code avaient été, pour Xanadu, aussi bien un fardeau qu’une chance. Miller se deman­­dait si le moment n’était pas venu d’ef­­fa­­cer l’ar­­doise et de tout recom­­men­­cer à zéro. Peu après l’in­­ves­­tis­­se­­ment d’Au­­to­­desk, l’au­­to­­rité de Gregory vis-à-vis du déve­­lop­­pe­­ment de Xanadu a commencé à lui glis­­ser entre les doigts. Son carac­­tère erra­­tique l’em­­pê­­chait de cher­­cher du soutien tandis que Miller et Stie­­gler prenaient la respon­­sa­­bi­­lité du projet. Tous les deux avaient travaillé sur Xanadu depuis plusieurs années déjà et ensemble ils avaient inventé le système d’adres­­sage tumbler. L’in­­fluence de McClary, à l’ins­­tar de celle Gregory, décli­­nait au fil des mois. Les réper­­cus­­sions de son travail parais­­saient trop lentes, selon les déve­­lop­­peurs du Xerox PARC. Ses années en tant que consul­­tant dans de grandes entre­­prises auto­­mo­­biles dans le Michi­­gan lui avaient appris les vertus de la patience muette, et lorsqu’il avait réalisé que son avis comp­­tait à peine, il s’était retiré dans un silence inanimé. Peu après son arri­­vée à Palo Alto, McClary avait été flanqué dans un petit bureau qu’il avait baptisé avec amer­­tume « le placard au télé­­phone », duquel il pouvait obser­­ver l’ac­­tion dans le calme. En 1991, la divi­­sion de l’équipe se creu­­sait encore. D’un côté se trou­­vaient les infor­­ma­­ti­­ciens du Xerox PARC, prêts à utili­­ser les derniers envi­­ron­­ne­­ments de déve­­lop­­pe­­ment à la mode pour repro­­gram­­mer entiè­­re­­ment le système hyper­­­texte. Et de l’autre Gregory, McClary, Johan Strand­­berg et un groupe mal défini de parti­­sans du projet qui s’af­­fai­­raient avec scep­­ti­­cisme à ce qui semblait être la quête de Miller, celle du mirage estompé de la concep­­tion parfaite. Stie­­gler a fini par renvoyer Strand­­berg. Quant à Gregory il gardait son poste seule­­ment grâce à son histoire au sein de Xanadu, à sa propriété partielle de Xanadu Opera­­ting Company, et à sa rela­­tion spéciale avec John Walker. Même si Gregory s’est accro­­ché,  les déve­­lop­­peurs de Xerox PARC ont remporté toutes les batailles, à commen­­cer par la plus impor­­tante. Le vieux code de Gregory a été balancé aux oubliettes. Lorsqu’il y repense sept ans plus tard, la mine du déve­­lop­­peur est toujours aussi décon­­fite. Pendant 12 ans de délais manqués, Gregory avait cultivé sa tech­­no­­lo­­gie complexe et détraquée, quoique répa­­rable, peut-être. Son code était le produit de toutes les rela­­tions et de tous les efforts  de Xanadu depuis le début des années 1970. Toutes ces années, il s’était motivé grâce à sa convic­­tion que Xanadu était proche, très proche du succès. « Stie­­gler et Miller ont tout fait foirer, dit Gregory, je tenais quelque chose qui aurait été prêt dans les six mois. »

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Après  leur déci­­sion de se débar­­ras­­ser du vieux code, qui sous-enten­­dait igno­­rer la dead­­line de 18 mois de John Walker, Miller et les autres archi­­tectes prin­­ci­­paux du projet prenaient leur deuxième déci­­sion cruciale. Ils voulaient program­­mer en Small­­talk. Pour les déve­­lop­­peurs basés à Xerox PARC, le Small­­talk corres­­pon­­dait parfai­­te­­ment aux trans­­for­­ma­­tions rapi­­de­­ment opérées de leur concep­­tion. Il s’agit d’un langage de program­­ma­­tion repo­­sant sur des modules distincts de code que l’on peut aligner dans un programme de travail. En utili­­sant le Small­­talk, quelques jours suffi­­raient pour coder des proto­­types de programmes. En théo­­rie, un proto­­type en Small­­talk pour­­rait être confié à un déve­­lop­­peur comme McClary afin qu’il puisse le réécrire en C++. C’était la stra­­té­­gie adop­­tée pour Xanadu : un proto­­type en Small­­talk puis une traduc­­tion en C++. Souvent, lorsque McClary commençait à se pencher sur la traduc­­tion, la concep­­tion avait pris une nouvelle forme. Encou­­ra­­gés par la flexi­­bi­­lité de Small­­talk, les archi­­tectes de Xanadu ont tourné en obses­­sion l’idée de déve­­lop­­per le plus large­­ment possible les appli­­ca­­tions de la tech­­no­­lo­­gie hyper­­­texte. Une biblio­­thèque univer­­selle et démo­­cra­­tique, avaient-ils décrété, n’était que le début. Xanadu pouvait égale­­ment four­­nir les outils néces­­saires à la discus­­sion ration­­nelle et à la prise de déci­­sion au sein de très vastes groupes. Dans le docu­­vers de Xanadu, une affir­­ma­­tion pour­­rait toujours être asso­­ciée à sa source origi­­nale. Jamais une idée ne pour­­rait être isolée de son auteur. Les discus­­sions publiques concer­­nant les affaires impor­­tantes avan­­ce­­raient logique­­ment, plutôt que de prendre des virages inutiles autour de la rhéto­­rique. En fait, tout lecteur pour­­rait, en créant et suivant des liens, geler le flux chao­­tique des connais­­sances et saisir les fils de la connexion et de l’in­­fluence. Même si Nelson se trou­­vait à Sausa­­lito, Miller, Tribble, Stie­­gler et un autre ancien étudiant de Xerox PARC du nom de Ravi Pandya s’af­­fai­­raient à concré­­ti­­ser ses rêves les plus fous : ceux d’un Xanadu qui chan­­ge­­rait le monde. Dans un article inti­­tulé « La Société Ouverte et ses Médias », Miller, Tribble, Pandya et Stie­­gler souli­­gnaient que, grâce à la trans­­clu­­sion, les liens des infor­­ma­­tions primor­­diales reste­­raient intacts quel que soit le nombre de fois où le passage serait cité. Aucune forme de commu­­ni­­ca­­tion dans l’his­­toire n’avait encore offert cette possi­­bi­­lité. Dans les livres, à la télé­­vi­­sion et à la radio, la vérité était tribu­­taire d’une bonne histoire, et l’on tendait à se souve­­nir de mensonges convain­­cants tandis que les réfu­­ta­­tions sèches et basées sur des faits étaient oubliées. Avec Xanadu, ce problème était réglé. La trans­­clu­­sion et la liberté de lier sont essen­­tielles au progrès social, avaient avancé les déve­­lop­­peurs, parce que sans cela, la muta­­tion constante d’une discus­­sion « détrui­­rait la sélec­­tion en lais­­sant les critiques de côté ». Les échos d’une théo­­rie évolu­­tion­­naire étaient inten­­tion­­nels. Pendant des semaines, des mois, et même des années d’une recon­­cep­­tion sophis­­tiquée de Xanadu à Auto­­desk, les archi­­tectes avaient commencé à croire qu’ils contri­­buaient à l’évo­­lu­­tion de la vie humaine dans une toute nouvelle forme. Sous l’em­­prise d’Au­­to­­desk, Miller avait la liberté la plus complète de pour­­suivre ses recherches de solu­­tions mathé­­ma­­tiques pour le stockage et la récu­­pé­­ra­­tion de données, et il a trouvé en Tribble et Pandya d’en­­thou­­siastes compa­­gnons. Mais les problèmes qu’ils résol­­vaient concer­­naient les problèmes géné­­raux de la concep­­tion hyper­­­texte. Ils ne pensaient pas à leur clien­­tèle, et se souciaient très peu de savoir comment leur système serait utilisé. Pour Gregory et McClary, les trois scien­­ti­­fiques de Xerox semblaient travailler pure­­ment pour le plai­­sir de réflé­­chir.

Tandis que l’ho­­ri­­zon d’une date de sortie conti­­nuait à s’éloi­­gner, l’at­­mo­­sphère dans les bureaux de l’en­­tre­­prise ne cessait de se dété­­rio­­rer.

La divi­­sion entre les déve­­lop­­peurs s’est creu­­sée lorsque, au cours d’une réunion du mardi, Miller a orga­­nisé une céré­­mo­­nie pour procla­­mer Tribble et Pandya « co-archi­­tectes » et leur confier le flam­­beau symbo­­li­­sant leur nouvelle auto­­rité. McClary s’est senti gêné et insulté. Tandis que l’ho­­ri­­zon d’une date de sortie conti­­nuait à s’éloi­­gner, l’at­­mo­­sphère dans les bureaux de l’en­­tre­­prise ne cessait de se dété­­rio­­rer. Tribble et Miller avaient loué les deux-tiers d’un triplex et, d’après McClary, commençaient à orga­­ni­­ser des réunions sans la présence des autres déve­­lop­­peurs. McClary se souvient de nombreux inci­­dents surréa­­listes. Un jour, Miller avait rassem­­blé l’équipe tech­­nique pour lui expo­­ser longue­­ment la confi­­gu­­ra­­tion finale de Xanadu. Il avait fallu un peu de temps à McClary pour tout digé­­rer et pour imagi­­ner ses ques­­tions, mais lorsqu’il était retourné voir Miller pour explo­­rer l’af­­faire plus en profon­­deur, il avait décou­­vert que tout ce dont il avait bien pu douter avait été tota­­le­­ment reconçu. « Ce n’était pas du proto­­ty­­page rapide, c’était du proto­­ty­­page furieux », avait dit un des amis de McClary, qui suivait le projet de près. « Ils se conten­­taient de coder au hasard et d’in­­ven­­ter ces algo­­rithmes géniaux. » Tandis que Tribble, Dean et Miller conti­­nuaient de program­­mer, Jona­­than Shapiro, un des fonda­­teurs de HaL Compu­­ter Systems Inc., était engagé pour rédi­­ger la docu­­men­­ta­­tion. Pour pouvoir travailler au mieux, il a mis au défi les archi­­tectes de Xanadu de lui décrire le client type de leur logi­­ciel. Leurs réponses étaient vagues, selon lui. En ce qui concer­­nait Miller, la tech­­no­­lo­­gie Xanadu était telle­­ment radi­­cale qu’il était diffi­­cile de prédire ses usages futurs. Écri­­vains, ensei­­gnants et scien­­ti­­fiques ; réali­­sa­­teurs de films, cour­­tiers en marchan­­dises et fans de sport : Xanadu promet­­tait de tout refaçon­­ner. Shapiro avait égale­­ment décou­­vert que le groupe avait travaillé ensemble telle­­ment long­­temps qu’il avait déve­­loppé son propre argot. Il lui avait fallu des mois pour comprendre ce dont parlaient les déve­­lop­­peurs. La plupart d’entre eux étaient des passion­­nées de litté­­ra­­ture et des marchands de futi­­li­­tés. Ils aimaient alors déve­­lop­­per une méta­­phore basée sur des sources obscures et la filer au moyen de combi­­nai­­sons encore plus surpre­­nantes. À titre d’exemple, l’objet du système Xanadu qui s’ap­­pa­­ren­­tait à un fichier était appelé un bert, d’après Bertrand Russell. Les fichiers étant des berts, il fallait un ernie (en réfé­­rence aux prota­­go­­nistes du muppet show anglais Sesame Street, ndt) qui est devenu, dans le système de publi­­ca­­tion de Xanadu, l’unité d’in­­for­­ma­­tion pour laquelle les utili­­sa­­teurs seraient factu­­rés. Pour comprendre les détails de Xanadu, Shapiro devait apprendre non seule­­ment comment les choses étaient nommées, mais aussi l’his­­toire de ces noms. Ted Nelson trou­­vait lui aussi la lente progres­­sion de Xanadu inquié­­tante, mais son esprit était acca­­paré par d’autre sujets. Il était arrivé extrê­­me­­ment épuisé et déprimé en Cali­­for­­nie et, suivant les conseils d’une ancienne petite amie, s’était inscrit à des sémi­­naires de libé­­ra­­tion sexuelle. Il avait suivi ce qui s’ap­­pe­­lait à l’époque les Ateliers de Sexe de Stan Dale (et qui avait été rebap­­ti­­sés l’Ins­­ti­­tut de la Cons­­cience Humaine), ce qu’il quali­­fie lui de Grande Guéri­­son. Bien vite il avait parti­­cipé à tous les ateliers. Nelson avait conti­­nué de déve­­lop­­per sa philo­­so­­phie, Sché­­ma­­tiques Géné­­rales. Une de ses branches avait rapport avec les concep­­tions de Xanadu, mais il appe­­lait l’autre « La Théo­­rie Géné­­rale du Statut, du Terri­­toire et du Para­­digme ». Un homme qui avait rendu visite à Nelson durant ses années à Auto­­desk se rappelle d’un après-midi où l’in­­ven­­teur, vêtu d’un gilet en velours et d’une chemise en satin, avait dispensé une confé­­rence sur le statut social et sa rela­­tion avec la régu­­la­­tion biolo­­gique et interne de l’état, appe­­lée biots­­tat. Son livre trai­­tant du sujet, Bios­­tra­­tegy and the Poly­­mind, qu’il consi­­dère comme le « fonde­­ment » de la nouvelle géné­­ra­­tion des sciences sociales, n’avait jamais été publié parce qu’il avait égaré les sorties papier révi­­sées. Nelson demeu­­rait tout de même fier de la rela­­tion ambi­­va­­lente qu’il entre­­te­­nait avec l’in­­for­­ma­­tique. Lorsque la fréné­­sie de la publi­­ca­­tion assis­­tée par ordi­­na­­teur était à son paroxysme, Nelson avait commencé à nour­­rir une obses­­sion pour les machines non infor­­ma­­ti­­sées de Xerox, les post-it et les trans­­pa­­rents. Et pour­­tant, en dépit de ses inté­­rêts disper­­sés, Nelson conti­­nuait d’exer­­cer son influence sur les déve­­lop­­peurs de Xanadu. Sa théo­­rie du langage, par exemple, estime que chaque fois qu’un concept change, le mot qui le décrit doit lui aussi chan­­ger. Il ne devrait y avoir aucun « glis­­se­­ment » d’un terme à un autre. Une nouvelle idée, un nouveau mot. Appliquée au proces­­sus de déve­­lop­­pe­­ment de Xanadu, cette règle impliquait un flot constant de nouveau termes de jargon. Le système n’était pas seule­­ment composé de bert et d’er­­nie, mais aussi de « trou­­peaux », de « bergers », d’ « abra­­ham », de « dibbouks » et de « miettes ». Certains glis­­se­­ments avaient eu lieu, parce que les déve­­lop­­peurs trou­­vaient trop contrai­­gnant de suivre à la lettre la règle de Nelson « un mot pour une idée ». Travailler sur Xanadu, c’était s’ex­­po­­ser à un flot constant de chamaille­­ries à propos des noms inven­­tés, des noms rempla­­cés et des noms de substi­­tu­­tion. John Walker, le plus éminent protec­­teur de Xanadu, avait écrit plus tard que, pendant les années à Auto­­desk, l’équipe de Xanadu avait « consi­­dé­­ra­­ble­­ment  basculé dans la zone de l’hy­­bris tech­­no­­lo­­gique ». Walker était impres­­sionné par la convic­­tion appa­­rente avec laquelle les déve­­lop­­peurs étaient sûrs de pouvoir créer « entiè­­re­­ment, un système qui puisse stocker toute l’in­­for­­ma­­tion de quelque forme qu’elle soit, présente et future, pour des quadrillons d’in­­di­­vi­­dus en des milliards d’an­­nées ». Plutôt que de préci­­pi­­ter leur produit sur le marché, où il pour­­rait entrer en concur­­rence, s’adap­­ter ou mourir, les déve­­lop­­peurs essayaient de produire leur révo­­lu­­tion ab initio. « Quand ça ne fonc­­tionne pas », avait écrit Walker dans sa collec­­tion de docu­­ments prove­­nant et concer­­nant Auto­­desk, « et c’est rare­­ment le cas, ça n’a pas l’air d’ébran­­ler leur foi en un proces­­sus de concep­­tion qui, en réalité, est aussi bidon que l’as­­tro­­lo­­gie. Ce sont toujours des problèmes de gestion, d’ou­­tils, etc. des facteurs impré­­vi­­sibles en somme, qui font d’une concep­­tion a priori une chose impos­­sible. » Miller n’était évidem­­ment pas de cet avis. Il était bien entendu conscient que les retards de Xanadu étaient une source de frus­­tra­­tion. Mais il voyait aussi les progrès qu’ils faisaient vers un système d’hy­­per­­texte concret et révo­­lu­­tion­­naire, et ce malgré les critiques émanant de l’ex­­té­­rieur mais aussi de l’in­­té­­rieur du projet. À la fin de l’an­­née 1991, Miller avait la sensa­­tion que la plupart des problèmes de concep­­tion les plus complexes avaient été réso­­lus. « La dernière année avait été la plus effrayante, dit-il, parce qu’a­­vant de trou­­ver ces dernières solu­­tions, on craint que ce petit détail mis de côté jusqu’à la fin ne fasse écla­­ter un désastre. Mais aucun d’entre eux n’a éclaté. C’était la partie la plus amusante de toutes. » Miller, après avoir repoussé le scep­­ti­­cisme de ses collègues, dirigé toute la folie du proces­­sus de program­­ma­­tion, et décrypté l’étran­­geté du voca­­bu­­laire, se rappelle avoir été à deux doigts de montrer son travail au monde lorsque, en février 1992, Auto­­desk avait célé­­bré son 10e anni­­ver­­saire avec l’an­­nonce d’un mauvais trimestre de vente et d’une chute catas­­tro­­phique de ses actions. Elles avaient dimi­­nué la première fois lorsque la société avait rapporté une baisse de profit sans précé­dent au dernier trimestre de l’an­­née 1991. En l’es­­pace d’un jour, les actions avaient chuté de 52 dollars à envi­­ron 40 dollars. Auto­­desk s’était rapi­­de­­ment redres­­sée, mais sous la surface, le chaos se répan­­dait avec des coupes budgé­­taires et des réduc­­tions d’in­­ves­­tis­­se­­ment. Lorsque Walker a quitté sa rési­­dence suisse – dans laquelle il vit aujourd’­­hui – pour retour­­ner à Auto­­desk en janvier, juste avant l’an­­nonce, il a trouvé sa société « au bord d’une catas­­trophe aux propor­­tions wagné­­riennes ». Coura­­geux, il a annoncé la mauvaise nouvelle en personne lors d’une impor­­tante assem­­blée des action­­naires, durant laquelle il a aussi décrit les projets pour la reprise de sa société. Mais les actions avaient conti­­nué à s’ef­­fon­­drer. D’un montant grim­­pant à 60 dollars en 1991, Auto­­desk avait chuté à 23,5 en février 1992. L’as­­saut de Wall Street sur Auto­­desk a contri­­bué à produire un lot de légendes de l’in­­dus­­trie infor­­ma­­tique, y compris la fameuse histoire de l’at­­taque de Walker à l’en­­contre du person­­nel de gestion de sa propre entre­­prise. Ses mana­­gers étaient « aimables, bien inten­­tion­­nés, et pour la plupart des personnes très travailleuses », avait-il écrit avec une impi­­toyable condes­­cen­­dance, avant de décrire leur passi­­vité et leur incom­­pé­­tence. Les maigres chiffres de vente et l’at­­taque peu diplo­­ma­­tique de Walker, qui avait large­­ment circulé à l’ex­­té­­rieur d’Au­­to­­desk, avait fait du tort à Xanadu. Pour les analystes de l’in­­dus­­trie, qui avaient de l’in­­fluence sur les prix des actions d’Au­­to­­desk, la crise au sein de la société était un signe évident de conflit entre les hackers obsti­­nés qui avaient construit l’en­­tre­­prise, comme Walker, et les mana­­gers profes­­sion­­nels qui étaient arri­­vés plus tard. Une réor­­ga­­ni­­sa­­tion avec plus de rigueur était inévi­­table, et en avril, Auto­­desk avait trouvé sa nouvelle direc­­trice. Carol Bartz devait avant tout, au cours des premiers mois, faire l’in­­ven­­taire strict des projets les plus promet­­teurs de la société. Et quatre mois après sa prise de poste en tant que PDG d’Au­­to­­desk, a avait annoncé que l’in­­ves­­tis­­se­­ment de l’en­­tre­­prise dans Xanadu était terminé. Lorsqu’Au­­to­­desk a fait faillite, les ragots sur l’émi­­nente dispa­­ri­­tion de Xanadu ont été accueillis avec un sourire satis­­fait par un bon nombre de personnes au sein de l’in­­dus­­trie infor­­ma­­tique. Après tout, les petits génies avaient travaillé pendant quatre ans à sa program­­ma­­tion, dépen­­sant à foison l’argent de l’en­­tre­­prise, tout ça pour que le système soit plus éthéré que jamais. Mais pour Mark Miller, le timing de la crise d’Au­­to­­desk était d’une extra­­or­­di­­naire cruauté. Aujourd’­­hui, il insiste et affirme que les déve­­lop­­peurs étaient à un cheveu d’ache­­ver la concep­­tion de leur système d’hy­­per­­texte. Un cheveu de quelle épais­­seur ? « Six mois », dit-il avec sincé­­rité.

Amour unila­­té­­ral

Roger Gregory était dévasté par l’échec des déve­­lop­­peurs de tenir la promesse faite à Walker, qui voulait qu’un système opéra­­tion­­nel ait été dispo­­nible sous 18 mois. Son avis n’avait pas été pris en compte par Miller et les autres membres plus éloquents de l’équipe de concep­­tion lorsqu’ils avaient voulu mettre à la poubelle le premier code ; il avait été ignoré par Stie­­gler, et son mauvais carac­­tère ainsi que sa tendance à la dépres­­sion l’avaient empê­­ché d’in­­fluen­­cer sur le déve­­lop­­pe­­ment du projet. Désor­­mais, tandis que l’équipe Xanadu contem­­plait un avenir sans argent, Gregory n’avait nulle part où aller. Les autres archi­­tectes avaient devant eux des carrières promet­­teuses dans la recherche et l’in­­dus­­trie. Lui n’avait plus qu’une petite maison à Palo Alto, ainsi qu’un amour unila­­té­­ral pour le futur de l’hy­­per­­texte.

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Pour Michael McClary, la fin des subven­­tions d’Au­­to­­desk était une oppor­­tu­­nité pour se faire la malle : il est retourné à ses affaires de consul­­tant privé. Stie­­gler aussi avait cher­­ché une porte de sortie. Il s’est arrêté briè­­ve­­ment pour appor­­ter son aide à AMIX, aussi sacri­­fiée par Auto­­dex, pour effec­­tuer sa tran­­si­­tion vers l’in­­dé­­pen­­dance, avant de prendre sa retraite dans un ranch en Arizona. Xanadu avait été l’ex­­pé­­rience profes­­sion­­nelle la plus frus­­trante qu’il n’ait jamais eue. « Xanadu, dit-il main­­te­­nant, m’a terrassé plusieurs fois. » Mais les trois archi­­tectes en chef – Pandya, Tribble et Miller – n’étaient pas tout à fait dispo­­sés à jeter l’éponge. Ils avaient annoncé aban­­don­­ner leurs plus grands rêves concer­­nant l’hy­­per­­texte, du moins tempo­­rai­­re­­ment, s’ils trou­­vaient les bons parte­­naires finan­­ciers pour suppor­­ter un produit plus modeste. Trou­­ver ces parte­­naires était devenu la tâche de Jona­­than Shapiro. Shapiro avait un avan­­tage de taille sur Marc Stie­­gler et les autres mentors et super­­­vi­­seurs de Xanadu depuis 1965 : il ne croyait pas que l’hy­­per­­texte allait sauver le monde. Les manières agres­­sives, rêves déme­­su­­rés, et autres procla­­ma­­tions pleines de préten­­tion qui avaient symbo­­lisé Xanadu depuis que Nelson avait commencé à outrer ses profes­­seurs faisaient partie de l’en­­fance et de l’ado­­les­­cence du projet. Désor­­mais, après quelques coups durs, Xanadu semblait prêt à gran­­dir. Shapiro avait rapi­­de­­ment commencé à travailler avec Miller et les autres concep­­teurs pour réali­­ser ce qu’ils s’étaient toujours bornés à igno­­rer : iden­­ti­­fier les besoins commer­­ciaux spéci­­fiques et actuels que Xanadu pour­­rait rencon­­trer, par exemple, et créer quelque chose à montrer aux parte­­naires poten­­tiels. Dans une course pour empê­­cher de voir toutes ces années d’ef­­fort dispa­­raître sous la pile de logi­­ciels aban­­don­­nés d’Au­­to­­desk, Stie­­gler avait effec­­tué un lobbying féroce auprès de l’en­­tre­­prise afin d’ob­­te­­nir un finan­­ce­­ment de tran­­si­­tion pour garder en vie le projet. Auto­­desk, après de longues discus­­sions, avait offert par charité une petite somme à Xanadu. Entre-temps, Shapiro essayait de trou­­ver des ache­­teurs. Les déve­­lop­­peurs avaient alors déserté leurs bureaux de Palo Alto pour emmé­­na­­ger chez Dean Tribble. Après l’an­­nonce de la cession par Auto­­desk en 1992, la propriété de Xanadu Opera­­ting Company était reve­­nue à l’équipe ainsi qu’à quelques autres suppor­­ters de longue date. Roger Gregory et Ted Nelson déte­­naient alors la moitié de l’en­­tre­­prise. Nelson avait été surpris par la tour­­nure des événe­­ments. Chaque fois qu’il avait demandé des nouvelles sur la progres­­sion du projet à Auto­­desk, on lui avait répondu que le système serait prêt en six mois. C’était seule­­ment après une réunion au cours de l’été 1992 que la réalité l’avait frappé pour la première fois. « Ce senti­­ment m’a submergé. Mon Dieu, ils ne vont pas le faire, dit-il. Je les avais crus tout ce temps. » Nelson avait observé le déra­­page avec circons­­pec­­tion. Quand Marc Stie­­gler avait quitté Xanadu, Jona­­than Shapiro était devenu PDG de l’en­­tre­­prise nouvel­­le­­ment indé­­pen­­dante. Le nouveau diri­­geant avait conclu que la clé de Xanadu rési­­dait dans son poten­­tiel en tant que système de publi­­ca­­tion et de rede­­vances. Il avait alors joint une entre­­prise qui essayait de gérer un bon nombre de contrats sur les rede­­vances et les droits d’au­­teur : Kinko’s. La struc­­ture de données exclu­­sive de Xanadu offrait la possi­­bi­­lité d’un système de suivi coor­­donné pour tout le maté­­riel acadé­­mique imprimé par Kinko’s. En utili­­sant le finan­­ce­­ment de tran­­si­­tion d’Au­­to­­desk, aidé par une démons­­tra­­tion viable du système, Shapiro était persuadé qu’il pouvait conclure un marché avec Kinko’s ou un autre éditeur en 30 jours. Mais l’ac­­cord de Kinko’s ressem­­blait au projet de publi­­ca­­tion basé sur les rede­­vances dont Nelson, et non Xanadu Opera­­ting Company, avait les droits exclu­­sifs. Fina­­le­­ment, Jona­­than Shapiro n’était pas parvenu à vendre Xanadu à Kinko’s. À la place, les déve­­lop­­peurs avaient engagé l’une des plus étranges courses aux actions à laquelle le cadre, perplexe, avait jamais assisté.

~

Jusqu’à l’an­­née 1987, Xanadu avait été un travail de coopé­­ra­­tion, un groupe coura­­geux de mili­­tants dont le credo était « parta­­ger à parts égales ». Certains, comme Michael McClary, avaient reconnu l’ins­­ta­­bi­­lité de ces arran­­ge­­ments, et avaient décidé de se reti­­rer jusqu’à ce que les actions soient assu­­rées et les salaires payés. Mais le Silver Agree­­ment de 1988 avait créé deux Xana­­dus. Celui de Nelson consis­­tait en son système imagi­­naire de fran­­chises de l’in­­for­­ma­­tion : grâce à l’ac­­cord, Nelson avait le droit exclu­­sif sur n’im­­porte quelle acti­­vité de l’édi­­tion basée sur les rede­­vances. Entre temps, Xanadu Opera­­ting Company conser­­vait la propriété des logi­­ciels déve­­lop­­pés par Roger Gregory et les autres. Et fina­­le­­ment, le Silver Agree­­ment exigeait de la Xanadu Opera­­ting Company qu’elle four­­nisse à Nelson l’usage du logi­­ciel Xanadu pour ses fran­­chises, tout en permet­­tant à la société de contrô­­ler le déve­­lop­­pe­­ment du logi­­ciel et de l’uti­­li­­ser pour toute autre acti­­vité commer­­ciale. Le succès de Nelson dépen­­dait de celui de la Xanadu Opera­­ting Company : sans la tech­­no­­lo­­gie qui en décou­­lait, ses fran­­chises ne pouvaient exis­­ter. Et Nelson demeu­­rait un action­­naire majeur de l’en­­tre­­prise. Mais pour le moment, ses fran­­chises n’étaient qu’un commerce illu­­soire basé sur une tech­­no­­lo­­gie imagi­­naire, un rêve imbriqué dans un rêve. Main­­te­­nant que le rêve menaçait de deve­­nir réalité, certains aspects du Silver Agree­­ment parais­­saient vagues. Après tout, qu’en­­ten­­dait-on par édition ? Si Kinko’s voulait coor­­don­­ner son commerce de repro­­duc­­tion avec la tech­­no­­lo­­gie Xanadu pour répondre aux contrats des proprié­­taires de droits d’au­­teur, n’était-ce pas dange­­reu­­se­­ment proche des acti­­vi­­tés réser­­vées exclu­­si­­ve­­ment à Nelson ? Et ce n’était pas le seul problème de Xanadu Opera­­ting Company. La plupart des déve­­lop­­peurs ne déte­­naient qu’une quan­­tité négli­­geable d’ac­­tions. Main­­te­­nant qu’Au­­to­­desk les avait mis sur le carreau, ils devaient travailler dur pour pas grand-chose. Shapiro voulait alors répar­­tir la propriété de l’en­­tre­­prise plus en profon­­deur. Nelson, en revanche, n’avait pas très envie de parta­­ger ses actions. Alors que les négo­­cia­­tions avec Kinko’s s’amorçaient, Nelson, dont le rêve d’une vie était sur le point d’avan­­cer pour la première fois vers une réali­­sa­­tion concrète, quoique dimi­­nuée, avait tenté de reprendre le contrôle de l’en­­tre­­prise. Les déve­­lop­­peurs, qui avaient déjà assisté au style person­­nel avec lequel Nelson exerçait sa direc­­tion au début des années 1980, avaient résisté. « Il n’y avait pas de raison de se battre, dit Shapiro, si on ne termi­­nait pas la tech­­no­­lo­­gie pour la vendre, tout le monde y passe­­rait. Mais Ted était déter­­miné à prendre le contrôle. Plus il était déter­­miné à prendre le contrôle, plus les déve­­lop­­peurs souhai­­taient partir pour ne pas être à sa botte. »

Le marché avait été conclu, les actions redis­­tri­­buées et Shapiro était parti. Pour les déve­­lop­­peurs, c’était une victoire à la Pyrrhus.

Nelson en voulait à Miller, Stie­­gler et Shapiro pour les retards allon­­gés de Xanadu. Il avait accepté de perdre le contrôle du proces­­sus de déve­­lop­­pe­­ment à l’époque d’Au­­to­­desk, mais il s’était consolé en se disant que les profes­­sion­­nels étaient quali­­fiés pour complé­­ter leurs tâches. Main­­te­­nant que ces profes­­sion­­nels avaient réso­­lu­­ment échoué, Nelson voulait récu­­pé­­rer son entre­­prise. Les déve­­lop­­peurs refu­­saient de travailler pour lui. Miller et Shapiro n’avaient aucun doute qu’ils pouvaient garder une emprise sur Xanadu, dans la mesure où Nelson n’avait ni les compé­­tences pour termi­­ner le code, ni l’argent pour enga­­ger de nouveaux déve­­lop­­peurs. Mais ils avaient en face d’eux un maître de la stra­­té­­gie qui savait monter en puis­­sance. Nelson trouva vite un moyen de déclen­­cher la crise tant dési­­rée. « J’avais nommé Roger Gregory au conseil d’ad­­mi­­nis­­tra­­tion », se souvient Nelson avec triomphe. Les deux déte­­naient presque la moitié de l’en­­tre­­prise et, ensemble, ils pouvaient contra­­rier tous les plans. « La réac­­tion avait été la même que si j’avais mis le feu aux rideaux », dit Nelson. L’af­­fron­­te­­ment final pour le contrôle des restes de Xanadu n’a pas été pas très joli à regar­­der. Après la démis­­sion de Stie­­gler, Shapiro était la repré­­sen­­ta­­tion, aux yeux de Nelson, les mana­­gers étriqués et les figures d’au­­to­­rité sévères qu’il mépri­­sait tant. Pour Nelson, Shapiro était « un connard ». Pour Shapiro, Nelson était « un salo­­pard arro­­gant ». Nelson affirme ne pas se souve­­nir des détails du conflit, mais d’après Shapiro, la dernière escar­­mouche avait eu lieu au cours d’une réunion du conseil, fin 1992, durant laquelle Nelson avait avoué avec fran­­chise qu’il ne suivrait jamais les plans de n’im­­porte quelle entre­­prise que Shapiro diri­­geait. Shapiro avait répliqué que si Nelson accep­­tait de donner plus d’ac­­tions aux déve­­lop­­peurs, il accep­­te­­rait de démis­­sion­­ner de son poste de PDG. Le marché avait été conclu, les actions redis­­tri­­buées et Shapiro était parti. Pour les déve­­lop­­peurs, c’était une victoire à la Pyrrhus. Lorsque la bataille était termi­­née, les repré­­sen­­tants de Kinko’s avaient cessé de répondre aux appels télé­­pho­­niques, la plupart des fonds de tran­­si­­tion d’Au­­to­­desk avaient été dépen­­sés dans des hono­­raires d’avo­­cats, et l’équipe de Xanadu était parve­­nue à acqué­­rir la propriété d’une entre­­prise qui n’avait aucune valeur. Xanadu, déjà mort à plusieurs reprises, était mort à nouveau.

Don d’or­­gane

Et tandis que Xanadu agoni­­sait, Char­­lie Smith démar­­rait une entre­­prise. Elle s’ap­­pe­­lait Memex, et son premier produit devait être un système de registre de données pour les compa­­gnies d’as­­su­­rance. Smith avait examiné les restes de Xanadu. Le projet s’était avéré possé­­der, malgré l’ab­­sence de fonds, de code fonc­­tion­­nel et de pros­­pects, des algo­­rithmes de stockage et d’ex­­trac­­tion des données plutôt inté­­res­­santes que Smith envi­­sa­­geait d’uti­­li­­ser pour son logi­­ciel à venir. L’offre de Smith n’était – à peine – que la moitié d’une victoire. Avec Memex, le code serait retiré de son réseau d’in­­for­­ma­­tion mondial inté­­gré. Xanadu, héri­­tier de tant d’es­­poirs, allait deve­­nir un donneur d’or­­gane, son puis­­sant cœur algo­­ri­th­­mique battant au centre d’une base de données de l’in­­dus­­trie des assu­­rances. Smith avait peu d’argent. Mais les querelles sur la mort de Xanadu avaient miné la posses­­si­­vité de ses parti­­ci­­pants. Lorsque Memex avait offert de rache­­ter la licence de la tech­­no­­lo­­gie et d’en­­ga­­ger certains des employés pour la termi­­ner, Miller, Tribble et Pandya, ainsi que leurs collègues déve­­lop­­peurs Chris­­to­­pher Hibbert, Eric Hill et Rob Jellin­­ghaus avaient signé. Gregory, s’il demeu­­rait un action­­naire majo­­ri­­taire de Xanadu Opera­­ting Company, ne travaillait pas à Memex. Jona­­than Shapiro avait été remplacé par une nouvelle direc­­trice géné­­rale : Ann Hardy. Depuis leurs quar­­tiers géné­­raux dans la maison de Dean Tribble, les survi­­vants de Xanadu étaient retour­­nés sur Cali­­for­­nia Avenue, à Palo Alto, où se situaient les bureaux de Memex. Le site était fami­­lier, puisqu’il s’agis­­sait en fait du même bâti­­ment que celui qui avait abrité Xanadu au cours des années où le projet était financé par Auto­­desk. Le plus jeune membre de l’équipe de déve­­lop­­pe­­ment, Rob Jellin­­ghaus, avait conti­­nué l’aven­­ture Xanadu deux ans après l’ar­­rêt du finan­­ce­­ment d’Au­­to­­desk. C’était un jeune homme fin et inex­­pé­­ri­­menté de 23 ans, et pour­­tant il avait l’air plus talen­­tueux que des déve­­lop­­peurs de Xanadu qui avaient deux fois son âge. En 1992, la culture de la program­­ma­­tion n’était plus une branche mépri­­sée. Amical, éloquent et respec­­tueux, Jellin­­ghaus aurait pu être un apprenti de n’im­­porte quelle guilde profes­­sion­­nelle : graphiste, scéna­­riste, jeune archi­­tecte. Il n’était pas encore né quand les premières concep­­tions de Xanadu avaient été réali­­sées, et il avait lui-même cultivé son inspi­­ra­­tion grâce à des logi­­ciels d’hy­­per­­texte primi­­tifs, à des CD-ROMs et à Inter­­net. Sa présence au sein du projet était le signe que l’in­­ven­­tion de 1965 de Nelson deve­­nait propriété commune.

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Le bureau de Jellin­­ghaus était à Sausa­­lito, là où étaient situés les projets les plus mains­­tream d’Au­­to­­desk. Il n’avait pas été assez proche pour assis­­ter à la dernière phase d’au­­to­­des­­truc­­tion du projet, et était assez jeune pour endu­­rer le risque finan­­cier. Ainsi, après le rachat de la licence par Memex, Jellin­­ghaus et Dean Tribble s’étaient attaqués à une tâche longue­­ment retar­­dée : élabo­­rer un « front-end » pour le système. C’était un besoin urgent : le front-end, ou inter­­­face utili­­sa­­teur, permet­­trait de montrer aux poten­­tiels inves­­tis­­seurs et clients les services qu’un système Xanadu reconçu pour­­raient offrir dans le cadre d’une tâche commer­­ciale spéci­­fique. L’ab­­sence de front-end avait été un éter­­nel problème. Selon la philo­­so­­phie Xanadu, si un back-end (l’in­­ter­­face d’ad­­mi­­nis­­tra­­tion) parfait était créé, le front-end coule­­rait de source. En prônant des idéaux liber­­taires, les parti­­sans de Xanadu imagi­­naient une révo­­lu­­tion plus tradi­­tion­­nelle dans laquelle tous les utili­­sa­­teurs seraient reliés à un seul et grand système utopique. Mais dans leur quête d’un modèle pour le XXIe siècle, ils avaient créé un laby­­rinthe byzan­­tin. « Il y avait des liens, on pouvait créer des copies, compa­­rer des versions, pour sûr, rapporte Jellin­­ghaus, à condi­­tion d’être un génie. Je veux dire, rien que le code pour extraire du texte du back-end de Xanadu s’ap­­pa­­ren­­tait à 20 lignes en C++ très très poin­­tues, et il était diffi­­cile à manier dans tous les sens du terme. Non seule­­ment il était diffi­­cile à manier, mais il était aussi tout sauf rapide. Plus je travaillais dessus et plus mon opti­­misme battait de l’aile. » Les doutes du jeune déve­­lop­­peur s’am­­pli­­fiaient à mesure qu’il réali­­sait qu’un grand système centra­­lisé n’était plus la solu­­tion à rien. Il avait grandi avec Inter­­net : une masse redon­­dante de docu­­ments qui se multi­­pliait à l’in­­fini et deve­­nait de plus en plus chao­­tique. Il avait alors observé que les utili­­sa­­teurs voulaient, voire avaient besoin, d’in­­ter­­faces plus intel­­li­­gentes que jamais pour pouvoir faire face à la richesse de l’in­­for­­ma­­tion, mais ils étaient très peu dispo­­sés à obéir aux diktats d’une seule entre­­prise. « Le front-end c’est le plus impor­­tant, avait fini par comprendre Jellin­­ghaus. Le back-end aura beau être bon, sans un bon front-end c’est inutile. En plus, sans un bon front-end, on ne se soucie même pas des défauts du back-end. » Même s’il compre­­nait le fana­­tisme de ses collègues, Jellin­­ghaus commençait à se deman­­der si une révo­­lu­­tion hyper­­­texte néces­­si­­tait vrai­­ment la préser­­va­­tion parfaite de toute connais­­sance. Il voyait la beauté du rêve Xanadu – « comment coder toute l’in­­for­­ma­­tion du monde de façon constam­­ment évolu­­tive ? » – mais il doutait de l’in­­té­­rêt pour la société humaine d’une parfaite mémoire tech­­no­­lo­­gique. La pensée est basée sur la sélec­­tion. Curieu­­se­­ment, se souve­­nir de tout revient à tout oublier. « Peut-être que les gens ne devraient pas se souve­­nir de tout ce qu’ils font. Peut-être qu’ou­­blier est une bonne chose », dit Jellin­­ghaus. Ses doutes héré­­tiques n’avaient pas eu le temps de mûrir, parce qu’a­­près six mois de travail à Memex, les sommes qu’au­­rait dû rappor­­ter la vente de l’équi­­pe­­ment de Xanadu Opera­­ting Company n’avaient pas été payées. Les déve­­lop­­peurs s’étaient atten­­dus à ce que Smith ait besoin de plus de temps pour complé­­ter la première phase de finan­­ce­­ment de son entre­­prise, mais une crise au sein de Memex signi­­fiait qu’il était tout simple­­ment inca­­pable de payer. Même si Jallin­­ghaus était le moins impliqué finan­­ciè­­re­­ment, il était aussi le moins fana­­tique, et il avait laissé derrière lui un bon poste à Auto­­desk. Après quelques mois, il avait commencé à reprendre ses esprits. « Qu’est-ce que je faisais ? se souvient-il s’être demandé alors. C’est idiot. C’était idiot dès le départ. » Mark Miller, qui avait conti­­nué à inves­­tir plus de temps dans le projet, avait eu plus de mal à aban­­don­­ner Xanadu. Il avait consa­­cré telle­­ment d’an­­nées au projet ; même si Memex ne pouvait payer les factures, il refu­­sait de simple­­ment tour­­ner les talons et de s’en aller. Un après-midi, à la fin de novembre 1994, un groupe de déve­­lop­­peurs, avec la permis­­sion de Miller et Ann Hardy, s’était rendu dans le bureau de Memex pour tout vider. Ils avaient emporté les machines avec eux, lais­­sant un espace vide. Roger Gregory n’avait bien entendu pas parti­­cipé. Il n’était qu’un action­­naire de Xanadu, pas un employé de Memex, et ses contacts avec les déve­­lop­­peurs étaient limi­­tés. Mais sa réponse à l’en­­lè­­ve­­ment de l’équi­­pe­­ment de Xanadu était en magni­­fique adéqua­­tion avec sa vision de la vie. « Je ne comprends pas, dit-il,  je n’ai aucune compas­­sion pour eux. C’est au-delà de mes forces de comprendre comment on peut aban­­don­­ner juste parce qu’on n’a pas été payé six mois. » Les ordi­­na­­teurs dispa­­rus, Xanadu était plus que dans la tombe. Il était mort et démem­­bré. Les visi­­teurs sur Cali­­for­­nia Avenue n’en verraient pratique­­ment aucune trace. Xanadu était comme un rebelle vaincu dont on détrui­­rait le cadavre pour éviter d’en faire un sanc­­tuaire.

~

J’ai rencon­­tré Mark Miller, par une jour­­née pluvieuse en automne dernier, dans un restau­­rant thaï­­lan­­dais désert situé près des bureaux de Xanadu. Nous nous étions assis plusieurs heures, à écou­­ter le gron­­de­­ment répé­­ti­­tif qui réson­­nait dans le bowling voisin. Miller avait réitéré que lorsqu’il s’était éclipsé avec les ordi­­na­­teurs de Memex, il n’avait pas eu l’im­­pres­­sion de commettre un vol, dans la mesure où Memex les utili­­sait grâce à un contrat signé avec Xanadu Opera­­ting Company dont les frais n’avaient jamais été entiè­­re­­ment payés.

« Je ne doute pas que l’on aurait élaboré un système incroyable qui aurait pu faire toutes les choses promises au nom de Xanadu. » — Mark Miller

Je lui avais dit comprendre, et nous en étions venus à parler du Web. Pendant les années où Xanadu était à Auto­­desk, le graphique mesu­­rant la crois­­sance d’In­­ter­­net avait commencé à deve­­nir asymp­­to­­tique. Tandis que Miller, Gregory et les autres codeurs agoni­­saient devant leur système inopé­­rable, Inter­­net offrait un proto­­type simple de biblio­­thèque univer­­selle. Contrai­­re­­ment au code précieu­­se­­ment gardé de Xanadu, les outils de program­­ma­­tion dont dépen­­dait Inter­­net étaient ouverts à tous, et des dizaines de milliers d’uti­­li­­sa­­teurs s’amu­­saient avec. À Genève, Tim Berners-lee, igno­­rant tout de la propa­­gande Xanadu, avait rédigé une norme simple de l’hy­­per­­texte qu’il avait nommée World Wide Web. À Urbana-Cham­­paign dans l’Il­­li­­nois, Marc Andrees­­sen avait élaboré un front-end attrac­­tif pour le Web appelé Mosaic. Alimenté par l’anar­­chie et une passion pour l’auto-amélio­­ra­­tion, Inter­­net s’était tourné vers l’hy­­per­­texte.        J’ai demandé à Miller si Inter­­net avait réalisé ses rêves d’hy­­per­­texte. « Ce que fait le Web est facile » a-t-il répondu. Il a souli­­gné qu’il manquait toujours au Web toutes les carac­­té­­ris­­tiques avan­­cées que lui et ses collègues avaient essayé de mettre en œuvre. Il n’y avait pas de trans­­clu­­sion. Il n’y avait pas de moyen de créer des liens dans les docu­­ments d’autres auteurs. Il n’y avait aucune façon de suivre toutes les réfé­­rences faites à un docu­­ment spéci­­fique. Et, surtout, le World Wide Web n’était abso­­lu­­ment pas logique. Au contraire, il auto­­ri­­sait la redon­­dance à l’in­­fini et encou­­ra­­geait la confu­­sion au maxi­­mum. Avec Xanadu – c’est-à-dire avec la trans­­clu­­sion et la liberté de lier – les utili­­sa­­teurs auraient eu un forum de débat univer­­sel cohé­rent et faci­­le­­ment navi­­gable. « C’est très diffi­­cile, a dit Miller. Nous avions beau­­coup progressé. C’était un progrès construc­­tif, et si l’argent avait suivi pour que le noyau de l’équipe puisse le main­­te­­nir, je ne doute pas que l’on aurait élaboré un système incroyable qui aurait pu faire toutes les choses promises au nom de Xanadu. » Quoi qu’il en soit, Miller a admis que l’exis­­tence du Web devait être accep­­tée comme la base d’une meilleure forme d’hy­­per­­texte. « Nous devons utili­­ser toute notre pers­­pi­­ca­­cité tech­­nique pour faire monter d’un cran le niveau du Web », a-t-il dit. Miller réflé­­chis­­sait à comment permettre aux lecteurs d’ajou­­ter des liens sur les pages Web d’autres auteurs sans copier les docu­­ments origi­­naux. De son point de vue, ce serait un simple pas dans la bonne direc­­tion. « Ce serait un peu maladroit, mais c’est faisable, m’a dit Miller. Pas besoin de millions de dollars. Il faudrait six à douze mains et un mois d’ef­­fort. » Instinc­­ti­­ve­­ment j’ai facto­­risé cette prédic­­tion dans mon esprit, parce que j’avais reconnu le code avec lequel les déve­­lop­­peurs de Xanadu parlaient de l’ave­­nir : six mois. Après ma conver­­sa­­tion avec Miller, j’ai appelé Ted Nelson à Sapporo, au Japon. Lorsqu’Au­­to­­desk s’était désen­­gagé de l’hy­­per­­texte, Nelson avait plus ou moins perdu tous ses audi­­teurs améri­­cains. La misère trai­­nante de Xanadu l’avait mis dans une situa­­tion déli­­cate, à la fois sur le plan finan­­cier et intel­­lec­­tuel ; au sein de la nouvelle géné­­ra­­tion de hackers, l’in­­ven­­teur était publique­­ment toléré et secrè­­te­­ment plaint. Mais au Japon, il a fini par être conve­­na­­ble­­ment appré­­cié. « Ils ont fait leurs devoirs, a-t-il dit. Ils comprennent et ils écoutent. Ils sont inté­­res­­sés par les idées. » Nelson a ajouté trou­­ver plus simple la commu­­ni­­ca­­tion avec les Japo­­nais qu’a­­vec les Améri­­cains. « C’est une ques­­tion de fran­­chise, a-t-il théo­­risé. Tout le monde est très direct. » Au Japon, Nelson a fait du lobbying pour un système de trans­­clu­­sion indé­­pen­­dant du logi­­ciel Xanadu. Il a baptisé son système « tran­s­co­­py­­right ». Il ne s’agis­­sait pas d’une tech­­no­­lo­­gie, c’était la sugges­­tion de Nelson pour une solu­­tion contrac­­tuelle aux problèmes de droits d’au­­teur. Il a avancé que les éditeurs numé­­riques devraient permettre à quiconque de repu­­blier leurs travaux, à condi­­tion que la repu­­bli­­ca­­tion se fasse par le biais d’un poin­­teur au docu­­ment origi­­nal ou à l’ex­­trait. Tout comme pour les fran­­chises imagi­­naires de Nelson, les éditeurs de docu­­ments tran­s­co­­py­­righ­­tés rece­­vraient de l’argent à chaque octet chargé. Dans sa descrip­­tion du tran­s­co­­py­­right, l’in­­ven­­teur a admis qu’il faudrait « certaines carac­­té­­ris­­tiques logi­­cielles inha­­bi­­tuelles » pour mettre en œuvre le système, y compris un back-end capable de factu­­rer les utili­­sa­­teurs pour des petites quan­­ti­­tés de contenu, et un front-end capable d’édi­­ter et de présen­­ter auto­­ma­­tique­­ment des docu­­ments qui pour­­raient être ache­­tés via plusieurs sources. En fait, la tran­s­co­­pie est semblable à Xanadu, mais sans la machi­­ne­­rie. La contri­­bu­­tion de Nelson s’était réduite à un nom et à une descrip­­tion. Mais pour Nelson, les noms et les descrip­­tions avaient toujours été le cœur des affaires. Dans le rapport succinct qui présen­­tait son idée de tran­s­co­­py­­right, Nelson s’iden­­ti­­fiait comme le « Fonda­­teur du Média Inte­­rac­­tif » et « Fonda­­teur de la Publi­­ca­­tion Réseau ». Nelson, qui avait récem­­ment démé­­nagé au Japon, dormait l’après-midi et travaillait toute la nuit, ce qui fait que j’avais dû l’ap­­pe­­ler à 5h, heure de Sapporo. En plus du lobbying pour le tran­s­co­­py­­right, Nelson travaillait avec le Profes­­seur Yuzuru Tanaka, un infor­­ma­­ti­­cien déve­­lop­­pant un langage de program­­ma­­tion simple. Avec Tanaka, Nelson essayait de mettre en œuvre la plus ancienne de ses concep­­tions de l’hy­­per­­texte, sa propo­­si­­tion de 1965 , un système d’écri­­ture person­­nel qui permette l’édi­­tion à l’écran avec trans­­clu­­sion et liens. Nelson avait répondu au Web : « Bien tenté. » Il avait dit qu’il était une simpli­­fi­­ca­­tion triviale de ses idées d’hy­­per­­texte, même si elle avait été mise en œuvre avec une certaine intel­­li­­gence. Et il conti­­nuait à croire au vieux code Xanadu. « J’ai­­me­­rais souli­­gner que tous ceux impliqués dans Xanadu sont convain­­cus que le logi­­ciel est valable et qu’il peut être terminé », a-t-il affirmé. « Il sera terminé », a-t-il ajouté. « La seule ques­­tion qui se pose est : en quelle décen­­nie ? »

L’ou­­bli et la folie

Roger Gregory et son collègue hacker Keith Henson ont cryo­­gé­­nisé plusieurs personnes. Tous deux espèrent que chacune d’elle pourra ressus­­ci­­ter à l’ave­­nir, lorsque la science médi­­cale aura inventé un remède pour leurs mala­­dies. Au début de l’an­­née 1994, Henson était tombé sur le fonda­­teur de Memex Char­­lie Smith, qu’il avait rencon­­tré un peu plus tôt, à une soirée de nouvel an. Henson avait demandé à sa vieille connais­­sance comment allaient les affaires, et Smith avait répondu qu’elles allaient mal. Il était arrivé à son bureau le 30 novembre pour montrer Memex à un poten­­tiel inves­­tis­­seur, pour fina­­le­­ment se rendre compte que toutes ses machines avaient disparu. Son tout nouveau busi­­ness, qui avait déses­­pé­­ré­­ment besoin d’in­­ves­­tis­­se­­ment exté­­rieur, semblait avoir fui au milieu de la nuit. Henson, l’un des inven­­teurs de Xanadu, avait deviné que ni Gregory ni Nelson n’étaient au courant que les machines avaient été prises. Il avait raison. Il avait contacté Gregory et Nelson, et avait fini par aider le projet à prendre une nouvelle direc­­tion. Après que Smith ait clai­­re­­ment expliqué qu’un procès serait inévi­­table s’ils ne rame­­naient pas les machines, Miller et ses collègues avaient fina­­le­­ment décidé d’aban­­don­­ner le code, les ordi­­na­­teurs, et leurs espoirs pour une éven­­tuelle sortie de Xanadu. Ils avaient rendu les machines à Memex. Une fois les vestiges de l’équipe d’Au­­to­­desk épar­­pillés, Char­­lie Smith avait engagé Roger Gregory pour termi­­ner le logi­­ciel Xanadu, qui compre­­nait 300 000 lignes de code. J’ai rendu visite à l’au­­tomne à Gregory, à Palo Alto. Ses indi­­ca­­tions impré­­cises m’ont conduit dans une impasse, devant la pelouse d’un établis­­se­­ment de recherche de Palo Alto. La pelouse était parfai­­te­­ment tondue, et semblait reflé­­ter l’ef­­fi­­ca­­cité avec laquelle les inspi­­ra­­tions indis­­ci­­pli­­nées d’une myriade de scien­­ti­­fiques étaient orga­­ni­­sées par l’en­­tre­­prise et conver­­ties en béné­­fices.

Xanadu, le plus grand projet ency­­clo­­pé­­dique de notre ère, ne ressem­­blait pas qu’à un échec mais aussi à un véri­­table symp­­tôme de la folie.

Roger Gregory, à tous les égards, était inca­­pable d’une telle disci­­pline. Une chance pour moi, car sa maison n’en était que plus visible. Au bout d’une rue, un jardin était décoré d’une dizaine de vélos démon­­tés. Culmi­­naient derrière un rideau fragile en contre-plaqué trois décen­­nies de machi­­ne­­rie infor­­ma­­tique : des plateaux, des lecteurs de disquettes, des enca­­dre­­ments en métal, des venti­­la­­teurs et des piles de cartes mères dont les archi­­tec­­tures antiques étaient telles qu’elles parais­­saient conte­­nir, dans une forme pitto­­resque et indé­­chif­­frable, toute une histoire de l’ère numé­­rique. Gregory a ouvert la porte lorsque j’ai frappé. Son panta­­lon bleu et sale était débou­­tonné et il avait les pieds nus. Un t-shirt rosâtre aux manches longues couvrait son ventre arrondi mais s’ar­­rê­­tait avant d’at­­teindre son panta­­lon. De l’ex­­té­­rieur, la maison de Gregory avait l’air de cracher ses entrailles. De l’in­­té­­rieur, la pers­­pec­­tive était inver­­sée. L’ar­­rière salle donnait sur un patio à travers une porte en verre, où s’em­­mê­­laient d’autres vélos démon­­tés. Des ordi­­na­­teurs encom­­braient le vesti­­bule, et des rangées de livres abîmés ornaient les murs du sol jusqu’au plafond. Avec des centaines d’autres objets en morceaux – des jouets pour enfants, des outils, des râte­­liers de maté­­riel infor­­ma­­tique et des enche­­vê­­tre­­ments de fils – jonchant toutes les surfaces, le sol, et jusqu’au jardin de derrière, la maison de Gregory donnait l’air de s’être portée volon­­taire pour jouer le rôle de sanc­­tuaire pour les objets encore utiles mis à la poubelle. Une télé­­vi­­sion perchée au-dessus de son ordi­­na­­teur était allu­­mée sur une chaîne de téléa­­chat. Nous avons parlé un moment de Xanadu. Gregory pestait avec une amer­­tume non rete­­nue contre les déve­­lop­­peurs et mana­­gers qui avaient contrôlé son projet au fil des années. « Marc Stie­­gler est encore en vie ? s’était-il étonné. Dommage. » Il avait ensuite décrit la tenta­­tive de construire Xanadu sous l’an­­cienne direc­­tion comme une tenta­­tive de « répa­­rer une montre au sommet d’une cabane en pleine tempête. Le vent c’était celui du chan­­ge­­ment constant et de la recon­­cep­­tion ». En silence, tandis que Gregory se plai­­gnait, je scan­­nais les murs de la pièce dans laquelle vivait le déve­­lop­­peur. Ses étagères étaient encom­­brées. Une telle angoisse était expo­­sée ici : des livres non lus et recou­­verts de pous­­sière, des livres empi­­lés derrière d’autres, des éditions redon­­dantes et des inven­­dus. En plus de 20 000 autres volumes, Gregory possé­­dait cinq collec­­tions complètes de l’Ency­­lo­­pe­­dia Britan­­nica. Au-dessus de son lit trônaient les tomes élégants de la Onzième Edition du Brit­­ta­­nica, répu­­tée pour ses essais en tous genres.

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World Wide Web
Barce­­lona Super­­com­­pu­­ting Center
Crédits

J’ai fixé les livres de Gregory du regard. Cent ans plus tôt, seule­­ment à l’aide de la presse impri­­mée, les ency­­clo­­pé­­distes de Britan­­nica avaient construit une collec­­tion d’in­­for­­ma­­tion qui, bien qu’in­­com­­plète, s’orien­­tait de manière convain­­cante vers la connais­­sance. Aujourd’­­hui, avec l’avè­­ne­­ment de dispo­­si­­tifs de stockage bien plus puis­­sants, Xanadu, le plus grand projet ency­­clo­­pé­­dique de notre ère, ne ressem­­blait pas qu’à un échec mais aussi à un véri­­table symp­­tôme de la folie. Dans la maison de Gregory, cette contra­­dic­­tion était évidente : malin, le hacker s’était construit un mur de livres, une digue de papier pour le proté­­ger d’une vague de chagrin. La toute première histoire que m’avait racon­­tée Nelson parlait d’une vision d’eau trou­­blée. Pour Nelson, les courants tour­­billon­­nants sous le bateau de son grand-père repré­­sen­­taient la trans­­for­­ma­­tion chao­­tique de toutes les rela­­tions et l’ir­­ré­­cu­­pé­­rable déclin lié au flux tempo­­rel. Son projet Xanadu était censé orga­­ni­­ser ce chaos, cana­­li­­ser ce flux. Assis avec Roger Gregory, entouré par des murs jaunis­­sants d’au­­to­­rité litté­­raire, je me suis souvenu que les déve­­lop­­peurs de Xanadu n’avaient jamais résolu le problème de base de la perfor­­mance infor­­ma­­tique. Peu impor­­tait la puis­­sance de leurs machines, ou l’élé­­gance de leur code, il y avait toujours eu trop de données à extraire et intro­­duire dans la mémoire. Au cours du mois où j’ai rencon­­tré Gregory chez lui, je lui ai aussi rendu visite sur son lieu de travail. Sur la porte de son bureau de Memex était affi­­chée une pancarte qui indiquait « S.T. Cole­­ridge and Sons. Danger. » Les pièces à l’in­­té­­rieur étaient petites, à peine plus grandes qu’un stand dans une foire. Sur un tableau blanc, écrit en orange, était gravé l’aver­­tis­­se­­ment : « C’est du commerce, pas un hobby. » Dans un coin de la pièce étaient dispo­­sés un sac géant de citrons et un sac de couchage. J’étais venu pour un entre­­tien en fin de mati­­née, mais Gregory ne s’était pas encore montré. Keith Henson, vêtu de sandales, d’un jean bleu, d’un t-shirt noir et d’une cravate assor­­tie, m’a accueilli. Vers midi Gregory est arrivé. Le vrom­­bis­­se­­ment bruyant des machines à l’in­­té­­rieur du bureau étriqué s’est avéré trop prononcé pour mon piètre magné­­to­­phone, nous forçant à sortir dans le parking. Nous nous sommes assis une heure sur les sièges avant de la voiture d’Hen­­son, sous les pluies torren­­tielles. Le plafond bas et sombre de l’ha­­bi­­tacle rendait la voiture semblable à un cercueil. Le t-shirt de Gregory était couvert d’une pous­­sière rousse et légère : le signe, je devi­­nais, d’une bataille perdue contre son rasoir élec­­trique. Gregory a admis être un peu sonné : il avait veillé tard la nuit précé­­dente, à lutter contre les restes de Xanadu. La voix du déve­­lop­­peur était très silen­­cieuse. Il tenait sa tête dans ses mains, et une bonne partie de l’heure, il a parlé sans chan­­ger de posi­­tion. Son corps, grand et mou, était voûté, ses genoux remon­­tés sur sa poitrine et ses épaules plan­­tées sur le bord du siège du conduc­­teur. Ses pommettes et son front repo­­saient contre le plat de ses mains, comme dans une démons­­tra­­tion au ralenti du Cri de Munch. Il faisait défi­­ler toutes les phases du projet, revoyant les débuts enjoués de Xanadu à Ann Arbor, sa demi-douzaine de morts, l’eu­­pho­­rie lors de l’in­­ves­­tis­­se­­ment d’Au­­to­­desk, la lenteur des progrès, l’amère bataille person­­nelle pour le contrôle de l’en­­tre­­prise, et le pathos de sa tenta­­tive indi­­vi­­duelle de sauver, en quelque sorte, un ensemble de lignes de code, infi­­nies et incom­­pré­­hen­­sibles. Sans protes­­ter, sans réflé­­chir, Gregory répon­­dait à toutes les ques­­tions. « Je ne sais pas », avait-il répondu à une ques­­tion inau­­dible sur mon magné­­to­­phone et dont je ne suis pas parvenu à me rappe­­ler. « J’ai lutté. » À plusieurs reprises, Gregory s’est arrêté pour reprendre sa respi­­ra­­tion, mais il a toujours repris, déter­­miné à donner son avis. Il parlait comme une personne qui déses­­père de voir la justice rendue pendant sa vie, mais qui compte sur l’His­­toire pour la venger. Enfin, nous sommes arri­­vés à la fin du récit. Il restait une seule ques­­tion, et elle semblait à la fois évidente et cruelle. Son projet avait promis la fin de l’ou­­bli, mais en fin de compte, seul Gregory avait été inca­­pable d’ou­­blier. Le déluge d’in­­for­­ma­­tions était arrivé. Les autres déve­­lop­­peurs avaient chacun pris leur chemin. Seul Gregory gardait les doigts sur la machine cassée de Xanadu. « Pourquoi ? » ai-je demandé. « De la pure folie », a-t-il répondu, écra­­sant son visage entre ses deux mains.


Traduit de l’an­­glais par Mehdi Chau­­vot d’après l’ar­­ticle « The Curse of Xanadu », paru dans Wired. Couver­­ture : Barce­­lona Compu­­ting Center.

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