par Geoff Watts | 29 juin 2016

LISEZ ICI LA PREMIÈRE PARTIE DE L’HISTOIRE

Care-o-bot

Je suis à Hatfield, dans le Hert­­ford­­shire, devant une maison en appa­­rence banale, au milieu d’un quar­­tier rési­­den­­tiel. Mais une fois le portail fran­­chi, je suis accueilli par un petit être trapu qui m’ar­­rive à peine aux épaules. Il est noir et blanc et ressemble vague­­ment à un pingouin – pour être honnête, il me rappelle surtout une pompe à essence au design étrange. « Il », c’est Care-O-bot. Il ne parle pas mais il m’ac­­cueille avec un message qui appa­­raît sur l’écran tactile placé sur son ventre. Care-O-bot me demande de le suivre dans la cuisine pour choi­­sir une bois­­son fraîche puis il m’in­­vite à prendre place dans le salon. Le petit robot ne tarde pas à me rejoindre. Une bouteille d’eau est posée sur son écran tactile, trans­­formé en plateau pour l’oc­­ca­­sion. Le domes­­tique méca­­nique se déplace en silence grâce à des roues invi­­sibles. Chaque fois qu’il perçoit la présence d’in­­di­­vi­­dus ou d’objets en mouve­­ment dans son péri­­mètre, il effec­­tue une pirouette étran­­ge­­ment gracieuse.

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Care-O-bot et son bras arti­­culé
Crédits : Mosaic

Il s’ap­­proche de la table et déplie son unique bras pour attra­­per la bouteille d’eau et la placer en face de moi… ou presque. En réalité, il la pose à l’autre bout de la table, hors d’at­­teinte. Après cinq minutes passées en compa­­gnie de Care-O-bot, j’ai déjà envie de me plaindre du service. Cette maison, qu’on surnomme la « maison robot », est la propriété de l’uni­­ver­­sité du Hert­­ford­­shire. L’école l’a ache­­tée il y a plusieurs années car le labo­­ra­­toire du campus n’était pas l’en­­droit idéal pour mener une expé­­rience gran­­deur nature. L’ex­­pé­­rience en ques­­tion vise à obser­­ver la réac­­tion d’un indi­­vidu vivant avec un robot. Et un quatre pièces perdu dans un quar­­tier rési­­den­­tiel offre un contexte beau­­coup plus réaliste. Bien entendu, cette maison n’a rien de banale. Des capteurs et des camé­­ras dispo­­sés dans tous les coins enre­­gistrent les moindres faits et gestes des rési­­dents. Les données sont ensuite trans­­mises aux robots. Même les acti­­vi­­tés en cuisine et les tâches domes­­tiques sont analy­­sées, de l’ou­­ver­­ture à la ferme­­ture des placards en passant par l’uti­­li­­sa­­tion des robi­­nets. En résumé, ces dispo­­si­­tifs enre­­gistrent tous les détails de notre acti­­vité quoti­­dienne. Joe Saun­­ders, membre du groupe de recherche en systèmes adap­­ta­­tifs de l’uni­­ver­­sité, compare Care-O-bot à un major­­dome. C’est vrai qu’il y a une ressem­­blance : après avoir déployé son puis­­sant bras arti­­culé, il le garde discrè­­te­­ment replié dans son dos tant qu’il n’en a pas l’uti­­lité. « Il est assez puis­­sant pour faire un trou dans un mur », explique Saun­­ders avec entrain. « Mais c’est une version bêta, on espère que la version finale sera plus petite. » Même en version bêta, cette brute parfai­­te­­ment appri­­voi­­sée a su se montrer utile auprès de 200 personnes âgées. Ces dernières ont pu inter­­a­gir avec lui lors d’es­­sais réali­­sés en France, en Alle­­magne ainsi qu’à Hatfield. Tony Belpaeme me fait remarquer que les robots d’aujourd’­­hui ne possèdent pas encore les compé­­tences de base les plus indis­­pen­­sables, comme faire le ménage, aider les gens à s’ha­­biller, etc. Ces tâches, qui peuvent paraître simples, sont compliquées à réali­­ser pour des machines. Les nouveaux modèles de Care-O-bot peuvent enfin répondre aux commandes vocales et parler. Ces nouvelles fonc­­tion­­na­­li­­tés sont un vrai soula­­ge­­ment car, pour être honnête, c’est le silence de Care-O-bot qui m’a le plus perturbé. Étran­­ge­­ment, qu’il me dise ce qu’il fait ou ce qu’il s’ap­­prête à faire me rassu­­re­­rait. J’ai rapi­­de­­ment pris conscience qu’il était diffi­­cile pour moi de savoir ce je ressen­­ti­­rais en vivant avec un être inanimé mais mobile. Du moins jusqu’à ce que la fraî­­cheur de l’ex­­pé­­rience se dissipe. Serais-je capable de vivre avec une version avan­­cée de Care-O-bot, qui soit vrai­­ment apte à aller servir mon petit-déjeu­­ner, faire la lessive et le lit ? Je n’en suis pas certain. Et qu’en est-il des tâches les plus intimes ? Si jamais je deve­­nais incon­­ti­nent, tolé­­re­­rais-je que Care-O-bot répare les dégâts ? Si la confiance s’éta­­blie, pourquoi pas ? Ça me semble moins embar­­ras­­sant que de deman­­der à une vraie personne.

Les nouveaux modèles de Care-O-bot peuvent enfin répondre aux commandes vocales et parlerCrédits : wikipédia
Les nouveaux modèles de Care-O-bot peuvent enfin répondre aux commandes vocales et parler
Crédits : Wiki­­pé­­dia

Après mûre réflexion, je pense que s’adap­­ter à la présence physique d’un robot est la partie la plus facile. Ce qui pose problème, ce sont les senti­­ments qu’on déve­­loppe à son égard. Kers­­tin Dauten­­han, de la maison des robots de Hatfield, est profes­­seure en intel­­li­­gence arti­­fi­­cielle à l’école d’in­­for­­ma­­tique de l’uni­­ver­­sité du Hert­­ford­­shire. « Ce qui nous inté­­resse, c’est d’ai­­der les personnes qui vivent toujours chez elles et souhaitent y rester aussi long­­temps que possible, tout en restant indé­­pen­­dantes », explique-t-elle. Ses robots ne sont pas conçus pour être des compa­­gnons de vie mais elle recon­­naît que, dans une certaine mesure, il le devien­­dront tôt ou tard. « Si un robot est programmé pour recon­­naître nos expres­­sions faciales et qu’il voit que vous êtes malheu­­reux, il pourra s’ap­­pro­­cher de vous. S’il est pourvu d’un bras, il essaiera de vous récon­­for­­ter et vous deman­­dera pourquoi vous êtes triste. » Kers­­tin Dauten­­han précise qu’il s’agira d’une simu­­la­­tion de compas­­sion. Je lui signale alors que les êtres humains acceptent volon­­tiers l’af­­fec­­tion de leurs animaux de compa­­gnie mais elle me répond que la réac­­tion d’un chien n’est pas program­­mée. C’est vrai. Cepen­­dant, les futures avan­­cées en matière d’in­­tel­­li­­gence arti­­fi­­cielle pour­­raient brouiller cette distinc­­tion, plus encore si un robot a été programmé pour se repro­­gram­­mer lui-même et choi­­sir au hasard parmi un vaste panel d’objec­­tifs, d’in­­ten­­tions et de person­­na­­li­­tés.

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Avec Char­­lie, les enfants ne redoutent plus d’al­­ler à l’hô­­pi­­tal
Crédits : Thomas Farnetti/Mosaic

« Agir socia­­le­­ment face aux systèmes inter­­ac­­tifs fait partie de nous et de notre évolu­­tion », m’ex­­plique-t-elle. Elle est ravie de voir ses robots capables d’ap­­por­­ter un supplé­­ment de récon­­fort et de compa­­gnie. Mais elle est aussi consciente que les services de soins aux budgets réduits ne s’alar­­me­­ront proba­­ble­­ment pas si un robot semble se substi­­tuer au contact humain. Alors que je quitte la maison, tout cela m’inquiète et me laisse perplexe. Pourquoi devrais-je me scan­­da­­li­­ser si les chiens, les chats, les robots-phoques et les Tama­­got­­chi peuvent déjà imiter les senti­­ments aussi faci­­le­­ment ? Char­­lie, le robot avec qui j’ai j’ai joué à trier les aliments, a été conçu pour inter­­a­gir avec les enfants tout en les aidant à en apprendre davan­­tage sur leur mala­­die (Il est égale­­ment utilisé avec des enfants autistes). Lorsqu’on présente Char­­lie aux enfants, on leur explique que lui a encore beau­­coup à apprendre sur leur syndrome : il possède quelques connais­­sances sur le diabète mais il lui arrive de faire des erreurs. Ils peuvent ainsi apprendre ensemble. « Ça rassure les enfants », explique Belpaeme. « Si Char­­lie fait des erreurs, ils peuvent le corri­­ger et ils sont ravis de le faire ! » Les enfants créent des liens avec le robot. « Certains lui font des petits cadeaux, comme des dessins. Les rendez-vous à l’hô­­pi­­tal, qui étaient pénibles aupa­­ra­­vant, peuvent deve­­nir des moments que les enfants attendent avec impa­­tience. » Les enfants prennent goût à cette forme d’ap­­pren­­tis­­sage et sont plus atten­­tifs que lorsque le savoir est trans­­mis par le person­­nel médi­­cal. « D’après nos études, le robot n’est pas seule­­ment une bonne alter­­na­­tive, c’est la meilleure solu­­tion. » Char­­lie ressemble à un humain de dessin-animé. De l’avis des cher­­cheurs et de la majeure partie des gens, les robots doivent ressem­­bler aux êtres humains de façon convain­­cante ou adop­­ter une appa­­rence tota­­le­­ment distincte. Plus une machine nous ressemble et plus nous nous en sentons proche – jusqu’à un certain point. Si sa ressem­­blance est impar­­faite, elle tend à nous gêner. Les profes­­sion­­nels de la robo­­tique parlent de la théo­­rie de la « vallée déran­­geante ». Pour faire court, si vous ne pouvez pas atteindre la perfec­­tion dans l’ap­­pa­­rence de votre robot, n’es­­sayez même pas. Mieux vaut qu’il ait l’air d’un robot. Cette pers­­pec­­tive est rassu­­rante. Une version de Char­­lie qu’on ne pour­­rait pas distin­­guer de vous et moi aurait de bonnes chances d’être reje­­tée. Cela ne veut pas dire qu’ils ne doivent pas imiter nos actes. Un robot qui ne bouge pas ses mains, par exemple, n’a pas l’air natu­­rel. « Quand les gens parlent, ils ne restent pas immo­­biles », commente Belpaeme, en dési­­gnant Char­­lie et un enfant, absor­­bés dans une conver­­sa­­tion. « Au-delà des lèvres et de la langue, les mains bougent aussi. »

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KASPAR, un robot huma­­noïde à desti­­na­­tion des enfants autistes
Crédits : Thomas Farnetti/Mosaic

La crainte que nous éprou­­vons en évoquant des adultes qui déve­­loppent des rela­­tions avec des robots ne semble pas s’ap­­pliquer aux enfants. Pensez aux poupées, aux amis imagi­­naires et autres phéno­­mènes simi­­laires qui parti­­cipent au déve­­lop­­pe­­ment normal d’un enfant. S’inquié­­ter parce que les enfants s’amusent à nouer des amitiés avec des robots me semble absurde. Alors pourquoi le suis-je lorsqu’il s’agit d’adultes ? « Je ne vois pas pourquoi avoir une rela­­tion avec un robot serait impos­­sible, rien ne l’em­­pêche selon moi », déclare Belpaeme. La machine néces­­si­­te­­rait d’être bien infor­­mée sur les détails de votre vie, vos centres d’in­­té­­rêt et vos acti­­vi­­tés. Il faudrait qu’elle s’in­­té­­resse à vous et à personne d’autre. « Les robots actuels sont encore loin du compte », pour­­suit-il, mais il pense qu’un jour ils en seront capable. Malgré cela, Belpaeme a ses limites et ne souhaite pas que les rela­­tions hommes-machines soient préfé­­rées à la compa­­gnies de nos pairs. Pour­­tant, de nombreux enfants préfèrent déjà passer du temps avec leur ordi­­na­­teur plutôt qu’a­­vec leurs cama­­rades.

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Les sour­­cils d’itt le rendent terri­­fiant

Les hommes irra­­tion­­nels

Au final, la ques­­tion n’est pas de savoir si je voudrais ou non d’un robot pour me tenir compa­­gnie et prendre soin de moi. Mais plutôt si j’ac­­cep­­te­­rais qu’il le fasse. C’est une simple ques­­tion de culture. Prenez les Japo­­nais, par exemple : ils sont très à l’aise avec les robots et ne se posent pas autant de ques­­tions que nous. Selon Belpaeme, il y a deux expli­­ca­­tions à cela. La première est que la reli­­gion shinto les amène à croire que les objets inani­­més possèdent une âme. Belpaeme privi­­lé­­gie cepen­­dant la deuxième, issue d’une inter­­­pré­­ta­­tion plus moderne : la culture popu­­laire. Au Japon, pléthore de films et de séries mettent en scène des robots bien­­veillants. Chez nous, les robots qu’on voit à la télé­­vi­­sion sont souvent mal inten­­tion­­nés. La notion de compa­­gnie néces­­site trois ingré­­dients : la présence physique, l’en­­ga­­ge­­ment intel­­lec­­tuel et l’at­­ta­­che­­ment émotion­­nel. Le premier n’est pas un problème. Care-O-bot déam­­bule dans la maison, répond à ma voix et il est prêt à exécu­­ter toutes les tâches que je lui confie. Et puis ça me fait un peu de compa­­gnie, ce n’est pas désa­­gréable. Le second est plus problé­­ma­­tique. La compa­­gnie intel­­lec­­tuelle exige un peu plus qu’un blabla sur la météo ou sur ce que je veux boire. Mais l’in­­tel­­li­­gence arti­­fi­­cielle évolue rapi­­de­­ment : en 2014, un « chat­­bot » se faisant passer pour un garçon de 13 ans aurait été le premier à passer le test de Turing, du nom de son créa­­teur Alan Turing. Lors de ce test, une machine doit parve­­nir à faire croire à son inter­­­lo­­cu­­teur qu’elle est un être humain. Ceci étant dit, seul un tiers des membres du panel se sont faits avoir. Eugene – c’était le nom du chat­­bot – a convaincu 33 % des juges, et ce résul­­tat ne fait toujours pas l’una­­ni­­mité aujourd’­­hui. Si l’on souhaite avoir une conver­­sa­­tion satis­­fai­­sante avec une machine, on se heurte vite à une barrière : son absence de point de vue. C’est plus subtil que de formu­­ler des réponses bien tour­­nées à des ques­­tions diffi­­ciles, ou de débal­­ler des opinions au hasard. Un point de vue est quelque chose de singu­­lier, qui se déve­­loppe et s’étend sur plusieurs échanges.

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Cette main vous veut du bien
Crédits : Thomas Farnetti/Mosaic

Ce qui m’amène au troi­­sième ingré­­dient, sans doute le plus déli­­cat : l’at­­ta­­che­­ment émotion­­nel. Je ne remets pas en cause la faisa­­bi­­lité de la chose : cela arri­­vera un jour. Dans Her, un homme tombe amou­­reux du système d’ex­­ploi­­ta­­tion de son ordi­­na­­teur. Saman­­tha n’est même pas un robot, sa présence physique se résume à l’in­­ter­­face de l’or­­di­­na­­teur. Pour­­tant, aussi éton­­nant que ce soit, l’his­­toire est très plau­­sible. Dans le monde réel, il n’y a pour l’ins­­tant aucun cas avéré de ce genre de rela­­tion. Mais à travers leurs tenta­­tives de déve­­lop­­pe­­ment d’une psycho­­thé­­ra­­pie infor­­ma­­ti­­sée, certains psycho­­logues en ont invo­­lon­­tai­­re­­ment posé les jalons. Cela remonte au milieu des années 1960, lorsque le regretté Joseph Weizen­­baum, un infor­­ma­­ti­­cien du MIT, a mis au point le programme ELIZA. Il était capable de tenir des conver­­sa­­tions psycho­­thé­­ra­­piques. Depuis, d’autres ont conti­­nué à déve­­lop­­per son héri­­tage. La perti­­nence de ce projet n’est pas vrai­­ment due à son succès mais plutôt au phéno­­mène de trans­­fert : les patients ont tendance à tomber amou­­reux de leur théra­­peute. Et si ce théra­­peute est un robot… que va-t-il se produire ? La qualité et la signi­­fi­­ca­­tion d’un tel atta­­che­­ment sont les problèmes clés. Les rela­­tions auxquelles j’ac­­corde de l’im­­por­­tance – ma femme, mes amis, mon éditeur – sont le résul­­tat de mon inter­­ac­­tion avec d’autres personnes, d’autres systèmes de vie. Ce sont des êtres consti­­tués d’une infi­­nité de molé­­cules à base de carbone, de protéines et d’acides nucléiques. Mais en tant qu’ardent maté­­ria­­liste, je ne peux soute­­nir la vision vita­­liste qui dit que les êtres vivants possèdent certaines parti­­cu­­la­­ri­­tés qui ne peuvent être expliquées en des termes pure­­ment physiques et chimiques. Donc si le sili­­cone, le métal et les circuits complexes peuvent géné­­rer un réper­­toire émotion­­nel semblable à celui des humains, pourquoi faire la distinc­­tion ?

Joseph Weizenbaum, un informaticien du MIT, a mis au point le programme ELIZA, dans les années 60
Le programme ELIZA

Pour le dire sans détour, je serais prêt, dans les années à venir, à accep­­ter de rece­­voir des soins de la part d’une machine – à condi­­tion de pouvoir m’y fier, de la comprendre et d’être sûr qu’elle pense avant tout à mes inté­­rêts. Mais c’est la partie réflé­­chie de mon cerveau qui parle. L’autre partie hurle : « Qu’est-ce qui ne va pas chez toi ? Quel genre d’abruti peut envi­­sa­­ger une chose pareille ? » Les résul­­tats de mon enquête me mettent mal à l’aise. D’un côté, je pour­­rais envi­­sa­­ger d’avoir un robot qui prenne soin de moi, pour­­tant de l’autre, cette pers­­pec­­tive m’est désa­­gréable pour des raisons que je ne peux ration­­nel­­le­­ment pas expliquer. Et c’est bien là le propre de l’hu­­ma­­nité : l’ir­­ra­­tion­­nel. Mais qui s’oc­­cu­­pera des hommes irra­­tion­­nels lorsqu’ils seront vieux ? Sans doute Care-O-bot, car lui ne fait pas de diffé­­rence entre les humains.


Traduit de l’an­­glais par Maureen Cala­­ber d’après l’ar­­ticle « The one-armed robot that will look after me until I die », paru dans Mosaic. Couver­­ture : le Sunflo­­wer et le Care-O-Bot, deux proto­­types de robots. Crédits : Thomas Farnetti.


INTERVIEW D’ELON MUSK, L’HOMME QUI VEUT EMPÊCHER LES MACHINES DE PRENDRE LE POUVOIR

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En créant OpenAI, une équipe de recherche à but non lucra­­tif, Musk et Y Combi­­na­­tor espèrent limi­­ter les risques de dérive en matière d’in­­tel­­li­­gence arti­­fi­­cielle.

Comme si le domaine de l’in­­tel­­li­­gence arti­­fi­­cielle (IA) n’était pas déjà assez compé­­ti­­tif – avec des géants comme Google, Apple, Face­­book, Micro­­soft et même des marques auto­­mo­­biles comme Toyota qui se bous­­culent pour enga­­ger des cher­­cheurs –, on compte aujourd’­­hui un petit nouveau, avec une légère diffé­­rence cepen­­dant. Il s’agit d’une entre­­prise à but non lucra­­tif du nom d’OpenAI, qui promet de rendre ses résul­­tats publics et ses brevets libres de droits afin d’as­­su­­rer que l’ef­­frayante pers­­pec­­tive de voir les ordi­­na­­teurs surpas­­ser l’in­­tel­­li­­gence humaine ne soit pas forcé­­ment la dysto­­pie que certains redoutent.

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L’équipe d’OpenAI
Crédits : OpenAI

Les fonds proviennent d’un groupe de sommi­­tés du monde de la tech, parmi lesquels Elon Musk, Reid Hoff­­man, Peter Thiel, Jessica Living­s­ton et Amazon Web Services. À eux tous, ils ont promis plus d’un milliard de dollars desti­­nés à être versés au fur et à mesure. Les co-prési­­dents de l’en­­tre­­prise sont Musk et Sam Altman, le PDG d’Y Combi­­na­­tor, dont le groupe de recherche fait aussi partie des dona­­teurs – ainsi qu’Alt­­man lui-même. Musk est célèbre pour ses critiques de l’IA, et il n’est pas surpre­­nant de le retrou­­ver ici. Mais Y Combi­­na­­tor, ça oui. Le Y Combi­­na­­tor est l’in­­cu­­ba­­teur qui a démarré il y a dix ans comme un projet esti­­val en finançant six star­­tups et en « payant » leurs fonda­­teurs en ramens et en précieux conseils, afin qu’ils puissent rapi­­de­­ment lancer leur busi­­ness. Depuis, YC a aidé à lancer plus de mille entre­­prises, dont Drop­­box, Airbnb et Stripe, et a récem­­ment inau­­guré un dépar­­te­­ment de recherche. Ces deux dernières années, l’en­­tre­­prise est diri­­gée par Altman, dont la société, Loopt, faisait partie des star­­tups lancées en 2005 – elle a été vendue en 2012 pour 43,4 millions de dollars. Mais si YC et Altman font partie des bailleurs et qu’Alt­­man est co-président, OpenAI est néan­­moins une aven­­ture indé­­pen­­dante et bien sépa­­rée. En gros, OpenAI est un labo­­ra­­toire de recherche censé contrer les corpo­­ra­­tions qui pour­­raient gagner trop d’in­­fluence en utili­­sant des systèmes super-intel­­li­­gents à des fins lucra­­tives, ou les gouver­­ne­­ments qui risque­­raient d’uti­­li­­ser des IA pour asseoir leur pouvoir ou même oppres­­ser les citoyens. Cela peut sembler idéa­­liste, mais l’équipe a déjà réussi à embau­­cher plusieurs grands noms, comme l’an­­cien direc­­teur tech­­nique de Stripe, Greg Brock­­man (qui sera le direc­­teur tech­­nique d’OpenAI) et le cher­­cheur de renom­­mée inter­­­na­­tio­­nale Ilya Suts­­ke­­ver, qui travaillait pour Google et faisait partie d’un groupe renommé de jeunes scien­­ti­­fiques étudiant à Toronto sous la houlette du pion­­nier du système neuro­­nal Geoff Hinton. Il sera le direc­­teur de recherche d’OpenAI. Le reste des recrues comprend la crème des jeunes talents du milieu, dont les CV incluent des expé­­riences au sein des plus grands groupes d’étude, à Face­­book AI et DeepMind, la société d’IA que Google a récu­­pé­­rée en 2014. Open AI dispose aussi d’un pres­­ti­­gieux panel de conseillers dont Alan Kay, un scien­­ti­­fique pion­­nier de l’in­­for­­ma­­tique. Les diri­­geants d’OpenAI m’ont parlé du projet et de leurs aspi­­ra­­tions. Les inter­­­views se sont dérou­­lées en deux parties, d’abord avec Altman seul, ensuite avec Altman, Musk et Brock­­man. J’ai édité et mixées les deux inter­­­views dans un souci de clarté et de longueur.

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