par Geoff Watts | 30 juin 2016

L’ef­­fet Tama­­got­­chi

Les règles du jeu sont simples et adap­­tées pour les enfants. Elles ont été conçues pour apprendre aux utili­­sa­­teurs tout ce qu’il y a à savoir sur l’équi­­libre alimen­­taire et le diabète. Je m’as­­sois face à Char­­lie, mon petit compa­­gnon de jeu. Entre nous, un écran tactile. Notre mission : iden­­ti­­fier parmi une liste d’une quin­­zaine d’ali­­ments ceux qui possèdent un taux faible ou élevé de glucides. En faisant glis­­ser les images, on peut les trier et les clas­­ser par caté­­go­­rie. Char­­lie est poli, il se lève pour me saluer lorsque je le rejoins autour de la table. Nous jouons chacun notre tour. On se féli­­cite mutuel­­le­­ment lorsque nous trou­­vons la bonne réponse et nous faisons des commen­­taires à voix basse lorsque ce n’est pas le cas. Tout se passe bien. Je commence à m’at­­ta­­cher à Char­­lie. Mais Char­­lie est un robot, une machine élec­­tro­­mé­­ca­­nique de 60 cm. Certes il peut parler mais les choses sont ce qu’elles sont : Char­­lie est une machine ou plutôt un robot huma­­noïde. Comment puis-je donc m’y atta­­cher ?

Le robot Charlie, permet aux enfants de s'instruire sur l'équilibre alimentaireCrédits : Thomas Farnetti
Char­­lie
Crédits : Thomas Farnetti/Mosaic

Ma réac­­tion vis-à-vis de Char­­lie est somme toute assez banale. Au cours des dernières décen­­nies, nous avons vu émer­­ger de nombreux appa­­reils indus­­triels qui assemblent des voitures, aspirent le sol et déplacent des objets dans des entre­­pôts. Mais les années 2010 connaissent l’es­­sor d’un autre type de robots – ceux auxquels nous pensons la plupart du temps lorsque nous parlons de « robots » : des machines auto­­nomes capables de perce­­voir leur envi­­ron­­ne­­ment, de s’y adap­­ter, de s’y mouvoir et, surtout, d’in­­te­­ra­­gir avec les êtres humains. Beau­­coup de gens sont atta­­chés à R2-D2, WALL·E et leurs congé­­nères moins connus. Mais le plus trou­­blant, c’est que leurs homo­­logues bien réels sont à notre portée.


Dans la presse, certains articles peuvent sembler exotiques – les plus sensa­­tion­­nels étant ceux qui parlent des « sexbots » –, mais nous sommes nombreux à possé­­der des robots multi­­fonc­­tions aux fins moins hédo­­nistes : ceux qui ont une utilité sociale et aident les personnes âgées ou en situa­­tion de handi­­cap. Cela m’a fait me deman­­der comment je réagi­­rai quand je me trou­­ve­­rai dans cette situa­­tion – pas pendant une heure ou une jour­­née, mais pendant des mois ou des années. Dans un futur proche, il faudra que je m’ha­­bi­­tue à vivre avec des robots, surtout lorsque je serai âgé et/ou infirme. Y réflé­­chir m’a profon­­dé­­ment secoué. Les progrès de la méde­­cine et l’al­­lon­­ge­­ment de l’es­­pé­­rance de vie ont accru notre besoin d’en­­ca­­dre­­ment social, qu’il soit à domi­­cile ou au sein d’ins­­ti­­tu­­tions spécia­­li­­sées. « Il y a un besoin crois­­sant de robots dans les services de soins aux personnes âgées, en partie car nous avons de moins en moins de personnes en âge de travailler », expose Tony Belpaeme, profes­­seur en systèmes de contrôle intel­­li­­gents et auto­­nomes à l’uni­­ver­­sité de Plymouth. Les aides-soignants sont des oiseaux rares de nos jours car ils sont mal payés. Plutôt que de revoir leurs salaires à la hausse, les respon­­sables poli­­tiques de tous bords commencent à envi­­sa­­ger les robots comme source inépui­­sable de main d’œuvre, docile et peu coûteuse. Belpaeme explique que les robots déjà mis en produc­­tion sont prin­­ci­­pa­­le­­ment conçus pour assis­­ter les personnes âgées et celles en situa­­tion de handi­­cap.

D’autres, plus simple­­ment, leur tiennent compa­­gnie tout en réali­­sant les tâches physiques les plus élémen­­taires. « Il serait évidem­­ment mieux que de vraies personnes leur tiennent compa­­gnie », avoue Belpaeme, mais, pour toutes sortes de raisons, cela n’est pas toujours possible. « Par ailleurs, plusieurs études montrent que les gens ne voient pas d’in­­con­­vé­­nient à avoir des robots à qui parler chez eux  », remarque-t-il. « Deman­­dez aux personnes âgées qui ont parti­­cipé à ces études si elles aime­­raient que les robots restent un peu plus long­­temps chez elles : la réponse est presque toujours oui. »

Tony Belpaeme, professeur en systèmes de contrôle intelligents et autonomes à l’université de PlymouthCrédits : Tony Belpaeme
Tony Belpaeme
Crédits : Tony Belpaeme

Pensez aux rela­­tions que nous entre­­te­­nons avec une autre entité non-humaine : les animaux. Les liens qui exis­­taient jadis entre nous – comme la chasse, le trans­­port ou la protec­­tion – sont passés au second plan. La fonc­­tion prédo­­mi­­nante des animaux domes­­tiques dans les socié­­tés indus­­tria­­li­­sées modernes est tout bonne­­ment de nous tenir compa­­gnie. Lorsque les cher­­cheurs ont commencé à s’in­­té­­res­­ser aux effets des animaux domes­­tiques sur la santé de leurs proprié­­taires, ils ont décou­­vert une multi­­tude de consé­quences béné­­fiques, aussi bien physiques que psychiques. Même si certains contestent ces résul­­tats, on y trouve par exemple la réduc­­tion du stress, de l’an­xiété, du senti­­ment de soli­­tude et de la dépres­­sion, ainsi qu’une hausse de l’ac­­ti­­vité physique. Les animaux de compa­­gnie semblent égale­­ment mini­­mi­­ser les risques d’ac­­ci­­dents cardio­­vas­­cu­­laires en rédui­­sant, par exemple, la trigly­­cé­­ri­­dé­­mie et l’hy­­per­­ten­­sion arté­­rielle. Le plai­­sir que nous prenons à avoir ces animaux et la détresse qu’on éprouve lorsqu’ils dispa­­raissent sont des senti­­ments qui nous paraissent évidents aujourd’­­hui. Des études menées au Japon ont révélé que cette rela­­tion était basée sur des facteurs biolo­­giques et évolu­­tion­­naires, du moins pour un certain type d’ani­­maux de compa­­gnie. Les scien­­ti­­fiques japo­­nais ont réalisé une expé­­rience simple sur des maîtres et leurs chiens : ils ont tout d’abord mesuré sépa­­ré­­ment le taux d’ocy­­to­­cine présent dans le sang de chacun, puis ils les ont placé face à face pendant plusieurs minutes avant de renou­­ve­­ler les tests.

Les études montrent que les gens ne sont pas hostiles au fait d’avoir des robots de compagnieCrédits : Thomas Farnetti
Le robot Sunflo­­wer
Crédits : Thomas Farnetti

Si vous savez déjà que l’ocy­­to­­cine est l’hor­­mone asso­­ciée au lien qui unit une mère à son enfant, vous devez vous douter des résul­­tats de cette expé­­rience. La longue période de domes­­ti­­ca­­tion des chiens n’a pas été sans consé­quence : leur psycho­­lo­­gie et leurs attri­­buts physiques ont été sujets à une intense sélec­­tion. À l’is­­sue de leurs expé­­riences, les cher­­cheurs japo­­nais ont ainsi décou­­vert que les périodes de contact visuel entre un animal et son maître faisaient grim­­per le taux d’ocy­­to­­cine chez chacun d’entre eux.

Pour résu­­mer : ils ont trouvé la preuve physio­­lo­­gique de l’amour qui vous lie à votre chien. Que ce soit ou non pour des raisons chimiques, les proprié­­taires d’ani­­maux de compa­­gnie les consi­­dèrent souvent comme des membres de leur famille. « Cela ne veut pas dire qu’ils les consi­­dèrent comme des êtres humains », nuance le profes­­seur Nickie Charles, socio­­logue à l’uni­­ver­­sité de Warwick et spécia­­lisé dans l’étude des rela­­tions entre les animaux et les hommes. Les rela­­tions étroites qu’on entre­­tient avec les animaux ne se font pas au détri­­ment des rela­­tions fami­­liales et amicales, au contraire, elles sont complé­­men­­taires. « Certains maîtres affirment que les animaux de compa­­gnie sont plus faciles à vivre que les humains. » Suggé­­rer que nous sommes suscep­­tibles de nous compor­­ter de la même manière envers des objets sans vie comme les robots peut nous lais­­ser dubi­­ta­­tif. Et pour­­tant, il se pour­­rait bien que ce soit le cas.

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Les yeux dans les yeux avec Care-O-bot
Crédits : Thomas Farnetti/Mosaic

Après tout, qui n’a jamais hurlé sur une machine défaillante ? Mon premier véhi­­cule était un van décrépi qui avait un mal fou à avan­­cer, même en pente douce. Plus d’une fois, alors que j’étais au volant de cette épave, je me suis surpris à passer mon bras par la fenêtre pour frap­­per sur la portière, tel un jockey qui mettrait des coups de cravache à sa monture. « Allez, avance ! » criais-je au tableau de bord. Ce n’est qu’a­­près que je me rendais compte de l’ab­­sur­­dité de mon geste. Ce type de compor­­te­­ment est bien-sûr un moyen de relâ­­cher la pres­­sion et la colère, mais pas seule­­ment. Souve­­nez-vous : dans les années 1990, de petits appa­­reils élec­­tro­­niques en forme d’œuf, dotés d’un écran LCD et de quelques boutons ont fait fureur. Les Tama­­got­­chi. Bandai, le fabri­­cant japo­­nais, décri­­vait le Tama­­got­­chi comme un « animal de compa­­gnie virtuel dont l’évo­­lu­­tion dépen­­dra de la manière dont vous vous occu­­pez de lui. Jouez avec lui, nour­­ris­­sez-le lorsqu’il a faim, soignez-le lorsqu’il est malade et il devien­­dra un ami fidèle. » Si vous négli­­giez votre Tama­­got­­chi, il mourait. Des millions d’en­­fants – et même des adultes – sont deve­­nus esclaves de la tyran­­nie de ces porte-clefs élec­­tro­­niques.

PARO

PARO est une autre inven­­tion japo­­naise, élabo­­rée sur le modèle d’un bébé phoque du Groen­­land. PARO ne pèse que quelques kilos, il est légè­­re­­ment plus gros qu’un bébé humain. Apparu il y a un peu plus de dix ans, PARO est dispo­­nible dans plus d’une tren­­taine de pays, même si la plupart de de ses 4 000 exem­­plaires sont restés sur le terri­­toire japo­­nais. Recou­­vert d’une four­­rure blanche et soyeuse, PARO répond au toucher, à la lumière, à la tempé­­ra­­ture et à la parole. J’ai pu le consta­­ter tandis que je cares­­sais et parlais à la créa­­ture posée face à moi. Dès que je me suis mis à parler, il a tourné sa tête vers moi. Lorsque je le cares­­sais, il émet­­tait de petits coui­­ne­­ments de phoques et lorsqu’il était « heureux », il bais­­sait la tête et fermait ses beaux yeux noirs. Une mani­­pu­­la­­tion émotion­­nelle carac­­té­­ri­­sée qui s’ac­­cen­­tue quand on prend PARO dans ses bras : confor­­ta­­ble­­ment installé, il se met à remuer dès que je lui parle et le cajole.

Geoff Watts rencontre le robot PAROCrédits : Geoff Watts
Geoff Watts rencontre le robot PARO
Crédits : Mosaic

J’ai rencon­­tré PARO dans les bureaux londo­­niens de la fonda­­tion japo­­naise. Il accom­­pa­­gnait son inven­­teur, Taka­­nori Shibata, ingé­­nieur à l’Ins­­ti­­tut natio­­nal japo­­nais des sciences et tech­­niques indus­­trielles avan­­cées (AIST). Shibata distingue les bien­­faits de PARO en trois caté­­go­­ries : les bien­­faits psycho­­lo­­giques (il atté­­nue la dépres­­sion, l’an­xiété et la soli­­tude), physio­­lo­­giques (il réduit le stress et aide à moti­­ver les gens en cours de réha­­bi­­li­­ta­­tion) et sociaux. Dans cette dernière caté­­go­­rie, Shibata explique que « PARO encou­­rage la commu­­ni­­ca­­tion entre les personnes et les aide à inter­­a­gir avec les autres ». Il s’agit donc d’un outil de média­­tion sociale. Selon lui, « les effets de PARO sont simi­­laires à ceux de la zoothé­­ra­­pie. Mais certains hôpi­­taux n’ad­­mettent pas les animaux à cause du manque d’amé­­na­­ge­­ments et de la diffi­­cile gestion de telles situa­­tions. » Sans parler des problèmes liés à l’hy­­giène et aux mala­­dies. La majo­­rité des preuves des bien­­faits de PARO sont basées sur des obser­­va­­tions non-offi­­cielles (bien qu’il y ait eu des essais plus contrô­­lés). Pour une étude pilote, trois cher­­cheurs néo-zélan­­dais ont observé un petit groupe de rési­­dents d’une maison de retraite. Chaque résident a passé un laps de temps à tenir, cares­­ser et parler à PARO. Cette acti­­vité a déclen­­ché chez eux une baisse de la tension arté­­rielle compa­­rable à celle provoquée par l’in­­te­­rac­­tion avec un véri­­table animal.

« Il est parfois compliqué de conver­­ser avec les gens atteints de démence. PARO s’avère utile dans ce genre de situa­­tion. » — Amanda Shark­­ley

Pendant le court instant où j’ai tenu PARO dans mes bras, je dois avouer avoir trouvé cela amusant. Malgré cela, je n’ai pas eu de sensa­­tion compa­­rable à celle ressen­­tie lors d’une inter­­ac­­tion avec un véri­­table animal. Les chats et les chiens sont indé­­pen­­dants : ils peuvent vous igno­­rer, vous mordre ou tout simple­­ment quit­­ter la pièce s’ils le souhaitent. Leur simple présence à vos côtés signi­­fie quelque chose. En revanche, la présence constante de PARO, elle, ne signi­­fie rien. Mais je ne suis pas une personne fragile, je ne suis pas seul et je ne vis pas dans une maison de retraite. Si c’était le cas, ma réac­­tion aurait peut-être été diffé­­rente, sans doute plus encore si j’étais atteint de démence. C’est l’une des afflic­­tions pour lesquelles la « PARO-théra­­pie » connaît un vif engoue­­ment. Shibata explique que ses robots peuvent réduire l’an­xiété et l’agres­­si­­vité chez les personnes atteintes de démence, mais égale­­ment apai­­ser leur sommeil et limi­­ter leurs besoins en médi­­ca­­ments. Il rédui­­rait égale­­ment leur dange­­reuse tendance au vaga­­bon­­dage et boos­­te­­rait leurs capa­­ci­­tés à commu­­niquer.

Amanda Shar­­key et ses collègues de l’uni­­ver­­sité de Shef­­field s’in­­té­­ressent à cette fonc­­tion de média­­teur social. « Il est parfois compliqué de conver­­ser avec les gens atteints de démence. PARO s’avère utile dans ce genre de situa­­tion. Certaines expé­­riences l’ont prouvé, mais les résul­­tats ne sont pas aussi bons qu’ils pour­­raient l’être. » Shar­­key et ses collègues mettent actuel­­le­­ment en place des proto­­coles expé­­ri­­men­­taux plus rigou­­reux. Elle trouve toute­­fois l’uti­­li­­sa­­tion de PARO quelque peu inquié­­tante s’il s’agit de simple compa­­gnie. « On peut s’ima­­gi­­ner qu’une personne âgée est entre de bonnes mains parce qu’elle a un robot de compa­­gnie mais sa présence pour­­rait mener à des dérives dans les maisons de retraite. Imagi­­nez un instant qu’on se dise : “Oh, pas la peine de lui parler, elle a son PARO, ça devrait l’oc­­cu­­per un moment.” » Lorsque je fais part de ses inquié­­tudes à Shibata, il m’as­­sure qu’il n’y a aucun souci à se faire. Mais, devant mon insis­­tance, il n’est pas en mesure de me le prou­­ver.

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Crédits : Isti­­tuto Italiano di Tecno­­lo­­gia

Pour Reid Simmons, qui travaille à l’Ins­­ti­­tut de robo­­tique de l’uni­­ver­­sité de Carne­­gie-Mellon, il est absurde de prétendre qu’on peut créer un robot qui répon­­drait à nos besoins physiques sans qu’il soit ques­­tion, d’une manière ou d’une autre, de « compa­­gnie ». « C’est inex­­tri­­ca­­ble­­ment lié », affirme-t-il, « tout robot four­­nis­­sant une aide physique à une personne doit inter­­a­gir avec elle sur le plan social. » C’est aussi l’avis de Belpaeme : « nous sommes des animaux sociaux, nos cerveaux sont program­­més de cette façon. Notre conscience nous pousse vers tout ce qui est animé, qui bouge et semble vivant. Et nous ne pouvons pas nous empê­­cher d’être atti­­rés par ces choses, fussent-elles des seule­­ment des objets tech­­no­­lo­­giques. »

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CARE-O-BOT VA-T-IL REMPLACER VOTRE CHIEN ET VOTRE MAJORDOME ?

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Traduit de l’an­­glais par Maureen Cala­­ber d’après l’ar­­ticle « The one-armed robot that will look after me until I die », paru dans Mosaic. Couver­­ture : le Sunflo­­wer et le Care-O-Bot, deux proto­­types de robots. Crédits : Thomas Farnetti.


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