par Geoff Watts | 24 septembre 2015

L’atome et la nature

Bad Gastein, dans les Alpes autri­­chiennes. Il est dix heures du matin en ce mois de mars froid et neigeux. Affu­­blé d’un slip de bain, d’un peignoir et d’une paire de tongs, je me trouve dans l’en­­trée de la gale­­rie prin­­ci­­pale d’une ancienne mine d’or. Serré dans un wagon, je m’ap­­prête à me lais­­ser conduire dans les entrailles de la montagne Radhaus­­berg, le long d’un étroit chemin de fer de deux kilo­­mètres de long.

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Le petit train
Crédits : Gastei­­ner Heil­s­tol­­len

Quinze minutes plus tard, nous voici à desti­­na­­tion. Je m’ap­­prête à profi­­ter des joies d’un envi­­ron­­ne­­ment que les brochures publi­­ci­­taires quali­­fient de salu­­taire. « Profi­­ter » est un bien grand mot : dans ces tunnels mal éclai­­rés enfouis sous la montagne, la tempé­­ra­­ture atteint les 40 °C et le taux d’hu­­mi­­dité 100 %. Déjà, je suis en nage. Mais surtout, je suis en train de respi­­rer de l’air riche en radon. Riche en… radon ? Mais c’est un gaz radio­ac­­tif ! Et pour­­tant me voici, sans même un dosi­­mètre passif, et encore moins la protec­­tion d’un tablier de plomb, entouré de personnes qui ont payé pour se rendre au Gastei­­ner Heil­s­tol­­len, le « tunnel théra­­peu­­tique » de Gastein. De bonne grâce, avec enthou­­siasme même, elles endurent d’ex­­té­­nuantes séances théra­­peu­­tiques dans cet envi­­ron­­ne­­ment inhos­­pi­­ta­­lier, du fait d’une théo­­rie très contro­­ver­­sée qui voudrait que les radia­­tions à faible dose ne soient pas seule­­ment inof­­fen­­sives, mais aussi béné­­fiques pour la santé. Notre rapport à la radio­ac­­ti­­vité, à ses risques et à ses béné­­fices, est compliqué. Nonobs­­tant les délices de Gastein, il est même le plus souvent exécrable. Nous avons tous en tête les effets de l’arme nucléaire : le scéna­­rio apoca­­lyp­­tique d’un hiver nucléaire, les cancers et autres malfor­­ma­­tions congé­­ni­­tales provoqués par les radia­­tions à haute dose. Des images de cham­­pi­­gnons atomiques sèment la peur dans nos esprits depuis 70 ans. Mais ce qui nous effraie le plus dans ces images, c’est ce que nous n’y voyons pas. Les menaces invi­­sibles sont les plus désta­­bi­­li­­santes, et la radio­ac­­ti­­vité n’est pas quelque chose qu’on peut voir, ou contrô­­ler. Il y a long­­temps, un cher­­cheur chevronné m’a avoué à quel point il aime­­rait pouvoir colo­­rier les radia­­tions en bleu. Si nous pouvions les voir, pensait-il, nous serions mieux à même de trai­­ter la ques­­tion en gardant la tête froide. Le culte du secret dans l’in­­dus­­trie nucléaire, premier utili­­sa­­teur commer­­cial de la radio­ac­­ti­­vité, n’a rien fait pour dissi­­per le malaise. Les indus­­triels n’ont réalisé que tardi­­ve­­ment que faire les choses à huis clos était le meilleur moyen d’ali­­men­­ter les soupçons. C’est peut-être la raison pour laquelle tant de gens pensent qu’en-dehors des scan­­ners médi­­caux, il n’est de salut qu’en l’ab­­sence totale de radia­­tions.


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L’hô­­tel niché dans les Alpes autri­­chiennes
Crédits : Gastei­­ner Heil­s­tol­­len

Les événe­­ments de 2011 au Japon sont un bon indi­­ca­­teur de notre sensi­­bi­­lité vis-à-vis de la radio­ac­­ti­­vité. À tous points de vue, le séisme de magni­­tude 9 et le tsunami consé­­cu­­tif qui se sont abat­­tus sur le pays ont été des désastres sans nom. Ils ont provoqué la mort de 20 000 personnes et l’inon­­da­­tion de plus de 500 km² de terrain. Des familles ont perdu leur maison, leur commerce, leur travail. Il n’a pas fallu long­­temps aux médias pour décou­­vrir que la centrale nucléaire de Fuku­­shima, frap­­pée de plein fouet par le tsunami, figu­­rait au rang des destruc­­tions. Le récit média­­tique s’est alors méta­­mor­­phosé, et ce qui était jusque-là perçu comme un événe­­ment natu­­rel est brusque­­ment devenu un désastre d’ori­­gine humaine. Un scéna­­rio glaçant a pris forme : celui de la catas­­trophe nucléaire. Sur les 20 000 décès recen­­sés, certains sont dus au séisme lui-même, d’autres au tsunami. Quant au réac­­teur endom­­magé, combien de morts a-t-il occa­­sionné ? Aucune. Dans sa section consa­­crée aux effets sani­­taires de la tragé­­die de Fuku­­shima, le rapport du Comité scien­­ti­­fique des Nations unies pour l’étude des effets des rayon­­ne­­ments atomiques conclut : « Chez les travailleurs et dans la popu­­la­­tion géné­­rale expo­­sés aux rayon­­ne­­ments à l’is­­sue de l’ac­­ci­dent, aucun décès ni aucune affec­­tion aiguë liés aux rayon­­ne­­ments n’a pu être observé. »

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Un réac­­teur endom­­magé
Crédits : IAEA

Les doses de radia­­tions auxquelles le public a été exposé étaient géné­­ra­­le­­ment faibles ou très faibles, pour­­suit le rapport. « Dans la popu­­la­­tion géné­­rale et chez leurs descen­­dants, aucun effet nocif détec­­table lié à l’ex­­po­­si­­tion aux rayon­­ne­­ments n’est à prévoir. » Ne mini­­mi­­sons pas l’im­­pact de l’évé­­ne­­ment. Trois des réac­­teurs nucléaires de la station ont subi des dégâts au niveau du cœur, ce qui a provoqué le rejet d’une grande quan­­tité de matière radio­ac­­tive dans l’en­­vi­­ron­­ne­­ment. On estime que douze ouvriers ont reçu de l’iode 131 à des doses qui augmentent le risque de déve­­lop­­per un cancer de la thyroïde. Et 160 ouvriers ont reçu des doses suscep­­tibles de faci­­li­­ter la surve­­nue d’autres cancers. Cepen­­dant, d’après le rapport, « une éven­­tuelle augmen­­ta­­tion du taux d’in­­ci­­dence dans ce groupe sera a priori indé­­tec­­table, du fait de la diffi­­culté de confir­­mer un taux aussi faible par rapport aux fluc­­tua­­tions statis­­tiques normales du taux d’in­­ci­­dence des cancers ». En résumé, alors qu’une terrible catas­­trophe natu­­relle a provoqué la mort de plusieurs milliers de gens, l’at­­ten­­tion du Japon et du reste du monde s’est foca­­li­­sée sur un seul épisode de la tragé­­die, qui n’a pas fait de victime sur le moment. Il est possible que l’ex­­po­­si­­tion aux radia­­tions ait dimi­­nué l’es­­pé­­rance de vie des quelques personnes direc­­te­­ment concer­­nées. Mais les effets seront d’am­­pleur sans doute si faible qu’il se pour­­rait bien que nous ne sachions jamais s’ils sont liés à l’ac­­ci­dent ou non.

Bad Gastein

L’ac­­ci­dent de Tcher­­no­­byl, bien sûr, a été autre­­ment plus grave. Un réac­­teur mal conçu, des consignes de sécu­­rité défaillantes, une société bureau­­cra­­tique obsé­­dée par le secret : tels étaient les ingré­­dients du désastre. Le 26 avril 1986, c’est un contrôle de sécu­­rité expé­­ri­­men­­tal bâclé qui mit le feu aux poudres. Un des réac­­teurs entra en surchauffe et prit feu, avant d’ex­­plo­­ser en propul­­sant une grande quan­­tité de matière radio­ac­­tive dans l’at­­mo­­sphère. On fit évacuer 116 000 personnes, et 270 000 autres habi­­tants de la région se retrou­­vèrent tout à coup en zone « haute­­ment conta­­mi­­née ». Voilà qui est déjà alar­­mant. Pour les 134 ouvriers affec­­tés au nettoyage initial, ce fut encore pire. Ils reçurent des doses de radia­­tions si élevées qu’ils déve­­lop­­pèrent des syndromes d’ir­­ra­­dia­­tion aiguë, rapi­­de­­ment fatals à 28 d’entre eux. Une peur dispro­­por­­tion­­née naquit alors, du fait de la méfiance vis-à-vis des infor­­ma­­tions offi­­cielles et du bouche-à-oreille sur les consé­quences terribles des radia­­tions. Selon une rumeur qui circu­­lait au lende­­main de l’ac­­ci­dent, quelque 15 000 victimes avaient dû être enter­­rées dans une fosse commune. Ce type de légende n’a pas disparu avec le temps : en 2000, une autre rumeur préten­­dait que 300 000 personnes étaient mortes irra­­diées des suites de la catas­­trophe.

« Il y a sans aucun doute eu une hausse des cancers de la thyroïde. »

La situa­­tion, bien que loin d’être anodine, n’était pas catas­­tro­­phique à ce point. L’Or­­ga­­ni­­sa­­tion mondiale de la santé dépê­­cha un groupe d’ex­­perts afin d’éva­­luer les suites du désastre et ses consé­quences futures en termes de santé publique. En se basant sur la dose moyenne de radia­­tions reçue par les personnes évacuées et celles restées sur place, ainsi que par les milliers de liqui­­da­­teurs qui durent nettoyer le site, le rapport conclut que le nombre de morts par cancer dans ces trois groupes n’aug­­men­­te­­rait pas de plus de 4 %. Ces résul­­tats ont été contes­­tés à l’époque et le sont parfois encore, mais le gros des experts conti­­nue de se ranger derrière ces conclu­­sions. « Il y a sans aucun doute eu une hausse des cancers de la thyroïde », commente James Smith, profes­­seur en sciences de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment à l’uni­­ver­­sité de Ports­­mouth et coor­­di­­na­­teur de trois projets inter­­­na­­tio­­naux de la Commu­­nauté euro­­péenne sur les consé­quences envi­­ron­­ne­­men­­tales de l’ac­­ci­dent. « Les mesures mises en place par les sovié­­tiques étaient insuf­­fi­­santes pour empê­­cher les gens de consom­­mer de la nour­­ri­­ture ou boire du lait conta­­mi­­nés, ce qui a parti­­cu­­liè­­re­­ment affecté les enfants », tempère-t-il. En d’autres termes, certaines morts auraient pu être évitées.

Quelles que soient les causes et les indus­­tries, toutes les morts sont regret­­tables et devraient être évitées. Mais le nucléaire est-il intrin­­sèque­­ment plus dange­­reux que les autres formes d’éner­­gie ? Dans une vaste étude publiée en 2002, l’Agence inter­­­na­­tio­­nale de l’éner­­gie a comparé le nombre de morts par unité d’éner­­gie produite, pour diffé­­rentes filières telles que le char­­bon, la biomasse, l’éo­­lien et le nucléaire. Les calculs prenaient en compte toutes les étapes de la chaîne d’ex­­ploi­­ta­­tion, de l’ex­­trac­­tion du maté­­riau brut jusqu’à sa mise en forme et son utili­­sa­­tion. Le char­­bon arrive ainsi en tête des indus­­tries les plus nocives pour la santé, et le nucléaire figure quant à lui en fin de la liste. Ce clas­­se­­ment n’est pas très éton­­nant au vu des problèmes que posent les centrales à char­­bon, entre les dangers de l’ex­­trac­­tion minière et la pollu­­tion atmo­s­phé­­rique. Pour­­tant, les morts liées à l’in­­dus­­trie du char­­bon ne suscitent ni la peur ni l’in­­di­­gna­­tion que peut provoquer un acci­dent nucléaire, alors même que le nuage sombre et suffo­­cant des grandes villes asia­­tiques s’étale aux yeux de tous. Peut-être est-ce l’in­­vi­­si­­bi­­lité des radia­­tions qui conduit à un trai­­te­­ment exagéré des événe­­ments. L’in­­ten­­sité et le sensa­­tion­­na­­lisme de la couver­­ture média­­tique viennent confir­­mer et alimen­­ter nos peurs.

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Le réac­­teur n°4 et son sarco­­phage

Parmi les gouver­­ne­­ments ayant réagi à la catas­­trophe de 2011 au Japon, le cas de Berlin est remarquable. Malgré son faible enthou­­siasme pour le nucléaire, l’Al­­le­­magne venait d’ac­­cep­­ter récem­­ment la néces­­sité de prolon­­ger la durée d’ex­­ploi­­ta­­tion de ses centrales. À la suite des événe­­ments de Fuku­­shima, elle est revint sur sa déci­­sion. Les oppo­­sants à ce chan­­ge­­ment de poli­­tique en furent réduits à essayer de se rappe­­ler quand leur pays avait connu pour la dernière fois un séisme de quelque ampleur, sans même parler d’un tsunami. Para­­doxa­­le­­ment, bien qu’elle abrite certains des plus farouches oppo­­sants euro­­péens au nucléaire, l’Al­­le­­magne four­­nit une part impor­­tante des visi­­teurs de la clinique de Bad Gastein et de ses gale­­ries riches en radon. Le tunnel de Gastein où j’ai passé mes 30 minutes régle­­men­­taires à respi­­rer du radon peut accueillir une ving­­taine de personnes. Elles étaient là pour profi­­ter des vertus protec­­trices de l’at­­mo­­sphère, ou dans l’es­­poir de soula­­ger des mala­­dies telles que l’ar­­thrite rhuma­­toïde, l’asthme, les sinu­­sites à répé­­ti­­tion, le psoria­­sis. Simon Gütl, le méde­­cin en charge le jour de ma visite, m’a parlé d’es­­sais cliniques, de sondages qui attes­­te­­raient de la popu­­la­­rité de la cure, de patients qui réus­­si­­raient à réduire ou même inter­­­rompre défi­­ni­­ti­­ve­­ment leur trai­­te­­ment habi­­tuel. Je n’ai aucune idée de la qualité scien­­ti­­fique de ces données, mais j’ai été frappé par l’en­­thou­­siasme avec lequel certaines personnes partent en quête d’un phéno­­mène natu­­rel que la plupart des gens évitent comme la peste. L’un de mes compa­­gnons de troglo­­dy­­tisme tempo­­raire en était à sa 70e visite.

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Vous repren­­drez bien un peu de radon ?
Crédits : Gastei­­ner Heil­s­tol­­len

Chris­­toph Köstin­­ger est physi­­cien de forma­­tion et dirige le Centre cura­­tif du Gastei­­ner Heil­s­tol­­len. Ils sont près de 9 000 patients, me dit-il, à suivre une théra­­pie complète à raison d’une séance par jour pendant deux à quatre semaines, et des centaines d’autres à suivre des modules plus courts. Il connaît bien les senti­­ments miti­­gés du public vis-à-vis de la radio­ac­­ti­­vité. « Je divise les gens en trois caté­­go­­ries », confie-t-il. « Ceux qui ont vrai­­ment peur des radia­­tions ne viennent pas chez nous. Ensuite, il y a les gens qui n’en ont pas peur et pour qui cela ne pose aucun problème. Enfin, il y a tous ceux qui sont un peu effrayés mais à qui on peut expliquer le rapport béné­­fices/risques des radia­­tions. » Köstin­­ger a bien conscience de l’aver­­sion géné­­rale des Alle­­mands vis-à-vis du nucléaire. « Certains patients s’auto-convainquent en se disant que la radon est une source de radio­ac­­ti­­vité natu­­relle », explique-t-il. Il se presse de préci­­ser qu’en tant que physi­­cien, il sait perti­­nem­­ment que la distinc­­tion entre radio­ac­­ti­­vité natu­­relle et radio­ac­­ti­­vité arti­­fi­­cielle n’a aucun sens.

Le seuil

Quand je respi­­rais du radon sur mon lit d’in­­con­­fort dans les gale­­ries de Gastein, quelle quan­­tité de radio­ac­­ti­­vité étais-je en train d’em­­barquer avec moi ? Très peu. J’ai passé un peu plus d’une heure dans la mine. D’après les calculs de Köstin­­ger, les patients reçoivent une dose approxi­­ma­­tive de 1,8 mSv (milli­­sie­­verts) au cours des trois semaines que dure le programme théra­­peu­­tique complet, soit envi­­ron 9 mois d’ir­­ra­­dia­­tion natu­­relle dans un envi­­ron­­ne­­ment clas­­sique. Car, bien entendu, nous sommes tous expo­­sés en perma­­nence à de faibles niveaux de radio­ac­­ti­­vité ambiante.

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Bombar­­de­­ment de Naga­­saki, le 9 août 1945
Crédits : Hiro­­mi­­chi Matsuda

En premier lieu, il y a les radia­­tions cosmiques en prove­­nance du soleil et des autres étoiles. Leur inten­­sité dépend de l’al­­ti­­tude où l’on se trouve et des fluc­­tua­­tions du champ magné­­tique terrestre. Il y aussi des radia­­tions en prove­­nance de la Terre elle-même, dues notam­­ment au radon. Là aussi, la géogra­­phie influe : certains endroits peuvent être d’im­­por­­tantes sources natu­­relles de radon, qui dégaze du sol vers l’at­­mo­­sphère. Des substances radio­ac­­tives solides contri­­buent aussi à la radio­ac­­ti­­vité natu­­relle, telles que l’ura­­nium et le thorium présents dans la terre et la roche. Au cours d’une année, la dose moyenne de radia­­tions natu­­relles absor­­bées est ainsi de 2,4 mSv. À titre de compa­­rai­­son, cela corres­­pond à envi­­ron 120 radios de la poitrine. L’es­­sen­­tiel de ce qu’on sait de l’ef­­fet des radia­­tions sur le corps humain remonte aux bombar­­de­­ments de Hiro­­shima et Naga­­saki – ce qui corres­­pond à des doses beau­­coup plus impor­­tantes. La Radia­­tion Effects Research Foun­­da­­tion (RERF), une fonda­­tion nippo-améri­­caine pour la recherche sur les effets des radia­­tions, a étudié la santé de 100 000 survi­­vants et de leurs enfants. Les résul­­tats de ces recherches n’ont pas surpris grand monde. Pour tous les cancers à l’ex­­cep­­tion de la leucé­­mie, ce n’est qu’au bout de dix ans après l’ex­­po­­si­­tion qu’ap­­pa­­raît un risque accru. L’éten­­due de ce risque dépen­­dait de la distance à laquelle se trou­­vait la personne du site de l’ex­­plo­­sion, ainsi que de son âge et de son sexe. Par exemple, les personnes situées à 2,5 km encou­­raient un risque 10 % plus élevé de déve­­lop­­per une tumeur. Dans le cas de la leucé­­mie, c’est seule­­ment deux ans après l’ex­­po­­si­­tion qu’un nombre accru de décès a commencé à avoir lieu, avec un pic entre quatre et six ans. Les effets sur les enfants des survi­­vants de Hiro­­shima et Naga­­saki ont été plus inat­­ten­­dus. On avait supposé qu’ils seraient plus à même de déve­­lop­­per des tumeurs malignes. Jusqu’à présent, ce n’est pas le cas. « Pour l’heure, nous n’avons pas détecté de surmor­­ta­­lité par cancer ou par d’autres mala­­dies », explique Roy Shore, direc­­teur de recherche à la RERF. Comme la plupart des cas de mala­­dies vont se produire au cours des 30 prochaines années, il ne peut pas exclure entiè­­re­­ment l’hy­­po­­thèse d’un effet tardif des radia­­tions sur la géné­­ra­­tion suivante. En atten­­dant, les résul­­tats obte­­nus à ce jour sont un peu surpre­­nants. « D’après les données expé­­ri­­men­­tales dispo­­nibles, sur des modèles animaux qui vont de la droso­­phile à la souris, nous nous serions attendu à trou­­ver un effet », ajoute-t-il.

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Sur les lieux à Fuku­­shima
Crédits : IAEA

De toutes les ques­­tions encore débat­­tues sur les radia­­tions, la plus contro­­ver­­sée reste celle de la noci­­vité – ou des béné­­fices, si les données du Gastei­­ner Heil­s­tol­­len vous ont convaincu-e – des radia­­tions à faible dose. Il y a deux écoles. Le point de vue qui tend à l’em­­por­­ter se fonde sur le lien établi entre de hauts niveaux d’ex­­po­­si­­tion et un risque accru de déve­­lop­­per un cancer. Lorsqu’on trace un graphe à partir de ces deux gran­­deurs, on obtient une courbe crois­­sante à peu près recti­­ligne. L’in­­cer­­ti­­tude se situe dans le domaine des faibles doses : peut-on extra­­­po­­ler la courbe, ou existe-t-il un seuil de radia­­tions en-dessous duquel le risque chute bruta­­le­­ment ? « Pour des doses vrai­­ment faibles, disons de l’ordre d’un scan­­ner aux rayons X, il n’existe pas de données vrai­­ment probantes qui iraient dans un sens ou dans l’autre », explique Shore. « C’est une ques­­tion d’in­­ter­­pré­­ta­­tion. » Pour sa part, il estime prudent de suppo­­ser qu’il n’existe pas de dose plan­­cher : c’est l’hy­­po­­thèse dite de linéa­­rité sans seuil (« linear no-thre­­shold », ndt).

« Je suis resté pendant la Seconde Guerre mondiale, ce n’est pas quelques radia­­tions qui vont me faire partir. »

Le Pr Gerry Thomas, titu­­laire de la chaire de patho­­lo­­gie molé­­cu­­laire à l’Im­­pe­­rial College de Londres, s’in­­té­­resse de près aux effets de la radio­ac­­ti­­vité. Comme elle le fait remarquer, les mala­­dies dues aux radia­­tions peuvent aussi résul­­ter d’autres facteurs, de sorte qu’aux doses les plus faibles, il faudrait un très grand nombre de patients pour établir une rela­­tion de cause à effet. « De l’avis de la plupart des scien­­ti­­fiques, il n’existe pas de données permet­­tant de conclure à un danger en-deçà de 100 mSv. » Pour autant, la plupart des auto­­ri­­tés de sûreté nucléaire et leurs experts s’en tiennent à la première hypo­­thèse, celle de l’ab­­sence de seuil. Les doses limites de sécu­­rité sont calcu­­lées en fonc­­tion. Pour le Royaume-Uni ou la France, la limite maxi­­male d’ex­­po­­si­­tion du public est par exemple de 1 mSv par an – moins de la moitié de la dose moyenne de radio­ac­­ti­­vité natu­­relle reçue dans l’an­­née. En ce qui concerne la clinique de Bad Gastein, Köstin­­ger a adopté une posi­­tion prag­­ma­­tique. Il met en regard le risque engen­­dré par les radia­­tions à faible dose avec, selon ses termes, « l’ef­­fet scien­­ti­­fique­­ment prouvé » de la cure. « Il existe un risque poten­­tiel dû aux radia­­tions, mais même dans le pire des cas, celui-ci est minime en compa­­rai­­son des risques occa­­sion­­nés par les médi­­ca­­ments que prennent nos patients, et qu’ils sont en géné­­ral en mesure d’ar­­rê­­ter de prendre », explique-t-il. « S’il y a un risque, nous pouvons faire avec. Si les recherches suggèrent qu’il existe réel­­le­­ment un seuil, pas de problème non plus. » Les radia­­tions seraient ainsi loin d’être aussi dange­­reuses qu’on le pense en géné­­ral.

iGei­­ger

Est-il vrai­­ment impor­­tant que tant de gens aient une crainte infon­­dée des radia­­tions ? Après tout, nous sommes des millions à entre­­te­­nir toutes sortes de peurs irra­­tion­­nelles, que ce soit la phobie des arai­­gnées ou celle de l’avion. Nous faisons avec. La Terre ne s’ar­­rête pas de tour­­ner. Pour­­tant, les consé­quences d’une peur exces­­sive des radia­­tions peuvent s’avé­­rer préju­­di­­ciables à l’échelle indi­­vi­­duelle. Tcher­­no­­byl et Fuku­­shima sont, à ce titre, riches en ensei­­gne­­ments. Le groupe d’ex­­perts de l’OMS chargé d’ana­­ly­­ser les réper­­cus­­sions de Tcher­­no­­byl fait état d’un effet impor­­tant sur la santé mentale et le bien-être des popu­­la­­tions évacuées.

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La ville aban­­don­­née de Pripyat, près de Tcher­­no­­byl
Crédits : IAEA

« Il y a de tristes histoires sur Tcher­­no­­byl, et plus récem­­ment Fuku­­shima, à propos de gens reje­­tés par leurs commu­­nau­­tés d’ac­­cueil car consi­­dé­­rés comme radio­ac­­tifs ou conta­­mi­­nés d’une manière ou d’une autre », raconte Smith. « L’une des conclu­­sions du rapport de l’OMS, c’est que les consé­quences sociales et psycho­­lo­­giques de Tcher­­no­­byl ont été plus graves que l’im­­pact direct des radia­­tions. » Smith se souvient d’un homme qui pêchait dans un lac conta­­miné, à l’in­­té­­rieur de la zone d’ex­­clu­­sion de Tcher­­no­­byl. « L’homme, qui refu­­sait de quit­­ter les lieux, m’a dit : “Je suis resté pendant la Seconde Guerre mondiale, ce n’est pas quelques radia­­tions qui vont me faire partir.” » « On ne peut pas en être sûr, car tout cela est d’ordre statis­­tique, mais il a sans doute pris la bonne déci­­sion. Bien sûr, il s’est exposé à un risque accru en consom­­mant la nour­­ri­­ture locale conta­­mi­­née, mais le risque encouru s’il avait été forcé de s’ins­­tal­­ler ailleurs et de chan­­ger de mode de vie aurait proba­­ble­­ment raccourci son espé­­rance de vie quoi qu’il arrive. » Les réfu­­giés de Fuku­­shima ont été moins affec­­tés que leurs homo­­logues de Tcher­­no­­byl par les rumeurs fantai­­sistes, mais ils ont eux aussi eu à souf­­frir des consé­quences d’une peur irrai­­son­­née des radia­­tions et de leurs effets sur la santé. D’après une enquête de 2012, un déplacé sur cinq présen­­tait des signes de trau­­ma­­tisme.

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Prêts pour une cure de radon ?
Crédits : Gastei­­ner Heil­s­tol­­len

Dans le wagon qui me conduit hors du tunnel théra­­peu­­tique de Gastein, je repense à cette idée de colo­­rier les radia­­tions en bleu. Par jeu, cher­­chant à me distraire de la moiteur ambiante, j’es­­saie d’ima­­gi­­ner ce que serait la vie si nous pouvions vrai­­ment ressen­­tir la radio­ac­­ti­­vité. Pas en la colo­­riant, mais par d’autres moyens. Imagi­­nez que nos yeux puissent voir bien au-delà du spectre visible et détec­­ter les radia­­tions, qu’ils soient capables de les signa­­ler au cerveau sous la forme de sensa­­tions visuelles, ou même audi­­tives. Ou que notre peau évolue de façon à ce que nous puis­­sions ressen­­tir des pico­­te­­ments en présence de radia­­tions. Mais la radio­ac­­ti­­vité est présente partout et tout le temps. Il serait très incom­­mo­­dant de la ressen­­tir en perma­­nence. Une alter­­na­­tive plus réaliste vient à l’es­­prit : imagi­­nez des comp­­teurs Geiger bon marché et univer­­sel­­le­­ment dispo­­nibles, de la taille de simples montres-brace­­lets. Très impor­­tant : il faudrait qu’ils soient réglés pour ne sonner qu’au-delà d’un niveau de radio­ac­­ti­­vité aux consé­quences épidé­­mio­­lo­­giques détec­­tables. Les utili­­sa­­teurs que la radio­ac­­ti­­vité rend nerveux pour­­raient alors avoir la surprise de ne jamais entendre leur comp­­teur se déclen­­cher. Et certai­­ne­­ment pas lors d’un séjour dans les gale­­ries du Gastei­­ner Heil­s­tol­­len. Ni lors d’un scan­­ner complet à l’hô­­pi­­tal. Ni même après une semaine de camping aux abords du cime­­tière de Tcher­­no­­byl. Mais est-ce que cela suffi­­rait à les rassu­­rer ?


Traduit de l’an­­glais par Yvan Pandelé d’après l’ar­­ticle « Is your fear of radia­­tion irra­­tio­­nal? », paru dans Mosaic. Couver­­ture : La cure au radon de Bad Hofga­­stein.

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