par Ginger Thompson | 23 février 2016

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→ New York

Le 18 décembre 2009, lorsque Touré, Abdel­­rah­­man et Issa sont arri­­vés à New York pour leurs compa­­ru­­tions, la ville prévoyait une impor­­tante tempête de neige. Les trois hommes maliens n’avaient jamais eu aussi froid, et ils n’avaient jamais été entou­­rés d’au­­tant de béton. Ils ne compre­­naient pas ce qu’un trafic de cocaïne en Afrique de l’Ouest avait à faire avec les États-Unis, et encore moins avec le terro­­risme. Ils restaient scep­­tiques face à leurs avocats commis d’of­­fice, employés par le même gouver­­ne­­ment qui avait ordonné leur arres­­ta­­tion. « Il y avait beau­­coup de gens, beau­­coup de camé­­ras, beau­­coup de docu­­ments, beau­­coup de parlotte, et pas d’air », se souvient Touré. « Je ne pouvais pas penser. Je ne pouvais pas respi­­rer. »

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Le centre correc­­tion­­nel métro­­po­­li­­tain
Crédits : Jim Hender­­son

Les trois hommes étaient déte­­nus au centre correc­­tion­­nel métro­­po­­li­­tain de New York, au sud de Manhat­­tan. Une psycho­­logue qui parlait arabe les a rencon­­trés pour évaluer leur état émotion­­nel, mais puisque l’arabe n’était pas leur première langue – ils parlaient le songhaï, un dialecte de l’Afrique de l’Ouest –, ni Touré, ni Issa ne compre­­naint une bonne partie de ce qu’elle leur disait. Abdel­­rah­­man avait appris des rudi­­ments d’arabe lorsqu’il était enfant et qu’il offi­­ciait comme domes­­tique dans les maisons de riches familles algé­­riennes, mais il ne compre­­nait pas le rôle de la psycho­­logue. « Elle demande si nous voulons nous suici­­der », a expliqué Abdel­­rah­­man à Touré et Issa. « Peut-être que ce qui va suivre est si horrible que nous préfé­­re­­rions en finir. »

Plus tard ce jour-là, les deux hommes ont comparu pour la première fois devant le tribu­­nal. Julia Gatto, une avocate de l’Ins­­ti­­tut fédé­­ral de la défense publique, a dit d’Ab­­del­­rah­­man : « Lorsque le juge a prononcé son nom, il est tombé à genoux, et il a pleuré : “Je le jure. Je le jure.” À ce moment-là, je me suis demandé quel genre de terro­­ristes étaient ces gens-là. » Gatto avait été dési­­gnée pour repré­­sen­­ter Issa. « Géné­­ra­­le­­ment, lorsque je rencontre un client dans cette situa­­tion, il sait ce que signi­­fie le fait d’être arrêté, ce qu’est un juge, ou ce que signi­­fie le mot “caution” », raconte l’avo­­cate. « Il y avait du jargon et des concepts qu’il ne compre­­nait pas, car il n’avait jamais été confronté à ça. Il n’a jamais fait partie du système ; il n’a jamais vu un épisode de New York, police judi­­ciaire. » Les avocats des Maliens les ont aver­­tis qu’en vertu de la loi sur le narco-terro­­risme, le gouver­­ne­­ment pouvait tout à fait gagner cette affaire, et ils les ont inci­­tés à négo­­cier un appel. « Lorsqu’un jury entend “Al-Qaïda”, il arrête d’écou­­ter quoi que ce soit de ce qui suit », dit Gatto. Touré pensait que soit ses avocats l’avaient aban­­donné, soit ils complo­­taient avec le minis­­tère public. Il lui semblait absurde que ses fanfa­­ron­­nades impro­­vi­­sées avec David et Moha­­med pouvaient suffire pour le condam­­ner. Il a demandé à ses parents – qui se trou­­vaient au Mali – de vendre sa maison et de finir un projet de construc­­tion en cours, afin qu’il puisse enga­­ger un avocat privé. Ils lui ont envoyé 30 000 dollars, juste assez pour les avances sur hono­­raires. L’argent se faisant rare, l’avo­­cat a démis­­sionné. Touré a ensuite demandé au juge de lui réaf­­fec­­ter ses avocats commis d’of­­fice et il s’est plongé lui-même dans son affaire. Il a passé des nuits à écou­­ter les enre­­gis­­tre­­ments audio du coup monté, en rele­­vant les contra­­dic­­tions dans la manière dont les conver­­sa­­tions avaient été traduites. Mais étant anal­­pha­­bète, il a demandé à ses avocats de lui lire tous les docu­­ments dépo­­sés au tribu­­nal, de façon à ce qu’il sache quels argu­­ments allaient être utili­­sés. Début 2012, alors que les Maliens étaient en prison depuis plus de deux ans, les procu­­reurs ont annoncé qu’ils avaient décidé de ne pas appe­­ler Moha­­med à la barre. L’avo­­cat d’Ab­­del­­rah­­man, Zachary Margu­­lis-Ohnuma, a vu dans cette déci­­sion une avan­­cée. « Toute cette affaire était fondée sur la crédi­­bi­­lité de Moha­­med », m’a-t-il confié. Selon lui, le choix des procu­­reurs de ne pas faire témoi­­gner Moha­­med remet­­tait sa crédi­­bi­­lité en ques­­tion. « J’ai vrai­­ment pensé que nous allions gagner », se souvient l’avo­­cat.

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Me Zachary Margu­­lis-Ohnuma
Crédits : Avvo

Le coup monté

À la veille du procès, les procu­­reurs ont apporté un nouvel élément de preuve appa­­rem­­ment sans rapport avec l’af­­faire : l’his­­toire d’un mission­­naire améri­­cain du nom de Chris­­to­­pher Leggett, qui avait été tué par AQMI en 2009, l’an­­née où Touré, Abdel­­rah­­man et Issa ont été arrê­­tés. Leggett, un homme de 39 ans, père de quatre enfants, avait été abattu non loin d’une école qu’il diri­­geait dans un quar­­tier pauvre mauri­­ta­­nien. Les procu­­reurs ont fait circu­­ler des photo­­gra­­phies montrant des groupes d’hommes à la peau noire, turbans sur la tête, poin­­tant des lance-roquettes et des fusils auto­­ma­­tiques sur les têtes des victimes qu’ils avaient déca­­pi­­tées – une expres­­sion de terreur était figée à jamais sur ces visages exsangues. Ces derniers ont fait valoir que cet assas­­si­­nat montrait pourquoi les complots terro­­ristes en Afrique consti­­tuaient une menace pour les États-Unis. « Cela justi­­fie notre auto­­rité », a commenté Chris­­tian Ever­­dell, l’un des procu­­reurs. « Si vous regar­­dez les gens sur ces images, et que vous me regar­­dez Idriss et moi, vous pouvez penser que nous sommes les mêmes personnes », a déclaré Touré. Margu­­lis-Ohnuma dit qu’il s’est senti « assommé ». En ce qui concerne Touré, la bataille était termi­­née. Le gouver­­ne­­ment a accepté d’aban­­don­­ner le chef d’in­­cul­­pa­­tion pour narco-terro­­risme, et Touré, Abdel­­rah­­man et Issa ont plaidé coupable des accu­­sa­­tions de soutien à une orga­­ni­­sa­­tion terro­­riste – les FARC. Mais le discours d’Ab­­del­­rah­­man, la procé­­dure desti­­née à garan­­tir au juge qu’il compre­­nait les charges rete­­nues contre lui et qu’il accep­­tait sa culpa­­bi­­lité, était peu convain­­cante. « Je conti­­nue à croire que je suis tota­­le­­ment inno­cent », a déclaré Abdel­­rah­­man. « Mais j’ai été effrayé par ce que j’en­­tendu hier – les gens parlaient beau­­coup d’al-Qaïda et des photo­­gra­­phies qu’ils avaient vu. » Le juge Jones a averti à Abdel­­rah­­man qu’elle pour­­rait ne pas accep­­ter son appel s’il pensait qu’il n’était pas coupable, et elle a suggéré que l’af­­faire devrait peut-être aller au procès. Le procu­­reur Ever­­dell a avancé une hypo­­thèse qui amoin­­dris­­sait encore ce pourquoi Abdel­­rah­­man se sentait coupable. « Je pense que ce que le prévenu tente d’ex­­pri­­mer, c’est qu’il ne pensait pas, ou qu’il n’avait pas l’im­­pres­­sion, d’être un terro­­riste, ou que ce terme de “terro­­risme” est la source de cette réac­­tion, ce qui je pense est tout à fait compré­­hen­­sible », a-t-il dit.

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Idriss Abdel­­rah­­man
Crédits : Jane Hahn

« Je suis vrai­­ment confus au sujet de toute cette histoire de recon­­nais­­sance de culpa­­bi­­lité », a déclaré Abdel­­rah­­man. « Accep­­ter de plai­­der coupable signi­­fie accep­­ter les choses que je n’ai pas faites, ce qui très diffi­­cile. » Il a ajouté : « Est-ce que c’est ce que vous atten­­dez de moi ou y a-t-il autre chose ? » Le juge Jones a dit à Abdel­­rah­­man qu’il devrait admettre qu’il était conscient d’être impliqué dans un complot qui soute­­nait les FARC. Abdel­­rah­­man a secoué la tête. « Je ne sais pas », a-t-il dit. « J’ai simple­­ment voulu aider Harouna. Je n’ai pas aidé quelqu’un d’autre. » Fina­­le­­ment, Ever­­dell a auto­­risé Abdel­­rah­­man à ne pas faire réfé­­rence aux FARC, ou même à ne pas employer le terme « terro­­riste » dans son discours. « Il n’est pas néces­­saire qu’il connaisse le nom réel de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion », a-t-il ajouté.

Le minis­­tère public a requis une peine de 15 ans de prison pour les trois accu­­sés, soit cinq ans de moins que la peine de 20 ans requise dans les cas de narco-terro­­risme. Mais Jones a fina­­le­­ment condamné Abdel­­rah­­man à seule­­ment quatre ans, et Issa et Touré à cinq ans de prison. Les peines compre­­naient les trois ans que les trois hommes avaient déjà passé derrière les barreaux. « C’était un coup monté du gouver­­ne­­ment », m’a confié le juge Jones. Elle a ajouté qu’elle ne croyait pas que Touré faisait partie d’Al-Qaïda. Il était « prin­­ci­­pa­­le­­ment motivé, sinon entiè­­re­­ment, par l’argent, et non pas par le désir d’in­­fluen­­cer un gouver­­ne­­ment – en l’oc­­cur­­rence avec une idéo­­lo­­gie anti-améri­­caine – ou par des raisons poli­­tiques ». Un mois plus tard, en dépit du fait que la recon­­nais­­sance de culpa­­bi­­lité avait été large­­ment rema­­niée, un admi­­nis­­tra­­teur adjoint de la DEA, Thomas Harri­­gan, a cité devant le Sénat le cas comme exemple des menaces de sécu­­rité natio­­nale que l’agence avait contre­­car­­rée en Afrique de l’Ouest : « Cela a été la première fois que des membres d’Al-Qaïda… des membres admis – nous avions des enre­­gis­­tre­­ments audio et vidéo recon­­nais­­sants qu’ils étaient membres d’AQMI – ont aidé de suppo­­sés membres des FARC à trans­­por­­ter de la cocaïne. » Dans un discours datant de 2014, le séna­­teur répu­­bli­­cain de l’Iowa Chuck Grass­­ley a cité l’af­­faire en se posi­­tion­­nant contre les dispo­­si­­tions permet­­tant de réduire les peines pour les crimes liés à la drogue, disant que celles-ci confron­­taient la sécu­­rité natio­­nale améri­­caine à un risque aggravé.

Les preuves

La DEA a conti­­nué de pour­­suivre des affaires simi­­laires. En septembre 2015, deux hommes pakis­­ta­­nais ont été extra­­­dés vers les États-Unis pour avoir vendu drogues et armes à des infor­­ma­­teurs de la DEA qui préten­­daient être des membres des FARC. Mark Hamlet, qui a succédé à Maltz à la tête de la divi­­sion des opéra­­tions spéciales de l’agence, a déclaré à la presse que les préve­­nus pakis­­ta­­nais illus­­traient « une fois de plus que le trafic de drogue et les complots terro­­ristes se recoupent souvent ». Ni la DEA, ni le minis­­tère de la Justice ne m’ont fourni une liste complète des narco-terro­­ristes présu­­més captu­­rés depuis les atten­­tats du 11 septembre. Mais en mai dernier, le Centre d’opé­­ra­­tions de lutte contre le narco-terro­­risme de la DEA a publié un rapport faisant état de leurs exploits. Le docu­­ment note que, sur les 58 orga­­ni­­sa­­tions terro­­ristes étran­­gères dési­­gnées comme telles par le Dépar­­te­­ment d’État améri­­cain, 23 étaient, selon la DEA, liées à certains éléments « du trafic inter­­­na­­tio­­nal de drogue », y compris Al-Qaïda, Al-Shabaab en Soma­­lie, Lash­­kar-e-Toiba au Pakis­­tan, et les Nigé­­rians de Boko Haram. Le rapport donne égale­­ment une brève descrip­­tion de plus de 30 enquêtes impliquant des suspects captu­­rés dans le monde entier.

Certains ont été incul­­pés en vertu de la loi sur le narco-terro­­risme du Patriot Act. Dans d’autres cas, la DEA a utilisé l’au­­to­­ri­­sa­­tion élar­­gie dont elle béné­­fi­­cie pour enquê­­ter et pour­­suivre les trafiquants. Après qu’elle a emmené les préve­­nus aux États-Unis, ces derniers ont été incul­­pés de crimes divers. ulyces-narcoterror2-04La plupart des arres­­ta­­tions décou­­laient d’opé­­ra­­tions d’in­­fil­­tra­­tion, dans lesquelles le lien entre le trafic de drogue et le terro­­risme a été établi au tribu­­nal comme faisant partie de composts montés de toutes pièces par la DEA. Un Afghan du nom de Taza Gul Alizai a vendu de l’hé­­roïne à un agent de la DEA infil­­tré, puis, selon son avocat, a été incité à prendre un avion à desti­­na­­tion des Maldives par la promesse d’une visite à un dentiste agréé. Dans son cas, le lien avec le terro­­risme a été rendu possible par le témoi­­gnage d’un infor­­ma­­teur de la DEA, qui a arrangé la tran­­sac­­tion et préten­­dait être un repré­­sen­­tant des tali­­bans. Parmi les personnes piégées par les opéra­­tions menées dans le cadre de la lutte contre le narco-terro­­risme figurent des hauts fonc­­tion­­naires tels que Bubo Na Tchuto, un ancien haut-gradé de la Marine bissau-guinéenne, arrêté pour trafic de drogue en 2013 après un coup monté par deux indics de la DEA s’étant présen­­tés comme faisant partie des FARC. La même année, Dino Bouterse, le fils du président du Suri­­name, a été arrêté pour avoir conspi­­ra­­tion en vue d’im­­por­­ter de la drogue. L’enquête impliquait un groupe d’in­­for­­ma­­teurs de la DEA infil­­trés, qui préten­­daient être des trafiquants de drogue mexi­­cains entre­­te­­nant des liens avec le Hezbol­­lah. L’an dernier, dans une salle d’au­­dience de New York, Bouterse a plaidé coupable d’avoir parti­­cipé à un complot pour soute­­nir le Hezbol­­lah. Cepen­­dant, peu de temps après, le juge Shira Scheind­­lin a affirmé que cette décla­­ra­­tion ne faisait pas de l’ac­­cusé un terro­­riste, et encore moins une menace pour les États-Unis. « Il n’y a aucune preuve que ce prévenu ait acti­­ve­­ment cher­­ché à parti­­ci­­per à une orga­­ni­­sa­­tion terro­­riste », a-t-elle dit au moment de rendre son verdict. « Et il n’y a rien qui prouve qu’il ait eu un inté­­rêt à attaquer les Améri­­cains, avant d’avoir été appro­­ché par ces agents. » ulyces-narcoterror2-05 La plupart de ceux qui ont été accu­­sés en vertu de la loi sur le narco-terro­­risme ont négo­­cié un accord pour plai­­der coupable en échange d’une réduc­­tion de peine, mais les trois préve­­nus qui ont choisi d’al­­ler jusqu’au procès ont été recon­­nus coupables par le jury. Parmi eux, un sympa­­thi­­sant présumé des tali­­bans nommé Khan Moham­­med, reconnu coupable de complot visant à tirer des roquettes sur un aéro­­drome améri­­cain, et un marchand d’opium afghan connu sous le nom de Haji Bagcho, reconnu coupable d’avoir vendu de la drogue et reversé les béné­­fices aux tali­­bans. Les deux hommes ont été condam­­nés à des peines de prison à vie. L’af­­faire qui pour­­rait le plus se rappro­­cher de ce qui a motivé l’ins­­tau­­ra­­tion de la loi contre le narco-terro­­risme est celle de José María Corre­­dor Ibague, un trafiquant colom­­bien allié des FARC, arrêté en 2006 et condamné en vertu des dispo­­si­­tions du Patriot Act. Juan Manuel Santos, ministre de la Défense colom­­bien de l’époque, a salué cette arres­­ta­­tion, qui n’a pas découlé d’une opéra­­tion d’in­­fil­­tra­­tion. Mais, lorsqu’on lui demande s’il consi­­dé­­rait Corre­­dor Ibague un terro­­riste, Santos a déclaré aux jour­­na­­listes qu’il était « plus un trafiquant de drogue qu’un guérillero ». Margu­­lis-Ohnuma, l’avo­­cat qui repré­­sen­­tait Abdel­­rah­­man, m’a confié au sujet de la DEA : « Ce qu’il se passe, c’est qu’ils utilisent des tech­­niques auxquelles ils ont eu recours contre le crime orga­­nisé, parce qu’ils sont fami­­liers de ces méthodes. Ces tech­­niques pour­­raient permettre d’in­­fil­­trer des groupes aux acti­­vi­­tés lucra­­tives. Mais cela ne marche pas avec les terro­­ristes. Ce n’est pas de cette façon là que nous avons capturé Ben Laden. Ce n’est pas comme ça que nous avons mis la main sur Anwar al-Awlaki. »

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Oumar Issa
Crédits : Jane Hahn

De son côté, la DEA fait valoir le fait qu’il y a beau­­coup plus de cas liés aux narco-terro­­risme que ceux qui ont été jugés. Avant chaque traque­­nard, l’agence utilise des micros cachés et son réseau de sources pour enquê­­ter sur les personnes ciblées entre­­te­­nant des liens avec les milieux de la drogue et du terro­­risme. Une fois les connexions établies, elle monte une opéra­­tion d’in­­fil­­tra­­tion pour captu­­rer les suspects avant qu’ils puissent passer à l’ac­­tion. Afin de proté­­ger le secret de ses méthodes d’in­­ves­­ti­­ga­­tion, l’agence précise qu’elle ne divulgue pas la plupart des preuves recueillies sauf si c’est néces­­saire pour plai­­der sa cause. La plupart du temps, les respon­­sables du gouver­­ne­­ment ne lui donnent pas raison. Selon la loi améri­­caine, les décla­­ra­­tions et les acti­­vi­­tés enre­­gis­­trées au cours de ces opéra­­tions sont géné­­ra­­le­­ment suffi­­santes aux procu­­reurs pour dépo­­ser plusieurs accu­­sa­­tions fédé­­rales. Mais le fait que les cas de narco-terro­­risme, lorsqu’ils arrivent jusqu’au tribu­­nal, dépendent presque entiè­­re­­ment des preuves glanées lors des opéra­­tions d’in­­fil­­tra­­tion a donné du grain à moudre aux experts de la sécu­­rité, qui débattent pour esti­­mer dans quelle mesure les alliances ciblées par la DEA consti­­tuent une menace réelle pour les États-Unis. Benja­­min Bahney de la RAND Corpo­­ra­­tion, l’un des prin­­ci­­paux experts sur le finan­­ce­­ment d’Al-Qaïda et de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion État isla­­mique (EI), m’a expliqué : « La commu­­nauté du rensei­­gne­­ment des États-Unis s’est long­­temps foca­­lisé sur cette ques­­tion, et le fait qu’au­­cun exemple clair de ces conni­­vences ne soient remon­­tés à la surface depuis tout ce temps me fait me dire qu’il n’y a rien là-dessous. » Daech, qui repré­­sente actuel­­le­­ment la plus grande menace terro­­riste pour les États-Unis et le reste du monde, est financé prin­­ci­­pa­­le­­ment par les reve­­nus que l’or­­ga­­ni­­sa­­tion tire du pétrole, des taxes et de l’ex­­tor­­sion de fonds, mais pas par le trafic de drogue. Bien qu’Al-Qaïda soit réper­­to­­riée par la DEA comme une orga­­ni­­sa­­tion de trafic de drogue, la Commis­­sion du 11 septembre n’a trouvé « aucune preuve substan­­tielle » pour soute­­nir cette caté­­go­­ri­­sa­­tion. Son rapport indique : « Bien qu’il existe des rapports incom­­plets présu­­mant du fait que Ben Laden inves­­tis­­sait dans le trafic, ou même qu’il ait pu avoir un rôle opéra­­tion­­nel dans le trafic de drogue avant le 11 septembre, cette infor­­ma­­tion ne peut être prou­­vée et la source dont elle provient est proba­­ble­­ment suspecte. »

Le Comité des affaires étran­­gères du sénat est parvenu à la même conclu­­sion en août 2009. « Beau­­coup de gens ont cher­­ché des preuves du rôle que jouait Al-Qaïda dans le trafic de drogue inter­­­na­­tio­­nal, et il n’y en avait pas », a déclaré un respon­­sable du dépar­­te­­ment d’État aux  membres du comité. Pour ce qui est du trafic de drogue afghan, les tali­­bans sont peut-être les moins coupables. En 2009, l’Of­­fice des Nations Unies contre la drogue et le crime a rapporté que les tali­­bans tiraient envi­­ron 125 millions de dollars de profits venant des stupé­­fiants, soit près de 4 % des 3,4 milliards de dollars géné­­rés par la vente de l’opium afghan. Selon Barnett R. Rubin, qui a servi comme conseiller de feu Richard Holbrooke – l’am­­bas­­sa­­deur de l’ONU pour les États-Unis –, le plus gros problème pour­­rait venir des alliés des Améri­­cains. « L’éman­­ci­­pa­­tion et l’en­­ri­­chis­­se­­ment des chefs de guerre qui sont alliés avec les États-Unis pour lutter contre les tali­­bans, et qui disposent désor­­mais des armes et du pouvoir, leur ont permis de taxer et de proté­­ger les trafiquants d’opium, à condi­­tion qu’ils conti­­nuent à trai­­ter avec eux », écri­­vait-il. Brian Michael Jenkins, un expert de la lutte contre le terro­­risme au RAND, a récem­­ment écrit que les alliances entre les trafiquants de drogue et les terro­­ristes « créent des dangers pour les deux parties ». Les terro­­ristes ont conscience que les acti­­vi­­tés crimi­­nelles peuvent « trans­­for­­mer le zèle reli­­gieux en avidité, les causes poli­­tiques en entre­­prises à but lucra­­tif, et corrompre les indi­­vi­­dus et la répu­­ta­­tion du groupe ». « Pour les trafiquants de drogues, lorsque des problèmes d’ap­­pli­­ca­­tion de la loi se trans­­forment en menaces pour la sécu­­rité natio­­nale, les règles changent », pour­­suit Jenkins. « Les frappes de drones pour­­raient rempla­­cer les arres­­ta­­tions et les pour­­suites. »

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« L’argent de la drogue soutient le terro­­risme. Si tu achètes de la drogue, peut-être que toi aussi. »

Le scep­­ti­­cisme à l’égard du degré auquel les terro­­ristes sont impliqués dans le trafic de drogue se fait aussi sentir parmi les nombreux respon­­sables du contre-terro­­risme et de la sécu­­rité natio­­nale au sein du FBI, du Penta­­gone, de la Maison-Blanche, du Dépar­­te­­ment d’État et du Trésor auxquels j’ai parlé. « Durant toutes ces années, il n’y a jamais eu de preuve tangible dans aucun des cas que j’ai suivis », m’a confié Rudy Atal­­lah, un ancien conseiller de la lutte contre le terro­­risme du Penta­­gone. Un ancien respon­­sable du dépar­­te­­ment du Trésor qui a enquêté sur le finan­­ce­­ment du terro­­risme en Afrique m’a expliqué que les agents de la DEA affec­­tés dans la région étaient souvent répri­­man­­dés par la commu­­nauté du rensei­­gne­­ment pour ne pas prendre au sérieux les liens entre le trafic de drogue et le terro­­risme. Mais, lorsqu’ils étaient sous pres­­sion pour trou­­ver une preuve, les agents disaient que les infor­­ma­­tions étaient confi­­den­­tielles ou qu’elles faisaient partie d’une enquête en cours. « Il n’y avait aucune preuve corro­­bo­­rant le fait que les cadres du Hezbol­­lah, d’AQMI, ou d’autres groupes terro­­ristes afri­­cains avaient décidé de s’im­­pliquer dans le trafic de drogue », affirme l’an­­cien fonc­­tion­­naire. Lou Milione, qui a super­­­visé la plupart des enquêtes énumé­­rées dans le rapport de la DEA sur le narco-terro­­risme, et Mark Hamlet, qui dirige la divi­­sion des opéra­­tions spéciales de la DEA, recon­­naissent que d’autres agences de sécu­­rité améri­­caines, notam­­ment la CIA et le FBI, n’ont pas néces­­sai­­re­­ment vu un lien entre les drogues et le terro­­risme. « Je dois déjeu­­ner avec ces gars-là tout le temps », dit Hamlet. « Ils regardent nos affaires et disent : “C’est un travail inté­­res­­sant, mais je n’irais pas le ranger dans mon clas­­seur ‘ter­­ro­­ris­­me’”. Et je réponds que ça me va. » Milione a ferme­­ment défendu l’opé­­ra­­tion menée par la DEA contre les Maliens. Il a déclaré que bien qu’il n’y ait pas de preuve démon­­trant les liens de Touré avec Al-Qaïda, rien n’in­­diquait que ces connexions n’exis­­taient pas. Il a indiqué que la DEA aurait pu le surveiller plus long­­temps afin d’ob­­te­­nir des preuves pour confir­­mer ses décla­­ra­­tions dans lesquelles il décla­­rait être affi­­lié à Al-Qaïda. Mais les agents crai­­gnaient que la possi­­bi­­lité d’in­­fil­­trer Al-Qaïda ne tombe à l’eau, donnant ainsi lieu à des consé­quences poten­­tiel­­le­­ment désas­­treuses. « J’étais à New York lorsque les tours ont été percu­­tées », a dit Milione. « Je me demande souvent si nous n’au­­rions pas mieux fait de mettre en place un piège pour infil­­trer ce groupe de l’in­­té­­rieur avant l’at­­taque. »

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Bamoko, sur le fleuve Niger
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Pour de vrai

En octobre dernier, envi­­ron un mois après que Touré a été libéré et qu’il est rentré au Mali, je suis allée le voir. Il a suggéré qu’on rencontre à Bamako, la capi­­tale, car Gao était devenu dange­­reux. En 2012, le président du Mali Abdou­­laye Toumani Touré, a démis­­sionné à la suite d’un coup d’État mili­­taire, et a quitté le pays. Gao, comme tout le nord du Mali, a été attaquée par une coali­­tion de tribus toua­­reg, d’ex­­tré­­mistes, et AQMI. La femme et les fils de Touré ont fui la ville pour vivre avec ses parents à Bamako. Le nouveau président, Ibra­­him Bouba­­car Keïta, qui a été élu après avoir promis la « tolé­­rance zéro » à l’égard de la corrup­­tion, a rapi­­de­­ment dépensé 36 millions d’eu­­ros de fonds publics pour ache­­ter un avion. Les mauvaises récoltes ont entraîné des crises alimen­­taires en série, et l’aug­­men­­ta­­tion de la pauvreté a préci­­pité le Mali dans le bas du clas­­se­­ment de l’in­­dice de déve­­lop­­pe­­ment humain de l’ONU. Le nord, qui couvre les deux tiers du pays mais abrite moins de 10 % de la popu­­la­­tion, a été la région la plus touchée. Lorsque Touré est retourné dans son pays, le tourisme et le commerce, les sources les plus impor­­tantes de reve­­nus pour les habi­­tants de la région, s’étaient taries. Les hôtels, les restau­­rants et les boîtes de nuit étaient soit fermées, soit proté­­gées par des gardes armés qui impo­­saient des couvre-feux stricts aux clients et à la plupart des jour­­na­­listes et diplo­­mates. Des tirs de roquettes et des fusillades ont tué des dizaines de personnes au cours de ces derniers mois. Touré raconte que son retour a été tout sauf une grande joie. Il ne restait rien de son entre­­prise. Sa femme s’est montrée distante avec lui. Ses fils, qui avaient six et huit ans, étaient sous-alimen­­tés et pénibles lorsqu’ils étaient à ses côtés. Les garçons, dit-il, ont telle­­ment peur de tout ce qui touche aux terro­­ristes qu’il ne peut pas leur dire qu’il a été accusé d’être l’un d’entre eux. « Je vais attendre qu’ils soient un peu plus vieux », a-t-il expliqué. « D’abord, je dois trou­­ver un emploi. » ulyces-narcoterror2-08-1

Après être sorti de prison, Abdel­­rah­­man a démé­­nagé avec sa mère et ses quatre enfants à Bamako. Il avait perdu deux de ses femmes : l’une l’avait quitté pour un autre homme après son arres­­ta­­tion, et l’autre est morte peu de temps après son retour. « Elle est tombée malade lorsque j’étais en Amérique », m’a raconté Abdel­­rah­­man. « Ça a été très diffi­­cile pour elle. Une femme avec des enfants et pas de mari au Mali… Parfois, elle a dû mendier pour manger. Mais elle est restée forte », ajoute-t-il. « Je pense que c’est grâce aux enfants, et parce qu’elle voulait me voir une fois encore. Puis elle est morte. » Touré m’a dit qu’il pensait lui aussi quit­­ter Gao. Il a même admis qu’il y avait des choses des États-Unis qui lui manquaient, ou, tout du moins, ce qu’il en avait vu en prison. Il se souvient des séances de sport quoti­­diennes, et des cours d’an­­glais qu’il prenait l’après-midi. La plupart des nuits, dit-il, avec d’autres déte­­nus, ils se rassem­­blaient autour d’un poste de télé­­vi­­sion pour regar­­der le basket-ball. Il se rappelle qu’a­­près que les Heat de Miami ont perdu la finale du cham­­pion­­nat de NBA contre les Spurs de San Anto­­nio en 2014, il n’a pas dormi pendant plusieurs nuits. Depuis son retour au Mali, il s’est senti retom­­ber dans la même spirale d’in­­cer­­ti­­tude qui l’avait mené sur le mauvais chemin. Recom­­men­­cer à zéro avec une incul­­pa­­tion de terro­­riste sur son casier judi­­ciaire n’était pas chose aisée. « Touré est un nom de famille respecté au Mali », me dit-il. « Rien que de dire que je suis impliqué là-dedans est une grande honte pour ma famille. Les gens se demandent si je suis vrai­­ment musul­­man, ou si je suis en train de jouer avec Dieu. » Plus je passais de temps au Mali, moins je voyais Touré.

Un jour, il est venu à mon hôtel soigneu­­se­­ment rasé, vêtu d’un costume rayé de couleur anthra­­cite, une chemise magenta et des souliers noirs polis en alli­­ga­­tor. Nous nous sommes assis dans le restau­­rant de mon hôtel sur le fleuve Niger, où nous avons bu de grands verres d’eau. Touré m’a raconté qu’un de ses amis en prison lui avait acheté le costume pour son retour au Mali. Il était sur le point de rencon­­trer un membre du parle­­ment qui l’avait déjà aidé à trou­­ver du travail avec des orga­­ni­­sa­­tions huma­­ni­­taires inter­­­na­­tio­­nales ayant besoin de trans­­por­­ter des marchan­­dises à travers le Sahel.

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Harouna Touré
Crédits : Jane Hahn

« Je sais ce qu’il va se passer », m’a-t-il dit en parlant de trou­­ver un emploi. « J’au­­rais juste aimé savoir quand. » Lorsqu’on lui a posé des ques­­tions sur le trou dans son parcours profes­­sion­­nel, Touré a commencé à dire aux gens qu’il était allé aux États-Unis pour travailler pendant quelques années. « Il y a beau­­coup de gens qui s’ap­­pellent Harouna Touré au Mali », m’a-t-il dit. « Même si les gens apprennent ce qui est arrivé, je peux dire que ce n’était pas moi. » Je lui ai demandé s’il voyait l’iro­­nie de son plan, car mentir à propos de son iden­­tité était préci­­sé­­ment ce qui lui avait causé des ennuis. « Si je mens pour trou­­ver un travail, Dieu ne me punira pas », m’a-t-il répondu. Puis il a levé les yeux en souriant avant de dire : « Si je ne trouve pas de travail, peut-être que je vois devoir rejoindre Al-Qaïda pour de vrai. »


Traduit de l’an­­glais par Maha Ahmed d’après l’ar­­ticle « The Narco-terror Trap », paru dans ProPu­­blica. Couver­­ture : Harouna Touré, Idriss Abdel­­rah­­man et Oumar Issa arrê­­tés par la DEA. Créa­­tion graphique par Ulyces.

UN COUP DE FILET DE LA DEA AU LIBERIA ↓ ulyces-dealiberia-

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