par Harald Doornbos | 4 septembre 2016

Le djiha­­diste

Depuis sa créa­­tion, nous ne connais­­sons l’État isla­­mique qu’à travers les yeux de ses enne­­mis. Son histoire a été racon­­tée maintes fois par ceux qui combattent le groupe terro­­riste en Irak et en Syrie, par des civils trau­­ma­­ti­­sés ayant réussi à lui échap­­per, ainsi que par une poignée de déser­­teurs. L’his­­toire que vous allez lire est diffé­­rente des autres. C’est celle d’Abu Ahmad, un membre actif de l’État islamique en Syrie qui a vécu de l’in­­té­­rieur l’ex­­pan­­sion éclair de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion terro­­riste dans le pays et a combattu plusieurs mois aux côtés de ses combat­­tants étran­­gers les plus notoires. Il raconte ici comment les manœuvres poli­­tiques d’Abou Bakr al-Bagh­­dadi ont permis l’ex­­pan­­sion de l’État isla­­mique en Syrie, comment Al-Qaïda a tenté d’em­­pê­­cher sa prise de pouvoir, et comment le cali­­fat auto-proclamé est entré en posses­­sion d’un arse­­nal terri­­fiant. Certains noms et détails de son récit ont été suppri­­més pour sa sécu­­rité.

Flag of Islamic State of Iraq and the Levant, a Salafi jihadi extremist militant group and self-proclaimed caliphate and Islamic state which is led by Sunni Arabs from Iraq and Syria. Dated 2015. (Photo by: Universal History Archive/UIG via Getty Images)
Le drapeau noir de l’État isla­­mique
Crédits : Univer­­sal History Archive/UIG

Abu Ahmad n’a pas hésité une seconde à prendre part au soulè­­ve­­ment syrien. Né dans une ville du nord de la Syrie au sein d’une famille arabe sunnite conser­­va­­trice et très reli­­gieuse, il était encore étudiant lorsque les protes­­ta­­tions ont commencé en mars 2011. Il s’est joint à la révolte contre le président Bashar el-Assad dès le premier jour. « On a regardé le soulè­­ve­­ment en Égypte puis la révo­­lu­­tion en Lybie avec du feu dans les yeux », dit-il. « On espé­­rait que le vent du chan­­ge­­ment ne contour­­ne­­rait pas notre pays. » Quand la révolte s’est chan­­gée en guerre civile, à la mi-2012, Abu Ahmad a décidé de prendre les armes et de se battre. Il a rejoint les rangs d’un groupe rebelle djiha­­diste. Ses membres étaient syriens pour la plupart, mais des combat­­tants étran­­gers venus d’Eu­­rope et d’Asie centrale se battaient à leurs côtés. À l’époque, la compo­­si­­tion des brigades n’ar­­rê­­tait pas de chan­­ger. Tous les deux mois, celle d’Abu Ahmad chan­­geait de nom ou s’al­­liait à d’autres rebelles djiha­­distes. Puis les factions se sont progres­­si­­ve­­ment conso­­li­­dées : au prin­­temps 2013, Abu Ahmad a choisi de rallier l’État isla­­mique en Irak et au Levant (EIIL) quand celui-ci s’est offi­­ciel­­le­­ment étendu en Syrie et que des tensions ont éclaté avec le Front al-Nosra.


En juin 2014, l’EIIL a fran­­chi un nouveau cap en s’au­­to­­pro­­cla­­mant cali­­fat. Il a alors pris le nom d’ « État isla­­mique » pour reflé­­ter sa soif de conquête. Au cours de plus d’une quin­­zaine de rencontres avec Abu Ahmad, nous l’avons inter­­­rogé en profon­­deur sur le groupe djiha­­diste et sur son authen­­tique statut de « soldat du cali­­fat ». Nous avons passé plus de 100 heures avec lui sur une période d’en­­vi­­ron dix mois. Il a patiem­­ment répondu à toutes nos ques­­tions. Il nous a raconté comment il était entré dans les rangs de l’État isla­­mique, comment l’or­­ga­­ni­­sa­­tion fonc­­tion­­nait, et il nous a commu­­niqué l’iden­­tité de combat­­tants étran­­gers faisant partie du groupe. Nos entre­­tiens duraient envi­­ron 6 heures par jour sur des sessions d’une semaine. Abu Ahmad a couru un risque énorme en nous parlant. L’homme faisant toujours partie de l’État isla­­mique, nous avons volon­­tai­­re­­ment occulté certains détails de sa vie afin de proté­­ger son iden­­tité. Il dit avoir accepté de nous parler pour plusieurs raisons. Premiè­­re­­ment, bien qu’il soit toujours membre de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion terro­­riste, il n’est pas en accord avec tous ses agis­­se­­ments. Il s’est joint à l’EI car il s’agit à ses yeux du groupe sunnite le plus puis­­sant de la région, mais il dit être désarçonné par son extré­­misme. Il lui reproche de pratiquer des cruci­­fixions, de brûler vifs ou de noyer tous ceux qui s’op­­posent à lui ou qui trans­­gressent ses règles. Abu Ahmad évoque avec répu­­gnance un châti­­ment appliqué par Daech dans la ville nord-syrienne d’Al-Bab. Ils ont installé une cage en centre-ville, sur la place de la Liberté, afin de punir les civils syriens coupables de crimes mineurs – comme la vente ciga­­rettes. Abu Ahmad raconte qu’ils ont enfermé les Syriens dans la cage pendant trois jours d’af­­fi­­lée et accro­­ché des pancartes autour de leurs cous, énumé­­rant les crimes qu’ils avaient commis. « Depuis, l’en­­droit est surnommé la “place du Châti­­ment” », dit-il. « Ces puni­­tions devraient être inter­­­dites. Les sunnites craignent l’État isla­­mique plus qu’ils ne l’aiment, ce n’est pas bon du tout. »

En temps de guerre, la première victime est souvent la vérité.

Abu Ahmad explique qu’au départ, il espé­­rait que l’État isla­­mique unirait les groupes djiha­­distes sunnites sous un même drapeau. Il admi­­rait les combat­­tants étran­­gers qu’il rencon­­trait sur le champ de bataille, venus pour la plupart de Belgique et des Pays-Bas. Tandis que des dizaines de milliers de Syriens dépen­­saient des fortunes pour émigrer en Europe afin d’échap­­per à la guerre, ces volon­­taires avaient fait le voyage inverse. « Ils ont aban­­donné leurs familles, leurs maisons et leurs terres pour venir nous aider en Syrie », explique Abu Ahmad. « Ils ont sacri­­fié tout ce qu’ils avaient pour nous soute­­nir. » Mais il a rapi­­de­­ment été dérangé par certains aspects du groupe djiha­­diste. Tout d’abord, l’État isla­­mique n’a rien fait pour unifier les djiha­­distes. Bien au contraire, des tensions ont éclaté avec les autres factions. « L’as­­cen­­sion de l’EI en Syrie a mené à un clash avec le Front al-Nosra et un affai­­blis­­se­­ment des forces djiha­­distes dans le pays. » Ensuite, alors que certains combat­­tants étran­­gers étaient des hommes pieux, il a remarqué la présence d’un autre genre de volon­­taires qu’il consi­­dé­­rait comme des « fous ». Il s’agis­­sait prin­­ci­­pa­­le­­ment de jeunes délinquants belges et néer­­lan­­dais d’ori­­gine maro­­caine, souvent au chômage ou issus de foyers brisés, qui menaient des vies margi­­nales en Europe dans les banlieues des grandes villes. La majo­­rité d’entre eux n’avaient aucune idée de ce qu’é­­tait la reli­­gion. Rares étaient ceux qui avaient lu le Coran. Combattre en Syrie n’était pour eux qu’une aven­­ture ou une façon de se repen­­tir de leurs exis­­tences « emplies de péchés », à écumer les bars et les disco­­thèques euro­­péennes. Abu Sayyaf en faisait partie. Ce djiha­­diste belge parlait tout le temps de déca­­pi­­ta­­tions. Il a un jour demandé à son émir, Abu al-Atheer al Absi, s’il pouvait massa­­crer quelqu’un. « J’ai envie de tenir une tête entre mes mains », disait-il. Là-bas, il était connu sous le nom d’al-thabah, le meur­­trier. En temps de guerre, la première victime est souvent la vérité. Les histoires que nous a racon­­tées Abu Ahmad étaient si incroyables et si proches du pouvoir de l’État isla­­mique que nous avons tout mis en œuvre pour éprou­­ver la véra­­cité de ses affir­­ma­­tions.

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Certains des djiha­­distes côtoyés par Abu Ahmad

Pour ce faire, nous avons soumis Abu Ahmad à un ques­­tion­­naire. Il disait connaître beau­­coup de combat­­tants belges et néer­­lan­­dais qui avaient rejoint l’État isla­­mique, aussi lui avons-nous montré les photos d’une cinquan­­taine de djiha­­distes origi­­naires de ces pays partis combattre en Syrie. Lors d’une de nos rencontres, nous lui avons demandé de les iden­­ti­­fier. Les réponses d’Abu Ahmad ont confirmé sa fami­­lia­­rité avec les djiha­­distes euro­­péens enrô­­lés dans les rangs de l’État isla­­mique. Face à nous, sans accès à Inter­­net et sans aide exté­­rieure, Abu Ahmad s’est penché sur les images et a correc­­te­­ment dési­­gné une tren­­taine d’entre eux par leur nom. Dans la plupart des cas, il ajou­­tait des anec­­dotes à propos du combat­­tant qu’il avait reconnu. Quant aux autres photos, il nous a dit qu’il ne les avait jamais vus et qu’il ne connais­­sait pas leurs noms. Il nous a ensuite montré des photos et des vidéos privées de plusieurs combat­­tants néer­­lan­­dais, belges ou venus d’Asie centrale qui n’étaient pas postées en ligne. Seule une immer­­sion authen­­tique au sein de la commu­­nauté djiha­­diste syrienne peut lui avoir donné accès à ces images. Abu Ahmad nous a égale­­ment certi­­fié avoir assisté à quelques-unes des démons­­tra­­tions de cruauté les plus spec­­ta­­cu­­laires de l’État isla­­mique. Après la prise de Palmyre en 2015, il s’est rendu dans la cité déserte où il a assisté aux exécu­­tions que les terro­­ristes réser­­vaient aux enne­­mis du groupe.

Un jour de juin 2015, deux membres de Daech origi­­naires d’Au­­triche et d’Al­­le­­magne ont exécuté deux hommes qui affir­­maient être des soldats de l’Ar­­mée syrienne, sur la grande colon­­nade de la ville. Ce n’était hélas qu’une exac­­tion parmi d’autres perpé­­trées à Palmyre. Le 4 juillet, l’État isla­­mique a mis en ligne la vidéo d’un acte encore plus sanglant : l’exé­­cu­­tion de 25 soldats syriens présu­­més par des adoles­­cents dans l’am­­phi­­théâtre de la ville. Plusieurs semaines avant que l’État isla­­mique ne mette en ligne sa vidéo des exécu­­tions des deux combat­­tants euro­­péens, Abu Ahmad nous en a montré une photo­­gra­­phie. L’image montre non seule­­ment les derniers instants des prison­­niers avant qu’ils ne soient mis à mort, mais aussi deux membres des équipes de tour­­nage de Daech en train de filmer l’ef­­froyable séquence. Jamais le groupe terro­­riste n’a publié de photo des « coulisses » de ses exécu­­tions, elle n’est pas dispo­­nible en ligne. L’image que nous a montrée Abu Ahmad était unique et authen­­tique – prise secrè­­te­­ment par un membre de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion. L’un des deux came­­ra­­mans présents sur la photo est visi­­ble­­ment Harry Sarfo, un ressor­­tis­­sant alle­­mand qui a rejoint Daech en Syrie. Il a déclaré plus tard avoir perdu ses illu­­sions sur le groupe et être retourné en Alle­­magne, où il est actuel­­le­­ment empri­­sonné. Dans un portrait de Sarfo publié par le New York Times, il raconte que les membres de l’État isla­­mique lui disaient de « bran­­dir le drapeau noir du groupe et de passer encore et encore dans le champ de la caméra » pendant qu’ils tour­­naient leur vidéo de propa­­gande.

La photo­­gra­­phie montrée par Abu Ahmad contre­­dit la version de l’his­­toire racon­­tée Sarfo, selon laquelle il n’au­­rait joué qu’un rôle passif dans la séquence : tandis que sur la vidéo, il tient unique­­ment le drapeau noir, la photo prouve qu’il était l’un des deux came­­ra­­mans filmant en direct l’exé­­cu­­tion des deux hommes. Abu Ahmad ne s’est pas contenté d’ob­­ser­­ver de loin le conflit entre les groupes djiha­­distes syriens : il a assisté à sa genèse de l’in­­té­­rieur. La scis­­sion entre le Front al-Nosra et l’État isla­­mique repré­­sente un événe­­ment crucial de la guerre en Syrie. Elle a provoqué une frac­­ture dans les rangs des djiha­­distes oppo­­sants au régime et symbo­­li­­sait l’avè­­ne­­ment d’une nouvelle force djiha­­diste menée par Abou Bakr al-Bagh­­dadi, qui a progres­­si­­ve­­ment fait de l’ombre à Al-Qaïda. Abu Ahmad se trou­­vait en première ligne pour assis­­ter au plus grand divorce que l’uni­­vers  djiha­­diste a connu.

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Abou Bakr al-Bagh­­dadi, le leader de l’EI

L’as­­sem­­blée des chefs

Au mois d’avril 2013, Abu Ahmad a remarqué une voiture rouge sombre station­­née en face du siège du Conseil consul­­ta­­tif des moudja­­hi­­dines, un groupe djiha­­diste syrien dirigé par Abu al-Atheer, dans la ville nord-syrienne de Kafr Hamra. Un de ses cama­­rades, un comman­­dant djiha­­diste, a marché jusqu’à lui avant de chucho­­ter à son oreille : « Regarde prudem­­ment à l’in­­té­­rieur du véhi­­cule. » La voiture n’avait rien de spécial : pas assez neuve pour atti­­rer l’at­­ten­­tion mais pas une épave non plus. Elle n’était pas blin­­dée et ne compor­­tait pas de plaque d’im­­ma­­tri­­cu­­la­­tion. Quatre hommes étaient assis à l’in­­té­­rieur. Abu Ahmad n’en a reconnu aucun. L’homme assis derrière le conduc­­teur portait une longue barbe et une cagoule noire rele­­vée comme une casquette. Il avait posé dessus un châle noir qui retom­­bait sur ses épaules. À l’ex­­cep­­tion du conduc­­teur, ils avaient tous de petites mitraillettes sur les genoux. Abu Ahmad n’a pas remarqué de dispo­­si­­tif de sécu­­rité supplé­­men­­taire. Deux hommes en armes montaient la garde devant l’en­­trée du siège, comme d’ha­­bi­­tude. La connexion Inter­­net fonc­­tion­­nait norma­­le­­ment. Rien ne portait à croire qu’aujourd’­­hui était diffé­rent des autres jours.

ALEPPO, SYRIA - JUNE 22: War craft belonging to the Russian army carry out an attack on the Kafr Hamrah village of Aleppo, Syria on June 22, 2016. It has been claimed that the Russian army carried out the attacks with white phosphorus bombs. (Photo by Anas Sabagh/Anadolu Agency/Getty Images)
Bombar­­de­­ment nocturne à Kafr Hamra
Crédits : DR

Mais après que les quatre hommes furent sortis de la voiture et entrés dans le bâti­­ment, le comman­­dant djiha­­diste s’est de nouveau appro­­ché de lui : « Tu viens de voir Abou Bakr al-Bagh­­dadi. » Depuis 2010, Al-Bagh­­dadi était le leader de l’État isla­­mique en Irak (EII), la filiale d’Al-Qaïda dans ce pays déchiré par la guerre. D’après les dires d’Al-Bagh­­dadi, il avait envoyé Abou Moha­­med al-Jolani en Syrie en 2011 en qualité de repré­­sen­­tant. Il avait pour mission d’y consti­­tuer le Front al-Nosra pour mener le djihad. Jusqu’au début de l’an­­née 2013, l’État isla­­mique en Irak et le Front al-Nosra travaillaient main dans la main. Mais Al-Bagh­­dadi n’était pas satis­­fait. Il voulait fusion­­ner les filiales irakienne et syrienne d’Al-Qaïda pour créer une seule et même orga­­ni­­sa­­tion éten­­due sur les deux pays – dont il serait évidem­­ment le leader. Tous les matins durant cinq jours, la voiture rouge sombre dépo­­sait Al-Bagh­­dadi et son adjoint au siège de Kafr Hamra. Avant le coucher du soleil, elle venait les récu­­pé­­rer et condui­­sait Al-Bagh­­dadi jusqu’à un lieu tenu secret pour la nuit. Le lende­­main, le chauf­­feur le dépo­­sait à nouveau.

Durant ces cinq jours, Al-Bagh­­dadi a fait face à une assem­­blée de leaders djiha­­distes en Syrie. Ces hommes parmi les plus recher­­chés du monde étaient tous réunis dans la même pièce, assis sur des mate­­las et des cous­­sins posés à même le sol. On leur servait le petit-déjeu­­ner et le déjeu­­ner : du poulet rôti et des frites, du thé et des bois­­sons fraîches pour faire passer le tout. Al-Bagh­­dadi, l’homme le plus recher­­ché du monde, buvait tantôt du Pepsi, tantôt du Mirinda – un soda aroma­­tisé à l’orange. Outre Abou Bakr al-Bagh­­dadi, à ces réunions, il y avait Abu al-Atheer, l’émir du Conseil ; Abu Mesaab al-Masri, un comman­­dant djiha­­diste égyp­­tien ; Omar al-Shishani, un djiha­­diste tchét­­chène de premier plan qui avait fait le voyage depuis la Géor­­gie ; Abou al-Waleed al-Libi, un leader djiha­­diste libyen ; Abeb al-Libi, un émir de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion libyenne Kati­­bat al-Battar ; deux membres des services de rensei­­gne­­ment du Fron­­tal-Nosra ; et Haji Bakr, le second d’Al-Bagh­­dadi. Abu Ahmad était fasciné de voir autant de comman­­dants réunis en un seul endroit. Pendant les pauses dans les pour­­par­­lers, il se prome­­nait autour du siège et discu­­tait avec certaines des personnes qui assis­­taient à la réunion. Abu Ahmad se posait beau­­coup de ques­­tions : Pourquoi Al-Bagh­­dadi était-il venu d’Irak en Syrie ? Pourquoi tous ces émirs avaient-ils accepté de le rencon­­trer ? Et qu’y avait-il de si impor­­tant pour qu’Al-Bagh­­dadi en personne viennent en parler pendant des jours ?

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Des hommes du Front Al-Nosra en Syrie

Les réponses aux ques­­tions d’Abu Ahmad se trou­­vaient dans un discours prononcé par Al-Bagh­­dadi peu de temps avant les réunions de Kafr Hamra. Le 8 avril 2013, le chef de l’EII a annoncé que son orga­­ni­­sa­­tion s’était éten­­due à la Syrie. Il a appelé toutes les factions djiha­­distes syriennes – dont le Front Al-Nosra – à se soumettre à son auto­­rité : « Nous décla­­rons donc, avec l’ap­­pui d’Al­­lah, l’an­­nu­­la­­tion du nom d’État isla­­mique en Irak et de celui du Front Al-Nosra, qui seront désor­­mais regrou­­pés sous un seul et même nom : l’État isla­­mique en Irak et au Levant. » « Le cheikh est ici pour convaincre tout le monde d’aban­­don­­ner le Front Al-Nosra et son chef Al-Joulani », a confié un des parti­­ci­­pants à Abu Ahmad. « Tout le monde doit se joindre à lui et s’unir sous la bannière de l’EIIL, qui devien­­dra bien­­tôt un État. »

La créa­­tion de l’État isla­­mique

Un obstacle de taille se dres­­sait cepen­­dant sur la route d’Al-Bagh­­dadi vers son but. L’as­­sem­­blée des émirs lui a expliqué que la plupart d’entre eux avaient prêté allé­­geance à Ayman al-Zawa­­hiri, le succes­­seur dési­­gné d’Ous­­sama ben Laden à la tête d’Al-Qaïda. Comment pouvaient-ils soudain aban­­don­­ner Zawa­­hiri et Al-Qaïda pour se tour­­ner vers Al-Bagh­­dadi ? D’après Abu Ahmad, ils ont demandé à Al-Bagh­­dadi s’il avait prêté allé­­geance à Al-Zawa­­hiri. Il a répondu que c’était le cas, mais que sur la demande d’Al-Zawa­­hiri il ne l’avait pas annoncé publique­­ment. Toute­­fois, Al-Bagh­­dadi les a assu­­rés qu’il agis­­sait sous les ordres du leader d’Al-Qaïda. Les chefs djiha­­distes n’avaient aucun moyen de véri­­fier la véra­­cité de ses propos et Al-Zawa­­hiri était proba­­ble­­ment la personne la plus diffi­­cile au monde à contac­­ter. Il ne s’était pas montré en public depuis des années et se terrait proba­­ble­­ment dans les zones tribales du Pakis­­tan ou de l’Af­­gha­­nis­­tan. Il était donc pour le moment dans l’in­­ca­­pa­­cité de tran­­cher le débat. Les chefs djiha­­distes devaient prendre seuls une déci­­sion. Si Al-Bagh­­dadi agis­­sait véri­­ta­­ble­­ment au nom d’Al-Zawa­­hiri, il ne faisait aucun doute qu’ils devaient obéir et se joindre à l’État isla­­mique. Mais s’il faisait cava­­lier seul, sa volonté de soumettre Al-Nosra et les autres factions s’ap­­pa­­ren­­tait à une muti­­ne­­rie. Cela ne ferait que divi­­ser Al-Qaïda et créer de la fitna, des dissen­­sions entre les djiha­­distes. Les chefs ont fina­­le­­ment offert à Al-Bagh­­dadi leur loyauté condi­­tion­­nelle. « Ils lui ont dit : “Si ce que tu dis est vrai, alors nous te soutien­­drons” », raconte Abu Ahmad.

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Ayman al-Zawa­­hiri a pris la tête d’Al-Qaïda à la mort d’Ous­­sama Ben Laden

Al-Bagh­­dadi leur a égale­­ment parlé de la créa­­tion d’un État isla­­mique en Syrie. C’était selon lui capi­­tal, car les musul­­mans avaient besoin d’un dawla, d’un État. Il voulait doter les musul­­mans de leur propre terri­­toire, sur lequel ils pour­­raient se réunir avant de partir à la conquête du monde. La créa­­tion d’un tel État divi­­sait l’as­­sem­­blée. Al-Qaïda a toujours travaillé dans l’ombre en tant qu’ac­­teur non-étatique et l’or­­ga­­ni­­sa­­tion n’a jamais ouver­­te­­ment contrôlé de terri­­toire, orches­­trant ses actes de violence depuis des posi­­tions recu­­lées. Cela présente de nombreux avan­­tages : elle est diffi­­ci­­le­­ment repé­­rable ou attaquable par l’en­­nemi et donc diffi­­cile à détruire. Les chefs djiha­­distes ont répliqué qu’en créant un État, ils s’ex­­po­­se­­raient aux feux enne­­mis. Un État doté d’un terri­­toire défini et d’ins­­ti­­tu­­tions serait une cible facile. Abu al-Atheer, l’émir du Conseil, avait déjà prévenu ses hommes avant l’ar­­ri­­vée d’Al-Bagh­­dadi  qu’il était opposé à la procla­­ma­­tion d’un État. « Des gens discutent en ce moment-même de cette idée dérai­­son­­nable », a-t-il dit. « Quel genre de fou proclame un État en temps de guerre ?! » Omar al-Shishani, le leader des djiha­­distes tchét­­chènes, était lui aussi dubi­­ta­­tif quant à l’idée de fonder un État, raconte Abu Ahmad. Si Oussama ben Laden s’était caché durant toutes ces années, c’était pour une bonne raison : éviter de se faire tuer par les Améri­­cains. Procla­­mer un État serait une invi­­ta­­tion pour l’en­­nemi à attaquer.

Après des jours de discus­­sion, tous les parti­­ci­­pants soute­­naient le plan d’Al-Bagh­­dadi.

En dépit de leur hési­­ta­­tion, Al-Bagh­­dadi ne s’est pas démonté. Pour lui, procla­­mer et gouver­­ner un État était d’une impor­­tance capi­­tale. Jusqu’à présent, les djiha­­distes agis­­saient sans contrô­­ler de terri­­toire. Al-Bagh­­dadi plai­­dait en faveur de fron­­tières, d’une citoyen­­neté, d’ins­­ti­­tu­­tions et d’un véri­­table système bureau­­cra­­tique. Abu Ahmad résume ainsi le discours d’Al-Bagh­­dadi : « Si l’État isla­­mique survit à cette phase initiale, il durera pour toujours. » Il avait un autre argu­­ment de poids : un État offri­­rait un refuge aux musul­­mans du monde entier. Al-Qaïda étant tapi dans l’ombre, il était diffi­­cile pour les musul­­mans ordi­­naires de s’en­­ga­­ger. Mais Al-Bagh­­dadi était d’avis qu’un État isla­­mique pour­­rait atti­­rer des milliers, voire des millions de djiha­­distes parta­­geant la même idéo­­lo­­gie. Il agirait sur eux comme un aimant. « Al-Bagh­­dadi et d’autres chefs djiha­­distes compa­­raient cela à la hijrah, la migra­­tion du Prophète Maho­­met de La Mecque à Médine pour échap­­per aux persé­­cu­­tions », dit Abu Ahmad. L’as­­sem­­blée a débattu longue­­ment de la façon dont fonc­­tion­­ne­­rait cet État : comment gérer sa popu­­la­­tion, quels seraient ses objec­­tifs et sa posi­­tion vis-a-vis des mino­­ri­­tés reli­­gieuses. Après des jours de discus­­sion, tous les parti­­ci­­pants – y compris les scep­­tiques de la première heure tels qu’A­­theer, Al-Shishani et les deux membres du rensei­­gne­­ment d’Al-Nosra – soute­­naient le plan d’Al-Bagh­­dadi. À une seule condi­­tion : ce nouvel État devait être proclamé en totale coopé­­ra­­tion avec le Front al-Nosra et Ahrar al-Sham, un autre groupe djiha­­diste. Al-Bagh­­dadi a accepté ces condi­­tions. Ils ont alors prêté allé­­geance immé­­dia­­te­­ment. Les uns après les autres, ils ont fait face à Al-Bagh­­dadi, lui serrant la main et répé­­tant ces mots : « Je prête allé­­geance au comman­­deur des croyants, Abou Bakr al-Bagh­­dadi al-Qure­­shi, et lui jure soumis­­sion et obéis­­sance, dans la vigueur et l’im­­pul­­sion, dans la misère et l’abon­­dance. Je favo­­ri­­se­­rai toujours ses préfé­­rences aux miennes, et je ne contes­­te­­rai pas les ordres de ses émis­­saires, à moins d’être témoin d’in­­fi­­dé­­lité mani­­feste. »

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Abou Omar al-Chichani a été tué en juillet en Irak

Al-Bagh­­dadi a ensuite demandé à chaque comman­­dant de faire entrer quelques-uns de ses combat­­tants. Abu al-Atheer, l’émir du Conseil, a convié des soldats belges, néer­­lan­­dais et français sous son comman­­de­­ment. Parmi les étran­­gers ayant person­­nel­­le­­ment rencon­­tré et prêté allé­­geance à Al-Bagh­­dadi se trou­­vaient Abu Sayyaf, dit « le meur­­trier » ; Abu Zubair, un djiha­­diste belge ; Abu Tamima al-Fransi, un djiha­­diste français mort en juillet 2014 ; et Abou Omar al-Chichani, un djiha­­diste blond d’ori­­gine tchét­­chène venu de Belgique et recher­­ché pour avoir possi­­ble­­ment parti­­cipé à des déca­­pi­­ta­­tions. Plus tard ce jour-là, les Euro­­péens – qui n’étaient quelques temps plus tôt que des petits délinquants d’Am­s­ter­­dam, de Bruxelles et de Paris – ont raconté à tout le monde avec enthou­­siasme comment ils avaient fait la bayah en prêtant allé­­geance à Al-Bagh­­dadi en personne. Beau­­coup d’autres ont suivi. Notre narra­­teur, Abu Ahmad, a prêté allé­­geance deux jours plus tard à son chef Abu al-Atheer. Le passage d’État isla­­mique en Irak à celui d’État isla­­mique en Irak et au Levant (EIIL) signi­­fiait que toutes les filiales et factions qui avaient rejoint l’EIIL cessaient d’exis­­ter en leur nom. Le leader du Front al-Nosra Abu Muham­­mad al-Jolani voyait ce chan­­ge­­ment comme un poten­­tiel désastre. Il risquait de mettre fin à leur influence sur le champ de bataille du djihad le plus impor­­tant au monde. Al-Jolani a ordonné aux combat­­tants d’Al-Nosra de ne pas rejoindre l’EIIL avant qu’Al-Zawa­­hiri n’ait rendu son verdict sur la façon dont le djihad devait être mené en Syrie. La grande majo­­rité des comman­­dants et des combat­­tants du Front al-Nosra en Syrie ne l’ont pas écouté. Quand Abu Ahmad a rejoint Alep seule­­ment quelques semaines plus tard, près de 90 % des combat­­tants d’Al-Nosra présents dans la ville avaient rejoint l’EIIL. Les nouveaux soldats d’Al-Bagh­­dadi ont alors ordonné aux rares fidèles du Front al-Nosra restant dans l’hô­­pi­­tal al-Oyoun, le QG d’Al-Nosra en ville, de débar­­ras­­ser le plan­­cher. « Vous devez partir. Nous venons d’al-dawla (de l’État) et la plupart des combat­­tants sont avec nous », ont-ils dit aux hommes d’Al-Nosra, d’après les dires d’Abu Ahmad. « Désor­­mais, cette base est la nôtre. » Partout dans le nord de la Syrie, l’EIIL s’est saisi des quar­­tiers géné­­raux d’Al-Nosra, de ses planques de muni­­tions et de ses stocks d’armes. La filiale d’Al-Qaïda a soudain été contrainte de se battre pour sa survie. Une nouvelle ère avait commencé : celle de l’État isla­­mique.

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Un convoi de Daech

Les armes du cali­­fat

Abu Ahmad nous a raconté comment l’État isla­­mique en Irak et au Levant est parvenu à acqué­­rir certaines des armes les plus effroyables du monde, qui consti­­tuaient aupa­­ra­­vant le butin de guerre des forces du président Assad. C’était en décembre 2012, approxi­­ma­­ti­­ve­­ment quatre mois avant la scis­­sion entre le Front al-Nosra et l’État isla­­mique. Des dizaines de combat­­tants djiha­­distes syriens ont gravi une colline menant au Régi­­ment 111 – une grande base mili­­taire située tout près de la ville de Darat Izza, dans le nord de la Syrie. La ville avait été prise envi­­ron cinq mois plus tôt par une coali­­tion de groupes rebelles. Bien qu’ils assié­­geaient le Régi­­ment 111 depuis l’été, ils n’étaient toujours pas parve­­nus à prendre la base aux troupes d’As­­sad. Mais avec l’hi­­ver, le temps était désas­­treux et tenir les rebelles à distance deve­­nait plus compliqué pour l’ar­­mée de l’air syrienne. Sans comp­­ter que la base était immense, elle s’éten­­dait sur plus de 200 hectares. Il était diffi­­cile de la proté­­ger dans toutes les direc­­tions. Les soldats de l’ar­­mée syrienne à l’in­­té­­rieur du Régi­­ment 111 avaient réussi à défendre leur base durant le premier assaut de novembre 2012, abat­­tant 18 combat­­tants d’Al-Nosra. Mais le vent glacé de décembre n’a fait que renfor­­cer la déter­­mi­­na­­tion des rebelles. La base était une vraie mine d’or : elle conte­­nait des armes, de l’ar­­tille­­rie lourde, des muni­­tions et des véhi­­cules. Au cœur des bunkers du Régi­­ment 111 était entre­­po­­sée une chose encore plus précieuse : un stock d’armes chimiques.

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Des soldats du régime syrien en 2016

L’as­­saut était mené par le Front al-Nosra et soutenu par Kataib Mujajiri al-Sham, une unité au sein de Liwa al-Islam (la « Brigade de l’is­­lam ») majo­­ri­­tai­­re­­ment compo­­sée de djiha­­distes libyens. Les assaillants savaient que la base renfer­­mait des muni­­tions et de nombreuses armes, mais ils igno­­raient que des armes chimiques s’y trou­­vaient. Alors que les rebelles esca­­la­­daient la colline proche du Régi­­ment 111, un affron­­te­­ment intense a éclaté. « Ce jour-là, nous étions tous remplis d’ex­­ci­­ta­­tion, on voulait notre revanche », raconte Abu Ahmad. « Nous voulions venger les 18 frères d’Al-Nosra qui étaient morts en martyrs pendant la première attaque. Les hommes criaient : “Cette fois, on l’aura !” » En une jour­­née, la coali­­tion des forces djiha­­distes avait percé les défenses de l’ar­­mée syrienne. Le Régi­­ment 111 s’est rapi­­de­­ment retrouvé sous contrôle total des djiha­­distes. Ils ont trouvé d’énormes stocks d’armes, de muni­­tions et, à leur grande surprise, des agents chimiques. Selon Abu Ahmad, il y avait là de nombreux barils remplis de chlore, de sarin et de gaz moutarde. S’en est suivie la répar­­ti­­tion du butin de guerre. Tout le monde a pris des muni­­tions et des armes,  mais le Front al-Nosra s’est réservé les armes chimiques. Abu Ahmad était là lorsque les hommes de la filiale d’Al-Qaïda ont fait entrer une dizaine de camions qu’ils ont char­­gés de 15 contai­­ners de chlore et de gaz sarin, qui sont ensuite partis vers une desti­­na­­tion incon­­nue. Il ne sait pas ce qu’il est advenu du gaz moutarde.

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Des contai­­ners de gaz sarin
Crédits : DR

Trois mois plus tard, le gouver­­ne­­ment syrien et les groupes rebelles ont signalé une attaque à Khan al-Assal, tout près d’Alep. Les médias inter­­­na­­tio­­naux ont parlé de 26 victimes, dont 16 soldats du régime et dix civils. Le régime syrien et ses oppo­­sants ont tous affirmé que des armes chimiques avaient été utili­­sées. Ils se sont mutuel­­le­­ment accu­­sés d’avoir perpé­­tré une des premières attaques à l’arme chimique de la guerre en Syrie. Abu Ahmad n’a rien dit en public, mais en privé, il a discuté de la situa­­tion avec d’autres cama­­rades djiha­­distes syriens. Ils n’avaient pas de preuve mais ils se sont demandé si les armes utili­­sées dans l’at­­taque de Khan al-Assal ne prove­­naient pas du Régi­­ment 111. Il savait bien qu’il ne pouvait pas deman­­der confir­­ma­­tion à Abu al-Atheer, connais­­sant par cœur l’une des règles d’or du mouve­­ment djiha­­diste : si ça ne te regarde pas, boucle-la. « Chez nous, ça ne se fait pas de poser des ques­­tions », explique Ahmad. Il n’en­­ten­­drait plus parler de l’in­­ci­dent au cours des huit mois suivants. Au début du mois d’avril 2013, Abu Ahmad et ses cama­­rades s’inquié­­taient de l’ex­­pan­­sion en Syrie d’Abou Bakr al-Bagh­­dadi et de l’es­­ca­­lade des tensions entre l’EIIL et le Front al-Nosra. C’était une période critique pour les djiha­­distes syrien : de nombreuses factions du Front al-Nosra déser­­taient pour rejoindre l’or­­ga­­ni­­sa­­tion d’Al Bagh­­dadi tandis que la filiale d’Al-Qaïda s’échi­­nait à préser­­ver la loyauté dans ses rangs. Ils se dispu­­taient plus que jamais terri­­toires, bases et armes lourdes.

À la mi-août 2013, Abu Ahmad a reçu des nouvelles qui lui ont fait penser que Daech s’était consolé de sa scis­­sion d’avec le Front al-Nosra en s’em­­pa­­rant des armes chimiques saisies au Régi­­ment 111 : ils les utili­­saient à présent contre leurs enne­­mis. De but en blanc, Abu al-Atheer – l’homme à qui Abu Ahmad avait prêté allé­­geance et qui avait prêté la sienne à Al-Bagh­­dadi – a révélé à ses comman­­dants que l’État isla­­mique avait utilisé des armes chimiques à deux reprises pendant des attaques contre l’ar­­mée syrienne. Il a raconté cela au beau milieu d’une conver­­sa­­tion banale entre Abu al-Atheer et ses hommes, avec joie et fierté. « Les frères ont envoyé une bombe chimique sur un check­­point de l’ar­­mée syrienne près du village d’al-Hamra, dans la province d’Hama », a-t-il dit alors qu’ils étaient assis dans leurs quar­­tiers géné­­raux.

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La base aérienne de Menagh, détruite
Crédits : Anha

Al-Hamra est situé approxi­­ma­­ti­­ve­­ment à 30 kilo­­mètres au nord-est de la ville d’Hama. Cette zone est toujours contrô­­lée par les forces gouver­­ne­­men­­tales. Abu al-Atheer a conti­­nué en racon­­tant l’his­­toire d’une autre attaque chimique de l’EI. « On a aussi utilisé une bombe chimique contre les forces du régime près de la base aérienne de Menagh. » Elle se trouve pour sa part à une tren­­taine de kilo­­mètres au nord d’Alep. Après un long siège d’un an, des djiha­­distes de l’EI s’en sont empa­­rés le 5 août 2013. Abu Ahmad s’est remé­­moré à nouveau cette froide jour­­née de décembre, lorsque les combat­­tants djiha­­distes se sont empa­­rés du Régi­­ment 111. S’agis­­sait-il des mêmes armes chimiques que lui et ses cama­­rades avaient trouvé entre­­po­­sées là-bas ? Quoi qu’il en soit, l’État isla­­mique n’en déte­­nait pas moins des armes chimiques dans son arse­­nal. De deux ans plus tard, le 6 octobre 2015, le New York Times a publié un article expliquant que l’or­­ga­­ni­­sa­­tion terro­­riste avait fait usage d’armes chimiques contre des combat­­tants rebelles modé­­rés dans la ville de Marea. D’après le Times, l’EI a lancé des projec­­tiles conte­­nant « de l’ypé­­rite », une substance plus connue sous le nom de gaz moutarde. Le djiha­­diste turco-néer­­lan­­dais Salih Yilmaz, un ancien soldat de l’ar­­mée néer­­lan­­daise qui a rejoint les rangs de l’État isla­­mique, a révélé le 3 août 2015 sur son blog aujourd’­­hui fermé que Daech avait bel et bien fait usage d’armes chimiques à Marea. « Pourquoi le régime syrien a t-il accusé l’État isla­­mique d’avoir récem­­ment utilisé des armes chimiques dans la province d’Alep ? » a demandé un lecteur à Yilmaz. « D’où crois-tu que l’EI tient ces armes chimiques ? » a-t-il répliqué. « De ses enne­­mis. Nous utili­­sons leurs propres armes contre eux. »

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Extrait du blog du djiha­­diste Salih Yilmaz

 Les enquê­­teurs d’Al-Qaïda

En mai 2013, l’État isla­­mique en Irak et au Levant voulait conso­­li­­der son statut de force djiha­­diste la plus redou­­table du monde. Mais avant d’y parve­­nir – et d’uti­­li­­ser son tout nouvel arse­­nal d’armes chimiques –, ils ont été confron­­tés à un nouveau défi imposé par les leaders d’Al-Qaïda. Les hauts diri­­geants d’Al-Qaïda n’étaient pas près de se soumettre à l’au­­to­­rité d’Abou Bakr al-Bagh­­dadi, parti­­cu­­liè­­re­­ment après qu’ils ont appris qu’il avait menti effron­­té­­ment en disant suivre les ordres d’Ay­­man al-Zawa­­hiri. Un mois après la rencontre histo­­rique entre le chef de l’EI et les autres leaders djiha­­distes à Kafr Hamra, un petit groupe d’hommes armés ont secrè­­te­­ment traversé la Syrie à bord de deux véhi­­cules. Crai­­gnant d’être repé­­rés par les fidèles d’Al-Bagh­­dadi ou pris pour cible par le régime syrien, ils ont voyagé en toute discré­­tion. Ce groupe était appelé Lajnat Khora­­san, le « groupe Khoras­­san ». Ses membres avaient quitté leurs repères souter­­rains en Afgha­­nis­­tan et au Pakis­­tan pour rejoindre la Syrie sur ordre d’Al-Zawa­­hiri, qui demeu­­rait caché. L’un des membres du groupe Khoras­­san, un Syrien répon­­dant au nom d’Abou Oussama al-Shababi, a conseillé à ses cama­­rades de se montrer extrê­­me­­ment prudents durant leurs dépla­­ce­­ments. « J’ai ouï dire qu’Al-Bagh­­dadi proje­­tait d’as­­sas­­si­­ner l’émir d’Al-Nosra Abou Mariya al-Qahtani », aurait dit Al-Shababi aux autres d’après Abu Ahmad. « C’est pourquoi nous devons tous nous montrer prudents. »

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Mouhs­­sine al Fadhli

La mission du comité était d’enquê­­ter sur l’ex­­pan­­sion d’Al-Bagh­­dadi en Syrie. Leurs conclu­­sions seraient trans­­mises à Al-Zawa­­hiri, qui déci­­de­­rait de la stra­­té­­gie qu’Al-Qaïda devrait adop­­ter face à la situa­­tion en Irak et en Syrie. Là-bas, la riva­­lité entre l’EI et le Front al-Nosra deve­­nait clai­­re­­ment hors de contrôle. L’exis­­tence du groupe Khoras­­san n’a été rendue publique qu’en septembre 2014, quand la coali­­tion menée par les États-Unis a pris pour cible ses membres lors des premières frappes aériennes qu’elle a menées en Syrie. À ce moment-là, les vété­­rans d’Al-Qaïda qui avaient fondé le groupe ont inter­­­rompu leur enquête sur Al-Bagh­­dadi pour plani­­fier des attaques à l’étran­­ger. « En terme de menace envers notre pays, Khoras­­san peut consti­­tuer un danger aussi impor­­tant que l’État isla­­mique », a déclaré James Clap­­per, le direc­­teur du rensei­­gne­­ment natio­­nal des États-Unis.

Mais durant l’été 2013, le groupe Khoras­­san s’in­­té­­res­­sait prin­­ci­­pa­­le­­ment à ses rivaux djiha­­distes. C’était une mission d’une extrême urgence : chaque jour, un nouveau groupe djiha­­diste tour­­nait le dos à Al-Qaïda pour rejoindre l’État isla­­mique. Si Al-Zawa­­hiri ne parve­­nait pas à rega­­gner le soutien de certains groupes en Syrie, le leader d’Al-Qaïda courait le risque de deve­­nir un géné­­ral sans soldats. Six membres du groupe Khoras­­san ont rendu visite au siège de l’EI à Kafr Hamra, qui était autre­­fois celui du Conseil consul­­ta­­tif des moudja­­hi­­dines. Abu Ahmad en a rencon­­trés quatre person­­nel­­le­­ment : Abou Oussama al-Shababi ; Mouhs­­sine al Fadhli, né au Koweït (tué par des frappes aériennes améri­­caines le 8 juillet 2015 dans la ville syrienne de Sarmada) ; Sanafi al-Nasr, un Saou­­dien égale­­ment connu sous le nom d’Abou Yasser al-Jazrawi (tué par un drone améri­­cain dans la ville nord-syrienne d’al-Dana le 15 octobre 2015) ; et Abou Abdel Malek, un autre ressor­­tis­­sant saou­­dien (tué lui aussi dans l’at­­taque d’al-Dana). Abu Ahmad raconte que les membres du groupe Khoras­­san se montraient tous très amicaux et avaient une excel­­lente connais­­sance du Coran. Chacun d’eux a passé des années aux côtés de Ben Laden ou Al-Zawa­­hiri dans le Khoras­­san, une région à cheval entre l’Iran, l’Af­­gha­­nis­­tan et l’Asie centrale. Abu Ahmad n’a pas passé beau­­coup de temps avec Al-Fadhli. Ils ont discuté briè­­ve­­ment au cours d’une réunion dans la ville nord-syrienne de Sarmada. À l’époque, Abu Ahmad ne savait pas qu’il était une figure si impor­­tante au sein d’Al-Qaïda. Mais deux ans plus tard, quand Fadhli a été tué dans une attaque aérienne, Abu Ahmad a trouvé en ligne une photo de l’homme qu’il avait rencon­­tré. Elle illus­­trait un article de Reuters citant un porte-parole du Penta­­gone le décri­­vant comme « un des rares leaders d’Al-Qaïda à avoir été informé à l’avance des atten­­tats du 11 septembre 2001 ».

En 2012, le dépar­­te­­ment d’État des États-Unis a même promis 7 millions de dollars de récom­­pense pour toute infor­­ma­­tion qui permet­­trait de mettre la main dessus. Abu Ahmad a davan­­tage fait connais­­sance avec les deux Saou­­diens du groupe. Il a voyagé en voiture avec eux et il savait que Malek louait une maison à Al-Bab. Paral­­lè­­le­­ment, Jazrawi était à la tête du bureau poli­­tique du Front al-Nosra. Il était basé dans la province de Lattaquié, au nord-ouest de la Syrie. Quand Abu Ahmad a appris que les deux hommes avaient été tués par des frappes améri­­caines, il s’en est attristé. « Ils semblaient être des hommes normaux et agis­­saient comme tels », dit-il. « Ils faisaient partie des chefs mais ne se compor­­taient pas avec arro­­gance. »

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Le repère du groupe Khoras­­san frappé par l’ar­­mée améri­­caine
Crédits : US Depart­­ment of Defense

De tous les membres du groupe Khoras­­san, c’est d’Al-Shababi qu’Abu Ahmad était le plus proche. Ce Syrien âgé d’une quaran­­taine d’an­­nées était origi­­naire d’Al-Bab. Al-Shahabi était en contact direct avec Al-Zawa­­hiri, le comman­­dant en chef d’Al-Qaïda. Il a mis un mois et demi pour voya­­ger entre l’Af­­gha­­nis­­tan et la Syrie en passant inaperçu. Il voya­­geait avec sa femme enceinte, ce qui rendait le voyage encore plus diffi­­cile. « Déjà 20 ans que je suis dans le djihad, la souf­­france n’a rien de nouveau pour moi », a-t-il confié à Abu Ahmad. L’objec­­tif du groupe Khoras­­san était essen­­tiel­­le­­ment poli­­tique. Ils étaient char­­gés de convaincre les chefs djiha­­distes qui avaient déjà prêté allé­­geance à Al-Bagh­­dadi, à l’is­­sue des cinq jours de réunion à Kafr Hamra, de chan­­ger d’avis. Ils disaient à tout le monde que les reven­­di­­ca­­tions d’Al-Bagh­­dadi étaient insen­­sées. Jamais Al-Zawa­­hiri n’avait envoyé Al-Bagh­­dadi en Syrie. Il n’avait pas non plus permis que d’autres chefs puissent prêter allé­­geance à l’EI et à Al-Bagh­­dadi lui-même. Ce n’était pas une tâche aisée. Al-Shababi a fina­­le­­ment réussi à convaincre un impor­­tant comman­­dant qui avait récem­­ment rejoint l’EI de le rencon­­trer dans une petite ville proche de la fron­­tière syrienne. « Il est évident qu’Al-Bagh­­dadi n’a créé l’EI que parce qu’il sentait que le Front al-Nosra deve­­nait trop puis­­sant », lui a dit Al-Shababi. « Il savait que Abou Moham­­med Al-Joulani (le chef d’Al-Nosra) était en passe de deve­­nir un leader impor­­tant. » « Nous pensions qu’Al-Bagh­­dadi agis­­sait sous les ordres d’Al-Zawa­­hiri », a rétorqué le comman­­dant. « Tes paroles me laissent sous le choc. » Al-Shababi lui a suggéré de rompre immé­­dia­­te­­ment son allé­­geance à l’EI, mais le comman­­dant n’était pas prêt. « J’ai lui ai prêté allé­­geance, donne-moi du temps pour réflé­­chir et discu­­ter avec les autres. Je ne peux pas faire ça dans la préci­­pi­­ta­­tion », a conclu le comman­­dant. « En tout cas, nous avons déjà envoyé la plupart des rapports d’enquête à Al-Zawa­­hiri », a répliqué al-Shababi. « Il tran­­chera en faveur d’Al-Nosra, pas de l’EI. »

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Abou Moham­­med al-Joulani, fonda­­teur du Front al-Nosra

Le divorce

Jusqu’au mois de mai 2013, la riva­­lité entre l’EI et Al-Nosra était plus ou moins paci­­fique. Les combat­­tants des factions rivales pouvaient encore voya­­ger sur les terri­­toires sous contrôle d’autres groupes et se rendre mutuel­­le­­ment visite dans leurs quar­­tiers géné­­raux. Les orga­­ni­­sa­­tions djiha­­distes cher­­chaient toujours à résoudre leurs diffé­­rends de façon paci­­fique, et Abu Ahmad a connu de nombreux comman­­dants du Front Al-Nosra tandis qu’ils combat­­taient sous le même drapeau. C’est la raison pour laquelle il a pu rencon­­trer des membres du groupe Khoras­­san. Mais quand l’équi­­libre des forces a basculé du côté de l’EI, les amitiés entre factions ont cédé la place à la méfiance. Les hommes du Front al-Nosra étaient écœu­­rés par les stra­­ta­­gèmes mis en place par Daech pour désta­­bi­­li­­ser et fragi­­li­­ser le mouve­­ment djiha­­diste en Syrie. Les membres de l’EI accu­­saient Al-Nosra de s’être ramol­­lis et d’être deve­­nus lisses. Au sein du groupe, beau­­coup de combat­­tants ne consi­­dé­­raient même plus leurs anciens cama­­rades d’Al-Nosra comme des musul­­mans. Alors que les lignes de front se préci­­saient, le groupe Khoras­­san a achevé son enquête sur la stra­­té­­gie d’Al-Bagh­­dadi. Lorsqu’Al-Zawa­­hiri a reçu les conclu­­sions, il s’est prononcé en faveur d’Al-Nosra et contre l’État isla­­mique. Il a appelé Al-Nosra à pour­­suivre le djihad en Syrie et a clai­­re­­ment dit que l’or­­ga­­ni­­sa­­tion d’Al-Bagh­­dadi devrait se canton­­ner à l’Irak. « Al-Bagh­­dadi a eu tort de procla­­mer l’État isla­­mique en Irak et al-Sham (au Levant) sans notre permis­­sion, sans nous deman­­der conseil et sans nous en aver­­tir », a déclaré Al-Zawa­­hiri dans une lettre datée du 23 mai 2013.

Chaque camp tentait de convaincre les combat­­tants de l’autre de déser­­ter.

Son message disait clai­­re­­ment qu’Al-Bagh­­dadi n’avait jamais été proche de lui et que ses projets d’ex­­pan­­sion étaient unique­­ment les siens. Certains djiha­­distes se sont sentis dupés après ces révé­­la­­tions et ont fait machine arrière. Abu Ahmad estime qu’un tiers des membres d’Al-Nosra qui avaient changé de camp sont reve­­nus dans les rangs de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion après les décla­­ra­­tions d’Al-Zawa­­hiri. D’autres factions se sont décla­­rées neutres dans le conflit. Des groupes comme Ahrar al-Sham et Jund al-Aqsa espé­­raient pouvoir rester en dehors de tout ça. Ils se battaient contre le régime de Bachar el-Assad, pas pour se querel­­ler avec d’autres djiha­­distes. Sur les quelques 90 djiha­­distes néer­­lan­­dais et belges du Conseil consul­­ta­­tif des moudja­­hi­­dines – les cama­­rades de combat d’Abu Ahmad –, 35 envi­­ron sont retour­­nés dans les rangs d’Al-Nosra. Les autres sont restés au sein de l’État isla­­mique. Abu Ahmad a égale­­ment entendu dire que les comman­­dants de l’EI qu’Al-Shababi avait tenté de convaincre de déser­­ter avaient eux aussi quitté l’or­­ga­­ni­­sa­­tion pour rejoindre Al-Nosra.

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Abu al-Atheer, l’émir du Conseil qui avait rejoint l’EI, était quant à lui ferme­­ment déter­­miné à rester avec le groupe. Il véné­­rait Abou Bakr al-Bagh­­dadi. Mais Al-Atheer s’inquié­­tait de perdre davan­­tage de combat­­tants néer­­lan­­dais et belges au profit d’Al-Nosra. « Je vous défends de parler à des membres d’Al-Nosra sur Inter­­net », a t-il dit. « Vous devez couper toute commu­­ni­­ca­­tion avec eux. » Il a même envoyé un message aux combat­­tants belges et néer­­lan­­dais d’Al-Nosra à leur QG d’Urum al-Sughra, dans la province d’Alep. « Ne vous avisez pas de contac­­ter mes hommes », les a-t-il mena­­cés. Ces combat­­tants étaient restés aux côtés d’Abu Suley­­man al-Australi, un idéo­­logue austra­­lien membre d’Al-Qaïda.

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Abu Sulay­­man al-Muhajir, dit « al-Australi »

Al-Atheer a menacé de confisquer les passe­­ports de tous les combat­­tants étran­­gers de l’EI afin de les empê­­cher de partir. Cette annonce a provoqué la colère des combat­­tants, qui ont accusé leur émir de ne pas leur faire confiance. Al-Atheer s’est alors rétracté et ses hommes ont pu garder leurs passe­­ports. De vieux amis étaient en train de deve­­nir enne­­mis. Chaque camp tentait de convaincre les combat­­tants de l’autre de déser­­ter. Abu Ahmad a remarqué une soudaine augmen­­ta­­tion des acti­­vi­­tés de la police secrète de l’EI, Al-Amneyeen. La rumeur circu­­lait sur le terri­­toire de l’EI que quiconque voulait déser­­ter serait immé­­dia­­te­­ment exécuté. Un des amis d’Abu Ahmad au sein de l’EI a clai­­re­­ment fait savoir qu’il était mécon­tent de la riva­­lité entre les groupes djiha­­distes. Il a ouver­­te­­ment critiqué Al-Atheer et Al-Bagh­­dadi pour leur posi­­tion intran­­si­­geante et a trans­­formé les paroles d’un célèbre nachîd de l’État isla­­mique. (Ce type de chants est admis parmi les djiha­­distes car il ne s’ac­­com­­pagne pas d’ins­­tru­­ments de musique.) Il a changé « nos émirs se tiennent loin de toute suspi­­cion » en « nos émirs se tiennent loin de toute ligne de front ». La nuit où l’ami d’Abu Ahmad a chanté son nachîd, la police secrète a déboulé en voiture et il a été jeté en prison. Il a été incar­­céré pendant deux jours mais n’a pas été torturé. On lui a remis à la place un manuel du châti­­ment de l’État isla­­mique : c’était à lui de tortu­­rer les autres.

Le putsch d’Al-Bagh­­dadi en avril 2013 avait mené le Front al-Nosra au bord de l’im­­plo­­sion, mais à présent le groupe repre­­nait douce­­ment des forces. Ils ont commencé à se réor­­ga­­ni­­ser et à forger des alliances avec des groupes sala­­fistes tels qu’Ah­­rar al-Sham et certaines unités de l’Ar­­mée syrienne libre (ASL). Quand les tensions entre les deux camps ont atteint leur paroxysme, Al-Nosra, Ahrar al-Sham et l’ASL ont commencé a repous­­ser l’État isla­­mique hors d’Id­­lib et de plusieurs zones de la province d’Alep. Ils ont égale­­ment repris la ville de Daret Izza où se trouve le Régi­­ment 111, la base de l’ar­­mée syrienne où Al-Nosra avait dérobé les barils de chlore et de sarin. Fina­­le­­ment, l’État isla­­mique a décidé d’aban­­don­­ner tout le nord-ouest de la Syrie. Le 4 mars 2014, ses forces se sont repliées à Azaz, une ville-fron­­tière d’une impor­­tance stra­­té­­gique majeure. L’EI a regroupé la majo­­rité de ses forces près de Kafar Joum, près de l’an­­cien siège du Conseil consul­­ta­­tif des moudja­­hi­­dines.

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L’ar­­ri­­vée de l’État isla­­mique à Raqqa
Crédits : AP

Les frac­­tures qui sont appa­­rues à cette période défi­­nissent encore le champ de bataille du nord de la Syrie. Deux ans plus tard, l’État isla­­mique a fait dispa­­raître « en Irak et au Levant » de son nom. Le groupe conti­­nue d’exis­­ter loin d’Al-Nosra et ils sont tous deux enga­­gés dans des guerres diffé­­rentes. L’État isla­­mique gouverne son cali­­fat dans le nord et l’est de la Syrie, et les rebelles modé­­rés ont été tués ou chas­­sés de son terri­­toire. Le Front al-Nosra, pendant ce temps, a renforcé son influence dans le nord-ouest de la Syrie pour deve­­nir un acteur majeur de la province d’Id­­lib. Les terri­­toires de deux groupes ne se touchent quasi­­ment plus – l’unique ligne de front sur laquelle ils se font face se situe dans le nord de la province d’Alep. Ces anciens alliés vivent désor­­mais dans des mondes paral­­lèles. Le 20 janvier 2014, la scis­­sion entre les deux puis­­sances djiha­­distes de la Syrie a été défi­­ni­­ti­­ve­­ment actée. À Katar Joum, l’État isla­­mique a préparé un convoi de plus de 200 véhi­­cules. Voitures et camions étaient remplis de combat­­tants, de familles, d’armes et d’otages étran­­gers. Au cœur du convoi, Abu Ahmad a remarqué la présence de trois des 15 contai­­ners de produits chimiques volés au Régi­­ment 111. Le gigan­­tesque train de corps et d’acier a mis le cap vers l’est, en direc­­tion de la ville de Raqqa.


Traduit de l’an­­glais par Justine Frays­­si­­net et Nico­­las Prouillac d’après l’ar­­ticle « Present at the Crea­­tion », paru dans Foreign Policy. Couver­­ture : Des djiha­­distes portent l’éten­­dard de Daech.


COMMENT VIVRE APRÈS DAECH

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Conquise par Daech puis libé­­rée en 2014, la ville irakienne de Saadiya est toujours en ruine. Pourquoi la vie n’a-t-elle pas repris son cours ?

I. 11 tenta­­tives

Saadiya, en Irak. L’écran du télé­­phone a beau être petit et pixe­­lisé, l’image est assez claire. Sur la vidéo, filmée de derrière des brous­­sailles, on voit une route déserte traver­­sant une plaine aride. Il est évident que la personne qui tient la caméra ne veut pas être vue. Pendant quelques secondes, rien ne bouge. Puis une berline blanche entre au ralenti par la gauche du cadre avant de dispa­­raître dans un éclair aveu­­glant de lumière blanche. Les attaques au moyen d’en­­gins explo­­sifs impro­­vi­­sés (EEI) comme celle-ci sont le quoti­­dien de la ville de Saadiya depuis dix ans. Pour l’homme assis sur le siège passa­­ger de la voiture, elles sont presque une routine. Son nom est Shek Ahmed Thamer Ali. Pendant son mandat de neuf années en tant que maire de la ville, il a survécu à 11 tenta­­tives d’as­­sas­­si­­nat menées par des combat­­tants d’Al-Qaïda puis de l’État isla­­mique. Les groupes terro­­ristes veulent la mort d’Ali car il entre­­tient des liens étroits avec le gouver­­ne­­ment irakien et qu’il a toujours refusé de rejoindre leurs rangs.

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Shek Ahmed Thamer Ali
Crédits : Tommy Tren­­chard/Oxfam

Aujourd’­­hui, près de deux ans après la défaite de Daech dans cette région au nord-est de l’Irak, Saadiya ne parvient toujours pas à se remettre sur pieds. Ali craint que l’ac­­tion conju­­guée du chômage, de la corrup­­tion, de la dispa­­ri­­tion des services publics et des riva­­li­­tés sectaires n’aient eu raison de la confiance de la popu­­la­­tion envers le gouver­­ne­­ment. C’est le terreau dont sont faites les violences en Irak. Ali est un homme doux à la bedaine nais­­sante. Ses yeux sont fati­­gués, hantés. Il a sacri­­fié beau­­coup pour son travail. Il a vu six de ses voitures pulvé­­ri­­sées, sa maison a été détruite deux fois, son beau-frère a perdu une main et on a cassé les jambes de son fils. L’at­­ten­­tat filmé qu’il m’a montré sur son télé­­phone a été perpé­­tré par Al-Qaïda au cours des années de violence qui ont débuté avec l’in­­va­­sion améri­­caine en 2003. Elles se sont pour­­sui­­vies jusqu’à ce que la ville tombe aux mains de Daech en 2014. « J’al­­lais au travail », raconte-t-il, assis dans le salon à la déco­­ra­­tion mini­­ma­­liste de son habi­­tat provi­­soire, situé à envi­­ron une heure de route de Saadiya. Il y vivra jusqu’à ce qu’il soit en mesure de recons­­truire sa maison, détruite par les hommes de l’État isla­­mique en 2014.

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