par Henry Wismayer | 15 janvier 2015

Aux derniers jours du mois de janvier, les pins qui tapissent les versants de la Lidder Valley sont blancs de neige. Plus haut, les lignes de faîtes, obscur­­cies par les nuages, sont empri­­son­­nées dans la glace. En contre­­bas, l’eau couleur de jade de la Lidder River s’écoule depuis les glaciers plus au nord, les derniers feux du soleil tein­­tant d’ocre ses rives ennei­­gées. Alors qu’un nouveau crépus­­cule enve­­loppe la vallée de Pahal­­gam, on oublie presque qu’il y a dix-neuf ans, à quelques pas au nord d’ici, une tragé­­die boule­­versa le Cache­­mire à tout jamais.

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Région du Cache­­mire

L’été 1995, à l’ombre du mont Kola­­hoi, l’en­­lè­­ve­­ment de six randon­­neurs occi­­den­­taux fit la une de tous les jour­­naux du monde. L’un d’eux réus­­sit à s’échap­­per. Cinq semaines plus tard, un autre membre de l’équi­­pée, le Norvé­­gien nommé Hans Chris­­tian Ostrø, repa­­rut non loin d’Anant­­nag. Il avait été déca­­pité et le nom du groupe respon­­sable de sa mort scari­­fié sur son buste : Al-farhan. Les autres victimes, deux Anglais, un Améri­­cain et un Alle­­mand ne furent jamais retrou­­vées. Un indice macabre sur ce qu’il était advenu d’eux fut dévoilé dans un commu­­niqué glaçant : « Vous ne retrou­­ve­­rez même pas leurs cendres. » Cette tragé­­die fut un moment char­­nière dans le déclin du Cache­­mire. Pendant tout un mois, le monde regarda la région avec horreur et sa répu­­ta­­tion de paria ne cessa de se renfor­­cer. Cinq années plus tard, Bill Clin­­ton disait de la zone qu’elle était « l’en­­droit le plus dange­­reux de la planète ».

Frayeurs

Les années qui suivirent, des groupes isla­­mistes radi­­caux s’en prirent spéci­­fique­­ment aux touristes, que ce soit en Égypte, à Bali ou au Pakis­­tan. Mais l’image du Cache­­mire est restée parti­­cu­­liè­­re­­ment enta­­chée. Après l’at­­taque terro­­riste sur Mumbai en novembre 2008, qui causa la mort de cent soixante-quatre personnes, dont une grande partie furent tuées par balles dans les hôtels les plus luxueux de la ville, les gouver­­ne­­ments occi­­den­­taux publièrent des aver­­tis­­se­­ments à desti­­na­­tion des voya­­geurs qui furent main­­te­­nus pendant plusieurs semaines. Ces aver­­tis­­se­­ments sont renou­­ve­­lés pour la région du Cache­­mire depuis plus de vingt ans. Pour­­tant, ces deux dernières années, plusieurs pays, comme l’An­­gle­­terre, l’Al­­le­­magne ou le Japon, ont commencé à revoir à la baisse leur niveau d’alerte, répon­­dant enfin favo­­ra­­ble­­ment à l’in­­dus­­trie touris­­tique du Cache­­mire, qui tente d’at­­ti­­rer de nouveau les voya­­geurs depuis des années. Alors que la région sortait à peine d’une longue mise au ban, je voulais voir l’en­­droit de mes propres yeux. Avait-on affu­­blé la région d’une mauvaise répu­­ta­­tion sans véri­­table justi­­fi­­ca­­tion ou le danger y rôdait-il toujours ? Après deux jours passés sur place, je pense avoir la réponse. « Ce n’est rien », me dit Muba, mon hôte, dédai­­gnant de la main une foule qui venait de se rassem­­bler. J’ai du mal à parta­­ger sa noncha­­lance. Les chants de protes­­ta­­tion s’élèvent. Une voix, puis deux, puis plein : « Azadi ! » crient-elles. Liberté ! Quelqu’un lance une pierre vers la mitrailleuse lourde mobile postée de l’autre côté de la rue. Elle n’at­­teint pas sa cible, mais cela suffit à héris­­ser les soldats qui étaient visés.

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Le marché flot­­tant du Lac Dhal
Srina­­gar
Crédits : Henry Wismayer

En un instant, Srina­­gar, la capi­­tale régio­­nale du Cache­­mire, ne ressemble plus le moins du monde à un para­­dis touris­­tique. Peut-être n’au­­rais-je pas dû être surpris. Cela fait vingt-cinq ans que la rancœur contre la domi­­na­­tion indienne du Cache­­mire, une région dans laquelle la popu­­la­­tion est à 95 % musul­­mane, s’est trans­­for­­mée en véri­­table insur­­rec­­tion. Le conflit qui a suivi, oppo­­sant les mili­­tants sépa­­ra­­tistes à l’ar­­mée indienne, a plongé la « Vallée du Para­­dis » en enfer, mettant un terme au tourisme autre­­fois floris­­sant et coûtant la vie d’au moins quarante-sept mille personnes. Voilà bien la poudrière que l’on connaît, mais ce n’est pas là toute l’his­­toire. Bien que la fron­­tière entre l’Inde et le Pakis­­tan – la fameuse ligne de contrôle – demeure une zone de conflit, la région a su récu­­pé­­rer petit à petit de ses maux, ces dernières années : une renais­­sance fragile qui a vu la violence décroître et les touristes affluer de plus en plus nombreux d’an­­née en année – une grande majo­­rité d’entre eux venant d’autres régions de l’Inde. Pendant une jour­­née et demie, Muba, le dimi­­nu­­tif de Muba­­rak, me guide à travers les marchés bouillon­­nants de Lal Chowk jusqu’aux sanc­­tuaires du centre-ville, arpen­­tant les ruelles. Il me montre une ville effrayée mais solide, où les moments qui rappellent le conflit en cours – l’ar­­ma­­ture carbo­­ni­­sée d’un bâti­­ment qui a été la cible d’une bombe, les gardes portant des mitrailleuses qui patrouillent devant l’en­­trée vert émeraude de la mosquée Shah Hamdan – semblent toujours incon­­grus dans le tumulte quoti­­dien des touk-touk crachant des volutes de fumée, et des forge­­rons penchés sur leurs bols de cuivre.

Un ramas­­sis de mani­­fes­­tants se trouve d’un côté de la rue, faisant face à un groupe de soldats en rangers blanches.

À une période de l’an­­née où chaque homme du Cache­­mire qui se respecte arbore une toge en laine lui tombant aux genoux, qu’on nomme des pherans, je suis visible comme le nez au milieu de la figure. Cepen­­dant, ma présence ne les dérange pas le moins du monde et personne ne me prête atten­­tion. Ce n’est que main­­te­­nant, près du Jama Masjid, le prin­­ci­­pal sanc­­tuaire de Srina­­gar, que les choses semblent sortir de l’or­­di­­naire. Une poignée de mani­­fes­­tants se trouve d’un côté de la rue, faisant face à un groupe de soldats en rangers blanches, faisant partie des quelques cinq cents mille mili­­taires déployés au Cache­­mire pour surveiller quatre millions d’ha­­bi­­tants. Heureu­­se­­ment, la mani­­fes­­ta­­tion de ce soir n’est guère qu’une provo­­ca­­tion et se disperse avant même d’avoir vrai­­ment commencé. « On dit ici que si toute l’ar­­mée indienne va pisser, le Cache­­mire va être inondé », raille Muba alors que nous nous éloi­­gnons sur l’au­­to­­route pous­­sié­­reuse qui longe la rivière Jhelum. « Par le passé, il y avait des centaines de soldats sur cette route. Main­­te­­nant, il y en a de moins en moins chaque jour. » Nous la parcou­­rons entiè­­re­­ment sans comp­­ter plus de dix soldats. Cinq ans plus tôt, insiste Muba, il y en aurait eu des dizaines.

Le para­­dis sur Terre

Deux jours plus tard, nous roulons vers l’est de Srina­­gar, sur une route bordée de pommiers, de plan­­ta­­tions de mûriers et de champs de safran. Nous dépas­­sons les ateliers de menui­­se­­rie sur les saules d’Aman­­ti­­pora, où des linteaux sont char­­gés avec des battes de cricket fraî­­che­­ment taillées qui attendent d’être expor­­tées bien au-delà du conti­nent. Un Français nommé Chris­­tophe monte à bord de la jeep que nous condui­­sons. C’est un habi­­tué du Cache­­mire qui est long­­temps venu ici pour l’opium et voyage aujourd’­­hui à la recherche de sensa­­tions esthé­­tiques plus élevées. Le Cache­­mire doit son exis­­tence à la colli­­sion des plaques tecto­­niques qui se sont élevées depuis l’an­­cienne mer Téthys – le mot « Cache­­mire » vient du Sans­­krit et signi­­fie « terre dessé­­chée qui vient de l’eau ». Cette éléva­­tion – un bol ovale séparé par la rivière Jhelum et relié par les précur­­seurs de l’Hi­­ma­­laya – a donné lieu à un magni­­fique paysage que ses habi­­tants décrivent comme le « para­­dis sur Terre ».

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Marche après une tempête de neige
Région du Cache­­mire
Crédits : Henry Wismayer

Une heure après avoir dépassé Anant­­nag, la deuxième ville de la vallée, la route commence à grim­­per. Nous prenons un virage en épingle qui donne sur un canyon à pic. Ses murs sont tapis­­sés de coni­­fères et de grottes, surplom­­bés par des crêtes escar­­pées comme des lames de fond figées dans la glace. Dissé­­mi­­nés derrière le flot violent qui entaille cet Eden, les immeubles de Pahal­­gam consti­­tuent la prin­­ci­­pale station monta­­gnarde du Cache­­mire. Il s’agit aussi du point de départ du pèle­­ri­­nage hindu, qui part d’ici pour aller jusqu’aux grottes d’Amar­­nath, où il est dit que Shiva a révélé le sens de l’uni­­vers à son épouse Pārvatī. La popu­­la­­rité de ce pèle­­ri­­nage long de 41 kilo­­mètres a été l’une des sources de l’aug­­men­­ta­­tion du nombre de touristes indiens, visi­­tant le coin le plus au nord de leur pays. En 1995, le Cache­­mire n’a reçu que trois cents vingt visi­­teurs venus d’Inde. En 2011, ce nombre a dépassé la barre du million pour la première fois, un exploit répété en 2012 et en 2013. Malgré cela, certaines menaces planent encore sur le pays : les pires inon­­da­­tions dues à la mous­­son que le terri­­toire a connu depuis des décen­­nies ont plongé la dernière saison touris­­tique esti­­vale dans le chaos, et chaque spasme de violence fait plon­­ger les courbes.

Le dépar­­te­­ment d’État Améri­­cain, conti­­nue d’in­­sis­­ter sur le fait que les étran­­gers sont parti­­cu­­liè­­re­­ment visibles, vulné­­rables et en danger.

Mais la tendance géné­­rale est claire : les Hindous, qui, entre tous, devraient être les plus réfrac­­taires compte tenu des rancœurs poli­­tiques qui subsistent, sont en réalité très nombreux à venir ici. Pour la classe moyenne du pays, en plein essor, le climat plus doux du Cache­­mire offre un répit irré­­sis­­tible comparé à la chaleur oppres­­sante des plaines indiennes. Les quotas de voya­­geurs venus de l’étran­­ger, en revanche, demeurent déri­­soires. Avec Chris­­tophe, nous sommes peut-être les seuls étran­­gers du coin. Nous devons nous conten­­ter d’ex­­cur­­sions assez courtes – la neige ne nous laisse que peu d’op­­tions pour la randon­­née et nous trou­­vons du plai­­sir à vaga­­bon­­der de bas en haut dans la vallée, s’ar­­rê­­tant pour pêcher à chaque fois que nous voyons de l’eau. Le Cache­­mire possède quelques-uns des meilleurs lieux de pêche en eau douce de la planète et, quand Muba bran­­dit sa petite canne à pêche sans mouli­­net comme une baguette magique, la pratique a l’air simple comme bonjour. « C’est le cadeau d’Al­­lah au peuple du Cache­­mire, dit-il, tirant des eaux comme il le souhaite ses proies glis­­santes. Les hommes ne peuvent pas créer quelque chose qui serait aussi beau qu’une truite. » La ballade du dernier jour, sous un ciel dépourvu de nuages, nous emmène au nord de la vallée, suivant une route en tarmac dénei­­gée. Après 11 kilo­­mètres, le terrain s’ouvre sur une vallée et à l’heure du déjeu­­ner, nous pouvons voir les toits en tôle d’Aru, un village déla­­bré situé dans un amphi­­théâtre natu­­rel aux confluents de deux cours d’eau. Aux abords du village, nous arri­­vons devant les étals d’une supé­­rette, où nous nous arrê­­tons pour parta­­ger notre repas et un narguilé avec des hommes vêtus de cuir, rassem­­blés pour savou­­rer le spec­­tacle burlesque de deux garçons se débat­­tant avec une paire de skis de fond. L’un des hommes agite un bras musclé en direc­­tion des montagnes – qui barrent l’ho­­ri­­zon où que se pose notre regard – et lance : « Bien­­ve­­nue dans la Petite Suisse ! »

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Prin­­ci­­pale station de ski du Cache­­mire
Pahal­­gam
Crédits : Henry Wismayer

Ce soir-là, nous nous réunis­­sons dans la véranda de nos hôtes, chauf­­fée par des réchauds kangri – des brûleurs de char­­bon logés dans des paniers en osier. Muba et Ghulam, un guide local, me racontent comment ce surnom de « Petite Suisse » évoque pour eux un vieux rêve. Avant les soulè­­ve­­ments, beau­­coup de gens parlaient de trans­­for­­mer le Cache­­mire en une Suisse orien­­tale, un terrain de jeu où l’on aurait trouvé des chalets et des stations de sports d’hi­­ver pour concur­­ren­­cer les stations des Alpes euro­­péennes. C’est une idée que les portes éten­­dards de la trans­­for­­ma­­tion du Cache­­mire en zone touris­­tique essayent de ravi­­ver depuis des années. En première ligne, Omar Abdul­­lah, né dans le comté d’Es­­sex, reje­­ton d’une dynas­­tie d’hommes poli­­tiques aujourd’­­hui ministre en chef du Cache­­mire et de Jammu. Lors des congrès des profes­­sion­­nels du voyage à travers le monde, les auto­­ri­­tés locales ont insisté sur le fait que le Cache­­mire avait tourné la page, tout en mettant en avant la nouvelle image de marque des sites comme Pahal­­gam ou la station de ski toute récente de Gulmarg, grâce à un slogan appe­­lant à la rédemp­­tion : Para­­dise Once Again (le para­­dis retrouvé). «  Le Cache­­mire est ouvert aux affaires », a annoncé Abdul­­lah devant la presse après son élec­­tion en 2009. Beau­­coup restent cepen­­dant peu convain­­cus. Le souve­­nir tenace de 1995 et de la dispa­­ri­­tion des randon­­neurs sont suspen­­dus au-dessus des cimes des montagnes, comme une malé­­dic­­tion éter­­nelle.

Les eaux du lac Dal

La capture d’étran­­gers dans la vallée du Cache­­mire a commencé et s’est termi­­née avec les atro­­ci­­tés de Pahal­­gam. Aujourd’­­hui, même le plus viru­lent des sépa­­ra­­tistes ne nie pas que les touristes sont les bien­­ve­­nus et qu’ils n’ont rien à voir avec leur combat. Malgré cela, l’in­­ci­dent est toujours cité par les gouver­­ne­­ments étran­­gers pour justi­­fier les aver­­tis­­se­­ments inces­­sants mettant en garde contre les voyages au Cache­­mire, perçus par des obser­­va­­teurs avisés comme le plus grand obstacle au retour des touristes étran­­gers.

Reflets magiques Lac Dhal, Srinagar Crédits : Henry Wismayer
Reflets magiques
Lac Dhal, Srina­­gar
Crédits : Henry Wismayer

Même si ces deux dernières années les gouver­­ne­­ments occi­­den­­taux ont amoin­­dri leurs aver­­tis­­se­­ments envers le Srina­­gar, ils conseillent presque tous d’évi­­ter les zones rurales comme Pahal­­gam. Le dépar­­te­­ment d’État améri­­cain, qui a étendu son aver­­tis­­se­­ment censé le couvrir des soucis éven­­tuels, conti­­nue d’in­­sis­­ter sur le fait que : « Les étran­­gers sont parti­­cu­­liè­­re­­ment visibles, vulné­­rables et en danger. » « Quand avez-vous entendu pour la dernière fois qu’un touriste étran­­ger avait été pris pour cible ici ? », clamait au Guar­­dian en 2012 un Abdul­­lah exas­­péré. Cette frus­­tra­­tion est parta­­gée par Muba et Ghulam, qui pensent que le Cache­­mire a été condamné à tort. Alors que l’Oc­­ci­dent se concentre sur les choses néga­­tives, déplorent-ils, peu de gens ont remarqué que la plupart des habi­­tants de la région sont pour un statu quo et souhaitent béné­­fi­­cier du déve­­lop­­pe­­ment écono­­mique de l’Inde. « Le Cache­­mire est fati­­gué de combattre, me dit Muba, se faisant l’écho d’un senti­­ment que j’ai eu l’im­­pres­­sion d’en­­tendre plusieurs fois pendant ce voyage. Nous voulons passer à autre chose. » De retour à Srina­­gar, je me suis immiscé dans la tradi­­tion la plus célé­­brée par les touristes au Cache­­mire. Pour le restant du voyage, mon loge­­ment sera le bateau trans­­formé en habi­­tat de Muba­­rak : le Gulshan Palace. Un siècle s’est écoulé depuis que les offi­­ciers du service civil britan­­niques ont demandé aux char­­pen­­tiers locaux de construire la première maison d’hôte flot­­tante du Lac Dal, un refuge royal pour se proté­­ger de la chaleur des plaines. Les impé­­ra­­tifs d’alors sont toujours d’ac­­tua­­lité. On se sent comme dans un lieu où l’on pour­­rait oublier le reste du monde. Les jours passent comme des rêves : réveillé par Aba qui remet des bûches dans l’âtre de ma chambre, le petit déjeu­­ner avec Mamma et les enfants tapa­­geurs. Des moments de pléni­­tude sur le balcon en siro­­tant un thé du Cache­­mire, une mixture compul­­sive infu­­sée avec de la cannelle et des graines de carda­­mome. Pendant les longues après-midis, Raja, l’un des nombreux équi­­piers de Muba, se saisit de sa rame taillée en forme de cœur et m’in­­vite sur son bateau pour explo­­rer le Lac Dal. Nous pagayons sur l’ave­­nue liquide que forme le Lac Golden, pour arri­­ver à la petite île boisée de Char Cinar, que les réali­­sa­­teurs de Bolly­­wood adorent pour son immense toile de fond : le Pir Panjal – à cette époque de l’an­­née, une sorte de bastion escarpé, brumeux et couvert de neige –, qui plonge dans la rive nord du lac. Sur cette rive se dressent des monu­­ments à la confiance gran­­dis­­sante du Cache­­mire : les Royal Springs, l’un des parcours de golf les plus répu­­tés d’Asie, les Jardins de Mughal fraî­­che­­ment réno­­vés et, sur la petite colline de Kral Sangri, un hôtel cinq étoiles.

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Errance en bateau
Lac Dhal, Srina­­gar
Crédits : Henry Wismayer

Seul le temps pourra dire si ces déve­­lop­­pe­­ments présa­­geaient de la fin de la période de stag­­na­­tion du Cache­­mire. Debout sous les platanes, je ne sais quoi penser de cette pers­­pec­­tive. Pour le visi­­teur, il y a un plai­­sir coupable à s’aven­­tu­­rer dans un lieu que les autres jugent périlleux. Caché derrière son voile d’ins­­ta­­bi­­lité, se rendre dans ce lieu, c’est comme faire un pas dans un mythe. Mais de telles rêve­­ries sont des pensées égoïstes et un espoir ténu pour les centaines d’ha­­bi­­tants de la région qui espèrent vivre grâce aux dollars étran­­gers. Car derrière les enjeux poli­­tiques et les fils barbe­­lés se dresse une vérité simple : le Cache­­mire, qu’il s’agisse de ses habi­­tants ou de ses terres, est fait pour accueillir des voya­­geurs. Et aujourd’­­hui, ceux qui choi­­sissent de s’y rendre ne le regrettent que rare­­ment.


Traduit de l’an­­glais par Julien Cadot d’après l’ar­­ticle « Para­­dise Once Again? », paru dans Roads & King­­doms. Couver­­ture : Le lac Dhal, par Tony Glad­­vin George.

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