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par Ian Birrell | 19 juillet 2016

Le triangle de la mort

Quelques jours avant ma visite de l’hô­pi­tal Sainte-Anne et Saint-Sébas­tien de Caserte, un garçon de 11 ans s’est présenté en se plai­gnant de maux de tête. Les docteurs crai­gnaient le pire et ils avaient raison : il était atteint d’un cancer du cerveau. Un de plus. Certains de ces jeunes patients arrivent perclus de douleur, d’autres parviennent à peine à se tenir debout et aucun ne se doute qu’il porte une tumeur maligne. D’autres fois, les diagnos­tics révèlent un cancer du sang, des os ou de la vessie. Ces cas sont si nombreux que les hôpi­taux de Campa­nie, cette grande région rurale du sud de l’Ita­lie, ne peuvent pas les prendre en charge. Il était trop tôt pour dire ce qui advien­drait du garçon. Trop tôt aussi pour récon­for­ter sa famille, boule­ver­sée. Mais dans une ville où les méde­cins n’ont pas l’ha­bi­tude de s’oc­cu­per d’en­fants atteints du cancer – encore moins du cerveau –, ces cas tragiques sont aujourd’­hui monnaie courante. Trop de ces gamins n’y survivent pas. Certains sont à peine nés que leurs corps sont défor­més par la mala­die. Et puis il y a ces femmes qui contractent des cancers du sein anor­ma­le­ment tôt, ces hommes qui déve­loppent des cancers des poumons sans avoir jamais fumé et ces enfants nés triso­miques malgré le jeune âge de leur mère. ulyces-mafiacancer-01 Pourquoi ces choses arrivent-elles dans cette région, qui s’étend au nord de Naples et qu’on surnomme désor­mais le « triangle de la mort » ? À en croire les habi­tants, la réponse est à cher­cher du côté de la vieille carrière de pierre située à cinq kilo­mètres de la ville histo­rique de Madda­loni. Je l’ai visi­tée en compa­gnie d’Enzo Tosti, un éduca­teur éner­gique de 57 ans. Alors que nous nous rendions sur place, il m’a confié qu’il prenait un trai­te­ment pour lutter contre le niveau élevé de dioxines décelé dans son sang cinq mois plus tôt. « Ma femme travaille à l’hô­pi­tal comme radio­logue et elle est très inquiète », dit-il. « J’ai pensé partir vivre ailleurs pour ma santé, mais pour aller où ? C’est chez moi, ici. » Après une jour­née pluvieuse, la soirée était belle. Le disque doré du Soleil s’en­fonçait douce­ment dans un ciel couleur lavande. Nous avons quitté la route prin­ci­pale pour traver­ser une oran­ge­raie et des champs de hari­cots. Il n’est pas diffi­cile de comprendre son atta­che­ment à cette superbe terre italienne, l’une des plus fertiles d’Eu­rope grâce aux érup­tions volca­niques du Vésuve, au sud. Mais ce paysage merveilleux abrite des scènes abso­lu­ment dépri­mantes. En descen­dant de voiture, Tosti a plaqué sa main sur sa bouche et m’a dit de me dépê­cher. Tout autour de nous, le sol était jonché de déchets, de sacs plas­tiques, de contai­ners pleins à ras bord et de bouteilles de verre. Je luttais pour suivre son rythme sur le sol inégal, fissuré et criblé de nids-de-poule. Plus bas, nous avons été saisis à la gorge par l’âcre puan­teur des produits chimiques. De fines volutes de fumée s’échap­paient du sol. Tosti igno­rait mes ques­tions. « On parlera dans la voiture. Fichons le camp d’ici. »

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Il trian­golo delle morte

Sur le chemin du retour, il m’a raconté comment la mafia avait entassé d’im­menses quan­ti­tés de déchets indus­triels conta­mi­nés à plusieurs endroits de la région. Ce n’est qu’en­suite qu’ils ont obtenu des auto­ri­sa­tions offi­ciel­les… anti­da­tées. Ils ont aban­donné ces substances nocives au beau milieu de terres agri­coles fertiles, à côté d’un conces­sion­naire auto­mo­bile et à quelques centaines de mètres d’une ville de 39 000 habi­tants. Une enquête crimi­nelle a été ouverte il y a 18 mois, mais les gens du coin n’ont aucun espoir de voir les coupables condam­nés. C’est loin d’être un cas isolé.

Des milliers de déchet­te­ries clan­des­tines s’amon­cellent aux quatre coins d’une région autre­fois para­di­siaque : dans les canaux et les sous-sols, les carrières et les puits, sous les champs et les collines, sur les bords des routes et autour des proprié­tés. D’après les dires d’un pentito de la mafia, pendant des années les grandes entre­prises du nord du pays ont préféré payer gras­se­ment le crime orga­nisé pour les débar­ras­ser illé­ga­le­ment de leurs déchets toxiques, plutôt que de payer les taxes élevées qui auraient permis de les trai­ter sans danger. La Camorra, le syndi­cat du crime qui sévit en Campa­nie, a conta­miné une grande partie de ses propres terres en recou­vrant le sol de métaux lourds, de solvants et de maté­riaux chlo­rés. Il est prouvé que des barils ont été enter­rés, des contai­ners balan­cés dans les rivières et que des maté­riaux nocifs ont été mélan­gés aux ordures ména­gères pour passer inaperçus. Des substances toxiques ont égale­ment servi d’en­grais dans les champs et de l’amiante a été inci­né­rée à l’air libre. Les consé­quences tragiques engen­drées par l’idio­tie et la cupi­dité de la mafia n’ap­pa­raissent que main­te­nant. Mais il serait trop facile d’ac­cu­ser les gang­sters seuls de la mort de milliers de personnes. Ils ne sont pas les seuls coupables. La longue histoire du trai­te­ment illé­gal des déchets entache l’Ita­lie toute entière et met en lumière le côté obscur du capi­ta­lisme. Le gouver­ne­ment fait face à des accu­sa­tions de compli­cité ainsi que certains poli­ti­ciens, procu­reurs et poli­ciers qui auraient couvert ces agis­se­ments. Un parrain de la mafia a même affirmé que des camions venaient en Campa­nie depuis l’Al­le­magne pour y entre­po­ser des déchets nucléaires. Désor­mais, ces pratiques font partie du passé, mais le cas de la Campa­nie est une leçon pour le monde entier, car les nations occi­den­tales ferment encore les yeux sur ce genre de pratiques lorsqu’elles ont lieu dans les pays du Sud. Méde­cins et scien­ti­fiques s’ac­cordent à dire que la pollu­tion de cette partie de l’Ita­lie repré­sente un parfait exemple d’expo­some : l’étude de l’im­pact des expo­si­tions à des produits toxiques sur le corps humain.

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Une décharge près du Vésuve
Crédits : Il Fatto Vesu­viano

La terre des feux

Les origines de cette histoire remontent à un trem­ble­ment de terre qui a dévasté le sud de l’Ita­lie en 1980, faisant presque 3 000 morts et 280 000 sans-abris. Des milliards d’eu­ros d’aide ont été versés mais la majeure partie des fonds a atterri dans les mauvaises poches. La recons­truc­tion des routes et des immeubles détruits a béné­fi­cié à la mafia, qui contrô­lait le secteur du BTP dans la région – un moyen idéal de blan­chir l’argent du trafic de drogue et de la pros­ti­tu­tion. Les clans ont étendu leur emprise à d’autres secteurs comme l’ex­ploi­ta­tion des carrières, qui leur four­nit les maté­riaux bruts pour leurs acti­vi­tés de construc­tion.

Par la suite, un avocat-entre­pre­neur lié à la mafia, lui-même proprié­taire de plusieurs déchet­te­ries, a réalisé qu’ils pour­raient se faire un paquet d’argent en cachant des déchets indus­triels parmi les ordures ména­gères. Sur ses conseils, la mafia s’est lancée dans ces affaires lucra­tives à la fin des années 1980. Les fermiers ont vite remarqué que d’étranges inci­dents avaient lieu dans les champs et les forêts. Le nouveau ferti­li­sant qu’on leur avait fourni était si puis­sant qu’il rongeait le métal des contai­ners, fuyait des camions et frei­nait la crois­sance des plantes. Un jour, un garde fores­tier de la ville de Bres­cia a donné un échan­tillon de ce ferti­li­sant à un jeune jour­na­liste, Enrico Fontana. « Sens un peu ce qu’ils donnent aux gens pour vapo­ri­ser leurs champs », lui a-t-il dit. Le jour­na­liste a reculé devant la puan­teur acide : c’était du cyanure. En 1990, il a publié deux enquêtes dans L’Es­presso, un hebdo­ma­daire italien réputé, dans lesquelles il révé­lait que le crime orga­nisé répan­dait de dange­reuses substances dans les champs et les décharges.

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Crédits : FS Italiane

Les preuves de ces accu­sa­tions ont commencé à s’em­pi­ler. En 1993, un repenti de la mafia du nom de Nunzio Perrella a expliqué les rouages de cette indus­trie illé­gale aux enquê­teurs napo­li­tains. Sa confes­sion a conduit à une ving­taine d’ar­res­ta­tions de mafieux et d’of­fi­ciers corrom­pus en mars de cette année-là. Les coupables ont vite été relâ­chés. L’an­née suivante, Fontana – qui travaille aujourd’­hui au service d’enquêtes de l’as­so­cia­tion envi­ron­ne­men­tale Legam­biente – a publié un repor­tage inti­tulé « Garbage Inc. » dans lequel il révé­lait que les mêmes personnes étaient impliquées dans un trafic de déchets illé­gaux à l’échelle du pays. Scan­dale natio­nal. Une commis­sion parle­men­taire a été réunie et les dégra­da­tions dans certaines zones de Campa­nie ont été offi­ciel­le­ment recon­nues. « Nous pensions avoir obtenu des résul­tats et que notre travail était terminé », m’a confié récem­ment Fontana avec un sourire amer. Nous prenions un café au soleil, sur la terrasse du siège de Legam­biente à Rome. « Mais rien ne s’est passé. Rien. Le souci, c’est que nous ne pouvions pas faire la distinc­tion entre les aména­ge­ments illé­gaux et ceux qui étaient en règle. Il est évident que c’était mauvais pour la terre, mais comme nous n’avons pas fait état de problèmes sani­taires à l’époque, ça s’est arrêté là. Mais ces problèmes ne sont pas détec­tables immé­dia­te­ment. » Fontana a baptisé ces crimi­nels l’ecoma­fia et il a commencé à publier des rapports annuels sur leurs agis­se­ments.

Mais à l’époque, il igno­rait deux faits cruciaux. Premiè­re­ment, le cas d’un offi­cier de police de Campa­nie, Roberto Mancini, qui s’est retrouvé soudai­ne­ment confronté aux nouvelles acti­vi­tés de la mafia. Mancini a décou­vert que l’or­ga­ni­sa­tion mélan­geait aux ordures ména­gères locales des déchets toxiques prove­nant des indus­tries du nord du pays. Le mélange était ensuite déversé dans les décharges. Il a remis un rapport à ses supé­rieurs dans lequel il détaillait ce qu’il avait vu. Le rapport a été enterré et Mancini muté à Rome. Il est décédé deux ans plus tard d’un cancer, mettant préma­tu­ré­ment fin à ses tenta­tives d’évi­ter à des milliers d’autres personnes de connaître le même sort que lui. Puis vint Carmine Schia­vone, un des plus éminents pentiti de l’his­toire italienne. Ancien chef du clan des Casa­lesi, affi­lié à la mafia napo­li­taine, il a avoué avoir perdu le compte du nombre de personnes tuées sous ses ordres. Ses confes­sions ont fait l’ef­fet du bombe. Il a révélé l’exis­tence d’un vaste réseau de corrup­tion au sein de l’ap­pa­reil poli­tique et a permis la condam­na­tion à perpé­tuité de 16 parrains du crime orga­nisé. Les procès ont duré des années pendant lesquelles cinq témoins sont morts. Schia­vone a déclaré avoir brisé l’omertà par souci de l’en­vi­ron­ne­ment. Ses révé­la­tions les plus dévas­ta­trices ont eu lieu devant un comité parle­men­taire privé à Rome, en 1997. Il a raconté tout ce qu’il savait à propos du déver­se­ment sauvage de déchets toxiques – ses aveux sont restés secrets pendant près de 17 ans. « On parle de millions de tonnes », a dit Schia­vone. Il affir­mait égale­ment que des déchets nucléaires alle­mands arri­vaient par navire en Campa­nie. « Je savais qu’en faisant cela on condam­nait les gens à mourir. » Il a ensuite fait le récit détaillé des opéra­tions de déver­se­ment. Elles avaient lieu au beau milieu de la nuit, sous la garde d’hommes en uniformes mili­taires et avec la compli­cité d’of­fi­ciers de police, de poli­ti­ciens et d’hommes d’af­faires. Schia­vone a indiqué  l’em­pla­ce­ment des lieux dont il parlait au comité, car comme il le prédi­sait à l’époque avec une préci­sion qu’on déplore aujourd’­hui, les habi­tants des envi­rons commen­ce­raient à « mourir du cancer d’ici 20 ans ».

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La « terre des feux »
Crédits : Vesu­vio Live

Ce commerce illé­gal est un dommage colla­té­ral de l’éva­sion fiscale italienne, dont le taux est un des plus élevés d’Eu­rope de l’Ouest. Les affaires qui servent de para­vents aux reve­nus de la mafia doivent dissi­mu­ler la lucra­ti­vité de leurs acti­vi­tés : il a fallu pour cela cacher des quan­ti­tés fara­mi­neuses de déchets toxiques. À l’aube du XXIsiècle, ils trai­taient telle­ment de déchets qu’il est devenu diffi­cile de les camou­fler parmi les ordures ména­gères. Ils ont donc commencé à les inci­né­rer. Les camions arri­vaient de nuit et ils allu­maient des feux immenses – jusqu’à 6 300 par an. Pour rester à l’abri de la puan­teur, les habi­tants des envi­rons couvraient leurs fenêtres avec des serviettes humides. L’en­droit a été surnommé la « terre des feux ».

Ces feux ont ampli­fié les dommages envi­ron­ne­men­taux et les risques pour la santé. Les méde­cins ont constaté avec perplexité une augmen­ta­tion subite des mala­dies congé­ni­tales et des cancers. Alfredo Mazza était de ceux-là. Ce Napo­li­tain amateur de débats poli­tiques était alors étudiant en cardio­lo­gie. « Beau­coup de gens tombaient malade », se souvient-il. « À l’école, certains jeunes étaient malade. Des amis à moi sont morts. Les gens me répé­taient que j’étais méde­cin et que je devais me battre pour arrê­ter ça. » Mazza a demandé aux auto­ri­tés sani­taires la permis­sion d’ac­cé­der aux données sur le cancer dans l’est de la région de Campa­nie, une zone pleine de décharges. Les résul­tats mettaient en évidence le lien entre les dégra­da­tions envi­ron­ne­men­tales et le nombre crois­sant de tumeurs. Le taux de morta­lité mascu­lin dû aux cancers de la vessie et du foie était deux fois plus élevé que la moyenne natio­nale et la morta­lité fémi­nine liée au cancer du foie était plus de trois fois supé­rieure. Alors que l’amé­lio­ra­tion des trai­te­ments et des diagnos­tics augmen­tait le taux de survie partout ailleurs, les méde­cins locaux ont assisté à une hausse spec­ta­cu­laire de la morta­lité tandis que leurs patients étaient de plus en plus jeunes. « L’âge est une donnée capi­tale », explique-t-il. « Géné­ra­le­ment, le cancer se déclare chez des personnes plus âgées, là c’étaient des jeunes qui mouraient. »

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Crédits : Twit­ter

Le jeune méde­cin a présenté ses résul­tats acca­blants à un procu­reur local et lui a demandé d’agir, mais il a été écon­duit. Il a donc écrit au Lancet, qui a publié son étude en septembre 2004 – la première d’une longue série d’enquêtes sur la terre des feux. L’ar­ticle a provoqué un scan­dale qui n’a fait qu’at­ti­ser les protes­ta­tions locales contre un projet d’in­ci­né­ra­teur. Les auto­ri­tés n’ont pas réagi pour autant. Mazza a appris plus tard que les services secrets italiens l’avaient classé comme « fauteur de troubles ». Aujourd’­hui cardio­logue reconnu, Mazza a publié des études impor­tantes sur les consé­quences sur la santé des déver­se­ments sauvages. Il recon­naît pour­tant qu’il est encore impos­sible de prou­ver le lien précis qu’en­tre­tiennent les déchets toxiques, les tumeurs et les malfor­ma­tions congé­ni­tales. Mais il est convaincu que les problèmes de santé n’en sont qu’à leurs débuts. « Nous vivons dans le triangle de la mort. La zone a subi des dégâts terribles pendant des années mais nous ne savons toujours pas déter­mi­ner leur ampleur ni le temps que ça durera. »

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Les cartes

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Crédits : Nadia Shira Cohen

Deux ans après la paru­tion de son étude dans Lancet, les histoires de mafieux traver­sant l’Ita­lie pour déchar­ger des bennes remplies de déchets toxiques dans les rivières et enter­rer des contai­ners dans des champs fertiles ont soudai­ne­ment touché un large public. Les révé­la­tions fracas­santes du jour­na­liste Roberto Saviano dans son livre Gomorra ont donné un coup de projec­teur sur la situa­tion. Le cancé­ro­logue napo­li­tain Anto­nio Marfella compte parmi les six millions de lecteurs du livre. Il est long­temps resté décon­certé par le nombre crois­sant de ses patients et le fait qu’ils soient de plus en plus jeunes. La vitesse à laquelle les choses chan­geaient en Campa­nie l’a alarmé. Marfella était alors consul­tant à la Fonda­zione G. Pascale de Naples, un hôpi­tal de 235 lits accueillant le seul centre de cancé­ro­lo­gie de la région. Ils ont commencé à consta­ter une hausse des cas de cancers au début du siècle. L’âge moyen des patients a chuté de 60 ans à moins de 40 ans. Autre­fois rares, les cancers des os sont deve­nus communs chez les enfants et l’âge moyen des patientes atteintes du cancer du sein est tombé en-dessous de 40 ans – l’âge auquel commence habi­tuel­le­ment le dépis­tage en Italie. « Nous vivons en bord de mer, sans indus­tries, pour­tant c’était comme si nous étions dans l’une des pires zones indus­trielles du monde », dit-il.

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Crédits : Matt Nager

Naples est depuis long­temps répu­tée pour sa gestion catas­tro­phique du trai­te­ment des déchets. Ses décharges se remplis­saient en un temps record. En 2007, tandis que Marfella avait aban­donné l’af­faire, les habi­tants de Naples sont descen­dus dans les rues, excé­dés par la puan­teur des ordures qui pour­rissent dans la chaleur de l’été. Le docteur a commencé à comprendre ce qu’il se passait : « Ça m’a ouvert les yeux sur une vérité qui me semblait incon­ce­vable jusque là », raconte-t-il. « Nous savions qu’il y avait des problèmes avec le trai­te­ment des ordures, mais ce que nous igno­rions, c’est que le déver­se­ment illé­gal de déchets était devenu un secteur d’ac­ti­vité à part entière pour le crime orga­nisé. » Dans la ville voisine d’Acerra, on a vu naître des moutons défor­més ou mort-nés. Le berger de 50 ans qui s’oc­cu­pait du trou­peau s’est présenté à l’hô­pi­tal affligé d’un cancer des os et du sang d’une telle violence que les docteurs n’ont pas su déter­mi­ner d’où prove­nait les mala­dies. Un mois plus tard, il était mort. Sa fille a demandé à faire passer des tests au corps de son père et ceux-ci ont révélé que son orga­nisme conte­nait un niveau anor­ma­le­ment élevé de dioxines. Des tests ont été réali­sés à quatre reprises sur ses moutons et les résul­tats se sont montrés tout aussi inquié­tants. Elle a intenté une action en justice pour obte­nir répa­ra­tion.

En janvier 2008, Marfella a témoi­gné en qualité d’ex­pert lors du procès et demandé à ce que la situa­tion soit débat­tue au Parle­ment italien. « J’ai expliqué qu’on trou­vait le même niveau de toxines sur ces terres agri­coles que dans des zones indus­trielles, ce qui est anor­mal. C’était le même cas de figure qu’a­vec les sites post-indus­triels – la compa­rai­son m’a été inspi­rée par Gomorra. » À son retour de Rome, on a dit qu’il était « alar­miste » et il a été rétro­gradé.

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C’est à cette époque qu’une femme du nom d’Anna Magri a accou­ché de Riccardo, son deuxième fils. Conces­sion­naire auto­mo­bile de 39 ans, j’ai rencon­tré Anna chez elle dans un village près de Caserte. Les petites chaus­sures du garçon étaient dépo­sées à côté de sa photo sur une commode. Il est mort peu avant son deuxième anni­ver­saire après avoir passé la majeure partie de sa jeune vie à combattre une leucé­mie diagnos­tiquée lorsqu’il avait six mois. « Il pleu­rait sans cesse. Nous pensions que c’était à cause de ses dents. Je le nour­ris­sais au sein mais je ne pouvais pas le prendre dans mes bras car il hurlait. Il souf­frait telle­ment… », raconte-t-elle. Pendant la crise des déchets de 2007, Anna était enceinte. Elle se souvient de l’épaisse fumée noire qui enve­lop­pait son village : on brûlait des déchets sur une colline voisine. « On ne savait pas qu’il pouvait s’agir de déchets toxiques, l’his­toire n’était pas encore sortie à ce moment-là », dit-elle. « J’ai vu des feux partout aux alen­tours. Aujourd’­hui, je sais ce que c’était. Je suis convain­cue que la mort de mon fils est due à ces inci­né­ra­tions de déchets. » La vérité, c’est qu’on ne saura jamais si le décès de son fils est dû à la cruauté du destin ou à quelque chose de plus sinistre.

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Anna Magri a perdu son fils, Riccardo
Crédits : Nadia Shira Cohen

Une étude a néan­moins démon­tré que les niveaux de dioxines étaient signi­fi­ca­ti­ve­ment plus élevés dans le lait mater­nel des femmes vivant dans ces zones. D’autres recherches ont permis de déce­ler d’inquié­tantes concen­tra­tions de dioxines et de biphé­nyles poly­chlo­rés (BPC) dans le lait animal, même chez les buffles qui produisent la célèbre mozza­rella di bufala campana. Les BPC sont des compo­sés créés par l’homme autre­fois utili­sés dans la fabri­ca­tion de produits élec­triques. Ils ont été inter­dits dans plusieurs pays pour leur impact néga­tif sur la santé et l’en­vi­ron­ne­ment. J’ai demandé à Anna ce qu’elle pensait de ceux qu’elle croit respon­sables de la mort de son fils – des gens qu’elle croise quoti­dien­ne­ment dans la rue. « Ce sont des imbé­ciles parce qu’ils vivent ici avec leurs enfants, eux aussi. » Cette terrible saga va pour­tant bien au-delà de la seule stupi­dité de ces mafieux cupides. L’État italien est, au mieux coupable d’une incom­pé­tence aux consé­quences tragiques, au pire coupable d’avoir couvert des meurtres avec la compli­cité de riches indus­triels (des évadés fiscaux notoires). Ils pour­raient avoir causé la mort d’au moins 2 000 personnes selon une récente étude offi­cielle.

En 2004, il y avait au moins deux fois plus de décharges en Campa­nie que dans le nord de la Lombar­die. Quatre ans plus tard, ce nombre avait plus que doublé. Les feux conti­nuaient de brûler mais les auto­ri­tés ont fermé les yeux. Un pédiatre m’a montré une carte de ces micro-décharges, chacune repré­sen­tée par un point noir. Elle sont regrou­pées dans la région du triangle de la mort autour d’Acerra, de Nola et de Mari­gliano. Il a ensuite super­posé une carte qu’il a réali­sée lui-même, sur laquelle les points rouges repré­sentent les cas de cancer du cerveau chez les jeunes enfants : ils coïn­cident pratique­ment tous avec la petite zone de la région.

Lente­ment mais sûre­ment, l’Ita­lie se débar­rasse de ses décharges.

C’est seule­ment aujourd’­hui que l’éten­due du scan­dale éclate au grand jour, en partie grâce à la campagne d’un prêtre local, le père Mauri­zio Patri­ciello, un ancien infir­mier qui écrit dans le jour­nal italien des évêques et aime provoquer le débat sur les médias sociaux. Lors d’une chaude soirée de juin 2012, il ne parve­nait pas à trou­ver le sommeil à cause de la fumée et de la puan­teur de l’in­ci­né­ra­tion des déchets. Il s’est levé et s’est connecté sur Face­book à trois heures du matin, deman­dant si d’autres que lui avaient ce problème. À six heures, il avait plus de 1 000 réponses venues des villages envi­ron­nants. Il est allé voir son évêque pour lui deman­der d’agir. « Les familles sont terri­fiées », m’a confié d’une voix douce le prêtre catho­lique aux cheveux gris. Nous nous sommes rencon­trés dans son église, qui se dresse dans un endroit sinistre de la ville.

Au-delà des lourdes grilles en métal, un groupe d’hommes enca­pu­chon­nés nous surveillaient étroi­te­ment. « Elles savent qu’il y a de plus en plus de malades. Ils doivent aller se soigner dans le nord car ici, les hôpi­taux sont pleins. Si une femme demande une mammo­gra­phie, ils lui donnent rendez-vous trois mois après. Mais quand on attend aussi long­temps, il est parfois trop tard. » Patri­ciello apporte son aide aux parents endeuillés comme Anna pour former des groupes de protes­ta­tion. Il les aide à faire du lobbying auprès des poli­ti­ciens à Rome, à écrire des articles polé­miques et à orga­ni­ser des marches. Ils ont contacté le Pape et le président, auxquels ils ont envoyé des photos de leurs proches malades ou décé­dés. Il a même rencon­tré Schia­vone avant sa mort. Il le décrit comme « un petit vieux insi­gni­fiant aux cheveux blancs ». Patri­ciello raconte que le mafieux lui a confessé ses crimes mais qu’il a égale­ment affirmé que les pires délinquants étaient les indus­triels qui trai­taient avec la mafia, car ils sont conscients des consé­quences dévas­ta­trices de leurs actes. Diffi­cile de le contre­dire.

Le jeu de la mort

Il y a deux ans, on a appris que l’US Navy, dont le siège du Comman­de­ment euro­péen est basé à Naples, avait déboursé près de 30 millions de dollars pour mener sa propre étude sur l’eau, l’air et les sols de la région pendant trois ans. L’étude a analysé des centaines d’en­droits conta­mi­nés ou préoc­cu­pants. Leurs résul­tats font état de risques inac­cep­tables pour la santé et de taux inquié­tants d’ura­nium dans 5 % des échan­tillons. Cela n’a appa­rem­ment pas eu de consé­quences sur le person­nel mili­taire, mais trois zones proches de la base ont été inter­dites d’ac­cès. L’eau du robi­net a été pros­crite et les troupes ont été infor­mées qu’il fallait éviter les appar­te­ments en rez-de-chaus­sée, dans lesquels le risque d’in­ha­la­tions nocives est plus élevé.

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Des déchets que les mafieux inci­nèrent à l’air libre
Crédits : Nadia Shira Cohen

Grâce à l’ac­tion des mili­tants et aux lourdes sanc­tions de l’UE contre l’Ita­lie pour son inac­tion contre les pratiques illé­gales de trai­te­ment des déchets, les poli­ti­ciens italiens ont fini par être obli­gés d’agir. Les acti­vi­tés agri­coles ont été suspen­dues sur certains sites conta­mi­nés. En décembre 2013, le décret-loi Terra dei fuochi (« terre des feux ») a inter­dit l’in­ci­né­ra­tion de déchets tout en inves­tis­sant dans la détec­tion des cancers et la promo­tion de la santé publique dans la région. Le Parle­ment a égale­ment ordonné à l’Ins­ti­tut natio­nal de la santé de collec­ter toutes les preuves épidé­mio­lo­giques dispo­nibles. Une précé­dente étude menée par cet orga­nisme a mis en évidence une corré­la­tion entre les décharges clan­des­tines et les consé­quences sur la santé comme la morta­lité liée au cancer et les malfor­ma­tions congé­ni­tales, sans pouvoir en iden­ti­fier les causes. Les résul­tats de l’enquête ont paru cette année et ils sont épou­van­tables. Elle se penche sur la morta­lité, les causes du cancer et l’ad­mis­sion des malades dans les hôpi­taux de 55 muni­ci­pa­li­tés. L’es­pé­rance de vie en Campa­nie est infé­rieure de deux ans à celle du reste du pays. Le taux de morta­lité dans le triangle de la mort est de 13 % plus élevé pour les femmes que n’im­porte où ailleurs dans la région et de 10 % pour les hommes. Il y a plus de cas de cancers dans ces zones rurales buco­liques que dans la plupart des sites indus­triels conta­mi­nés. Cela comprend une augmen­ta­tion de 17 % des cancers du système nerveux central chez les enfants de moins de 14 ans à Naples et une augmen­ta­tion de 51 % pour les nour­ris­sons dans leur première année. Les enfants en bas âge sont parti­cu­liè­re­ment vulné­rables à la conta­mi­na­tion envi­ron­ne­men­tale à cause de leur physio­lo­gie. « Cela ne veut pas dire que chaque cas de mala­die est dû aux déchets toxiques, mais il y a clai­re­ment un lien », assure Pietro Comba, un des auteurs du rapport.

Il met direc­te­ment en cause les décharges clan­des­tines et l’in­ci­né­ra­tion sauvage des déchets. « Il y a des corré­la­tions très fortes avec les cancers de l’es­to­mac, du foie, des poumons et du sein. Ces hausses ne sont pas uniformes dans la région. Dans plusieurs muni­ci­pa­li­tés, il n’y a pas d’écart par rapport à la norme alors que dans d’autres, c’est très prononcé. » italidoscopeCes décou­vertes stupé­fiantes ont permis d’éta­blir une corré­la­tion, mais pas d’en prou­ver la cause. Elles viennent s’ajou­ter à la longue liste des preuves que la pollu­tion a un impact terrible sur la santé. Il y a par exemple des preuves incon­tes­tables que les dépôts de déchets toxiques mortels d’Abidjan en 2006 ont causé des dommages sur les systèmes oculaire et nerveux des habi­tants de la ville. Il existe égale­ment des études sur des décharges d’or­dures toxiques dans certains pays d’Asie et aux États-Unis, qui mettent en exergue des alté­ra­tions du déve­lop­pe­ment cogni­tif. Comme le dit Comba, il est plus compliqué de déter­mi­ner ce qui provoque une tumeur céré­brale chez un enfant que de trou­ver un lien entre l’amiante et le méso­thé­liome. « Nous avons des preuves solides en ce sens, mais nous ne pouvons pas dire avec certi­tude que ce sont les déchets toxiques qui provoquent le cancer chez l’en­fant. »

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Lente­ment mais sûre­ment, l’Ita­lie se débar­rasse de ses décharges et passe l’éponge sur ce scan­dale aux consé­quences tragiques. Mais jusqu’à présent, il y a eu peu de pour­suites et les Italiens n’ont aucun espoir que les prin­ci­paux respon­sables soient traduits en justice. « Ils ne seront jamais jugés car ce sont de puis­sants indus­triels », affirme Marzia Cacciop­poli, une coutu­rière de 40 ans dont l’unique enfant est mort il y a trois ans d’un cancer du cerveau. « Ils ont empoi­sonné nos terres et nous ont volé nos enfants. » Même si les indus­triels ne paient plus la mafia pour enter­rer de dange­reuses substances chimiques sous les pâtu­rages des buffles en Campa­nie, les pays du nord et les multi­na­tio­nales conti­nuent d’aban­don­ner leurs déchets chimiques, élec­triques et indus­triels dans les pays du Sud. C’est ce qu’on appelle le « colo­nia­lisme toxique ».

Les contrôles aléa­toires inter­ceptent à l’heure actuelle un tiers des contai­ners trans­por­tant des déchets illé­gaux au départ de l’Union Euro­péenne. Étant donné que la liste des preuves ne cesse de s’al­lon­ger – sans parler du simple bon sens –, ces entre­prises doivent être conscientes des consé­quences désas­treuses de leurs actes pour les enfants qui ramassent les câbles dans les décharges et leurs parents qui trient ces déchets dans des pays comme les Philip­pines, le Nige­ria ou le Ghana. Lors de ma visite à l’hô­pi­tal Sainte-Anne et Saint-Sébas­tien de Caserte, où le dernier cas de cancer du cerveau infan­tile a été diagnos­tiqué, j’ai rencon­tré un pédiatre passion­nant du nom de Gaetano Rivezzi. Né dans un village situé à une dizaine de kilo­mètres de là, c’est lui qui m’a montré la carte sur laquelle il a super­posé les cas de cancer chez l’en­fant. « Avant, c’était le para­dis ici. On pouvait faire pous­ser ce qu’on voulait. Et puis les prêtres ont commencé à comp­ter les enter­re­ments d’en­fants et les méde­cins se sont inquié­tés », dit-il.

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La terre des feux au crépus­cule
Crédits : Nadia Shira Cohen

Rivezzi est méde­cin depuis trente ans. « La Campa­nie est un labo­ra­toire à ciel ouvert pour comprendre les liens qu’en­tre­tiennent l’en­vi­ron­ne­ment et la santé. Le danger ne peut pas être éliminé, mais nous devons en tirer une leçon », conclue-t-il. « Quand j’ai commencé à exer­cer mon métier, il était rare de voir un enfant atteint d’un cancer. Plus main­te­nant, plus ici. Les tumeurs, les mala­dies, les patho­lo­gies : tout est diffé­rent. On assiste à la même chose en Afrique, où la pollu­tion entraîne de sérieux problèmes. » Il a raison de dire que nous devons tirer des leçons de cette situa­tion scan­da­leuse qui a semé la mort et la destruc­tion dans cette magni­fique région d’Eu­rope. Les champs, les collines et les cours d’eau de Campa­nie n’ont pas été les seuls à être touchés : c’est une bles­sure pour l’Ita­lie toute entière. Peut-être que la véri­table tragé­die est que les gang­sters sous toutes leurs formes semblent se moquer éper­du­ment des consé­quences de leurs actes. Ils s’adonnent toujours à ce jeu de la mort en aban­don­nant leurs déchets toxiques aux quatre coins du monde.


Traduit de l’an­glais par William Rouzé d’après l’ar­ticle « How the mafia is causing cancer », paru dans Mosaic. Couver­ture : Un homme s’écarte d’un feu de déchets en Campa­nie.


LE COMBAT D’UN CHEF CONTRE LA MAFIA CALABRAISE

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Comment le grand chef cala­brais Filippo Coglian­dro a-t-il trouvé le courage de se dres­ser contre la ‘Ndran­gheta, la mafia la plus puis­sante d’Eu­rope ?

I. Le chef et la mafia

Reggio de Calabre, en Italie. La séquence est de mauvaise qualité, filmée dans un noir et blanc granu­leux. Avec ses jeans noirs, sa veste noire et sa casquette noire à la visière rabais­sée sur le visage, il est presque impos­sible de distin­guer les traits de l’homme corpu­lent qui entre dans le restau­rant désert. Les mains four­rées dans les poches de sa veste, il appelle la cuisine.

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Une carte de la Calabre

Le chef, Filippo Coglian­dro, semble connaître le visi­teur — ou du moins ce genre d’hommes — alors qu’il appa­raît dans son tablier blanc rayé. Il sert à l’homme un café derrière le bar et le conduit par le bras jusqu’à une table en coin. La scène se déroule à L’Ac­ca­de­mia, le restau­rant de Coglian­dro. Il n’a pas d’égal en Calabre et compte parmi les meilleurs de l’Ita­lie du sud — autant dire du monde. On s’at­ten­drait à ce que le chef d’un tel établis­se­ment ne soit pas seule­ment le patron, mais un roi, un seigneur, un pacha et un savant fou de la gastro­no­mie. Mais ce jour-là, dans sa propre salle à manger, le chef Coglian­dro n’est pas le patron. Tandis que les deux hommes s’as­seyent, les visi­teur s’ins­talle au bout de la table, visi­ble­ment détendu, ses coudes repo­sant sur la table. Coglian­dro prend place sur un siège près de lui, et lorsqu’il prend la parole, il se penche en avant, baisse la tête et tend ses paumes vides devant lui. « Le souci, Pepe », commence Coglian­dro, « c’est que même après un mois de travail, j’en ai toujours besoin. J’ai telle­ment de problèmes. Et je me deman­dais… » Le visi­teur l’in­ter­rompt. « Assure-toi avant tout d’être de ceux qui payent en temps et en heure », dit-il. « Dès que tu peux, bien sûr. Tous les ans. Tous les sept ou huit mois. Mais quand quelqu’un vient te voir pour le pizzo, pense à nos cousins enfer­més. » Coglian­dro tente à nouveau. « C’est diffi­cile pour moi », dit-il. « Il y a tous ces problèmes dont je dois m’oc­cu­per, je n’ai pu rassem­bler que 200 euros. » « Combien ? » le fait répé­ter le visi­teur. « 200 », dit Coglian­dro. « Disons 300 euros », réplique l’homme à la casquette. « Va pour 300, et nous leur enver­rons. » Coglian­dro lui tend l’argent et les deux hommes discutent quelques instants de plus. Puis le visi­teur se lève, remer­cie Coglian­dro et l’em­brasse sur les deux joues.

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L’Ac­ca­de­mia, à Reggio de Calabre
Crédits : Roberto Boccac­cino

Coglian­dro regarde l’homme sortir de son restau­rant et reste ainsi un long moment, les pieds bien écar­tés, les mains repliées, à regar­der. Et de seconde en seconde, Coglian­dro semble gran­dir. La peur et la soumis­sion s’éva­nouissent. Sa posture se fait défiante et assu­rée, satis­faite, même. Pourquoi ne le serait-il pas ? C’était une bonne perfor­mance. Coglian­dro a fait montre de tout le respect néces­saire. Il n’a pas cédé trop rapi­de­ment et n’a pas accepté de trop payer. Il a montré l’argent bien en évidence, comme on lui avait dit de faire. En réalité, c’est lui qui a maîtrisé l’échange tout du long. Et pas une fois il n’a levé les yeux vers la caméra.

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