par Ian Birrell | 19 juillet 2016

Le triangle de la mort

Quelques jours avant ma visite de l’hô­­pi­­tal Sainte-Anne et Saint-Sébas­­tien de Caserte, un garçon de 11 ans s’est présenté en se plai­­gnant de maux de tête. Les docteurs crai­­gnaient le pire et ils avaient raison : il était atteint d’un cancer du cerveau. Un de plus. Certains de ces jeunes patients arrivent perclus de douleur, d’autres parviennent à peine à se tenir debout et aucun ne se doute qu’il porte une tumeur maligne. D’autres fois, les diagnos­­tics révèlent un cancer du sang, des os ou de la vessie. Ces cas sont si nombreux que les hôpi­­taux de Campa­­nie, cette grande région rurale du sud de l’Ita­­lie, ne peuvent pas les prendre en charge. Il était trop tôt pour dire ce qui advien­­drait du garçon. Trop tôt aussi pour récon­­for­­ter sa famille, boule­­ver­­sée. Mais dans une ville où les méde­­cins n’ont pas l’ha­­bi­­tude de s’oc­­cu­­per d’en­­fants atteints du cancer – encore moins du cerveau –, ces cas tragiques sont aujourd’­­hui monnaie courante. Trop de ces gamins n’y survivent pas. Certains sont à peine nés que leurs corps sont défor­­més par la mala­­die. Et puis il y a ces femmes qui contractent des cancers du sein anor­­ma­­le­­ment tôt, ces hommes qui déve­­loppent des cancers des poumons sans avoir jamais fumé et ces enfants nés triso­­miques malgré le jeune âge de leur mère. ulyces-mafiacancer-01 Pourquoi ces choses arrivent-elles dans cette région, qui s’étend au nord de Naples et qu’on surnomme désor­­mais le « triangle de la mort » ? À en croire les habi­­tants, la réponse est à cher­­cher du côté de la vieille carrière de pierre située à cinq kilo­­mètres de la ville histo­­rique de Madda­­loni. Je l’ai visi­­tée en compa­­gnie d’Enzo Tosti, un éduca­­teur éner­­gique de 57 ans. Alors que nous nous rendions sur place, il m’a confié qu’il prenait un trai­­te­­ment pour lutter contre le niveau élevé de dioxines décelé dans son sang cinq mois plus tôt. « Ma femme travaille à l’hô­­pi­­tal comme radio­­logue et elle est très inquiète », dit-il. « J’ai pensé partir vivre ailleurs pour ma santé, mais pour aller où ? C’est chez moi, ici. » Après une jour­­née pluvieuse, la soirée était belle. Le disque doré du Soleil s’en­­fonçait douce­­ment dans un ciel couleur lavande. Nous avons quitté la route prin­­ci­­pale pour traver­­ser une oran­­ge­­raie et des champs de hari­­cots. Il n’est pas diffi­­cile de comprendre son atta­­che­­ment à cette superbe terre italienne, l’une des plus fertiles d’Eu­­rope grâce aux érup­­tions volca­­niques du Vésuve, au sud. Mais ce paysage merveilleux abrite des scènes abso­­lu­­ment dépri­­mantes. En descen­­dant de voiture, Tosti a plaqué sa main sur sa bouche et m’a dit de me dépê­­cher. Tout autour de nous, le sol était jonché de déchets, de sacs plas­­tiques, de contai­­ners pleins à ras bord et de bouteilles de verre. Je luttais pour suivre son rythme sur le sol inégal, fissuré et criblé de nids-de-poule. Plus bas, nous avons été saisis à la gorge par l’âcre puan­­teur des produits chimiques. De fines volutes de fumée s’échap­­paient du sol. Tosti igno­­rait mes ques­­tions. « On parlera dans la voiture. Fichons le camp d’ici. »

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Il trian­­golo delle morte

Sur le chemin du retour, il m’a raconté comment la mafia avait entassé d’im­­menses quan­­ti­­tés de déchets indus­­triels conta­­mi­­nés à plusieurs endroits de la région. Ce n’est qu’en­­suite qu’ils ont obtenu des auto­­ri­­sa­­tions offi­­ciel­­les… anti­­da­­tées. Ils ont aban­­donné ces substances nocives au beau milieu de terres agri­­coles fertiles, à côté d’un conces­­sion­­naire auto­­mo­­bile et à quelques centaines de mètres d’une ville de 39 000 habi­­tants. Une enquête crimi­­nelle a été ouverte il y a 18 mois, mais les gens du coin n’ont aucun espoir de voir les coupables condam­­nés. C’est loin d’être un cas isolé.


Des milliers de déchet­­te­­ries clan­­des­­tines s’amon­­cellent aux quatre coins d’une région autre­­fois para­­di­­siaque : dans les canaux et les sous-sols, les carrières et les puits, sous les champs et les collines, sur les bords des routes et autour des proprié­­tés. D’après les dires d’un pentito de la mafia, pendant des années les grandes entre­­prises du nord du pays ont préféré payer gras­­se­­ment le crime orga­­nisé pour les débar­­ras­­ser illé­­ga­­le­­ment de leurs déchets toxiques, plutôt que de payer les taxes élevées qui auraient permis de les trai­­ter sans danger. La Camorra, le syndi­­cat du crime qui sévit en Campa­­nie, a conta­­miné une grande partie de ses propres terres en recou­­vrant le sol de métaux lourds, de solvants et de maté­­riaux chlo­­rés. Il est prouvé que des barils ont été enter­­rés, des contai­­ners balan­­cés dans les rivières et que des maté­­riaux nocifs ont été mélan­­gés aux ordures ména­­gères pour passer inaperçus. Des substances toxiques ont égale­­ment servi d’en­­grais dans les champs et de l’amiante a été inci­­né­­rée à l’air libre. Les consé­quences tragiques engen­­drées par l’idio­­tie et la cupi­­dité de la mafia n’ap­­pa­­raissent que main­­te­­nant. Mais il serait trop facile d’ac­­cu­­ser les gang­s­ters seuls de la mort de milliers de personnes. Ils ne sont pas les seuls coupables. La longue histoire du trai­­te­­ment illé­­gal des déchets entache l’Ita­­lie toute entière et met en lumière le côté obscur du capi­­ta­­lisme. Le gouver­­ne­­ment fait face à des accu­­sa­­tions de compli­­cité ainsi que certains poli­­ti­­ciens, procu­­reurs et poli­­ciers qui auraient couvert ces agis­­se­­ments. Un parrain de la mafia a même affirmé que des camions venaient en Campa­­nie depuis l’Al­­le­­magne pour y entre­­po­­ser des déchets nucléaires. Désor­­mais, ces pratiques font partie du passé, mais le cas de la Campa­­nie est une leçon pour le monde entier, car les nations occi­­den­­tales ferment encore les yeux sur ce genre de pratiques lorsqu’elles ont lieu dans les pays du Sud. Méde­­cins et scien­­ti­­fiques s’ac­­cordent à dire que la pollu­­tion de cette partie de l’Ita­­lie repré­­sente un parfait exemple d’expo­­some : l’étude de l’im­­pact des expo­­si­­tions à des produits toxiques sur le corps humain.

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Une décharge près du Vésuve
Crédits : Il Fatto Vesu­­viano

La terre des feux

Les origines de cette histoire remontent à un trem­­ble­­ment de terre qui a dévasté le sud de l’Ita­­lie en 1980, faisant presque 3 000 morts et 280 000 sans-abris. Des milliards d’eu­­ros d’aide ont été versés mais la majeure partie des fonds a atterri dans les mauvaises poches. La recons­­truc­­tion des routes et des immeubles détruits a béné­­fi­­cié à la mafia, qui contrô­­lait le secteur du BTP dans la région – un moyen idéal de blan­­chir l’argent du trafic de drogue et de la pros­­ti­­tu­­tion. Les clans ont étendu leur emprise à d’autres secteurs comme l’ex­­ploi­­ta­­tion des carrières, qui leur four­­nit les maté­­riaux bruts pour leurs acti­­vi­­tés de construc­­tion.

Par la suite, un avocat-entre­­pre­­neur lié à la mafia, lui-même proprié­­taire de plusieurs déchet­­te­­ries, a réalisé qu’ils pour­­raient se faire un paquet d’argent en cachant des déchets indus­­triels parmi les ordures ména­­gères. Sur ses conseils, la mafia s’est lancée dans ces affaires lucra­­tives à la fin des années 1980. Les fermiers ont vite remarqué que d’étranges inci­­dents avaient lieu dans les champs et les forêts. Le nouveau ferti­­li­­sant qu’on leur avait fourni était si puis­­sant qu’il rongeait le métal des contai­­ners, fuyait des camions et frei­­nait la crois­­sance des plantes. Un jour, un garde fores­­tier de la ville de Bres­­cia a donné un échan­­tillon de ce ferti­­li­­sant à un jeune jour­­na­­liste, Enrico Fontana. « Sens un peu ce qu’ils donnent aux gens pour vapo­­ri­­ser leurs champs », lui a-t-il dit. Le jour­­na­­liste a reculé devant la puan­­teur acide : c’était du cyanure. En 1990, il a publié deux enquêtes dans L’Es­­presso, un hebdo­­ma­­daire italien réputé, dans lesquelles il révé­­lait que le crime orga­­nisé répan­­dait de dange­­reuses substances dans les champs et les décharges.

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Crédits : FS Italiane

Les preuves de ces accu­­sa­­tions ont commencé à s’em­­pi­­ler. En 1993, un repenti de la mafia du nom de Nunzio Perrella a expliqué les rouages de cette indus­­trie illé­­gale aux enquê­­teurs napo­­li­­tains. Sa confes­­sion a conduit à une ving­­taine d’ar­­res­­ta­­tions de mafieux et d’of­­fi­­ciers corrom­­pus en mars de cette année-là. Les coupables ont vite été relâ­­chés. L’an­­née suivante, Fontana – qui travaille aujourd’­­hui au service d’enquêtes de l’as­­so­­cia­­tion envi­­ron­­ne­­men­­tale Legam­­biente – a publié un repor­­tage inti­­tulé « Garbage Inc. » dans lequel il révé­­lait que les mêmes personnes étaient impliquées dans un trafic de déchets illé­­gaux à l’échelle du pays. Scan­­dale natio­­nal. Une commis­­sion parle­­men­­taire a été réunie et les dégra­­da­­tions dans certaines zones de Campa­­nie ont été offi­­ciel­­le­­ment recon­­nues. « Nous pensions avoir obtenu des résul­­tats et que notre travail était terminé », m’a confié récem­­ment Fontana avec un sourire amer. Nous prenions un café au soleil, sur la terrasse du siège de Legam­­biente à Rome. « Mais rien ne s’est passé. Rien. Le souci, c’est que nous ne pouvions pas faire la distinc­­tion entre les aména­­ge­­ments illé­­gaux et ceux qui étaient en règle. Il est évident que c’était mauvais pour la terre, mais comme nous n’avons pas fait état de problèmes sani­­taires à l’époque, ça s’est arrêté là. Mais ces problèmes ne sont pas détec­­tables immé­­dia­­te­­ment. » Fontana a baptisé ces crimi­­nels l’ecoma­­fia et il a commencé à publier des rapports annuels sur leurs agis­­se­­ments.

Mais à l’époque, il igno­­rait deux faits cruciaux. Premiè­­re­­ment, le cas d’un offi­­cier de police de Campa­­nie, Roberto Mancini, qui s’est retrouvé soudai­­ne­­ment confronté aux nouvelles acti­­vi­­tés de la mafia. Mancini a décou­­vert que l’or­­ga­­ni­­sa­­tion mélan­­geait aux ordures ména­­gères locales des déchets toxiques prove­­nant des indus­­tries du nord du pays. Le mélange était ensuite déversé dans les décharges. Il a remis un rapport à ses supé­­rieurs dans lequel il détaillait ce qu’il avait vu. Le rapport a été enterré et Mancini muté à Rome. Il est décédé deux ans plus tard d’un cancer, mettant préma­­tu­­ré­­ment fin à ses tenta­­tives d’évi­­ter à des milliers d’autres personnes de connaître le même sort que lui. Puis vint Carmine Schia­­vone, un des plus éminents pentiti de l’his­­toire italienne. Ancien chef du clan des Casa­­lesi, affi­­lié à la mafia napo­­li­­taine, il a avoué avoir perdu le compte du nombre de personnes tuées sous ses ordres. Ses confes­­sions ont fait l’ef­­fet du bombe. Il a révélé l’exis­­tence d’un vaste réseau de corrup­­tion au sein de l’ap­­pa­­reil poli­­tique et a permis la condam­­na­­tion à perpé­­tuité de 16 parrains du crime orga­­nisé. Les procès ont duré des années pendant lesquelles cinq témoins sont morts. Schia­­vone a déclaré avoir brisé l’omertà par souci de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment. Ses révé­­la­­tions les plus dévas­­ta­­trices ont eu lieu devant un comité parle­­men­­taire privé à Rome, en 1997. Il a raconté tout ce qu’il savait à propos du déver­­se­­ment sauvage de déchets toxiques – ses aveux sont restés secrets pendant près de 17 ans. « On parle de millions de tonnes », a dit Schia­­vone. Il affir­­mait égale­­ment que des déchets nucléaires alle­­mands arri­­vaient par navire en Campa­­nie. « Je savais qu’en faisant cela on condam­­nait les gens à mourir. » Il a ensuite fait le récit détaillé des opéra­­tions de déver­­se­­ment. Elles avaient lieu au beau milieu de la nuit, sous la garde d’hommes en uniformes mili­­taires et avec la compli­­cité d’of­­fi­­ciers de police, de poli­­ti­­ciens et d’hommes d’af­­faires. Schia­­vone a indiqué  l’em­­pla­­ce­­ment des lieux dont il parlait au comité, car comme il le prédi­­sait à l’époque avec une préci­­sion qu’on déplore aujourd’­­hui, les habi­­tants des envi­­rons commen­­ce­­raient à « mourir du cancer d’ici 20 ans ».

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La « terre des feux »
Crédits : Vesu­­vio Live

Ce commerce illé­­gal est un dommage colla­­té­­ral de l’éva­­sion fiscale italienne, dont le taux est un des plus élevés d’Eu­­rope de l’Ouest. Les affaires qui servent de para­­vents aux reve­­nus de la mafia doivent dissi­­mu­­ler la lucra­­ti­­vité de leurs acti­­vi­­tés : il a fallu pour cela cacher des quan­­ti­­tés fara­­mi­­neuses de déchets toxiques. À l’aube du XXIsiècle, ils trai­­taient telle­­ment de déchets qu’il est devenu diffi­­cile de les camou­­fler parmi les ordures ména­­gères. Ils ont donc commencé à les inci­­né­­rer. Les camions arri­­vaient de nuit et ils allu­­maient des feux immenses – jusqu’à 6 300 par an. Pour rester à l’abri de la puan­­teur, les habi­­tants des envi­­rons couvraient leurs fenêtres avec des serviettes humides. L’en­­droit a été surnommé la « terre des feux ».

Ces feux ont ampli­­fié les dommages envi­­ron­­ne­­men­­taux et les risques pour la santé. Les méde­­cins ont constaté avec perplexité une augmen­­ta­­tion subite des mala­­dies congé­­ni­­tales et des cancers. Alfredo Mazza était de ceux-là. Ce Napo­­li­­tain amateur de débats poli­­tiques était alors étudiant en cardio­­lo­­gie. « Beau­­coup de gens tombaient malade », se souvient-il. « À l’école, certains jeunes étaient malade. Des amis à moi sont morts. Les gens me répé­­taient que j’étais méde­­cin et que je devais me battre pour arrê­­ter ça. » Mazza a demandé aux auto­­ri­­tés sani­­taires la permis­­sion d’ac­­cé­­der aux données sur le cancer dans l’est de la région de Campa­­nie, une zone pleine de décharges. Les résul­­tats mettaient en évidence le lien entre les dégra­­da­­tions envi­­ron­­ne­­men­­tales et le nombre crois­­sant de tumeurs. Le taux de morta­­lité mascu­­lin dû aux cancers de la vessie et du foie était deux fois plus élevé que la moyenne natio­­nale et la morta­­lité fémi­­nine liée au cancer du foie était plus de trois fois supé­­rieure. Alors que l’amé­­lio­­ra­­tion des trai­­te­­ments et des diagnos­­tics augmen­­tait le taux de survie partout ailleurs, les méde­­cins locaux ont assisté à une hausse spec­­ta­­cu­­laire de la morta­­lité tandis que leurs patients étaient de plus en plus jeunes. « L’âge est une donnée capi­­tale », explique-t-il. « Géné­­ra­­le­­ment, le cancer se déclare chez des personnes plus âgées, là c’étaient des jeunes qui mouraient. »

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Crédits : Twit­­ter

Le jeune méde­­cin a présenté ses résul­­tats acca­­blants à un procu­­reur local et lui a demandé d’agir, mais il a été écon­­duit. Il a donc écrit au Lancet, qui a publié son étude en septembre 2004 – la première d’une longue série d’enquêtes sur la terre des feux. L’ar­­ticle a provoqué un scan­­dale qui n’a fait qu’at­­ti­­ser les protes­­ta­­tions locales contre un projet d’in­­ci­­né­­ra­­teur. Les auto­­ri­­tés n’ont pas réagi pour autant. Mazza a appris plus tard que les services secrets italiens l’avaient classé comme « fauteur de troubles ». Aujourd’­­hui cardio­­logue reconnu, Mazza a publié des études impor­­tantes sur les consé­quences sur la santé des déver­­se­­ments sauvages. Il recon­­naît pour­­tant qu’il est encore impos­­sible de prou­­ver le lien précis qu’en­­tre­­tiennent les déchets toxiques, les tumeurs et les malfor­­ma­­tions congé­­ni­­tales. Mais il est convaincu que les problèmes de santé n’en sont qu’à leurs débuts. « Nous vivons dans le triangle de la mort. La zone a subi des dégâts terribles pendant des années mais nous ne savons toujours pas déter­­mi­­ner leur ampleur ni le temps que ça durera. »

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Les cartes

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Crédits : Nadia Shira Cohen

Deux ans après la paru­­tion de son étude dans Lancet, les histoires de mafieux traver­­sant l’Ita­­lie pour déchar­­ger des bennes remplies de déchets toxiques dans les rivières et enter­­rer des contai­­ners dans des champs fertiles ont soudai­­ne­­ment touché un large public. Les révé­­la­­tions fracas­­santes du jour­­na­­liste Roberto Saviano dans son livre Gomorra ont donné un coup de projec­­teur sur la situa­­tion. Le cancé­­ro­­logue napo­­li­­tain Anto­­nio Marfella compte parmi les six millions de lecteurs du livre. Il est long­­temps resté décon­­certé par le nombre crois­­sant de ses patients et le fait qu’ils soient de plus en plus jeunes. La vitesse à laquelle les choses chan­­geaient en Campa­­nie l’a alarmé. Marfella était alors consul­­tant à la Fonda­­zione G. Pascale de Naples, un hôpi­­tal de 235 lits accueillant le seul centre de cancé­­ro­­lo­­gie de la région. Ils ont commencé à consta­­ter une hausse des cas de cancers au début du siècle. L’âge moyen des patients a chuté de 60 ans à moins de 40 ans. Autre­­fois rares, les cancers des os sont deve­­nus communs chez les enfants et l’âge moyen des patientes atteintes du cancer du sein est tombé en-dessous de 40 ans – l’âge auquel commence habi­­tuel­­le­­ment le dépis­­tage en Italie. « Nous vivons en bord de mer, sans indus­­tries, pour­­tant c’était comme si nous étions dans l’une des pires zones indus­­trielles du monde », dit-il.

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Crédits : Matt Nager

Naples est depuis long­­temps répu­­tée pour sa gestion catas­­tro­­phique du trai­­te­­ment des déchets. Ses décharges se remplis­­saient en un temps record. En 2007, tandis que Marfella avait aban­­donné l’af­­faire, les habi­­tants de Naples sont descen­­dus dans les rues, excé­­dés par la puan­­teur des ordures qui pour­­rissent dans la chaleur de l’été. Le docteur a commencé à comprendre ce qu’il se passait : « Ça m’a ouvert les yeux sur une vérité qui me semblait incon­­ce­­vable jusque là », raconte-t-il. « Nous savions qu’il y avait des problèmes avec le trai­­te­­ment des ordures, mais ce que nous igno­­rions, c’est que le déver­­se­­ment illé­­gal de déchets était devenu un secteur d’ac­­ti­­vité à part entière pour le crime orga­­nisé. » Dans la ville voisine d’Acerra, on a vu naître des moutons défor­­més ou mort-nés. Le berger de 50 ans qui s’oc­­cu­­pait du trou­­peau s’est présenté à l’hô­­pi­­tal affligé d’un cancer des os et du sang d’une telle violence que les docteurs n’ont pas su déter­­mi­­ner d’où prove­­nait les mala­­dies. Un mois plus tard, il était mort. Sa fille a demandé à faire passer des tests au corps de son père et ceux-ci ont révélé que son orga­­nisme conte­­nait un niveau anor­­ma­­le­­ment élevé de dioxines. Des tests ont été réali­­sés à quatre reprises sur ses moutons et les résul­­tats se sont montrés tout aussi inquié­­tants. Elle a intenté une action en justice pour obte­­nir répa­­ra­­tion.

En janvier 2008, Marfella a témoi­­gné en qualité d’ex­­pert lors du procès et demandé à ce que la situa­­tion soit débat­­tue au Parle­­ment italien. « J’ai expliqué qu’on trou­­vait le même niveau de toxines sur ces terres agri­­coles que dans des zones indus­­trielles, ce qui est anor­­mal. C’était le même cas de figure qu’a­­vec les sites post-indus­­triels – la compa­­rai­­son m’a été inspi­­rée par Gomorra. » À son retour de Rome, on a dit qu’il était « alar­­miste » et il a été rétro­­gradé.

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C’est à cette époque qu’une femme du nom d’Anna Magri a accou­­ché de Riccardo, son deuxième fils. Conces­­sion­­naire auto­­mo­­bile de 39 ans, j’ai rencon­­tré Anna chez elle dans un village près de Caserte. Les petites chaus­­sures du garçon étaient dépo­­sées à côté de sa photo sur une commode. Il est mort peu avant son deuxième anni­­ver­­saire après avoir passé la majeure partie de sa jeune vie à combattre une leucé­­mie diagnos­­tiquée lorsqu’il avait six mois. « Il pleu­­rait sans cesse. Nous pensions que c’était à cause de ses dents. Je le nour­­ris­­sais au sein mais je ne pouvais pas le prendre dans mes bras car il hurlait. Il souf­­frait telle­­ment… », raconte-t-elle. Pendant la crise des déchets de 2007, Anna était enceinte. Elle se souvient de l’épaisse fumée noire qui enve­­lop­­pait son village : on brûlait des déchets sur une colline voisine. « On ne savait pas qu’il pouvait s’agir de déchets toxiques, l’his­­toire n’était pas encore sortie à ce moment-là », dit-elle. « J’ai vu des feux partout aux alen­­tours. Aujourd’­­hui, je sais ce que c’était. Je suis convain­­cue que la mort de mon fils est due à ces inci­­né­­ra­­tions de déchets. » La vérité, c’est qu’on ne saura jamais si le décès de son fils est dû à la cruauté du destin ou à quelque chose de plus sinistre.

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Anna Magri a perdu son fils, Riccardo
Crédits : Nadia Shira Cohen

Une étude a néan­­moins démon­­tré que les niveaux de dioxines étaient signi­­fi­­ca­­ti­­ve­­ment plus élevés dans le lait mater­­nel des femmes vivant dans ces zones. D’autres recherches ont permis de déce­­ler d’inquié­­tantes concen­­tra­­tions de dioxines et de biphé­­nyles poly­­chlo­­rés (BPC) dans le lait animal, même chez les buffles qui produisent la célèbre mozza­­rella di bufala campana. Les BPC sont des compo­­sés créés par l’homme autre­­fois utili­­sés dans la fabri­­ca­­tion de produits élec­­triques. Ils ont été inter­­­dits dans plusieurs pays pour leur impact néga­­tif sur la santé et l’en­­vi­­ron­­ne­­ment. J’ai demandé à Anna ce qu’elle pensait de ceux qu’elle croit respon­­sables de la mort de son fils – des gens qu’elle croise quoti­­dien­­ne­­ment dans la rue. « Ce sont des imbé­­ciles parce qu’ils vivent ici avec leurs enfants, eux aussi. » Cette terrible saga va pour­­tant bien au-delà de la seule stupi­­dité de ces mafieux cupides. L’État italien est, au mieux coupable d’une incom­­pé­­tence aux consé­quences tragiques, au pire coupable d’avoir couvert des meurtres avec la compli­­cité de riches indus­­triels (des évadés fiscaux notoires). Ils pour­­raient avoir causé la mort d’au moins 2 000 personnes selon une récente étude offi­­cielle.

En 2004, il y avait au moins deux fois plus de décharges en Campa­­nie que dans le nord de la Lombar­­die. Quatre ans plus tard, ce nombre avait plus que doublé. Les feux conti­­nuaient de brûler mais les auto­­ri­­tés ont fermé les yeux. Un pédiatre m’a montré une carte de ces micro-décharges, chacune repré­­sen­­tée par un point noir. Elle sont regrou­­pées dans la région du triangle de la mort autour d’Acerra, de Nola et de Mari­­gliano. Il a ensuite super­­­posé une carte qu’il a réali­­sée lui-même, sur laquelle les points rouges repré­­sentent les cas de cancer du cerveau chez les jeunes enfants : ils coïn­­cident pratique­­ment tous avec la petite zone de la région.

Lente­­ment mais sûre­­ment, l’Ita­­lie se débar­­rasse de ses décharges.

C’est seule­­ment aujourd’­­hui que l’éten­­due du scan­­dale éclate au grand jour, en partie grâce à la campagne d’un prêtre local, le père Mauri­­zio Patri­­ciello, un ancien infir­­mier qui écrit dans le jour­­nal italien des évêques et aime provoquer le débat sur les médias sociaux. Lors d’une chaude soirée de juin 2012, il ne parve­­nait pas à trou­­ver le sommeil à cause de la fumée et de la puan­­teur de l’in­­ci­­né­­ra­­tion des déchets. Il s’est levé et s’est connecté sur Face­­book à trois heures du matin, deman­­dant si d’autres que lui avaient ce problème. À six heures, il avait plus de 1 000 réponses venues des villages envi­­ron­­nants. Il est allé voir son évêque pour lui deman­­der d’agir. « Les familles sont terri­­fiées », m’a confié d’une voix douce le prêtre catho­­lique aux cheveux gris. Nous nous sommes rencon­­trés dans son église, qui se dresse dans un endroit sinistre de la ville.

Au-delà des lourdes grilles en métal, un groupe d’hommes enca­­pu­­chon­­nés nous surveillaient étroi­­te­­ment. « Elles savent qu’il y a de plus en plus de malades. Ils doivent aller se soigner dans le nord car ici, les hôpi­­taux sont pleins. Si une femme demande une mammo­­gra­­phie, ils lui donnent rendez-vous trois mois après. Mais quand on attend aussi long­­temps, il est parfois trop tard. » Patri­­ciello apporte son aide aux parents endeuillés comme Anna pour former des groupes de protes­­ta­­tion. Il les aide à faire du lobbying auprès des poli­­ti­­ciens à Rome, à écrire des articles polé­­miques et à orga­­ni­­ser des marches. Ils ont contacté le Pape et le président, auxquels ils ont envoyé des photos de leurs proches malades ou décé­­dés. Il a même rencon­­tré Schia­­vone avant sa mort. Il le décrit comme « un petit vieux insi­­gni­­fiant aux cheveux blancs ». Patri­­ciello raconte que le mafieux lui a confessé ses crimes mais qu’il a égale­­ment affirmé que les pires délinquants étaient les indus­­triels qui trai­­taient avec la mafia, car ils sont conscients des consé­quences dévas­­ta­­trices de leurs actes. Diffi­­cile de le contre­­dire.

Le jeu de la mort

Il y a deux ans, on a appris que l’US Navy, dont le siège du Comman­­de­­ment euro­­péen est basé à Naples, avait déboursé près de 30 millions de dollars pour mener sa propre étude sur l’eau, l’air et les sols de la région pendant trois ans. L’étude a analysé des centaines d’en­­droits conta­­mi­­nés ou préoc­­cu­­pants. Leurs résul­­tats font état de risques inac­­cep­­tables pour la santé et de taux inquié­­tants d’ura­­nium dans 5 % des échan­­tillons. Cela n’a appa­­rem­­ment pas eu de consé­quences sur le person­­nel mili­­taire, mais trois zones proches de la base ont été inter­­­dites d’ac­­cès. L’eau du robi­­net a été pros­­crite et les troupes ont été infor­­mées qu’il fallait éviter les appar­­te­­ments en rez-de-chaus­­sée, dans lesquels le risque d’in­­ha­­la­­tions nocives est plus élevé.

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Des déchets que les mafieux inci­­nèrent à l’air libre
Crédits : Nadia Shira Cohen

Grâce à l’ac­­tion des mili­­tants et aux lourdes sanc­­tions de l’UE contre l’Ita­­lie pour son inac­­tion contre les pratiques illé­­gales de trai­­te­­ment des déchets, les poli­­ti­­ciens italiens ont fini par être obli­­gés d’agir. Les acti­­vi­­tés agri­­coles ont été suspen­­dues sur certains sites conta­­mi­­nés. En décembre 2013, le décret-loi Terra dei fuochi (« terre des feux ») a inter­­­dit l’in­­ci­­né­­ra­­tion de déchets tout en inves­­tis­­sant dans la détec­­tion des cancers et la promo­­tion de la santé publique dans la région. Le Parle­­ment a égale­­ment ordonné à l’Ins­­ti­­tut natio­­nal de la santé de collec­­ter toutes les preuves épidé­­mio­­lo­­giques dispo­­nibles. Une précé­­dente étude menée par cet orga­­nisme a mis en évidence une corré­­la­­tion entre les décharges clan­­des­­tines et les consé­quences sur la santé comme la morta­­lité liée au cancer et les malfor­­ma­­tions congé­­ni­­tales, sans pouvoir en iden­­ti­­fier les causes. Les résul­­tats de l’enquête ont paru cette année et ils sont épou­­van­­tables. Elle se penche sur la morta­­lité, les causes du cancer et l’ad­­mis­­sion des malades dans les hôpi­­taux de 55 muni­­ci­­pa­­li­­tés. L’es­­pé­­rance de vie en Campa­­nie est infé­­rieure de deux ans à celle du reste du pays. Le taux de morta­­lité dans le triangle de la mort est de 13 % plus élevé pour les femmes que n’im­­porte où ailleurs dans la région et de 10 % pour les hommes. Il y a plus de cas de cancers dans ces zones rurales buco­­liques que dans la plupart des sites indus­­triels conta­­mi­­nés. Cela comprend une augmen­­ta­­tion de 17 % des cancers du système nerveux central chez les enfants de moins de 14 ans à Naples et une augmen­­ta­­tion de 51 % pour les nour­­ris­­sons dans leur première année. Les enfants en bas âge sont parti­­cu­­liè­­re­­ment vulné­­rables à la conta­­mi­­na­­tion envi­­ron­­ne­­men­­tale à cause de leur physio­­lo­­gie. « Cela ne veut pas dire que chaque cas de mala­­die est dû aux déchets toxiques, mais il y a clai­­re­­ment un lien », assure Pietro Comba, un des auteurs du rapport.

Il met direc­­te­­ment en cause les décharges clan­­des­­tines et l’in­­ci­­né­­ra­­tion sauvage des déchets. « Il y a des corré­­la­­tions très fortes avec les cancers de l’es­­to­­mac, du foie, des poumons et du sein. Ces hausses ne sont pas uniformes dans la région. Dans plusieurs muni­­ci­­pa­­li­­tés, il n’y a pas d’écart par rapport à la norme alors que dans d’autres, c’est très prononcé. » italidoscopeCes décou­­vertes stupé­­fiantes ont permis d’éta­­blir une corré­­la­­tion, mais pas d’en prou­­ver la cause. Elles viennent s’ajou­­ter à la longue liste des preuves que la pollu­­tion a un impact terrible sur la santé. Il y a par exemple des preuves incon­­tes­­tables que les dépôts de déchets toxiques mortels d’Abidjan en 2006 ont causé des dommages sur les systèmes oculaire et nerveux des habi­­tants de la ville. Il existe égale­­ment des études sur des décharges d’or­­dures toxiques dans certains pays d’Asie et aux États-Unis, qui mettent en exergue des alté­­ra­­tions du déve­­lop­­pe­­ment cogni­­tif. Comme le dit Comba, il est plus compliqué de déter­­mi­­ner ce qui provoque une tumeur céré­­brale chez un enfant que de trou­­ver un lien entre l’amiante et le méso­­thé­­liome. « Nous avons des preuves solides en ce sens, mais nous ne pouvons pas dire avec certi­­tude que ce sont les déchets toxiques qui provoquent le cancer chez l’en­­fant. »

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Lente­­ment mais sûre­­ment, l’Ita­­lie se débar­­rasse de ses décharges et passe l’éponge sur ce scan­­dale aux consé­quences tragiques. Mais jusqu’à présent, il y a eu peu de pour­­suites et les Italiens n’ont aucun espoir que les prin­­ci­­paux respon­­sables soient traduits en justice. « Ils ne seront jamais jugés car ce sont de puis­­sants indus­­triels », affirme Marzia Cacciop­­poli, une coutu­­rière de 40 ans dont l’unique enfant est mort il y a trois ans d’un cancer du cerveau. « Ils ont empoi­­sonné nos terres et nous ont volé nos enfants. » Même si les indus­­triels ne paient plus la mafia pour enter­­rer de dange­­reuses substances chimiques sous les pâtu­­rages des buffles en Campa­­nie, les pays du nord et les multi­­na­­tio­­nales conti­­nuent d’aban­­don­­ner leurs déchets chimiques, élec­­triques et indus­­triels dans les pays du Sud. C’est ce qu’on appelle le « colo­­nia­­lisme toxique ».

Les contrôles aléa­­toires inter­­­ceptent à l’heure actuelle un tiers des contai­­ners trans­­por­­tant des déchets illé­­gaux au départ de l’Union Euro­­péenne. Étant donné que la liste des preuves ne cesse de s’al­­lon­­ger – sans parler du simple bon sens –, ces entre­­prises doivent être conscientes des consé­quences désas­­treuses de leurs actes pour les enfants qui ramassent les câbles dans les décharges et leurs parents qui trient ces déchets dans des pays comme les Philip­­pines, le Nige­­ria ou le Ghana. Lors de ma visite à l’hô­­pi­­tal Sainte-Anne et Saint-Sébas­­tien de Caserte, où le dernier cas de cancer du cerveau infan­­tile a été diagnos­­tiqué, j’ai rencon­­tré un pédiatre passion­­nant du nom de Gaetano Rivezzi. Né dans un village situé à une dizaine de kilo­­mètres de là, c’est lui qui m’a montré la carte sur laquelle il a super­­­posé les cas de cancer chez l’en­­fant. « Avant, c’était le para­­dis ici. On pouvait faire pous­­ser ce qu’on voulait. Et puis les prêtres ont commencé à comp­­ter les enter­­re­­ments d’en­­fants et les méde­­cins se sont inquié­­tés », dit-il.

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La terre des feux au crépus­­cule
Crédits : Nadia Shira Cohen

Rivezzi est méde­­cin depuis trente ans. « La Campa­­nie est un labo­­ra­­toire à ciel ouvert pour comprendre les liens qu’en­­tre­­tiennent l’en­­vi­­ron­­ne­­ment et la santé. Le danger ne peut pas être éliminé, mais nous devons en tirer une leçon », conclue-t-il. « Quand j’ai commencé à exer­­cer mon métier, il était rare de voir un enfant atteint d’un cancer. Plus main­­te­­nant, plus ici. Les tumeurs, les mala­­dies, les patho­­lo­­gies : tout est diffé­rent. On assiste à la même chose en Afrique, où la pollu­­tion entraîne de sérieux problèmes. » Il a raison de dire que nous devons tirer des leçons de cette situa­­tion scan­­da­­leuse qui a semé la mort et la destruc­­tion dans cette magni­­fique région d’Eu­­rope. Les champs, les collines et les cours d’eau de Campa­­nie n’ont pas été les seuls à être touchés : c’est une bles­­sure pour l’Ita­­lie toute entière. Peut-être que la véri­­table tragé­­die est que les gang­s­ters sous toutes leurs formes semblent se moquer éper­­du­­ment des consé­quences de leurs actes. Ils s’adonnent toujours à ce jeu de la mort en aban­­don­­nant leurs déchets toxiques aux quatre coins du monde.


Traduit de l’an­­glais par William Rouzé d’après l’ar­­ticle « How the mafia is causing cancer », paru dans Mosaic. Couver­­ture : Un homme s’écarte d’un feu de déchets en Campa­­nie.


LE COMBAT D’UN CHEF CONTRE LA MAFIA CALABRAISE

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Comment le grand chef cala­­brais Filippo Coglian­­dro a-t-il trouvé le courage de se dres­­ser contre la ‘Ndran­­gheta, la mafia la plus puis­­sante d’Eu­­rope ?

I. Le chef et la mafia

Reggio de Calabre, en Italie. La séquence est de mauvaise qualité, filmée dans un noir et blanc granu­­leux. Avec ses jeans noirs, sa veste noire et sa casquette noire à la visière rabais­­sée sur le visage, il est presque impos­­sible de distin­­guer les traits de l’homme corpu­lent qui entre dans le restau­­rant désert. Les mains four­­rées dans les poches de sa veste, il appelle la cuisine.

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Une carte de la Calabre

Le chef, Filippo Coglian­­dro, semble connaître le visi­­teur — ou du moins ce genre d’hommes — alors qu’il appa­­raît dans son tablier blanc rayé. Il sert à l’homme un café derrière le bar et le conduit par le bras jusqu’à une table en coin. La scène se déroule à L’Ac­­ca­­de­­mia, le restau­­rant de Coglian­­dro. Il n’a pas d’égal en Calabre et compte parmi les meilleurs de l’Ita­­lie du sud — autant dire du monde. On s’at­­ten­­drait à ce que le chef d’un tel établis­­se­­ment ne soit pas seule­­ment le patron, mais un roi, un seigneur, un pacha et un savant fou de la gastro­­no­­mie. Mais ce jour-là, dans sa propre salle à manger, le chef Coglian­­dro n’est pas le patron. Tandis que les deux hommes s’as­­seyent, les visi­­teur s’ins­­talle au bout de la table, visi­­ble­­ment détendu, ses coudes repo­­sant sur la table. Coglian­­dro prend place sur un siège près de lui, et lorsqu’il prend la parole, il se penche en avant, baisse la tête et tend ses paumes vides devant lui. « Le souci, Pepe », commence Coglian­­dro, « c’est que même après un mois de travail, j’en ai toujours besoin. J’ai telle­­ment de problèmes. Et je me deman­­dais… » Le visi­­teur l’in­­ter­­rompt. « Assure-toi avant tout d’être de ceux qui payent en temps et en heure », dit-il. « Dès que tu peux, bien sûr. Tous les ans. Tous les sept ou huit mois. Mais quand quelqu’un vient te voir pour le pizzo, pense à nos cousins enfer­­més. » Coglian­­dro tente à nouveau. « C’est diffi­­cile pour moi », dit-il. « Il y a tous ces problèmes dont je dois m’oc­­cu­­per, je n’ai pu rassem­­bler que 200 euros. » « Combien ? » le fait répé­­ter le visi­­teur. « 200 », dit Coglian­­dro. « Disons 300 euros », réplique l’homme à la casquette. « Va pour 300, et nous leur enver­­rons. » Coglian­­dro lui tend l’argent et les deux hommes discutent quelques instants de plus. Puis le visi­­teur se lève, remer­­cie Coglian­­dro et l’em­­brasse sur les deux joues.

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L’Ac­­ca­­de­­mia, à Reggio de Calabre
Crédits : Roberto Boccac­­cino

Coglian­­dro regarde l’homme sortir de son restau­­rant et reste ainsi un long moment, les pieds bien écar­­tés, les mains repliées, à regar­­der. Et de seconde en seconde, Coglian­­dro semble gran­­dir. La peur et la soumis­­sion s’éva­­nouissent. Sa posture se fait défiante et assu­­rée, satis­­faite, même. Pourquoi ne le serait-il pas ? C’était une bonne perfor­­mance. Coglian­­dro a fait montre de tout le respect néces­­saire. Il n’a pas cédé trop rapi­­de­­ment et n’a pas accepté de trop payer. Il a montré l’argent bien en évidence, comme on lui avait dit de faire. En réalité, c’est lui qui a maîtrisé l’échange tout du long. Et pas une fois il n’a levé les yeux vers la caméra.

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