par Ioan Grillo | 16 février 2016

La papa

Ils me rappellent les « douze salo­­pards ». Sauf qu’ils sont plus de douze. Et qu’ils ont l’air encore plus menaçant. Dans ce film culte de 1967, les alliés recru­­taient douze déte­­nus bala­­frés pour une mission de para­­chu­­tage derrière les lignes nazies. Les géné­­raux alliés esti­­maient alors que ces meur­­triers étaient les mieux placés pour se débar­­ras­­ser d’autres meur­­triers – qu’ils s’en sortent vivants leur impor­­tait peu.

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La Defensa du Michoacán
Crédits : The Orchard

En 2014, le gouver­­ne­­ment mexi­­cain a fait la même déduc­­tion : il a décidé que les gang­s­ters étaient les mieux placés pour chas­­ser les gang­s­ters. Dans le Michoacán, sur la côte Paci­­fique, un État violent avec l’un des taux de crimi­­na­­lité les plus élevés au Mexique, il a formé une unité d’élite char­­gée d’abattre les leaders d’un cartel étran­­ge­­ment baptisé « Cartel des Cheva­­liers templiers ». Cette unité de combat appar­­te­­nait à l’ori­­gine au Cuerpo de Defensa Rural, un corps de défense créé la même année pour épau­­ler les milices luttant contre les trafiquants. Mais des assas­­sins purs et durs se sont égale­­ment joint à la cause, à première vue pour se débar­­ras­­ser de leurs rivaux. Une grande partie d’entre eux était issue du gang connu sous le nom de Los Viagras, basé dans la ville d’Apat­­zingán, un haut lieu du trafic. D’autres venaient des villages de montagne nichés parmi les champs de marijuana et d’opium.

Nous sommes le 4 septembre 2015 et je trouve une cinquan­­taine de membres de cette unité montant la garde autour d’un parking à l’en­­trée d’Apat­­zingán. Ils comparent leurs armes et se préparent pour une mission éclair visant à loca­­li­­ser le chef du Cartel des Cheva­­liers templiers, Servano Gómez, alias La Tuta. Ils sont sur-équi­­pés. Les Forces rurales sont censées n’être auto­­ri­­sées qu’à porter les armes four­­nies par le gouver­­ne­­ment : des mitraillettes AR-15. Mais qu’im­­porte ! L’équipe a ici toutes sortes d’armes à dispo­­si­­tion, y compris les énormes G3 utili­­sés par l’ar­­mée mexi­­caine. Ils ont rebap­­tisé leurs armes avec des noms d’ani­­maux de la ferme, ce qui s’ex­­plique par le fait que le Michoacán est un État agri­­cole. Ils surnomment leurs balles de calibre 15 jaba­­li­­tos, ou « porci­­nets ». Et leurs précieuses Kala­ch­­ni­­kov sont des « cornes de bouc », à cause de leur char­­geur incurvé. Pour trans­­for­­mer leur AK-47 en de véri­­tables machines de mort, ils utilisent un char­­geur circu­­laire pouvant accueillir une centaine de balles. Quand vous arro­­sez autant de muni­­tions en dix secondes, vous avez de bonnes chances d’at­­teindre la cible – et tout ce qui l’en­­toure. Ils appellent les char­­geurs circu­­laires huevos, des « œufs ». Beau­­coup d’entre eux portent des lance-grenades, la plupart du temps fixés sur leur mitraillette. Les grenades sont des papas,  des « patates ». Ils ont des grenades et des char­­geurs harna­­chés autour de la taille et du torse, comme de véri­­tables despe­­ra­­dos. ulyces-narcobarons-02 Les gang­s­ters me montrent aussi leurs armes de poing person­­na­­li­­sées. Les pisto­­lets sont déco­­rés de diamants et autres pierres précieuses, repré­­sen­­tant des motifs narco clas­­siques. L’un d’eux a fait graver El Jefe, « le chef », sur son arme. Il me demande si je prends de la « glace », le mot qu’ils utilisent pour dési­­gner les cris­­taux de métham­­phé­­ta­­mine. Je lui réponds que non. Le groupe du Michoacán brasse de la meth à la pelle en four­­nis­­sant des toxi­­cos du Kentu­­cky à la Cali­­for­­nie. El Jefe souligne à quel point la glace locale est pure. J’avais déjà eu cette info par les agents de la DEA (l’agence de lutte contre la drogue améri­­caine), qui m’avaient dit que la meth du Michoacán était la plus pure qu’ils aient jamais trou­­vée. Je prends des photos des hommes avec leurs armes. Ils prennent des poses de combat. Un type haut de deux mètres me dit de ne pas prendre de photos. Je ne discute pas. Soudain, un autre homme d’une quaran­­taine d’an­­nées surgit de nulle part et me pointe du doigt. Il m’ac­­cuse d’être un agent de la DEA. « Il est de la DEA. Pourquoi est-ce qu’il prend des photos ? » Je lui assure que je suis jour­­na­­liste et j’es­­saie de lui serrer la main. Il refuse. « La DEA a arrêté mon frère au Texas. » Il ajoute, menaçant : « L’agent s’était présenté comme un jour­­na­­liste. » L’at­­mo­­sphère change en un clin d’œil. Je l’as­­sure que je ne suis même pas améri­­cain. Que je suis anglais. Je lui montre un site inter­­­net qui présente mon travail. El Jefe le trouve sur son portable. Mon détrac­­teur se détend un peu et se retourne vers moi. « Si je te revois je te mets une balle dans la tête. » Il touche son front du doigt puis le pointe vers moi. Pour être sûr que le message est bien reçu, il ajoute : « Je te lance­­rai une papa. » Je fais de mon mieux pour lui sourire.

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Une milice de vigi­­lantes mexi­­caine
Crédits : DR

Réalité des cartels

Dans les années 1970, il exis­­tait des tueurs à gage du Mexique au Brésil qui assas­­si­­naient en toute discré­­tion. Ils se sont désor­­mais trans­­for­­més en comman­­dos équi­­pés d’armes de combat légères, lance-roquettes porta­­tifs compris. Un cartel de trafiquants appelé les Zetas a même construit ses propres tanks, qui semblent tout droit sortis des routes fantas­­tiques de Mad Max. Ils entrent dans les villes en convoi de trente pick-ups pour massa­­crer et terro­­ri­­ser les habi­­tants. Ils attaquent les soldats en embus­­cade, ouvrant le feu avec des mitraillettes de calibre 50. Ils réuti­­lisent souvent les tech­­niques de combat des guérillas d’Amé­­rique latine. Les guérillas rouges sont des symboles emblé­­ma­­tiques du XXe siècle, person­­ni­­fiées à travers les photos icono­­clastes de Che Guevara. Le nouveau millé­­naire constate pour sa part la quasi-dispa­­ri­­tion des guérillas du conti­nent sud-améri­­cain. Le déve­­lop­­pe­­ment de la démo­­cra­­tie a permis à d’an­­ciens radi­­caux de deve­­nir poli­­ti­­ciens, voire même prési­­dents, et l’idée d’éta­­blir une dicta­­ture marxiste a été discré­­di­­tée. Les quelques guérillas restantes, comme celle des Forces armées révo­­lu­­tion­­naires de Colom­­bie (les FARC), sont deve­­nues de grands trafiquants de cocaïne. Mais là où les porteurs de béret défen­­seurs de la liberté ont disparu, les cartels armés se sont multi­­pliés. Hélas, le membre de cartel avec sa kala­ch­­ni­­kov est un symbole bien plus prégnant des nouvelles Amériques. Il y a aujourd’­­hui davan­­tage de jeunes qui idolâtrent Joaquín « El Chapo » Guzmán – le trafiquant de drogue le plus riche du monde, arrêté le 8 janvier dernier – que Che Guevara.

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La culture narco est prépon­­dé­­rante au Mexique aujourd’­­hui
Crédits : Ocean Size Pictures

Les icônes de la nouvelle géné­­ra­­tion, du Mexique à la Jamaïque en passant par le Brésil et la Colom­­bie, ne sont plus de simples trafiquants de drogue, mais une hybri­­da­­tion entre un PDG du crime, une rocks­­tar et un géné­­ral para­­mi­­li­­taire. Ils remplissent l’ima­­gi­­naire collec­­tif tels des anti­­hé­­ros diabo­­liques. On ne les retrouve pas seule­­ment dans des chan­­sons under­­ground ou dans le monde de la drogue, ils sont réin­­ven­­tés dans les tele­­no­­ve­­las, les films et même les jeux vidéo qui mettent en scène ces guer­­riers modernes sans pitié. Et leurs agis­­se­­ments nous touche tous. Durant les deux dernières décen­­nies, ces familles du crime et leurs amis, en poli­­tique comme en écono­­mie, ont pris posses­­sion de bien davan­­tage que le trafic de drogue et des armes, allant jusqu’à se mêler au commerce du pétrole, de l’or, de voitures et enchaî­­nant les kidnap­­pings. Leur réseau s’est étendu jusqu’aux États-Unis, à l’Eu­­rope en passant par l’Afrique, à l’Asie et à l’Aus­­tra­­lie. La chaîne des biens et des services qu’ils ont bâtie vient frap­­per à nos portes. Comme les guérillas, les cartels de drogue sont profon­­dé­­ment enra­­ci­­nés dans les commu­­nau­­tés. Comme le disait Mao Tse-Tung : « La guérilla doit se dépla­­cer parmi le peuple comme un pois­­son nage dans la mer. » Ces milices de gang­s­ters puisent leur force dans les villages et les quar­­tiers pauvres des villes. Dans leurs campagnes anti-insur­­rec­­tion, les gouver­­ne­­ments sont de plus en plus impuis­­sants face à un ennemi qu’ils ne peuvent saisir, et ils lâchent leurs soldats pour tortu­­rer et tuer des civils en espé­­rant que la mer se retire pour révé­­ler le pois­­son.

Les cartels puisent leur force dans les villages et les quar­­tiers pauvres des villes.

Mais cette compa­­rai­­son n’im­­plique pas que les cartels agiront à l’iden­­tique des guérillas tradi­­tion­­nelles, ni qu’ils devraient être trai­­tés pareil. Beau­­coup voient les guérille­­ros comme d’ho­­no­­rables combat­­tants qui ont libéré leur pays de l’em­­pire espa­­gnol, et consi­­dèrent dans le même temps les parti­­sans des cartels comme de véri­­tables démons. Un guérillero tradi­­tion­­nel croit en un monde meilleur, qu’il soit inspiré du marxisme, de l’is­­la­­misme ou du natio­­na­­lisme. Les hommes des cartels sont animés par un seul et unique dieu : Mammon, le démon des billets verts. La stra­­té­­gie de ces entre­­prises sangui­­naires est égale­­ment diffé­­rente. Les guérillas tentaient de faire tomber les gouver­­ne­­ments et de prendre le pouvoir, quand les cartels armés attaquent souvent les forces de sécu­­rité pour décou­­ra­­ger les gouver­­ne­­ments d’in­­ter­­ve­­nir. L’objec­­tif central des combat­­tants des cartels est de contrô­­ler leurs fiefs. Si le gouver­­ne­­ment les menace, ils sont suscep­­tibles de lancer des attaques de type insur­­rec­­tion­­nelles. Pour appuyer cette stra­­té­­gie, ils invoquent souvent un combat pour le salut des pauvres. Cepen­­dant, dans certains cas, ils négo­­cient direc­­te­­ment avec les gouver­­ne­­ments ou les contrôlent. Ils ne pour­­raient pas suppor­­ter des attaques puis­­santes de leurs enne­­mis, c’est pourquoi ils partagent une part de leur butin en travaillant comme para­­mi­­li­­taires.

Depuis la guerre froide, les conflits se sont trans­­for­­més dans le monde entier. Les chefs de guerre ont laissé derrière eux une multi­­tude de grou­­pus­­cules en Afrique, du Libe­­ria à l’Ou­­ganda. Bien qu’ils diffèrent des gang­s­ters améri­­cains en de nombreux aspects, ils utilisent eux aussi des armées infor­­melles aux tactiques barbares, aidés des nouvelles tech­­no­­lo­­gies, et basent leur pouvoir sur le contrôle de fiefs. De même, si les isla­­mistes sont très diffé­­rents des cartels d’Amé­­rique latine et qu’ils repré­­sentent une menace bien plus impor­­tante qu’eux, l’État isla­­mique a démon­­tré qu’il pouvait contrô­­ler un terri­­toire de la taille d’un pays. On ne peut s’em­­pê­­cher d’y trou­­ver des ressem­­blances avec les cartels. En 2012, l’an­­née où les tali­­bans ont déca­­pité 17 personnes lors d’un mariage en Afgha­­nis­­tan, choquant le monde entier, les Zetas ont laissé derrière eux 49 corps de victimes sans tête au Mexique. Quand le régime syrien a voulu montrer les horreurs commises par les rebelles isla­­mistes, à défaut de pouvoir se procu­­rer des images, ils ont diffusé une vidéo qui s’est avéré être celle d’un cartel mexi­­cain. Les radi­­caux isla­­miques et les cartels recrutent tous deux des adoles­­cents pauvres et perdus pour les former à deve­­nir des meur­­triers, et ils combattent tous deux en petites cellules armées par embus­­cades.

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36 membres du Cartel du Golfe arrê­­tés à Mata­­mo­­ros
Il s’agit du plus vieux cartel du pays
Crédits : Cuar­­tos­­curo

Un dessi­­na­­teur mexi­­cain a résumé ces ressem­­blances après les attaques de janvier 2015 contre Char­­lie Hebdo. Son dessin repré­­sen­­tait l’image d’un homme masqué armé d’un AK-47. « Aaaaah ! C’est un terro­­riste isla­­miste ! » criait une voix. « Tranquila, tranquila », répon­­dait une autre. « C’est juste un membre du Cartel du Golfe. » La guerre des cartels a ravagé l’Amé­­rique latine, et cela para­­doxa­­le­­ment alors que de nombreux pays dans la région ont donné l’im­­pres­­sion de s’éman­­ci­­per et de s’as­­sai­­nir. La guerre froide, qui fut un conflit bouillon­­nant dans de nombreux pays d’Amé­­rique latine, s’est ache­­vée avec la victoire des États-Unis. Les dicta­­tures se sont effon­­drées, donnant nais­­sance à de jeunes démo­­cra­­ties : fron­­tières ouvertes au libre échange, écono­­mies libé­­ra­­li­­sées, et Fran­­cis Fukuyama décla­­rant « la fin de l’His­­toire ». Toute­­fois, quand on regarde les vingt années passées, on peut clai­­re­­ment iden­­ti­­fier les causes des conflits actuels. Dans leur effon­­dre­­ment, les dicta­­tures mili­­taires et les guérillas armées ont aban­­donné des réserves d’armes et de soldats en quête d’une nouvelle armée. Les démo­­cra­­ties émer­­gentes sont dès leur origine gangre­­nées par la faiblesse de l’ap­­pa­­reil étatique et par la corrup­­tion. L’un des éléments déter­­mi­­nants de cet échec a été leur inca­­pa­­cité à construire un système judi­­ciaire perfor­­mant. Les poli­­tiques inter­­­na­­tio­­nales se sont concen­­trées sur le marché et les élec­­tions, mais ont omis ce troi­­sième élément clé pour assu­­rer le bon fonc­­tion­­ne­­ment d’une démo­­cra­­tie : l’État de droit. Cet omis­­sion a coûté de nombreuses vies.

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L’em­­blème des Zetas

La déré­­gu­­la­­tion de l’éco­­no­­mie a créé quelques gagnants et laissé une grande partie de bidon­­villes et de campagnes dans la pauvreté. Conco­­mi­­tam­­ment, un marché au noir de contre­­bande, de trafic d’êtres humains et d’armes à feu s’est déve­­loppé de manière expo­­nen­­tielle. Le marché des stupé­­fiants est le plus grand vainqueur du marché noir. Estimé à plus de 300 milliards de dollars par an, l’in­­dus­­trie inter­­­na­­tio­­nale a injecté d’énormes ressources dans ce véri­­table empire crimi­­nel, décen­­nie après décen­­nie. Cela a eu un effet décu­­plé, chauf­­fant à blanc la région jusqu’à ébul­­li­­tion. La logique brutale des bas fonds de ce négoce veut que le plus terri­­fiant prenne la part du lion – ce qui a mené à l’avè­­ne­­ment de préda­­teurs tels que les Zetas.

Cette violence fait rage au cœur d’une étape histo­­rique dans le débat sur les stupé­­fiants. Quatre États améri­­cains et Washing­­ton D.C. ont léga­­lisé la marijuana, tout comme l’Uru­­guay. À travers le conti­nent, des poli­­ti­­ciens ont quitté le couvert des arbres pour critiquer ouver­­te­­ment la poli­­tique anti-drogues. Des acteurs et des musi­­ciens se joignent aussi à la lutte pour une réforme de la légis­­la­­tion sur les drogues. Cepen­­dant, bien que ce débat ait évolué, les poli­­tiques mises en places restent inchan­­gées. Les États-Unis dépensent des milliards pour finan­­cer les agents de la DEA dans une soixan­­taine de pays, et des armées pour brûler des récoltes des Andes jusqu’à l’Af­­gha­­nis­­tan. La plupart des trafiquants demeurent illé­­gaux et conti­­nuent à rappor­­ter des profits massifs à ceux qui sont suffi­­sam­­ment violents pour se les appro­­prier. La prochaine étape est donc de passer d’une évolu­­tion du débat à un chan­­ge­­ment de la réalité sur le terrain. Les réseaux de cartels du crime s’étendent à travers l’hé­­mi­­sphère et touchent à tous les secteurs. Du prix du citron dans les bars de New York, jusqu’à la vie des agents secrets britan­­niques, en passant par des stars mondiales de foot, les négo­­cia­­tions pour les Jeux olym­­piques, les ques­­tions à propos des origines des émeutes à Londres, etc. Durant l’été 2014, 67 000 enfants non accom­­pa­­gnés sont arri­­vés à la fron­­tière sud des États-Unis, fuyant les crimes des cartels d’Amé­­rique centrale et déclen­­chant ce que le président Barack Obama a appelé une crise huma­­ni­­taire. Des dizaines de milliers d’adultes de la région, moins média­­ti­­sés, se sont présen­­tés à la même fron­­tière en deman­­dant l’asile poli­­tique.

Nais­­sance des cartels

En ayant grandi avec la prohi­­bi­­tion des drogues, il est facile de penser que ce débat est dépassé, à l’ins­­tar de la pros­­crip­­tion du vol ou du meurtre. Cette règle appa­­raît presque comme une loi de la nature : la Terre fait le tour du Soleil, la gravité attire les objets au sol, et les drogues sont illé­­gales, voici les faits purs et simples de la vie. Mais des cher­­cheurs ont prouvé que l’in­­ter­­dic­­tion est une bombe à retar­­de­­ment qui a toujours été tein­­tée de discorde, de désac­­cords et de désin­­for­­ma­­tion.

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Un coke lab décou­­vert dans la jungle mexi­­caine
Crédits : McClat­­chy

Le défi des légis­­la­­tions sur les drogues est le suivant : la majo­­rité défend la léga­­lité de certaines drogues récréa­­tives, comme l’al­­cool, qui provoque la mort et l’ad­­dic­­tion. Docteurs et soldats, de leur côté, ont besoin de certaines drogues opia­­cées. Enfin, les indi­­vi­­dus qui peuplent les commu­­nau­­tés les plus défa­­vo­­ri­­sées sont rava­­gés par l’ad­­dic­­tion à toutes les substances sur lesquelles ils parviennent à mettre la main. Mais le débat sur la léga­­lité des drogues a été brouillé par l’émo­­tion, l’ama­­teu­­risme et même certaines consi­­dé­­ra­­tions racistes. Des mythes douteux se sont trans­­for­­més en lieux communs. Aux premières heures du débat, les jour­­naux améri­­cains couchaient sur papier que les Chinois utili­­saient l’opium pour abuser des femmes blanches, et que la cocaïne donnait aux noirs du sud du pays une force surhu­­maine. Plus récem­­ment, on a pu entendre des théo­­ries fumeuses sur les crack babies, ou encore que le LSD persuade les gens qu’ils peuvent voler. Méde­­cins et scien­­ti­­fiques sont noyés dans le bain de cette peur d’un effon­­dre­­ment des valeurs morales. C’est une des croi­­sades des temps modernes et le combat­­tant anti-drogues, criant en première ligne, en est l’une des figures emblé­­ma­­tiques. Les hommes poli­­tiques ont bien­­tôt réalisé que le débat sur les drogues était néces­­saire et qu’à travers lui ils pouvaient combattre un ennemi diabo­­lique qui ne pouvait pas répondre. Leur intui­­tion a été renfor­­cée par le soutien qu’ils ont reçu de la classe moyenne, un groupe de popu­­la­­tion crucial et direc­­te­­ment touché par le problème.

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Hamil­­ton Wright

Le père de la lutte anti-drogues aux États-Unis est Hamil­­ton Wright, qui fut nommé respon­­sable de la commis­­sion sur l’opium en 1908. Origi­­naire de l’Ohio, Wright était influencé par ses croyances puri­­taines et par une ambi­­tion poli­­tique sans borne. Il fit de son travail une véri­­table croi­­sade person­­nelle visant à proté­­ger les bons Améri­­cains d’une menace étran­­gère, et fut le premier à penser les États-Unis comme les précur­­seurs d’une campagne de lutte mondiale contre le trafic de drogues globa­­lisé. Aux yeux de ses succes­­seurs, cela fait de lui un vision­­naire, et ses détrac­­teurs le voient comme celui qui a lancé la poli­­tique d’un mauvais pied. Wright sonnait l’alarme d’une épidé­­mie dans une inter­­­view de 1911 accor­­dée au New York Times et inti­­tu­­lée : « L’Oncle Sam est le pire ennemi de la drogue dans le monde ». Voilà ce qu’il confiait alors au Times :

L’ad­­dic­­tion a pris cette nation dans ses filets dans des propor­­tions effa­­rantes. Nos prisons et nos hôpi­­taux sont remplis de ses victimes, elle a volé des dizaines de milliers d’ho­­no­­rables commerçants et les a trans­­for­­més en bêtes sauvages s’at­­taquant à leur prochain.  Insi­­dieu­­se­­ment, elle est deve­­nue l’une des causes les plus fertile de malheur et de péché aux États-Unis.

L’ad­­dic­­tion à l’opium et à la morphine sont deve­­nues des causes natio­­nales, et d’une manière ou d’une autre elles doivent être surveillées, si nous souhai­­tons main­­te­­nir notre supré­­ma­­tie parmi les nations du monde mais aussi conser­­ver nos niveaux d’ex­­cel­­lence et de morale collec­­tive.

Il y avait effec­­ti­­ve­­ment une augmen­­ta­­tion de la consom­­ma­­tion d’opium à l’époque de Wright, où l’on dénom­­brait envi­­ron 100 à 300 000 consom­­ma­­teurs sur le sol améri­­cain. Un tel chiffre est probant, mais il ne repré­­sente que 0,25 % du total de la consom­­ma­­tion actuelle de drogues. Depuis ce temps, certains ont sombré dans la fumée de l’opium, d’autres ont succombé à l’ad­­dic­­tion suite à un usage médi­­cal. Wright était aussi préoc­­cupé par une autre drogue de plus en plus popu­­laire dans les années 1920 : la cocaïne. Il a rassem­­blé des rapports de police sur la consom­­ma­­tion de cocaïne par les popu­­la­­tions afro-améri­­caines et avança que la poudre blanche rendait ces gens complè­­te­­ment hysté­­riques. L’his­­toire fit les gros titres. Tout cela a certai­­ne­­ment ébranlé l’es­­ta­­bli­sh­­ment blanc. Wright obtint la signa­­ture par treize pays d’un accord visant à mettre un frein aux opia­­cés et à la cocaïne en 1914. En décembre de la même année aux États-Unis, le Congrès adopta le père des textes améri­­cains sur les stupé­­fiants : le Harri­­son Narco­­tics Tax Act, ou Loi Harris­­son de taxa­­tion des narco­­tiques. Elle ne procla­­mait pas une inter­­­dic­­tion totale, et visait à contrô­­ler plutôt qu’é­­ra­­diquer les drogues. Une certaine quan­­tité d’opia­­cés légaux étaient néces­­saires pour la méde­­cine, comme ils le sont encore aujourd’­­hui. Mais le Harri­­son Act a donné nais­­sance immé­­dia­­te­­ment à un marché noir de l’opium et de la cocaïne. El Narco était né.

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Les terres de Sina­­loa
Julien Pons

À Sinaola, on n’a pas mis long­­temps à faire le calcul. Un État livré à lui-même, des montagnes pleines de champs de pavot, et un marché illé­­gal de l’opium à 580 kilo­­mètres plus au nord. L’équa­­tion était simple : le pavot de Sina­­loa pouvait sans diffi­­culté être trans­­formé en dollars améri­­cain. Les immi­­grants chinois et leurs descen­­dants avaient l’am­­bi­­tion et les contacts néces­­saires pour démar­­rer le trafic de drogue au Mexique. En plusieurs dizaines d’an­­nées, ils s’étaient déve­­lop­­pés en une commu­­nauté qui s’éten­­dait de la province de Sina­­loa jusqu’aux grandes villes de la fron­­tière nord-est du Mexique. La plupart étaient bilingues, en espa­­gnol et manda­­rin, et portaient un prénom catho­­lique mexi­­cain. La liste des trafiquants arrê­­tés par la police à l’époque en atteste : Patri­­cio Hong, Felipe Wong et Luis Siam. Les Chinois ont construit un réseau capable de récol­­ter le pavot, de le trans­­for­­mer en gomme et de revendre l’opium aux dealers chinois du côté améri­­cain. Tout comme les Anglais avaient bravé les inter­­­dits chinois, les Chinois allaient braver la loi améri­­caine.

Les premières livrai­­sons d’opium ont traversé la fron­­tière  comme de l’eau à travers une passoire.

La fron­­tière États-Unis-Mexique était parfaite pour le trafic, un problème auquel ont été confron­­tés les auto­­ri­­tés améri­­caines au cours du siècle dernier. C’est l’une des plus grandes fron­­tières de la planète, elle s’étend sur envi­­ron 3 200 kilo­­mètres, partant de San Diego côté Paci­­fique jusqu’à Browns­­ville dans le Golfe du Mexique. Le côté mexi­­cain a deux métro­­poles prin­­ci­­pales : Juárez, nichée au milieu de la fron­­tière, et Tijuana – bapti­­sée paraît-il d’après une pros­­ti­­tuée dont le nom était Tia Juana. De nombreux migrants de ces villes viennent des États de la Sierra Madre, Sina­­loa et Durango, et ont tissé des liens forts entre la fron­­tière et les bandits des montagnes. La fron­­tière comprend égale­­ment une douzaine de villes mexi­­caines de taille moyenne dont  Mexi­­cali, Nogales, Nuevo Laredo, Reynosa et Mata­­mo­­ros. Entre ces villes, on trouve de vastes éten­­dues sauvages faites de déserts arides et de collines. Au fil des ans, tout – des crânes issus des céré­­mo­­nies aztèques jusqu’aux armes Brow­­ning, en passant par les tigres blancs – est parvenu à traver­­ser ces lignes tracées dans le sable. Et c’est ainsi que les premières livrai­­sons d’opium ont traversé la membrane comme de l’eau à travers une passoire.


Traduit de l’an­­glais par Alice Milcent et Nico­­las Prouillac d’après l’ar­­ticle « Meet the New Gang­s­ter Warlords of Latin America », paru dans TIME Maga­­zine et extrait du livre Gang­s­ter Warlords, paru chez  Bloom­s­bury Press. Couver­­ture : un narco­­tra­­fiquant au crépus­­cule (Crédits : The Orchard). On l’ap­­pelle El Gringo Loco. ↓ gringo

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