par jj39111 | 0 min | 6 décembre 2017

Anama­­popa

Le 16 octobre dernier, Alufeso Galan­­gala flânait dans un quar­­tier de la ville de Balaka, au Malawi, lorsqu’il a été pris à partie, aux alen­­tours d’une heure du matin, par un groupe de personnes persua­­dées d’avoir affaire à un vampire. « Après qu’il a été inter­­­rogé et s’est montré inca­­pable, semble-t-il, de four­­nir une expli­­ca­­tion convain­­cante quant à ses allées et venues à cette heure tardive », raconte le chef de la police local, Aggrey Bondo« la foule a eu recours à la violence. » Elle l’a battu à mort. Trois jours plus tard, dans la ville de Blan­­tyre, qui se trouve à envi­­ron 140 kilo­­mètres au sud de Balaka, un jeune homme sera brûlé vif et un autre lapidé « après qu’ils ont été suspec­­tés d’être des suceurs de sang », selon un porte-parole de la police natio­­nale, Ramsy Mushani. On déplore alors neuf victimes de la peur panique des vampires qui sévit actuel­­le­­ment au Malawi.

Blan­­tyre vu du ciel
Crédits : YouTube/MT

Une telle peur n’est pas nouvelle dans ce petit État enclavé de l’Afrique australe. Son objet n’a pas grand-chose en commun avec le vampire dont nous sommes fami­­liers. Appelé anama­­popa, le vampire mala­­wite n’est pas un mort-vivant doté de canines proémi­­nentes. Il s’agit d’un humain qui extrait le sang de ses victimes à l’aide d’ai­­guilles ou d’ins­­tru­­ments pour le vendre ou l’uti­­li­­ser lors de rituels de sorcel­­le­­rie. Il emploie la « magie » et la tech­­no­­lo­­gie – des brouillards chimiques ou des charges élec­­triques – pour para­­ly­­ser ses proies. Une fois le sang prélevé, il dispa­­raît en prenant la forme d’un chat ou d’un chien. Mais cet automne, la peur panique des anama­­popa a pris une telle ampleur qu’une milice d’au­­to­­dé­­fense s’est formée. Elle a commencé à dres­­ser des barrages routiers pour éradiquer la menace poten­­tielle dès le mois de septembre. Deux-cents de ses membres ont été arrê­­tés à la suite des meurtres dont elle est rendue respon­­sable, ce qui n’a pas empê­­ché de nouveaux passages à tabac d’être signa­­lés, ni des émeutes d’écla­­ter. La milice d’au­­to­­dé­­fense aurait en outre détruit les proprié­­tés de plusieurs fonc­­tion­­naires locaux. L’Or­­ga­­ni­­sa­­tion des Nations unies a en tout cas décidé de reti­­rer son person­­nel des zones les plus touchées. « Le Dépar­­te­­ment de la sécu­­rité et de la sûreté conti­­nue de surveiller la situa­­tion de très près afin que l’en­­semble du person­­nel affecté puisse retour­­ner sur le terrain le plus tôt possible », préci­­sait alors la coor­­di­­na­­trice locale, Florence Rolle. De son côté, la France conseillait à ses ressor­­tis­­sants « de se tenir informé avant tout dépla­­ce­­ment dans les districts ruraux de Mulanje, Phalombe, Thyolo, Chirad­­zulu et Nsanje ainsi que dans les districts urbains de Blan­­tyre et Zomba ». Les profes­­sion­­nels de santé doivent se montrer parti­­cu­­liè­­re­­ment prudents. Ils sont en effet les cibles privi­­lé­­giées des mili­­ciens, du fait de leurs stétho­­scopes qui sont consi­­dé­­rés comme des instru­­ments des anama­­popa. 

On enterre les corps des victimes au Malawi
Crédits : Reuters

« Certaines ambu­­lances ont été attaquées alors qu’elles trans­­por­­taient des patients à l’hô­­pi­­tal », raconte le président de la Société des méde­­cins du Malawi, Amos Sali­­manda Nyaka. « C’est mépri­­sable, et nous condam­­nons ces actes de barba­­rie et tous les actes de barba­­rie simi­­laires à l’en­­contre d’in­­no­­cents, sans réserve et de la plus forte des manières possibles. Aucun profes­­sion­­nel de santé ne peut sucer le sang avec un stétho­­scope », croit-il bon de préci­­ser. « Il est de l’avis de la Société que les suceurs de sang n’existent pas. C’est de l’hys­­té­­rie de masse pure et simple. » Mais comment expliquer une telle psychose collec­­tive ?

Bazi­­ma­­moto

C’est exac­­te­­ment la ques­­tion que se pose le direc­­teur des affaires acadé­­miques de l’uni­­ver­­sité catho­­lique du Malawi, Domi­­nic Kazin­­gat­­chire. « En tant qu’u­­ni­­ver­­sité, nous ne pouvons rester silen­­cieux lorsque les masses souffrent », a-t-il lancé lors d’une confé­­rence orga­­ni­­sée le 27 octobre dernier en présence de l’an­­thro­­po­­logue Sang­­wani Tembo. « Le plus impor­­tant est que cette crise crée un forum ouvert à la discus­­sion. Nous devons creu­­ser le problème de manière profonde et d’un point de vue anthro­­po­­lo­­gique, théo­­lo­­gique, poli­­tique, médi­­cal et légal pour rame­­ner la popu­­la­­tion à la raison. » Une approche multiple qui corres­­pon­­drait à des causes plurielles.

Le président Peter Mutha­­rika condamne les lynchages
Crédits : Getty

Certes, le Malawi est un pays super­­s­ti­­tieux. Et il est loin d’être le seul pays de la région à être hanté par des histoires de vampires. Celles-ci provien­­draient d’ailleurs du Mozam­­bique voisin, où des émeutes ont récem­­ment éclaté dans la ville de Gilé, forçant son admi­­nis­­tra­­teur à prendre la fuite. Les respon­­sables locaux ont en effet été accu­­sés de colla­­bo­­rer avec les vampires et de dissi­­mu­­ler leurs iden­­ti­­tés. Tout comme l’élite natio­­nale avait été accu­­sée de pacti­­ser avec des suceurs de sang pour pouvoir impo­­ser ses règles lors de la procla­­ma­­tion de l’in­­dé­­pen­­dance du pays, en 1975. En Ouganda, comme le raconte l’his­­to­­rienne améri­­caine Luise White dans l’ar­­ticle « Histoire afri­­caine, histoire orale et vampires », « les histoires de vampires mettaient en scène un vaste réper­­toire de tech­­no­­lo­­gies médi­­cales : les victimes de ces bazi­­ma­­moto étaient captu­­rées, droguées, vidées de leur sang puis aban­­don­­nées sur la route. Le plus souvent, elles étaient contraintes d’in­­ha­­ler du chlo­­ro­­forme ou d’ab­­sor­­ber des drogues qui les lais­­saient incons­­cientes. On les retrou­­vait ensuite épui­­sées, hébé­­tées, errant hagardes, les hommes inca­­pables de marcher et les femmes sans voix. » Pour elle, les histoires de vampires afri­­caines n’ont jamais été de simples récits surna­­tu­­rels. « Au contraire, elles contri­­buent, dans la vie de tous les jours, à décrire un monde bien réel, dont les gens peignent un portrait saisis­­sant grâce au voca­­bu­­laire du sang, des drogues et des médi­­ca­­ments, de la conscience, de la mobi­­lité et de la nour­­ri­­ture. Les vampires sont un moyen de parler du pouvoir, de ce qui consti­­tue l’au­­to­­rité, et des doutes, des confu­­sions que ceux-ci suscitent. » Ce n’est donc pas un hasard s’ils sont nés il y a un peu plus d’un siècle, c’est-à-dire à l’apo­­gée du colo­­nia­­lisme euro­­péen, ni s’ils ont resurgi aux indé­­pen­­dances afri­­caines. Ils permet­­traient d’ex­­pri­­mer une souf­­france, et d’at­­ti­­rer l’at­­ten­­tion des diri­­geants sur cette souf­­france. D’au­­tant que « les gens sont tentés de recher­­cher une cause magique aux diffi­­cul­­tés qu’ils éprouvent dans leur vie quoti­­dienne », d’après le psycho­­logue clini­­cien Chiwoza Bandawe. « Le vampi­­risme est presque une repré­­sen­­ta­­tion symbo­­lique de leurs exis­­tences : leurs espoirs sont litté­­ra­­le­­ment aspi­­rés hors d’eux-mêmes, comme sucés par un vampire », explique-t-il. Pour lui, « il s’agit aussi de tenter de comprendre la méde­­cine occi­­den­­tale, qui diverge de la méde­­cine tradi­­tion­­nelle. Car bien évidem­­ment, l’Oc­­ci­dent a un ascen­­dant sur le pays, et tout cela parti­­cipe à la tension. » Mais pourquoi la peur et la souf­­france se sont-elles trans­­for­­mées en violence au Malawi en 2017 ?

Sorcel­­le­­rie

En 2002, déjà, un homme avait été tué et trois prêtres catho­­liques agres­­sés à la suite de rumeurs accu­­sant le gouver­­ne­­ment de colla­­bo­­rer avec des vampires et des agences inter­­­na­­tio­­nales pour collec­­ter du sang humain. Aujourd’­­hui, ce sont les réseaux sociaux qui propagent ce type de rumeurs. Mais ils relayent aussi la violence qui en résulte. Les médias mala­­wites ont par exemple diffusé sur Twit­­ter une vidéo montrant plusieurs personnes bombar­­dant de pierres un homme à terre, ensan­­glanté et inanimé.

Une vidéo amateur d’un lynchage

Des rumeurs ont par ailleurs récem­­ment accusé les profes­­sion­­nels de santé d’abu­­ser de leurs patients. « Dans certaines zones, même les profes­­sion­­nels de santé de la commu­­nauté peuvent être accu­­sés d’être des suceurs de sang », déplore Amos Sali­­manda Nyaka. Selon lui, les gens qui se cachent derrière les rumeurs « prennent avan­­tage des personnes rurales, qui ne sont pas éduquées et pauvres pour la plupart, et qui ont donc des attentes et une compré­­hen­­sion de la loi un peu diffé­­rente de la nôtre ». Le Malawi est un des pays les plus pauvres du monde, et « cette année, les récoltes ont été bonnes, mais les prix des produits agri­­coles sont très bas », souligne Sang­­wani Tembo. Mais qui sont ces gens qui se cachent derrière les rumeurs ? Pour la cheffe de la commune mala­­wite de Mulanje, Chikumbu, ce sont des crimi­­nels qui veulent terro­­ri­­ser la popu­­la­­tion et créer le chaos pour mieux commettre leurs méfaits. Même son de cloche au Mozam­­bique, où des voleurs seraient à l’ori­­gine des émeutes anti-vampires. Lors d’une confé­­rence de presse orga­­ni­­sée à Queli­­mane, le comman­­dant de la police locale, Miguel Caetano, a déclaré que cinq personnes avaient été arrê­­tées en posses­­sion de cinq motos et de plusieurs ordi­­na­­teurs, tous déro­­bés pendant ces émeutes anti-vampires. Il a égale­­ment déclaré que les personnes arrê­­tées avaient répandu des rumeurs à propos de vampires pour provoquer le désordre et inspi­­rer de la peur à la popu­­la­­tion afin de la voler. Quant aux diri­­geants mala­­wites, ils accusent leurs rivaux poli­­tiques. En effet, comme le remarque Joanne Lu, jour­­na­­liste qui a couvert le sujet pour UN Dispatch,  la vague actuelle de violence n’est pas dépour­­vue de conno­­ta­­tions poli­­tiques. « Le Parti démo­­crate progres­­siste au pouvoir a accusé le Parti du Congrès du Malawi d’être derrière les rumeurs et la violence », dit-elle. « Dans le même temps, des violences à carac­­tère poli­­tique éclatent dans d’autres districts proches avant les élec­­tions locales. Cepen­­dant, ce sont les fonde­­ments cultu­­rels – les super­­s­ti­­tions, les mythes et les croyances cultu­­relles – qui inquiètent le plus les défen­­seurs des droits de l’homme, car ils sont plus profon­­dé­­ment enra­­ci­­nés dans les socié­­tés rurales pauvres et sous-éduquées que les alliances poli­­tiques », ajoute-t-elle. « Les attaques rappellent de manière alar­­mante la forte augmen­­ta­­tion au cours des deux dernières années des attaques contre les personnes atteintes d’al­­bi­­nisme. » Les personnes albi­­nos sont en effet fréquem­­ment attaquées au Malawi. Des parties de leurs corps, leurs cheveux et leurs yeux, utili­­sés lors de rituels de sorcel­­le­­rie. Ils sont censés appor­­ter chance et richesse. En juin dernier, Amnesty Inter­­na­­tio­­nal faisait état d’ « une recru­­des­­cence alar­­mante des homi­­cides et des agres­­sions ». « Depuis janvier 2017, au moins deux personnes albi­­nos ont été tuées et sept ont indiqué avoir été victimes de tenta­­tive de meurtre ou de tenta­­tive d’en­­lè­­ve­­ment », décla­­rait l’or­­ga­­ni­­sa­­tion. « Au moins 20 personnes albi­­nos ont été tuées au Malawi depuis novembre 2014 », préci­­sait-elle. Et contrai­­re­­ment au vampi­­risme, l’al­­bi­­nisme est bien réel.

Un village mala­­wite
Crédits : DR

Couver­­ture : Une poli­­cière du Malawi. (DR)
 
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