par jj39111 | 0 min | 22 juin 2017

Une mort annon­­cée

Lors de la dernière confé­­rence F8, rendez-vous annuel de Face­­book à l’in­­ten­­tion des déve­­lop­­peurs et entre­­pre­­neurs, Mark Zucker­­berg a annoncé la trans­­for­­ma­­tion de la fonc­­tion caméra du réseau social en outil de réalité augmen­­tée. « Certains de [ses] effets seront amusants, et d’autres seront pratiques », a-t-il précisé. Deux semaines plus tard, le direc­­teur marke­­ting du maté­­riel de Micro­­soft, Yusuf Mehdi, suggé­­rait à Bloom­­berg que la réalité mixte – qui intègre réalité augmen­­tée et réalité virtuelle – permet­­trait de voir naître le succes­­seur du smart­­phone. « Le télé­­phone est déjà mort », renché­­ris­­sait Alex Kipman, l’in­­ven­­teur des lunettes de réalité mixte de Micro­­soft, HoloLens. « Les gens ne l’ont tout simple­­ment pas encore réalisé. »

Pour Face­­book aussi, l’ave­­nir est à la réalité mixte
Crédits : Face­­book

Mais quel est le point commun entre Face­­book et Micro­­soft ? Aucune de ces deux socié­­tés n’a encore réussi à trou­­ver sa place sur l’im­­mense marché des smart­­phones. Micro­­soft, qui se prépa­­re­­rait néan­­moins à lancer un nouveau spéci­­men, a aban­­donné le secteur à Apple et Samsung après l’échec cuisant de son Windows Phone. Et lorsque Face­­book a tenté de se placer au centre des systèmes Android avec Face­­book Home en 2013, les utili­­sa­­teurs ont refusé de le lais­­ser relé­­guer les autres appli­­ca­­tions de leur télé­­phone au second plan. Reste que les grands perdants du secteur ne sont pas les seuls à se prépa­­rer aux funé­­railles du smart­­phone. Les grands gagnants lui cherchent eux aussi un héri­­tier. Trois ans après l’échec de ses lunettes connec­­tées, Google propose leur mise à jour et travaille toujours sur une version desti­­née aux profes­­sion­­nels. Le géant a par ailleurs investi pas moins de 750 millions de dollars dans la société Magic Leap, qui promet de révo­­lu­­tion­­ner la réalité augmen­­tée telle que nous la connais­­sons aujourd’­­hui. En distri­­buant son casque de réalité virtuelle Gear VR avec son Galaxy S7, Samsung a réussi à bien se posi­­tion­­ner sur le segment mobile de cette tech­­no­­lo­­gie. Quant à Apple, il a présenté de nouvelles appli­­ca­­tions de réalité augmen­­tée pour iPhone et iPad lors de la dernière World­­wide Deve­­lo­­pers Confe­­rence, et annoncé que les proprié­­taires de certains Mac pour­­raient bien­­tôt les connec­­ter au casque HTC Vive. Il s’est égale­­ment asso­­cié à IKEA pour permettre aux poten­­tiels ache­­teurs de visua­­li­­ser la présence des meubles de l’en­­tre­­prise suédoise à l’in­­té­­rieur d’une pièce. « Si tous les géants de la tech­­no­­lo­­gie inves­­tissent des centaines de millions de dollars dans les tech­­no­­lo­­gies immer­­sives, c’est parce qu’ils ont compris que ces tech­­no­­lo­­gies sont appe­­lées à rempla­­cer, non seule­­ment le smart­­phone, mais aussi la télé­­vi­­sion et l’or­­di­­na­­teur », analyse Chris­­tophe Mallet, co-fonda­­teur de l’agence spécia­­li­­sée dans les tech­­no­­lo­­gies immer­­sives Somew­­here Else. « Aucun d’entre eux ne peut se permettre de perdre la course à la créa­­tion de la nouvelle géné­­ra­­tion d’objets qui vont boule­­ver­­ser nos usages. »

Le monde avec HoloLens
Crédits : Micro­­soft

La réalité mixte

D’après une enquête menée par Erics­­son en 2015 auprès de 100 000 personnes, même les utili­­sa­­teurs ne donnent pas cher de la peau du smart­­phone. Quatre ans aupa­­ra­­vant, l’en­­tre­­prise suédoise avait noté qu’à Paris comme à New York, ils lui consa­­craient davan­­tage de temps qu’à tout autre objet ou acti­­vité. « Mais avoir constam­­ment un écran dans la paume de la main n’est pas toujours pratique. Après soixante années passées dans l’ère de l’écran, un utili­­sa­­teur de smart­­phone sur deux pense main­­te­­nant que les smart­­phones appar­­tien­­dront bien­­tôt au passé, et que cela se produira dans seule­­ment cinq ans. » Chris­­tophe Mallet est plus géné­­reux. Lui-même utili­­sa­­teur régu­­lier des lunettes HoloLens, il recon­­naît que la tech­­no­­lo­­gie immer­­sive n’est pas encore tout à fait au niveau pour riva­­li­­ser avec le smart­­phone : « Le champ d’im­­mer­­sion de HoloLens n’est pas très large, contrai­­re­­ment à son dispo­­si­­tif, que je n’ose­­rais pas porter en public. Quant aux Google Glass, c’était vrai­­ment un proto­­type. Un proto­­type raté. Un peu comme si Google avait inventé la voiture, ce qui est super, mais avec des roues carrées, ce qui est nette­­ment moins bien. »

Le device de Joaquin Phoe­­nix dans Her

Mais il estime que la tech­­no­­lo­­gie immer­­sive va finir par se déve­­lop­­per et, progres­­si­­ve­­ment, rendre le smart­­phone de moins en moins utile : « Qu’est-ce que c’est, dans le fond, un smart­­phone ? Une inter­­­face. Et à quoi servira-t-il si le monde numé­­rique n’est plus projeté sur un écran mais sur la réalité qui nous entoure ? À quoi servira-t-il si notre propre corps est lui-même capable d’in­­te­­ra­­gir avec ce monde ? » Ce n’est donc pas un hasard si les géants de la tech­­no­­lo­­gie déve­­loppent égale­­ment des systèmes de commande vocale. Apple a Siri, Amazon Alexa, Samsung Bixby et Micro­­soft Cortana. Au fur et à mesure que ces systèmes vont se perfec­­tion­­ner, les machines ne seront plus seule­­ment capables d’obéir à notre voix, mais bel et bien de nous parler – voire de « penser » et de « ressen­­tir » des choses. C’est du moins le pari que font les entre­­prises spécia­­li­­sées dans le déve­­lop­­pe­­ment de l’in­­tel­­li­­gence arti­­fi­­cielle, telles que Sentient Tech­­no­­lo­­gies et Hanson Robo­­tics. Mais aussi des cher­­cheurs univer­­si­­taires, tels que Douglas Hofstad­­ter et Ben Goert­­zel. Et, bien évidem­­ment, de nombreux écri­­vains et cinéastes. Le scéna­­riste et réali­­sa­­teur Spike Jonze est ainsi allé jusqu’à imagi­­ner une histoire d’amour entre un homme et un système d’ex­­ploi­­ta­­tion OS1, incarné par la voix de Scar­­lett Johans­­son. La voix n’est d’ailleurs pas le seul élément de notre corps déjà capable de comman­­der à une machine. Chacun de ses mouve­­ments peuvent en effet avoir une influence sur la réalité virtuelle. Dans l’ex­­pé­­rience propo­­sée par le jeu vidéo Gnomes & Gobe­­lins, par exemple. Le joueur voit un gnome ramas­­ser des glands. Il réalise alors qu’il est lui-même entouré de glands. Il se penche pour en ramas­­ser et en donner au gnome, mais celui-ci s’en­­fuit à chaque fois qu’il s’ap­­proche. Il comprend alors qu’il doit le faire tout douce­­ment et dépo­­ser le gland devant la créa­­ture pour pouvoir l’ap­­pri­­voi­­ser, et pour­­suivre l’ex­­pé­­rien­­ce…

Le cerveau connecté

Aujourd’­­hui portée par l’in­­dus­­trie du jeu vidéo, et donc du diver­­tis­­se­­ment, la réalité virtuelle devrait néan­­moins, selon Chris­­tophe Mallet, se déve­­lop­­per dans l’uni­­vers profes­­sion­­nel, et plus parti­­cu­­liè­­re­­ment « dans les métiers du design, de l’ar­­chi­­tec­­ture, de la santé », avant de rentrer dans notre quoti­­dien. Aussi les cours d’Unity 3D de l’école des Gobe­­lins à Paris, origi­­nel­­le­­ment desti­­nés aux jeunes graphistes et desi­­gners de jeux vidéo, sont-ils majo­­ri­­tai­­re­­ment suivis par des étudiants en archi­­tec­­ture. La réalité virtuelle est utili­­sée comme anes­­thé­­siant dans des villages aussi isolés qu’El Tepeyac, au fin fond du Mexique. Et la réalité augmen­­tée assis­­tera bien­­tôt les hôtesses de la compa­­gnie aérienne Emirates, leur permet­­tant de visua­­li­­ser les noms, habi­­tudes et préfé­­rences de chaque passa­­ger en matière de gastro­­no­­mie, de diver­­tis­­se­­ment ou de presse. C’est d’ailleurs de cette façon que la tech­­no­­lo­­gie numé­­rique s’est répan­­due dans notre société – en passant par l’uni­­vers profes­­sion­­nel. « Les ordi­­na­­teurs ont d’abord été canton­­nés à nos bureaux, puis ils sont arri­­vés dans nos maisons, et enfin ils se sont glis­­sés dans notre poche avec les smart­­phones », rappelle Chris­­tophe Mallet. « La prochaine étape, c’est notre tête », ajoute-il. Mais cela ne concer­­ne­­rait pas seule­­ment notre visage une fois équipé de lunettes de réalité mixte. Cela concer­­ne­­rait notre cerveau. Le célèbre PDG de Tesla et SpaceX, Elon Musk, veut en effet le connec­­ter au monde numé­­rique.

Crédits : NosUA/iStock

Sa toute nouvelle entre­­prise, Neura­­link, va commen­­cer par déve­­lop­­per des péri­­phé­­riques micro­s­co­­piques visant à « soigner certaines liai­­sons céré­­brales graves (acci­dent vascu­­laire céré­­bral, lésion du cancer, mala­­dies congé­­ni­­tales) dans envi­­ron quatre ans ». Mais à terme, l’objec­­tif de cette entre­­prise est d’aug­­men­­ter nos capa­­ci­­tés cogni­­tives en créant une véri­­table inter­­­face humains-machines, capable de contrer la montée en puis­­sance de l’in­­tel­­li­­gence arti­­fi­­cielle. « D’ici huit à dix ans, elle pourra être utili­­sée par des personnes valides », affirme Elon Musk. « Il est impor­­tant de noter que cela dépend forte­­ment du calen­­drier d’ap­­pro­­ba­­tion régle­­men­­taire et de la façon dont nos appa­­reils fonc­­tionnent sur les personnes handi­­ca­­pées », précise-t-il néan­­moins. D’après lui, une inter­­­face humains-machines pour­­rait révo­­lu­­tion­­ner nos modes de commu­­ni­­ca­­tion les plus élémen­­taires : « Il y a un tas de concepts dans votre tête que votre cerveau doit essayer de compres­­ser pour les faire passer dans ce flux de données incroya­­ble­­ment étriqué appelé parole ou écri­­ture. C’est ça, le langage – votre cerveau applique un algo­­rithme de compres­­sion sur la pensée, un trans­­fert de concept. Et en même temps il doit écou­­ter, et décom­­pres­­ser ce qui arrive. C’est très domma­­geable aussi. Quand vous décom­­pres­­sez ces données pour essayer de les comprendre, vous essayez simul­­ta­­né­­ment de modé­­li­­ser l’état d’es­­prit de l’autre personne pour comprendre d’où elles viennent, pour redé­­fi­­nir les concepts que cette personne a en tête et essaye de vous commu­­niquer… Si vous dispo­­sez de deux inter­­­faces céré­­brales, vous pour­­rez établir une commu­­ni­­ca­­tion concep­­tuelle directe non compres­­sée avec une autre personne. »  Et alors, non seule­­ment le smart­­phone sera devenu un objet préhis­­to­­rique, mais la conver­­sa­­tion, télé­­pho­­nique ou non, devien­­dra super­­­flue.


Couver­­ture : La dispa­­ri­­tion du smart­­phone. (Ulyces)
 
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