par jj39111 | 0 min | 20 juillet 2017

Pour marquer le « World Emoji Day » le 17 juillet dernier, les prin­­ci­­paux inté­­res­­sés, c’est-à-dire les réseaux sociaux et les four­­nis­­seurs de messa­­ge­­ries instan­­ta­­nées, ont riva­­lisé d’in­­gé­­nio­­sité. Apple a annoncé l’ar­­ri­­vée prochaine de nouveaux emojis sur les plate­­formes iOS, macOS et watchOS. Parmi eux se trouvent une femme voilée, une autre donnant le sein à son bébé, un sand­­wich, une noix de coco, un zombie et un elfe. Twit­­ter a proposé à ses utili­­sa­­teurs de voter pour choi­­sir leur propre nouveauté. C’est le « dab », mouve­­ment de danse popu­­la­­risé en France par le foot­­bal­­leur Paul Pogba, qui a été élu. Mark Zucker­­berg a pour sa part publié une info­­gra­­phie nous appre­­nant que sa plate­­forme ressemble à une histoire d’amour : on s’y montre niais et on y verse des larmes. En effet, les quatre emojis les plus utili­­sés sur Face­­book sont, dans l’ordre, l’emoji qui pleure de rire, l’emoji aux yeux en forme de cœur, l’emoji qui envoie un baiser en forme de cœur, et l’emoji qui pleure de rire en incli­­nant la tête.

Quelques-uns des emojis du prochain update d’Apple

Quant à Jeremy Burge, fonda­­teur du site Emoji­­pe­­dia, il a publié des picto­­grammes repré­­sen­­tant deux très célèbres roux, l’ac­­trice Jessica Chas­­tain et le chan­­teur Ed Shee­­ran, alors même que la rous­­seur a long­­temps été mépri­­sée par les créa­­teurs d’emojis. Au grand dam de certains utili­­sa­­teurs. 21 000 d’entre eux ont même signé une péti­­tion deman­­dant à Apple et au Consor­­tium Unicode, l’as­­so­­cia­­tion qui coor­­donne le déve­­lop­­pe­­ment du code, de faire enfin une place à cette couleur de cheveux. « Malgré la récente “diver­­si­­fi­­ca­­tion” ethnique et sexuelle des emojis d’Apple qui vont paraître avec la prochaine mise à jour d’ iOS, il y a toujours un impor­­tant groupe de gens manquant à la famille des emojis qui s’élar­­git avec 300 nouveaux symboles », affirme la péti­­tion en ques­­tion. « Les roux. Dans toute leur glorieuse rous­­seur, ils ont été oubliés. Une fois de plus. Si vous dites que vous allez diver­­si­­fier, pourquoi ne pas ajou­­ter quelques emojis roux à l’en­­semble ? » Message vrai­­sem­­bla­­ble­­ment reçu en janvier dernier, lorsque le Consor­­tium Unicode et Apple ont orga­­nisé une réunion à San Fran­­cisco pour discu­­ter de la créa­­tion de picto­­grammes repré­­sen­­tant des personnes rousses. Mais d’où viennent tous les autres emojis et pourquoi ont-ils envahi nos conver­­sa­­tions écrites ? Cons­­ti­­tuent-ils un langage à part entière ?

Le smiley et le clin d’œil

Comme le souligne Pierre Halté, docteur en sciences du langage, « les premiers picto­­grammes à accom­­pa­­gner des textes pour expli­­ci­­ter les émotions du locu­­teur sont nés avec les premiers logi­­ciels de messa­­ge­­rie instan­­ta­­née, les chats ». C’est-à-dire au début des années 1970, dans une univer­­sité de l’Il­­li­­nois. « Dès cette époque, on trouve des icônes repré­­sen­­tant des sourires et des expres­­sions de tris­­tesse. » Dix ans après appa­­raissent les émoti­­cônes consti­­tuées de signes de ponc­­tua­­tion. « Pour repré­­sen­­ter un sourire, par exemple, on utilise le double point et une paren­­thèse de ferme­­ture. » Une symbo­­li­­sa­­tion qui s’ins­­crit dans une longue tradi­­tion de détour­­ne­­ment de la ponc­­tua­­tion. En 1881, des jour­­na­­listes du maga­­zine améri­­cain saty­­rique Puck s’en servent dans un article pour essayer de rendre toutes les émotions faciales. En 1912, l’écri­­vain Ambrose Bierce imagine « une amélio­­ra­­tion de la ponc­­tua­­tion – le point moqueur, ou marque du rire : il s’écrit ainsi ‿ et présente une bouche souriante. Il doit être ajouté, avec le point final, à toute phrase farceuse ou ironique. » En 1936, le jour­­nal humo­­ris­­tique étudiant Harvard Lampoon propose de signi­­fier le sourire par (-), le rire par (–), le fron­­ce­­ment de sour­­cils par (#), et le clin d’œil par (*). Par ailleurs, la plus célèbre des émoti­­cônes est très visi­­ble­­ment inspi­­rée du « smiley » créé par le graphiste Harvey Ball en 1963. Celui-ci avait été embau­­ché par une compa­­gnie d’as­­su­­rance du Massa­­chu­­setts, la State Mutual Life Assu­­rance, pour imagi­­ner un visage capable de remon­­ter le moral des employés et de faci­­li­­ter les inter­­ac­­tions. Il a dessiné un visage jaune aux yeux verti­­caux et au large sourire. Et gagné 45 dollars pour dix minutes de travail. Mais ni lui, ni la State Mutual Life Assu­­rance n’a songé à proté­­ger ce « smiley », qui est devenu omni­­pré­sent dans la culture améri­­caine des années 1970. Il appa­­raît alors sur des tasses, des porte-clefs, des plateaux, des tee-shirts, des auto­­col­­lants, des brace­­lets, des boucles d’oreilles et du papier à lettres. La nais­­sance des emojis à propre­­ment parler, ces images ajou­­tées au texte à partir d’une banque inté­­grée aux services de messa­­ge­­rie, est pour sa part rela­­ti­­ve­­ment récente. Elle date des années 1990 et elle a eu lieu au Japon, où le mot emoji est une contrac­­tion des mots « image » (e) et « lettre » (moji). Plus préci­­sé­­ment, la nais­­sance des emojis a eu lieu dans une compa­­gnie de télé­­pho­­nie mobile japo­­naise basée à Tokyo, NTT DoCoMo. « Les premiers emojis étaient en noir et blanc et ils se limi­­taient à 12 × 12 pixels, donc ils étaient très simples et il n’y avait pas beau­­coup de varia­­tions », se souvient Shige­­taka Kurita, qui faisait partie de l’équipe de graphistes. « Nous ne pouvions pas dessi­­ner ce que nous voulions à cause de ces contraintes tech­­niques », pour­­suit-il. « Les premiers emojis en couleurs sont appa­­rus en 1999, lorsque d’autres compa­­gnies de télé­­pho­­nie mobile japo­­naises ont commencé à dessi­­ner leurs propres versions, telles que les visages jaunes que vous voyez aujourd’­­hui. Au début, nous dessi­­nions unique­­ment pour le marché japo­­nais. Je ne me doutais pas que les emojis se répan­­draient et devien­­draient si popu­­laires à l’in­­ter­­na­­tio­­nal. » En 2011, ils sont inté­­grés au clavier des iPhone. En 2013, à celui des smart­­phones Android. En 2015, plus de six milliards d’emojis sont quoti­­dien­­ne­­ment envoyés dans le monde. Un véri­­table plébis­­cite qui s’ex­­plique par plusieurs facteurs selon Pierre Halté : « Tout d’abord, le carac­­tère de plus en plus instan­­tané et synchrone de nos échanges écrits. Pour une raison très simple : la plupart des emojis jouent à l’écrit le rôle que l’in­­to­­na­­tion, les gestes et les mimiques jouent à l’oral. Ceux-là sont néces­­saires pour commu­­niquer de façon effi­­cace et synchrone à l’écrit. Les autres témoignent davan­­tage d’une volonté de rendre nos conver­­sa­­tions plus ludiques. Et puis, il y a les phéno­­mènes de mode, l’as­­pect esthé­­tique, l’in­­fluence du marke­­ting. »

Les 176 emojis origi­­naux de Shige­­taka Kurita, aujourd’­­hui propriété du MoMA

Le revol­­ver et l’au­­ber­­gine

Domi­­no’s Pizza a coopté le picto­­gramme de la pizza, faisant de lui un méca­­nisme de commande. Le direc­­teur artis­­tique de Chanel, Karl Lager­­feld, a lancé une appli­­ca­­tion mobile qui permet de télé­­char­­ger huit pages d’ « EmotiKarl », de son propre visage à la tête de sa chatte Chou­­pette, en passant par des mitaines et des lunettes de soleil. IKEA a lancé Emoti­­cons, qui permet, elle, d’en­­voyer des picto­­grammes de meubles, de boulettes de viande, d’ani­­maux domes­­tiques et de vélos. En 2014, à l’oc­­ca­­sion du 4-Juillet – Inde­­pen­­dence Day – la bras­­se­­rie améri­­caine Bud Light a tweeté un Stars and Stripes unique­­ment composé de picto­­grammes de feux d’ar­­ti­­fice, de pinte de bière et de drapeau. Cette année-là, des stars telles que le rappeur Drake et la chan­­teuse Miley Cyrus se sont fait tatouer des emojis sur la peau. Des anonymes aussi. Cepen­­dant, ni les entre­­prises ni les stars ne peuvent compo­­ser sans le Consor­­tium Unicode, aussi influentes soient-elles. C’est bel et bien cette asso­­cia­­tion qui défi­­nit les stan­­dards des emojis, grâce à l’Uni­­code, un système qui permet de rendre lisible un carac­­tère ou une image sur tout type de plate­­forme. Outre le manque de rous­­seur des person­­nages repré­­sen­­tés, il lui a été repro­­ché de ne pas propo­­ser diffé­­rentes couleurs de peau, ou encore de limi­­ter les métiers des emojis fémi­­nins à la manu­­cure ou à la coif­­fure. Et l’uti­­li­­sa­­tion de plusieurs emojis suscitent de vives polé­­miques… Insta­­gram, qui permet main­­te­­nant la recherche d’images par émoti­­cônes, a par exemple banni « l’au­­ber­­gine » en 2015, esti­­mant qu’elle était « systé­­ma­­tique­­ment utili­­sée dans du contenu qui ne respec­­tait pas [sa] charte ». En clair, comme symbole phal­­lique. Face au tollé, le réseau social a réin­­té­­gré l’in­­no­cent légume, mais en 2016 c’était au tour d’un fruit d’être censuré, cette fois par Apple : « la pêche », qui était assi­­mi­­lée à une paire de fesses. La firme à la pomme a égale­­ment remplacé « le revol­­ver » par un « pisto­­let à eau » pour alimen­­ter le débat sur le port des armes à feu aux États-Unis, peu de temps après la fusillade d’Or­­lando. La commu­­nauté LGBT, qui était la cible du tueur, a d’ailleurs ses propres émoti­­cônes, telles que le « Rain­­bow Flag ». Les emojis de revol­­ver sont d’au­­tant moins anodins que l’un d’eux a fait condam­­ner un homme de 22 ans à trois mois de prison ferme et à une amende de 1 000 euros. Il l’avait envoyé par SMS à son ex-petite amie, mineure de surcroît, et le tribu­­nal correc­­tion­­nel de Valence a consi­­déré que ce picto­­gramme consti­­tuait une « menace maté­­ria­­li­­sée par une image » telle que décrite par l’ar­­ticle 222–17 du Code pénal. Aux États-Unis, une adoles­­cente ayant menacé son école sur Insta­­gram avec des emojis de revol­­ver, de couteau et de bombe a été pour­­sui­­vie pour harcè­­le­­ment infor­­ma­­tique, puis acquit­­tée. Cela montre bien que les émoti­­cônes font partie inté­­grante de nos modes de commu­­ni­­ca­­tion. Le mot « emoji » a été élu mot de l’an­­née 2015 par l’Oxford Univer­­sity Press. Ce qu’il désigne peut suffire à racon­­ter une jour­­née entière à en croire le joueur de tennis Andy Murray, qui résume ainsi son mariage sur Twit­­ter : ?☔???????????????????????????????????????❤????????? Les emojis ont en tout cas été utili­­sés lors d’in­­ter­­views par des person­­na­­li­­tés comme la ministre austra­­lienne des Affaires étran­­gères, Julie Bishop. Ils pour­­raient égale­­ment traduire de la musique clas­­sique, le célèbre roman Moby Dick, ou encore la Bible. Cons­­ti­­tuent-ils pour autant un langage à part entière ? Pas pour le moment, estime le jour­­na­­liste Vincent Mani­­lève, qui a tenté, sans grand succès, « d’écrire ses mails, ses textos et ses messages unique­­ment en emojis ». « Il n’em­­pêche, le français, comme d’autres langues modernes, a bien mis des centaines d’an­­nées à s’im­­po­­ser, à déve­­lop­­per sa gram­­maire et son voca­­bu­­laire. Vu leur popu­­la­­rité gran­­dis­­sante, et surtout la quasi impos­­si­­bi­­lité de s’en passer au quoti­­dien désor­­mais, pas sûr que les petits bonhommes jaunes doivent attendre aussi long­­temps. »

Le palmier et le cœur

« Dans le sens où ils consti­­tuent un système de signes permet­­tant de faire passer un message, les emojis consti­­tuent un langage à part entière, mais unique­­ment dans ce sens-là, car ils n’ont pas la complexité, ni le degré de sophis­­ti­­ca­­tion et d’abs­­trac­­tion des signes utili­­sés par les langues verbales », explique Pierre Halté. « En fait, les emojis consti­­tuent plutôt un complé­­ment aux langues verbales qu’une langue en soi », ajoute-t-il. Selon lui, et contrai­­re­­ment à ce qui est souvent avancé, les emojis ne contri­­buent pas à appau­­vrir l’écrit : « Ils ne remplacent pas des mots, ils remplacent des gestes, une mimique ou une into­­na­­tionLes emojis s’in­­tègrent au texte et inter­­a­gissent avec lui. Donc ils ne l’af­­fai­­blissent pas, bien au contraire. » Une autre idée reçue voudrait que le langage des emojis soit un langage univer­­sel. Là encore, Pierre Halté n’est pas d’ac­­cord : « La façon d’in­­ter­­pré­­ter les gestes, les mimiques et leurs repré­­sen­­ta­­tions n’est pas la même dans toutes les cultures. Le sourire n’a pas la même valeur en France et au Cambodge, par exemple. À ce sujet, il serait inté­­res­­sant de voir si des emojis adap­­tés à la société nippone ont été inté­­grés dans nos propres conver­­sa­­tions sous un autre sens. »

Ce bâti­­ment utilise des emojis en béton en guise de gargouilles

L’in­­ter­­pré­­ta­­tion d’un signe n’est pas seule à diffé­­rer d’une culture à l’autre. Son usage varie lui aussi. C’est du moins ce que montre une étude présen­­tée à l’édi­­tion 2016 de South by South­­west, le festi­­val notam­­ment consa­­cré aux tech­­no­­lo­­gies qui se déroule en mars à Austin, au Texas. Menée par la linguiste Gret­­chen McCul­­loch et l’en­­tre­­pre­­neur Ben Medlock, cofon­­da­­teur de l’ap­­pli­­ca­­tion-clavier pour smart­­phones Swift­­key, cette étude révèle en effet que les Hawaïens sont les plus impor­­tants utili­­sa­­teurs de « couchers de soleil » et de « palmiers » dans le monde. Que les pays proches du pôle Nord sont les plus impor­­tants utili­­sa­­teurs du « Père Noël ». Que les arabo­­phones utilisent quatre fois plus de « fleurs » que la moyenne. Et que les fran­­co­­phones utilisent quatre fois plus le « cœur » que les autres… Cette étude révèle égale­­ment que 70 % des emojis repré­­sentent une émotion posi­­tive et 15 % une émotion néga­­tive, le reste étant consi­­déré comme neutre. Mais cela ne signi­­fie pas que nos émotions sont majo­­ri­­tai­­re­­ment posi­­tives. Seule­­ment que nous avons davan­­tage tendance à mettre en scène nos émotions posi­­tives que nos émotions néga­­tives. Surtout sur les réseaux sociaux tels que Face­­book. Où pour­­tant nous pouvons désor­­mais « réagir » à une publi­­ca­­tion avec « colère » ou « tris­­tesse », et non plus seule­­ment avec un « pouce levé ». La posi­­tion des « mains » joue d’ailleurs un rôle fonda­­men­­tal dans le monde des emojis. Un rôle qui peut lui aussi varier d’une culture à l’autre, en témoignent les « mains jointes » – geste de remer­­cie­­ment en Asie, requête ou prière chez nous. Même au sein d’une culture, l’in­­ter­­pré­­ta­­tion comme l’usage d’une émoti­­cône peuvent varier, notam­­ment d’une géné­­ra­­tion à l’autre. « Le cœur, par exemple, n’a pas la même signi­­fi­­ca­­tion pour un tren­­te­­naire et son grand-père », remarque Pierre Halté. « D’ailleurs, les émojis étaient aupa­­ra­­vant majo­­ri­­tai­­re­­ment employés par les plus jeunes, c’est-à-dire par les 15–25 ans, mais la tendance est en train de chan­­ger. Par un effet clas­­sique de “mode inver­­sée”, de plus en plus de jeunes refusent d’em­­ployer des emojis, arguant qu’ils sont trop mains­­tream, et préfèrent employer des onoma­­to­­pées et des inter­­jec­­tions. Tandis que des tren­­te­­naires vieillis­­sants se croient parti­­cu­­liè­­re­­ment cool avec leurs emojis », assène le docteur en sciences du langage avec un sourire dans la voix. Il est donc loin d’être certain que « les petits bonhommes jaunes » aient le temps de déve­­lop­­per une gram­­maire et un voca­­bu­­laire dignes de nos langues verbales.


Couver­­ture : Un chœur d’emojis. (Ulyces.co)
 
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