par Johanna Vehkoo | 11 septembre 2015

Nous nous trou­­vons dans l’ar­­chi­­pel du Sval­­bard, à quatre heures de navi­­ga­­tion des habi­­ta­­tions les plus proches. Vadim, le guide russe, conduit un groupe de touristes du bateau M/S Polar­­girl sur l’es­­ta­­cade bran­­lante. Les touristes montent dans un bus qui les emmène quelques centaines de mètres plus loin, au pied d’un monu­­ment en fer qui marque l’en­­trée de la ville, coiffé d’une étoile rouge couverte de rouille. Sur un panneau, on peut lire en russe Пирамида (Pira­­mida), Pyra­­mi­­den en norvé­­gien.

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Bien­­ve­­nue à Pira­­mida/Pyra­­mi­­den
Crédits : Kimmo Hokka­­nen

Devant le monu­­ment se trouve un wagon noir rempli de char­­bon. On y a peint, en blanc, un texte en russe : « Voici la dernière tonne de char­­bon exca­­vée de la mine de Pira­­mida, le 31 mars 1998. » L’ar­­chi­­pel du Sval­­bard, situé dans l’océan glacial Arctique, appar­­tient à la Norvège, mais 42 autres États, dont la Finlande et l’Ara­­bie saou­­dite, ont le droit, en raison du traité du Spitz­­berg, signé en 1920, d’en exploi­­ter les ressources natu­­relles. Mais après les années 1930, ce droit n’a été exercé par aucun autre État que l’URSS, puis la Russie. Les Suédois s’étaient déjà empa­­rés de la mine de char­­bon de Pyra­­mi­­den en 1910, mais ils la vendirent en 1926 au jeune État sovié­­tique. L’URSS avait des motifs écono­­miques pour cette exploi­­ta­­tion minière arctique : le char­­bon du Sval­­bard devait être trans­­porté vers les régions de Mour­­mansk et d’Ar­­khan­­gelsk, qui étaient diffi­­ciles d’ac­­cès pour les convois venant de Sibé­­rie. L’État géant qui s’in­­dus­­tria­­li­­sait promp­­te­­ment avait besoin de char­­bon comme carbu­­rant pour ses ports septen­­trio­­naux. Durant l’âge d’or de la mine, dans les années 1970, la ville de Pira­­mida comp­­tait plus de mille habi­­tants, russes et ukrai­­niens. Aujourd’­­hui, plus personne n’y habite de façon perma­­nente.


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Pourquoi la ville a-t-elle été déser­­tée ?
Crédits : Kimmo Hokka­­nen

Visite guidée

La rue des 60 ans de la révo­­lu­­tion d’Oc­­tobre longe la place centrale de la ville. Au bout de cette place se trouve la statue de Lénine la plus septen­­trio­­nale du monde. Le regard de Vladi­­mir Ilitch est tourné vers le fjord, vers la paroi d’un immense glacier bleu et blanc. Le glacier porte le nom de Nordens­­kiöld­­breen, et c’est l’un des plus grands d’Eu­­rope. Les deux tiers de l’ar­­chi­­pel sont recou­­verts par la glace. Depuis Pira­­mida, le monde entier est au sud : il y a 2 000 kilo­­mètres jusqu’à Oslo, et bien plus jusqu’à Moscou, tandis que le pôle nord ne se trouve qu’à 1 000 kilo­­mètres de là. À gauche du glacier s’élève une montagne, dont le sommet qui évoque une pyra­­mide a donné son nom à la ville. Le long de la paroi de la montagne serpente un chemin couvert qui mène à l’en­­trée de la mine la plus septen­­trio­­nale du monde. Sur un versant de la montagne, des morceaux de bois blanc forment les mots Miru mir. Paix dans le monde. Dans la ville minière, il y a plus de trente immeubles vides et une bonne ving­­taine d’autres bâti­­ments. Le guide nous montre un immeuble au revê­­te­­ment en bois et raconte qu’on l’ap­­pe­­lait Londres. Il servait de rési­­dence pour les hommes céli­­ba­­taires. En face de Londres, il y avait Paris, en briques jaunes, la maison des femmes non mariées. Les deux immeubles comportent quatre étages et des dizaines d’ap­­par­­te­­ments.

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« Paix dans le monde »
Crédits : Kimmo Hokka­­nen

Au bord de la place centrale se trouve une maison, qui est occu­­pée par les mouettes. On y trouve des centaines d’oi­­seaux. Ils se lavent sur le rebord des fenêtres, font du bruit et sentent mauvais. On appelle ce bâti­­ment la Maison des fous. C’est préci­­sé­­ment le vacarme qui lui a valu son nom. Autre­­fois, des familles avec enfants y vivaient. Ceux-ci, frus­­trés de ne pas pouvoir jouer dehors l’hi­­ver, à cause du danger que repré­­sen­­taient les ours blancs, chahu­­taient dans l’im­­meuble. Les bâti­­ments et les proprié­­tés person­­nelles appar­­tiennent toujours à l’État russe, et les gouver­­neurs norvé­­giens du Sval­­bard n’ont leur mot à dire que pour les ques­­tions de protec­­tion de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment. Pendant des décen­­nies, on a mené là, sur le terri­­toire de la Norvège, une vie sovié­­tique ortho­­doxe. Pira­­mida était plus qu’une mine ; c’était un village sovié­­tique modèle, une méta­s­tase du commu­­nisme plan­­tée dans la zone d’in­­fluence de l’Oc­­ci­dent, dont l’un des objec­­tifs était d’ex­­hi­­ber la supré­­ma­­tie du modèle sovié­­tique. La ville avait son propre hôpi­­tal, sa phar­­ma­­cie et son ambu­­lance. On lavait le linge à la lave­­rie, on répa­­rait ses chaus­­sures à la cordon­­ne­­rie, et le coif­­feur frisait les cheveux des femmes de mineurs. Il y avait même un photo­­graphe dans le village. Les enfants avaient bien sûr leur terrain de jeu, une crèche et une école. Le sport et la culture étaient valo­­ri­­sés en URSS, on a donc fait construire à Pira­­mida une piscine, un terrain de hockey, un champ de tir, une piste de danse et un centre cultu­­rel pompeux, dans le théâtre duquel on pouvait voir régu­­liè­­re­­ment des films et des pièces de théâtre.

Aujourd’­­hui, sur la scène du théâtre se tient un piano à queue pous­­sié­­reux, de la marque Octobre rouge. Il n’est plus accordé et a perdu quelques touches. Au-dessus du kiosque à billets du cinéma, on peut encore admi­­rer le sourire de la star holly­­woo­­dienne Michael Douglas, sur une affiche jaunie. À l’étage du dessus sont encore expo­­sés des dessins d’en­­fants, avec des thèmes comme l’hi­­ver à Pira­­mida, l’été à Pira­­mida, l’es­­pace et les animaux domes­­tiques. Beau­­coup de dessins repré­­sentent des chats, et à Pira­­mida on trouve égale­­ment un cime­­tière qui leur est réservé. Au Sval­­bard, il est inter­­­dit d’avoir des chats, car ils repré­­sentent une menace pour les oiseaux en voie de dispa­­ri­­tion, mais les Russes n’ont pas tenu compte de cette inter­­­dic­­tion. La biblio­­thèque du centre cultu­­rel compor­­tait jadis 60 000 ouvrages. Aujourd’­­hui, il n’en reste plus un seul, mais les cartes du cata­­logue sont toujours là.

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La montagne a donné son nom à la ville
Crédits : Kimmo Hokka­­nen

Quand on ouvre un robi­­net, il n’y a que de la pous­­sière qui sort des tuyaux. Les lampes sont toujours au plafond, mais la lumière ne s’al­­lume pas. Dans les coulisses qui jouxtent la scène, on trouve des costumes utili­­sés pour les pièces de théâtre amateurs, et des acces­­soires fabriqués par les mineurs. Sur le rebord de la fenêtre, il y a le numéro de janvier 1990 du jour­­nal russo­­phone du Sval­­bard, Shah­­ter Arktiki. À la une, la visite du père Noël (Ded Moroz) dans les mines du Sval­­bard. À cette époque, alors que les arti­­cu­­la­­tions de l’URSS craquaient déjà, on valo­­ri­­sait encore une morale du travail stakha­­no­­viste dans cette société excen­­trée. La devise du jour­­nal était : « Pour vivre mieux, il faut travailler mieux. »

Autar­­cie

L’ex­­ploi­­ta­­tion des mines sovié­­tiques du Sval­­bard était menée par la compa­­gnie d’État Trust Arkti­­ku­­gol, « le char­­bon de l’Arc­­tique », fondée en 1931. Au même moment, Joseph Staline avait publié le début du programme d’in­­dus­­tria­­li­­sa­­tion, à l’aide duquel l’URSS devait rattra­­per en dix ans l’avance qu’a­­vaient les pays capi­­ta­­listes.

Les mineurs du Sval­­bard venaient surtout d’Ukraine et du sud de la Russie.

Avant la Seconde Guerre mondiale, Trust Arkti­­ku­­gol eut le temps d’ou­­vrir deux mines au Sval­­bard. Elles se trou­­vaient à Grumant et Barents­­burg. On était alors seule­­ment en train de construire la ville minière de Pira­­mida. Pendant la guerre, l’ex­­ploi­­ta­­tion minière au Sval­­bard s’ar­­rêta, et à l’été 1941 les bateaux de guerre alliés évacuèrent les sovié­­tiques jusqu’à Arkhan­­gelsk. Les Norvé­­giens aussi quit­­tèrent leurs mines. En 1943, l’Al­­le­­magne attaqua le Sval­­bard et en brûla les rares villes. Après la guerre commença une recons­­truc­­tion effi­­cace. On manquait de carbu­­rant en URSS, car les centrales élec­­triques avaient été détruites dans les bombar­­de­­ments. À Barents­­burg et Grumant, la produc­­tion minière reprit en 1949, mais à Pira­­mida les veines de char­­bon étaient en hauteur et profon­­dé­­ment enfouies dans la montagne. Ce n’est qu’a­­près la mort de Staline que l’on réus­­sit à en extraire la première tonne, en 1956. Les mineurs du Sval­­bard venaient surtout d’Ukraine et du sud de la Russie. Travailler à Pira­­mida était une oppor­­tu­­nité à ne pas manquer, car le salaire était impor­­tant et le niveau de vie plus élevé que sur le conti­nent. La nour­­ri­­ture et les vête­­ments étaient gratuits. Mais un emploi à Pira­­mida ne s’ob­­te­­nait pas comme ça : en plus des compé­­tences profes­­sion­­nelles on exigeait des quali­­tés utiles pour la société, comme la pratique d’ac­­ti­­vi­­tés cultu­­relles ou de travaux manuels. Les mineurs signaient un contrat de deux ans mais avaient le droit de rester plus long­­temps s’ils le souhai­­taient. Beau­­coup restèrent. Au début des années 1990, il y avait encore au Sval­­bard envi­­ron 2 400 ressor­­tis­­sants sovié­­tiques, plus du double du nombre de Norvé­­giens. Les rela­­tions entre Norvé­­giens et Russes étaient formelles et froides. On jurait de l’ami­­tié entre les peuples pendant les concours de ski et de nata­­tion, mais les rela­­tions amicales person­­nelles n’étaient pas auto­­ri­­sées. Aucune route ne reliait Pira­­mida à la ville norvé­­gienne de Longyear­­byen, et il n’y en a d’ailleurs toujours pas.

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Longyear­­byen
Crédits : Mateusz War

Dans les années 1970, Longyear­­byen était un endroit plus lugubre que Pira­­mida, qui était de son côté bien entre­­te­­nue et agréable pour les enfants. Longyear­­byen était une vraie company town, une cité ouvrière : il n’y avait pas d’autre indus­­trie que la mine de char­­bon Store Norske, et personne d’autre n’y habi­­tait que des mineurs. L’ex­­ploi­­ta­­tion minière joue encore un rôle impor­­tant à Longyear­­byen, mais la ville a aujourd’­­hui égale­­ment d’autres sources de reve­­nus. La plus impor­­tante est le tourisme. Dans la ville, dont l’éco­­no­­mie se porte bien, il y a même une univer­­sité, spécia­­li­­sée dans la recherche sur les espaces arctiques. Longyear­­byen compte plus de 2 000 d’ha­­bi­­tants, dont aucun n’est au chômage ni à la retraite. La sécu­­rité sociale norvé­­gienne ne s’ap­­plique pas au Sval­­bard, la coutume veut donc que personne n’y naisse et que personne n’y meure.

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Entre 1956 et 1998, la mine de Pira­­mida a produit neuf millions de tonnes de char­­bon. Le véri­­table âge d’or de l’ex­­ploi­­ta­­tion sovié­­tique eut lieu dans les années 1970 et 1980, quand Moscou envoyait géné­­reu­­se­­ment des roubles. Mais Moscou était loin, comme tout le reste d’ailleurs. En hiver, on ne pouvait accé­­der à Pira­­mida qu’en moto­­neige, à travers les montagnes et les glaciers. Une fois par an, un bateau ou un avion appor­­tait un char­­ge­­ment de travailleurs frais, d’ou­­tils, de machines neuves et de vivres.

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La ville est entou­­rée de glaciers
Crédits : Kimmo Hokka­­nen

Autre­­ment, la ville vivait presque en autar­­cie. L’un des sous-produits de la mine était l’eau chaude, que des tuyaux condui­­saient en bas, vers la ville, pour chauf­­fer les appar­­te­­ments, les abris des bêtes et la piscine, qui était remplie d’eau de mer glaciale. Il y avait égale­­ment assez d’eau pour les robi­­nets d’eau chaude des appar­­te­­ments. Les tuyaux d’eau chaude, les conduites d’éva­­cua­­tion et les câbles élec­­triques se trou­­vaient à la surface du sol, proté­­gés par des planches de bois. Un ingé­­nieux système de distri­­bu­­tion de la chaleur formait un réseau de trot­­toirs en bois, qui reliait entre eux les bâti­­ments d’ha­­bi­­ta­­tion, les entre­­pôts et la centrale élec­­trique. L’hi­­ver, les travailleurs n’avaient pas besoin de marcher dans la neige, ils avaient le pied sec, un mètre au-dessus de la surface, le talon des bottes claquant sur les planches de bois. On construi­­sit une serre immense à Pira­­mida, la seule de tout le Sval­­bard, et il y avait de la place même pour des plantes de déco­­ra­­tion. L’en­­grais pour les cultures prove­­nait des vaches, des cochons et des poules. Les Norvé­­giens devaient impor­­ter toute leur nour­­ri­­ture du conti­nent, mais Pira­­mida produi­­sait elle-même son lait, sa viande, ses œufs, ses concombres, ses tomates, ses salades, son persil, ses oignons et sa cibou­­lette.

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Le buste de Lénine tourné vers l’ho­­ri­­zon
Crédits : Kimmo Hokka­­nen

En 1976, Niko­­laj Gniro­­ly­­bov, le direc­­teur de la mine, publia avec fierté les résul­­tats de la produc­­tion de l’an­­née précé­­dente : 35 000 kilos de viande, 48 000 litres de lait, 110 000 œufs et 5 700 kilos de légumes. La mine produi­­sait aussi beau­­coup de cendres volantes, dont on fabriquait, dans l’usine de briques de la ville, des briques en béton pour construire de nouvelles maisons. Le recy­­clage était devenu une réalité quoti­­dienne pour les habi­­tants de Pira­­mida. Dans ces condi­­tions de vie sévères, il ne fallait pas gâcher le moindre bout de char­­bon ou la moindre éplu­­chure de pomme de terre, et à la déchet­­te­­rie on jetait prin­­ci­­pa­­le­­ment les piles, les boîtes de conserve et les bottes usées. On répa­­rait tout ce qui était cassé, et on ne lais­­sait rien de côté. Des ouvriers talen­­tueux gravèrent dans les murs et le châs­­sis des fenêtres du centre cultu­­rel des figures en bois déco­­ra­­tives. Lorsque les auto­­ri­­tés norvé­­giennes deman­­dèrent à ce que les sorties de secours des bâti­­ments soient signa­­lées de façon offi­­cielle, les mineurs brico­­lèrent les signes avec du plas­­tique. Mais cet ingé­­nieux système de recy­­clage n’avait pas été déve­­loppé pour des raisons envi­­ron­­ne­­men­­tales. À Pira­­mida, comme dans beau­­coup d’autres projets débu­­tés à l’époque de Staline, l’im­­por­­tant était la victoire de l’homme sovié­­tique sur la nature. En URSS, la nature n’avait pas de valeur par elle-même, mais il fallait enchaî­­ner ses richesses au service de la société, à l’aide de l’in­­ven­­ti­­vité infi­­nie des ingé­­nieurs sovié­­tiques. La nature était sauvage et chao­­tique, l’homme sovié­­tique, inven­­tif et ration­­nel. « Avec le socia­­lisme, l’homme devient un surhomme, qui change le cours des rivières, la hauteur des montagnes, et la nature même, en fonc­­tion de ses propres besoins, et qui, en fin de compte, change sa propre nature », écri­­vait Lev Trotski dans un essai de 1924.

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Le joyau aban­­donné de l’URSS
Crédits : Kimmo Hokka­­nen

Et on chan­­gea en effet le cours des rivières. Un projet commencé par Staline et conti­­nué par Brej­­nev en Sibé­­rie septen­­trio­­nale condui­­sit à l’as­­sè­­che­­ment du quatrième plus grand lac du monde, l’Aral. L’URSS, qui tendait à l’au­­tar­­cie, voulait arrê­­ter les impor­­ta­­tions de miné­­raux. Elle commença alors à former des géologues, si bien qu’au début des années 1950, la moitié des géologues de la planète étaient sovié­­tiques. On entre­­prit de façon systé­­ma­­tique des carto­­gra­­phies géolo­­giques dès les années 1920 dans l’en­­semble du terri­­toire de l’URSS, parti­­cu­­liè­­re­­ment en Sibé­­rie et en Extrême-Orient, ainsi que dans les autres recoins inex­­plo­­rés de ce pays immense. À partir des résul­­tats de ces recherches, on déci­­dait où construire le prochain complexe indus­­triel. Le géologue était devenu un héros iconique de l’URSS, à la manière du cosmo­­naute. On dédia même une chan­­son à la profes­­sion : « N’aban­­donne pas, géologue, endure, géologue, tu es le frère du vent et du soleil. » Le jour­­nal du parti, la Pravda, était tout parti­­cu­­liè­­re­­ment tour­­menté par la taïga, par le désert inha­­bité. Voici comment le jour­­nal expri­­mait en 1967 les souf­­frances de l’homme sovié­­tique : « Combien de temps va-t-il encore falloir attendre pour que les hommes arrivent ici, pour que l’on élar­­gisse le lit des fleuves, que l’on assèche les marais, que l’on résolve le problème de la taïga, que l’on y construise des routes et des villes ? » La taïga sibé­­rienne repré­­sen­­tait un défi aisé comparé aux condi­­tions de vie arctiques du Sval­­bard. Mais cela n’em­­pê­­cha pas les ingé­­nieurs sovié­­tiques de conce­­voir et de construire la ville de Pira­­mida, au bord du monde, dans un endroit extrê­­me­­ment beau et intact, auquel il était presque impos­­sible d’ac­­cé­­der l’hi­­ver et qui serait voué à une destruc­­tion rapide dans les inon­­da­­tions prin­­ta­­nières, si l’on ne prenait pas soin des digues qui proté­­geaient des rivières.

Catas­­trophes

Un matin du mois d’août 1996, le vol numéro 2801 de Vnukovo Airlines s’écrasa contre le mont Operafjel­­let. Haute de 968 mètres, la montagne est située à quatorze kilo­­mètres de l’aé­­ro­­port du Sval­­bard et à 3,7 kilo­­mètres à droite de la ligne que l’avion russe Tupo­­lev aurait dû suivre pour atter­­rir en sécu­­rité sur la piste.

L’URSS s’était effon­­drée et, depuis sa chute, l’aide finan­­cière de l’État ne faisait que se réduire.

Dans l’avion, il y avait 130 passa­­gers et 11 membres de l’équi­­page. Tous périrent. Les passa­­gers étaient des ouvriers des mines de Pira­­mida et de Barents­­burg et les membres de leur famille. Une partie d’entre eux rentrait de vacances, l’autre allait tout juste commen­­cer à travailler au Sval­­bard. Beau­­coup étaient partis d’Ukraine. À cette époque, le taux de chômage en Ukraine était très haut, et la compa­­gnie minière russe avait attiré des travailleurs au Sval­­bard. Le salaire était assez élevé pour que beau­­coup de mineurs eussent l’in­­ten­­tion de faire vivre non seule­­ment leur famille, mais aussi des parents plus éloi­­gnés. Les recherches autour de l’ac­­ci­dent conclurent à une erreur de navi­­ga­­tion du pilote. C’était le copi­­lote qui était aux commandes, alors qu’il n’avait pas d’ex­­pé­­rience de l’at­­ter­­ris­­sage au Sval­­bard. L’ac­­ci­dent s’ex­­pliquait égale­­ment par l’épais brouillard et les problèmes de langue : l’équi­­page du Tupo­­lev ne parlait pas assez bien anglais pour comprendre les consignes de la tour de contrôle. À l’époque de l’ac­­ci­dent, le gouver­­neur du Sval­­bard était Ann-Kris­­tin Olsen. Elle fut parmi les premiers sur le lieu de l’ac­­ci­dent, et dut prendre aussi­­tôt la direc­­tion de l’enquête. Ce qui compre­­nait notam­­ment la recon­­nais­­sance des victimes. « Il y avait des corps et des morceaux de corps partout, au sommet de la montagne. L’odeur du pétrole était très forte », raconte Olsen au télé­­phone, depuis Kris­­tian­­sand, au sud de la Norvège où elle est gouver­­neur. « Ce fut un coup dur pour la société russe. Un vrai choc pour les gens. Ils deman­­daient pourquoi les choses s’étaient passées comme ça. » À Pira­­mida et Barents­­burg, des théo­­ries plus folles les unes que les autres circu­­laient à propos des raisons de l’ac­­ci­dent. La plus terrible était l’af­­fir­­ma­­tion selon laquelle cinq personnes auraient survécu, mais que les auto­­ri­­tés norvé­­giennes n’avaient pas daigné les sauver.

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Par la fenêtre
Crédits : Kimmo Hokka­­nen

Le bureau du gouver­­neur trans­­mit toutes ses conclu­­sions à la compa­­gnie minière russe, mais les infor­­ma­­tions n’ar­­ri­­vèrent pas jusqu’aux ouvriers. Les proches des victimes de l’ac­­ci­dent portèrent plainte contre Trust Arkti­­ku­­gol, mais les plaintes abou­­tirent en fin de compte à des répa­­ra­­tions infé­­rieures à ce qui avait été promis. Le vol char­­ter de Trust Arkti­­ku­­gol au Sval­­bard fut l’ac­­ci­dent d’avion le plus destruc­­teur de l’his­­toire de la Norvège. Ce fut égale­­ment le point de départ de l’aban­­don de Pira­­mida. À peine un an s’était écoulé depuis l’ac­­ci­dent que dans la mine de Barents­­burg eut lieu une explo­­sion, dans laquelle périrent 23 mineurs. La société russo-ukrai­­nienne du Sval­­bard entra en crise. Les temps étaient par ailleurs deve­­nus incer­­tains. L’URSS s’était effon­­drée et, depuis sa chute, l’aide finan­­cière de l’État ne faisait que se réduire. La veine de char­­bon dimi­­nuait égale­­ment. En Russie, le niveau des salaires avait augmenté, et pour cette raison, les emplois offerts par Pira­­mida n’étaient plus aussi attrac­­tifs qu’à l’époque sovié­­tique. À partir de la fin de l’an­­née 1997, les Russes commen­­cèrent à faire allu­­sion à la ferme­­ture de Pira­­mida auprès du gouver­­neur Ann-Kris­­tin Olsen. Olsen s’était souvent rendue dans la ville, durant ses années de gouver­­no­­rat entre 1995 et 1998, et elle s’était liée d’ami­­tié avec nombre de ses habi­­tants. Elle appré­­ciait le direc­­teur de la mine, Viktor Tsjis­­ta­­kov, et tout parti­­cu­­liè­­re­­ment sa femme, la biblio­­thé­­caire Galina Trjis­­ta­­kova. « Il m’a semblé que beau­­coup de gens faisaient confiance à Galina, c’était une de ces personnes à qui l’on confie des choses privées. » Olsen rencon­­trait en géné­­ral les Russes dans le centre cultu­­rel. Sur la scène, on tenait des discours qui promou­­vaient l’ami­­tié entre les peuples, que les ouvriers écou­­taient assis sur les bancs. À la fin, on se réga­­lait autour d’un dîner magni­­fique, en compa­­gnie de la direc­­tion, des ingé­­nieurs et des repré­­sen­­tants des syndi­­cats. On servait des mets russes tradi­­tion­­nels et, pour faire passer le tout, du cham­­pagne sovié­­tique et de la vodka, évidem­­ment.

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Les habi­­tants de Pira­­mida y vivaient heureux
Crédits : Kimmo Hokka­­nen

Un jour, on emmena Olsen et sa famille en-dehors de la ville dans une maison en bois rose parti­­cu­­lière, qui compor­­tait huit coins. Les ingé­­nieurs miniers grillaient des chachlyks pour les invi­­tés, et l’at­­mo­­sphère était si enjouée que le gouver­­neur se mit à danser comme un pope russe alors qu’il n’était que dix heures du matin. « Les ingé­­nieurs voulaient nous réga­­ler de leur plein gré, on ne le leur avait pas ordonné. Tout le monde là-bas était fier de sa petite ville, de ses vaches, de ses serres et de son herbe. Les Norvé­­giens de Longyear­­byen n’avaient rien de tout cela. » Olsen se rappelle avoir discuté, à côté du chemin de fer de la mine, avec le direc­­teur Viktor Kristja­­kov, des prépa­­ra­­tifs de départ de la compa­­gnie minière. « Je lui ai raconté mon rêve : quand nous vien­­drions à Pyra­­mi­­den avec nos petits-enfants, nous pour­­rions leur montrer le lieu aussi beau qu’il l’était à notre époque. L’idée plut à Viktor. » Mais cela ne se passa pas tout à fait de cette manière. Le dernier jour de mars 1998, on excava la dernière tonne de char­­bon de la mine, et on la plaça de façon céré­­mo­­nieuse devant la pancarte de la ville. Les ouvriers commen­­cèrent à faire leurs bagages, à ranger, à nettoyer. En faisant cela, ils détrui­­sirent les plus anciens bâti­­ments d’ha­­bi­­ta­­tion de Pira­­mida, des baraques en bois qu’on appe­­lait « les maisons finlan­­daises ». Le gouver­­neur Olsen s’in­­té­­ressa à ce qui se passait : il fallait lais­­ser les bâti­­ments en bon état, comme ils étaient. Il fallait éloi­­gner les produits chimiques dange­­reux, mais tout ce dont la société n’avait pas besoin devait rester sur place.

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Les lieux donnent l’im­­pres­­sion d’avoir été quit­­tés préci­­pi­­tam­­ment
Crédits : Kimmo Hokka­­nen

Les guides touris­­tiques ont l’ha­­bi­­tude de racon­­ter aux visi­­teurs que les habi­­tants n’eurent que 48 heures pour rassem­­bler leurs affaires et partir. Mais, en réalité, le départ ne fut pas aussi catas­­tro­­phé. La plupart des ouvriers furent rame­­nés en Russie au cours du prin­­temps, et les derniers habi­­tants s’en allèrent en octobre 1998, alors que la longue nuit du pôle nord était déjà tombée. C’est après que commen­­cèrent les pillages. Des gens partaient en moto­­neige depuis Longyear­­byen, à 100 kilo­­mètres de là, et venaient briser les vitres, défon­­cer les portes et faire régner le désordre dans les lieux. Une partie des affaires fut jetée au feu. On empor­­tait en guise de souve­­nirs les livres, les instru­­ments de musique, les tableaux et les affiches. Les Russes arri­­vèrent de Barents­­burg et mirent dans des héli­­co­­ptères et des bateaux toutes les machines et tous les outils qui pouvaient encore servir. On dépeça le cheval d’arçon de la salle de sport de la piscine, et les mineurs s’en firent des cein­­tures de cuir. Des années plus tard, on déplaça à Barents­­burg ce qui restait de la biblio­­thèque de Pira­­mida après le passage des voleurs. Les guides russes de Barents­­burg clament aujourd’­­hui avec fierté que dans leur biblio­­thèque se trouvent plus de 20 000 volumes, davan­­tage que dans la riche Longyear­­byen norvé­­gienne. La nature montra sa force aussi­­tôt que l’homme fut parti. Comme personne ne s’oc­­cu­­pait des barrages, les eaux des rivières de montagne trans­­por­­tèrent d’im­­menses quan­­ti­­tés de gravier et de cailloux vers les fron­­tières de la ville. Il ne resta bien­­tôt plus rien du champ de tir couvert, et on ne voyait plus le terrain de foot­­ball Youri Gaga­­rine, enfoui sous le gravier.

Tourisme

Pira­­mida resta déserte pendant dix ans. À la fin des années 2000, touristes et cher­­cheurs décou­­vraient les lieux. La compa­­gnie minière leur proposa de loger dans des conte­­neurs au port. L’hi­­ver, Pira­­mida est de nouveau une ville-fantôme, mais chaque été, entre dix et vingt personnes y vont pour travailler. Le partage des tâches se fait selon la natio­­na­­lité : les Russes travaillent comme guides touris­­tiques et les Ukrai­­niens rénovent et gèrent la main­­te­­nance des bâti­­ments. Les Tadjiks cheminent les envi­­rons du port pour ramas­­ser du fer et d’autres déchets ayant une valeur moné­­taire, comme le cuivre contenu dans les câbles. Les Tadjiks, qui sont pauvres, dorment à dix dans la même baraque, mais les Russes et les Ukrai­­niens sont logés au Gosti­­nitsa Tjul­­pan, c’est-à-dire à « l’hô­­tel de la Tulipe ».

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Au bar de l’hô­­tel
Crédits : Kimmo Hokka­­nen

L’hô­­tel, dont la construc­­tion fut ache­­vée en 1989, fut de nouveau ouvert au prin­­temps 2013. L’aile droite a été aména­­gée et réno­­vée, mais la gauche est toujours sous la domi­­na­­tion des mouettes. Il n’y a pas de rideaux aux fenêtres des chambres, bien que le soleil ne se couche pas pendant toute la saison touris­­tique. C’est à l’hô­­tel que travaillent les seules femmes : la cuisi­­nière et la femme de ménage – qui est aussi la barmaid. Pour utili­­ser la seule douche de l’hô­­tel qui fonc­­tionne, il faut payer 50 couronnes norvé­­giennes, soit envi­­ron six euros. La compa­­gnie minière souhaite que le tourisme devienne une nouvelle source de reve­­nus pour Pira­­mida. Long­­byear­­byen compte 80 000 touristes par an, la desti­­na­­tion russe seule­­ment 2 500. À Pira­­mida, on fait visi­­ter aux touristes le centre cultu­­rel, la cantine et l’hô­­tel. La dizaine d’autres bâti­­ments reste cade­­nas­­sée. Les touristes viennent en géné­­ral pour une croi­­sière d’une jour­­née, ils n’ont donc pas le temps, en une heure de visite, de dépen­­ser de l’argent – bien qu’on les conduise, à Pira­­mida, au bar de l’hô­­tel pour y boire un verre et à la boutique de souve­­nirs pour ache­­ter la vodka produite dans la ville-fantôme. Un après-midi d’août, devant la statue de Lénine la plus septen­­trio­­nale du monde, se réunit un groupe de touristes. Le guide leur explique pourquoi un gazon rougeoyant recouvre la place de Pira­­mida alors qu’il ne pousse norma­­le­­ment pas d’herbe au Sval­­bard. Les graines furent, d’après la légende, impor­­tées de Sibé­­rie. À gauche de Lénine se trouve le centre spor­­tif Youri Gaga­­rine. La première lettre du nom du cosmo­­naute est de travers. À côté du centre spor­­tif, il y a la piscine dont le bassin est au premier étage. À cause du pergé­­li­­sol, réchauf­­fer l’eau du sous-sol serait revenu trop cher. Aujourd’­­hui, le bassin est vide. La piscine, comme tous les autres bâti­­ments de Pira­­mida, tient sur des fonda­­tions en béton, hors du sol gelé. Sur la place centrale, un homme de petite taille marche à grands pas, veste bleu foncé descen­­dant jusqu’aux genoux, fusil à l’épaule et cheveux flot­­tant au vent. Il est l’un des habi­­tants esti­­vaux de Pira­­mida, Alek­­sandr Roma­­novski alias Sacha, qui travaille ici comme guide. Il a les clés qui permettent d’ac­­cé­­der même aux endroits inter­­­dits aux touristes.

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Sacha, notre guide
Crédits : Kimmo Hokka­­nen

« L’école est le lieu le plus triste », dit Sacha en tour­­nant la clé dans la serrure. Sur les étagères en bois de l’en­­trée sont restées une ving­­taine de chaus­­sures d’en­­fants. Elles sont bien alignées, et au-dessus des étagères est accro­­chée une poupée du père Noël. Les salles de classe sont en désordre. Sur le sol et les tables des élèves, il y a des piles de manuels, des travaux en pâte à mode­­ler, des disques vinyles de la maison Melo­­dija, une cuisi­­nière et d’autres jouets en plas­­tique, le cahier de notes manus­­crites de l’en­­sei­­gnant ainsi que des affiches péda­­go­­giques à partir desquelles les enfants ont appris à recon­­naître les oiseaux et les cham­­pi­­gnons. Une des affiches frois­­sées donne comme consigne : « Écoliers ! Ramas­­sez les déchets en papier, on en fait des livres et des cahiers neufs. » Né en 1981, Sacha eut le temps de vivre dix ans en URSS, d’abord à Zele­­no­­gorsk, ensuite à Lenin­­grad. Il est russe, mais d’ori­­gine oudmourte. « À Zele­­no­­gorsk, nous avions exac­­te­­ment les mêmes livres et les mêmes objets à l’école. » La pein­­ture vert pâle des murs est écaillée, les carreaux bleu clair cassés sont tombés. Sur un mur sont peints Donald et d’autres person­­nages de Disney. À la fenêtre, il y a, dans un bocal en verre oublié, les débris d’une série de maga­­zines.

Les archéo­­logues norvé­­giens quali­­fièrent Pira­­mida et les autres ruines modernes du même type de préhis­­to­­riques.

Sacha, qui a étudié la géogra­­phie de Saint-Péters­­bourg, travaille pour le deuxième été consé­­cu­­tif comme guide à Pira­­mida. L’hi­­ver dernier, il travaillait en Antar­c­­tique. Il ne se fait pas à la chaleur. Sacha commença à voya­­ger après une histoire d’amour malheu­­reuse. Il fit de l’auto-stop de Saint-Péters­­bourg jusqu’en Chine et en Iran, et une fois, traver­­sant la Finlande, d’Ima­­tra à Utsjoki. « Je suis bien ici. Le seul problème, c’est quand j’ai eu mal aux dents. Ici, il n’est pas possible d’al­­ler chez le dentiste, alors j’ai demandé des anti­­dou­­leurs au méde­­cin d’un bateau. Mes dents me causent beau­­coup de problèmes. C’est comme si je fumais comme un pompier. Je ne sais pas si c’est dû à l’eau ou bien à autre chose. » Sacha a rencon­­tré des anciens mineurs de la mine de Pira­­mida. Ils parlent de la ville sur  un ton posi­­tif. « Je crois que c’était un lieu agréable. La société ici fonc­­tion­­nait mieux que sur le conti­nent, car les gens étaient éduqués et intel­­li­­gents. On ne pouvait pas travailler ici, si par exemple on buvait trop d’al­­cool. » Sacha ne boit pas et ne fume pas. C’est pourquoi il n’aime pas le chalet que les mineurs ont construit en-dehors de la ville, où trônent plus de 5 000 bouteilles vides. Sur le sol du chalet, l’an­­née 1983 est dessi­­née avec des capsules. Le bâti­­ment de bouteilles est non seule­­ment une œuvre d’art remarquable mais aussi la preuve qu’à Pira­­mida, rien, pas même les bouteilles vides, n’était gaspillé. Mais pour Sacha, le chalet a une autre signi­­fi­­ca­­tion : « C’est le monu­­ment de la dépen­­dance des Russes à l’al­­cool. »

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La salle de classe
Crédits : Kimmo Hokka­­nen

Barents­­burg

En 2006, les archéo­­logues norvé­­giens Hein Bjerck et Bjør­­nar Olsen, accom­­pa­­gnés de la photo­­graphe Elin Andreas­­sen, se rendirent à Pira­­mida afin d’étu­­dier les ruines modernes. Ils s’ins­­tal­­lèrent au troi­­sième étage de l’hô­­tel aban­­donné de la Tulipe et y restèrent une semaine. Ils prenaient leur déjeu­­ner sur le toit de l’hô­­tel car ils avaient peur que l’odeur de la nour­­ri­­ture n’at­­ti­­rât les ours polaires. Alors qu’ils faisaient leurs recherches archéo­­lo­­giques, ils comptèrent le nombre de porte-drapeaux desti­­nés au drapeau rouge à Pira­­mida. Il y en avait 242. Le trio passait d’une chambre à l’autre dans la rési­­dence numéro 38, qui fut plus tard fermée aux visi­­teurs. Le groupe fit naître de sa recherche le livre Persistent Memo­­ries. Même si les loge­­ments desti­­nés aux céli­­ba­­taires et aux couples sans enfant étaient exac­­te­­ment iden­­tiques, chaque petit appar­­te­­ment avait son propre cachet et était décoré avec ce qu’il pouvait y avoir sous la main. Les publi­­ci­­tés Seiko décou­­pées dans les jour­­naux reflé­­taient, selon l’in­­ter­­pré­­ta­­tion des archéo­­logues, une admi­­ra­­tion pour la société de consom­­ma­­tion occi­­den­­tale. Sur les murs il y avait bien évidem­­ment des photos de modèles peu vêtus, mais aussi des déco­­ra­­tions origi­­nales faites à partir de paquets de ciga­­rettes et d’étiquettes de bouteilles de bière.

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La chambre de Sacha
Crédits : Kimmo Hokka­­nen

Dans l’une des chambres, on trouva des photos de membres du polit­­buro. Elles étaient collées sur la face inté­­rieure du placard à vête­­ments, et les archéo­­logues ne trou­­vèrent pas ce que cela pouvait bien symbo­­li­­ser. Les archéo­­logues norvé­­giens quali­­fièrent Pira­­mida et les autres ruines modernes du même type de « préhis­­to­­riques » – dans le sens où il n’existe pas à leur propos d’in­­ter­­pré­­ta­­tion histo­­rique caté­­go­­rique écrite. Les cher­­cheurs ne sont pas encore venus pour faire des fouilles et dépous­­sié­­rer soigneu­­se­­ment les paquets de ciga­­rettes, les trous­­seaux de clés, les écrous, les réci­­pients en plas­­tiques, les tasses en carton à moitié renver­­sées et les calen­­driers de femmes dénu­­dées en morceaux. Le temps s’est arrêté, tout est resté à sa place. Les archéo­­logues se rendirent aussi au siège social de la compa­­gnie minière. Derrière les banals bureaux, ils décou­­vrirent un bureau secret dont les murs étaient inso­­no­­ri­­sés et les portes blin­­dées. « À Pira­­mida, il y avait d’autres acti­­vi­­tés que l’ac­­ti­­vité minière. Par exemple, la station de radio était beau­­coup trop grande pour les besoins d’une petite ville », m’ex­­plique l’ar­­chéo­­logue Hein Bjerck au télé­­phone. Il avait travaillé dans les années 1990 au service du gouver­­neur du Sval­­bard et s’était rendu à plusieurs reprises dans la ville russe, qui était alors habi­­tée. « De plus, au siège social, il y a beau­­coup plus d’af­­faires qui ont été détruites que dans les autres bâti­­ments. »

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Sous l’œil de Lénine
Crédits : Kimmo Hokka­­nen

La première des deux chambres cachées faisait penser à un bureau normal : les étagères débor­­daient de piles de papiers et de dossiers d’ar­­chives reliés en morceaux. Dans la deuxième chambre, il y avait un poêle qui avait appa­­rem­­ment été utilisé pour brûler des docu­­ments offi­­ciels. Main­­te­­nant, il n’est plus possible de péné­­trer dans l’im­­meuble qu’en forçant l’en­­trée, mais à l’étage supé­­rieur, des stores en acier conti­­nuent de lais­­ser passer de la lumière depuis la troi­­sième fenêtre. Sacha les pointe du doigt et dit : « KGB ».

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La Russie s’in­­té­­resse toujours aux richesses natu­­relles du Sval­­bard. Elle n’y a pas aban­­donné toute son acti­­vité minière. À Barents­­burg, à 120 kilo­­mètres à vol d’oi­­seau au sud-ouest de Pira­­mida, une exploi­­ta­­tion char­­bon­­nière tourne encore aujourd’­­hui à plein gaz. Vue depuis la mer, Barents­­burg est impres­­sion­­nante. Le village semble émer­­ger direc­­te­­ment de la mer le long d’une chaîne de montagnes. Une colonne de fumée noire et épaisse s’élève de la chemi­­née de la centrale élec­­trique de la mine.

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Barents­­burg
Crédits : Svein-Magne Tunli

Sur le débar­­ca­­dère, des cartes de débarque­­ment sont distri­­buées aux touristes. Pour accé­­der à la rue prin­­ci­­pale, ou plutôt à la seule rue, il faut grim­­per 268 marches. L’as­­phalte a été fissu­­rée par le pergé­­li­­sol. Derrière la statue de Lénine, la deuxième plus au nord du monde, sur une enseigne impo­­sante, large d’une dizaine de mètres, est gravé le slogan : « Notre fin est le commu­­nisme ! » Il y a encore un an de cela, on pouvait y lire en lettres majus­­cules cursives BARENTSBURG, mais les travaux de réno­­va­­tion firent appa­­raître le texte d’ori­­gine. Pour le plai­­sir des touristes. Ici aussi, sur la chaîne de montagnes, est écrit en lettres blanches miru mir, « paix dans le monde ». Dans la rue prin­­ci­­pale, un mineur couvert de pous­­sière de char­­bon avance en titu­­bant, balançant un sac plas­­tique. Il crie des mots insai­­sis­­sables. Ce doit être son jour de congé. À Barents­­burg, on compte envi­­ron cinq cents habi­­tants, en majo­­rité des mineurs ukrai­­niens et russes. Ils n’uti­­lisent pas d’argent liquide. Dans le seul maga­­sin du village et dans le bar asso­­cié à l’hô­­tel, on paie avec la carte de Barents­­burg : la somme qui s’y accu­­mule est reti­­rée du salaire à la fin des deux ans de contrat. Seule­­ment six des habi­­tants parlent anglais, et moins encore norvé­­gien. La station satel­­lite émet les chaînes télé­­vi­­sées russes et l’opé­­ra­­teur télé­­pho­­nique russe Mega­­fon gère le réseau télé­­pho­­nique. La mine de Barents­­burg fait 450 mètres de profon­­deur. Son entrée se trouve au rez-de-chaus­­sée du siège social de la compa­­gnie minière Trust Arki­­ku­­gol. Alors que Pira­­mida est une mini-ville conçue avec soin, Barents­­burg semble être une ville dans laquelle les immeubles ont été épar­­pillés au hasard. Tout est couvert par la suie. Barents­­burg est sale, usée et misé­­rable. À Sval­­bard, tous – habi­­tants et touristes, Norvé­­giens et Russes – ont l’air de détes­­ter Barents­­burg et de louer la belle Pira­­mida. En avril 2008, il y eut un incen­­die dans la mine de Barents­­burg. Il fallut remplir la mine d’eau, et les travaux de répa­­ra­­tion durèrent trois ans. Pendant ce temps, l’école et la garde­­rie furent fermées et les enfants furent envoyés sur le conti­nent. Main­­te­­nant, au total, ce sont 32 enfants qui vivent ici. Sept d’entre eux vont à l’école, le reste à la garde­­rie. Il y a quatre ensei­­gnants.

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Sacha s’ins­­tal­­lera-t-il un jour défi­­ni­­ti­­ve­­ment à Pira­­mida ?
Crédits : Kimmo Hokka­­nen

Selon le gouver­­neur du Sval­­bard Odd Olsen Ingerø, la mine de Barents­­burg produit envi­­ron 120 000 tonnes de char­­bon par an. Le chiffre peut, aux yeux d’un profane, paraître consi­­dé­­rable, mais il ne l’est pas : en autant de temps, la compa­­gnie norvé­­gienne Store Norske extraie dans les envi­­rons de Longyear­­byen deux millions de tonnes de char­­bon. Ces dernières années, La Russie a pour­­tant investi plus d’argent à Barents­­burg qu’au­­pa­­ra­­vant. Les bâti­­ments ont été réno­­vés et un nouveau consu­­lat châte­­lain a été construit sur le flanc de la montagne, entouré d’un haut grillage métal­­lique. La compa­­gnie minière Trust Arkti­­ku­­gol projette désor­­mais même de rouvrir la mine de Grumant, aban­­don­­née dans les années 1960. Les réserves de char­­bon de la mine de Barents­­burg seront écou­­lées au plus tard dans dix ans, voire déjà avant. Dans les veines de char­­bon de Grumant, il reste encore pas mal de char­­bon, et la compa­­gnie a commu­­niqué au gouver­­neur la déci­­sion de faire la demande d’un nouveau permis de creu­­ser. Grumant est proche de Barents­­burg, les mineurs pour­­raient donc conti­­nuer d’ha­­bi­­ter dans les immeubles à moitié vides de Barents­­burg. Un nouveau permis de creu­­ser donne­­rait à la Russie une bonne raison de rester dans le Sval­­bard  pour encore des dizaines d’an­­nées. Les mines russes du Sval­­bard n’ont jamais été écono­­mique­­ment avan­­ta­­geuses, mais la présence de la Russie a d’autres moti­­va­­tions.

La dernière ville du monde

Le Sval­­bard était le front le plus septen­­trio­­nal de la guerre froide. Les îles appar­­tiennent à la Norvège, membre de l’OTAN, mais c’est ici que se trou­­vait l’avant-garde de l’URSS durant des décen­­nies. Aucun des deux pays n’a jamais eu de base mili­­taire sur l’île, car d’après le traité du Spitz­­berg, la zone « ne doit jamais servir à des fins belliqueuses ». Pendant la guerre froide, la Russie menait des acti­­vi­­tés mili­­taires sur d’autres îles arctiques, notam­­ment sur l’ar­­chi­­pel François-Joseph et la Nouvelle-Zemble.

Aussi long­­temps que la Russie extraira du char­­bon au Sval­­bard, la Norvège devra faire de même.

Les cher­­cheurs pensent que le Sval­­bard, à cause de sa loca­­li­­sa­­tion, est tout de même d’une impor­­tance stra­­té­­gique unique pour la Russie – mais rares sont ceux qui osent expo­­ser des pronos­­tics plus précis. La ques­­tion n’a pas vrai­­ment été trai­­tée, et par exemple l’im­­por­­tance de la très grande station radio et le rôle des fonc­­tion­­naires du KGB travaillant pour la société sovié­­tique font seule­­ment l’objet d’hy­­po­­thèses. En ce moment-même, la Russie s’in­­té­­resse parti­­cu­­liè­­re­­ment à la route mari­­time du nord et aux eaux envi­­ron­­nantes du Sval­­bard, où elle est en conflit avec la Norvège au sujet du droit de pêche. « Les données clima­­tiques collec­­tées sur l’île sont d’une grande impor­­tance tactique, cela fut déjà le cas pendant la Deuxième Guerre mondiale », dit le cher­­cheur Urban Wråk­­berg de l’uni­­ver­­sité de l’Arc­­tique à Kirkenes en Norvège. Il étudie la géopo­­li­­tique du Sval­­bard. « Il est aussi possible d’ob­­ser­­ver depuis le Sval­­bard la circu­­la­­tion de sous-marins. » Selon Wråk­­berg, aucun autre des pays signa­­taires du traité du Spitz­­berg, n’a montré de véri­­table inté­­rêt à venir sur l’île. « L’URSS était le seul pays qui pouvait fonder une mine au Sval­­bard. Cela corres­­pon­­dait bien à la logique de produc­­tion fara­­mi­­neuse, et l’or­­ga­­ni­­sa­­tion écono­­mique du système sovié­­tique ne prenait pas en consi­­dé­­ra­­tion les frais de trans­­port. Aucun pays capi­­ta­­liste ou société multi­­na­­tio­­nale ne commen­­ce­­rait une acti­­vité minière dans un endroit diffi­­cile à renta­­bi­­li­­ser. » En plus de la Russie, la Norvège a pendant des décen­­nies pioché dans les caisses de l’État pour une acti­­vité minière non rentable. Aussi long­­temps que la Russie extraira du char­­bon au Sval­­bard, la Norvège devra faire de même.

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Un musée à ciel ouvert ?
Crédits : Kimmo Hokka­­nen

La chaîne télé­­vi­­sée améri­­caine History Chan­­nel passa en 2009 la série docu­­men­­taire Life After People. On y prédi­­sait que si l’hu­­ma­­nité dispa­­rais­­sait main­­te­­nant de la Terre, Pira­­mida se conser­­ve­­rait plus long­­temps que Moscou ou New York. Elle devien­­drait la dernière ville du monde. À Pira­­mida, les tempé­­ra­­tures hiver­­nales tournent habi­­tuel­­le­­ment autour de –20°C. L’été aussi les tempé­­ra­­tures stag­nent à –10°C. À cause du climat froid et sec, l’eau n’at­­teint pas les construc­­tions des immeubles, ceux-ci ne se fissurent donc pas ni ne moisissent. Ce qui se passe ailleurs en plusieurs années mettra ici des décen­­nies ou des siècles à adve­­nir. Selon les auteurs du programme, les immeubles en brique de Pira­­mida seraient encore recon­­nais­­sables dans 500 ans. Peut-être qu’un jour, des groupes vien­­dront l’ad­­mi­­rer, aussi nombreux que le sont aujourd’­­hui les groupes qui viennent admi­­rer la colline de l’Acro­­pole d’Athènes et d’autres vestiges de l’An­­tiquité. De nos jours déjà, Pira­­mida attire les touristes spécia­­listes des villes-fantômes qui se consi­­dèrent comme des explo­­ra­­teurs urbains. Ils s’in­­té­­ressent aux vestiges du temps de l’in­­dus­­tria­­li­­sa­­tion – usines aban­­don­­nées, mines, hôpi­­taux, silos, tunnels, stations de métro et bases mili­­taires – et voient de la beauté dans la lente dégra­­da­­tion des construc­­tions. Durant leur voyage, ils se concentrent sur la photo­­gra­­phie et partagent leurs photos avec d’autres passion­­nés sur des blogs et des forums de discus­­sion. Pira­­mida est un lieu d’ex­­plo­­ra­­tion parti­­cu­­liè­­re­­ment attrac­­tif : c’est un morceau d’une orga­­ni­­sa­­tion du monde qui a disparu, diffi­­cile d’ac­­cès et situé au bout du monde. La ville est urbaine et moderne, mais se situe en plein milieu de l’im­­pré­­vi­­sible désert arctique. Malgré les pillages et fenêtres cassées, Pira­­mida a gardé son allure d’ori­­gine. Dans la ville, il n’y a même pas un seul graf­­fiti. Sur les blogs des touristes enthou­­sias­­més, les légendes urbaines qui circulent sur Pira­­mida sont répé­­tées, comme celle selon laquelle les habi­­tants n’eurent que quelques heures pour plier bagage et partir, et que les chats furent aban­­don­­nés dans la ville et retrou­­vés morts deux semaines plus tard.

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La ville se prête aux histoires de fantômes
Crédits : Kimmo Hokka­­nen

À Pira­­mida, il est aisé de recon­­naître les natures mortes mises en scène, qui insistent sur l’im­­pres­­sion de départ préci­­pité. Dans la cantine, il y a une chambre au fond dans laquelle une assiette et une four­­chette noir­­cies ont été lais­­sées sur la table, comme si le dernier repas avait été inter­­­rompu. Les histoires intriguent et attirent sur place plus de touristes qui s’in­­té­­ressent aux vestiges. Cela s’ac­­com­­pagne du para­­doxe de la ville-fantôme : lorsque l’une d’elles devient une desti­­na­­tion touris­­tique, elle perd sa nature de ville-fantôme alors que c’est la raison pour laquelle tant de gens veulent y aller. Pira­­mida pour­­rait bien­­tôt deve­­nir tota­­le­­ment diffé­­rente de ce qu’elle est aujourd’­­hui. Les construc­­tions ont été cade­­nas­­sées car la compa­­gnie ne tient pas à ce que les touristes voient le chaos des appar­­te­­ments. Le direc­­teur touris­­tique de Trust Arki­­ku­­gol à Barents­­burg, Vitali Choutko, raconte que les vestiges de la vie quoti­­dienne sovié­­tique vont être nettoyés. « Nous allons ouvrir les bâti­­ments à mesure qu’ils seront réno­­vés. Un vieil immeuble n’est pas très inté­­res­­sant pour les visi­­teurs. Pira­­mida est plus inté­­res­­sante pour les gens en tant que musée », dit Choutko. À Barents­­burg, les vieux immeubles ont été recou­­verts de panneaux de fibre de verre de couleur pastel. Main­­te­­nant, ils ont tous l’air exac­­te­­ment iden­­tiques. Au Sval­­bard, un décret de protec­­tion des vieux bâti­­ments s’ap­­plique, mais il touche seule­­ment les bâti­­ments construits avant 1945, dont il ne reste pas un seul à la compa­­gnie russe. Pour les Russes, l’époque sovié­­tique est trop proche, bien trop sévère et trau­­ma­­ti­­sante pour que ses vestiges soient consi­­dé­­rés comme étant un héri­­tage précieux du point de vue de l’his­­toire cultu­­relle.

Les vestiges quoti­­diens du village minier arctique peuvent, selon la compa­­gnie qui en est proprié­­taire, être sans valeur, mais pour les passion­­nés des villes-fantômes, ils sont au contraire infi­­ni­­ment inté­­res­­sants. Le guide esti­­val, Sacha, est contre le fait de toucher les bâti­­ments. Selon lui, une simple répa­­ra­­tion des toits, un coup de pinceau sur les murs et d’autres petits travaux de main­­te­­nance suffi­­raient. « Le style sovié­­tique a du charme. Pour les Russes, c’est ennuyeux, car ils l’ont assez vu, mais les étran­­gers aiment beau­­coup cela. » Mais Sacha aussi a des projets qui font assez parler d’eux, qui permet­­traient à Pira­­mida d’at­­ti­­rer encore plus de touristes qu’aujourd’­­hui. Il propose qu’au long de la montagne les rails menant à la mine soient trans­­for­­més en remon­­tées méca­­niques et qu’on fasse de Pira­­mida une station de ski alpin dans l’es­­prit sovié­­tique – la station la plus septen­­trio­­nale du monde bien entendu. Et au port, on pour­­rait construire un chemin de fer qui irait à la ville, juste pour éton­­ner les touristes. La recons­­truc­­tion du port ferait venir, selon Sacha, d’im­­menses navires de croi­­sière qui s’ar­­rê­­te­­raient alors à Longyear­­byen. « Et la piscine devrait de nouveau ouvrir. Elle pour­­rait être le diamant de Pira­­mida ! » Sacha est souvent de service dans le port, sur ce petit bout de terre mesu­­rant cinq mètres de diamètre. C’est le seul endroit à Pira­­mida où il est possible d’en­­voyer et de rece­­voir des textos. Sacha s’oc­­cupe des réser­­va­­tions d’hô­­tel. Parfois, pendant ses jour­­nées de congé, il grimpe au sommet de la mine. Là-bas, il y a un chalet jaune où, par beau temps, il est possible de se connec­­ter à Inter­­net.

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Tant de choses à faire
Crédits : Kimmo Hokka­­nen

« Ici, il y aurait tant de choses à faire. Mais cela demande de l’argent, et l’argent de la compa­­gnie part dans les salaires des mineurs. Si la compa­­gnie fermait la mine de Barents­­burg et inves­­tis­­sait dans le déve­­lop­­pe­­ment du tourisme, ce pour­­rait être le début de la crois­­sance, des béné­­fices. » La recherche pour le déve­­lop­­pe­­ment est déjà en marche. En décembre 2012, l’of­­fice de tourisme natio­­nal de Russie, Rostu­­rizm, annonça être à la recherche d’un construc­­teur de marque pour les desti­­na­­tions russes du Sval­­bard. La récom­­pense promise est de 450 000 roubles, soit envi­­ron 10 000 euros. Pira­­mida est encore loin d’être vendue aux étran­­gers, bien que des ques­­tion­­ne­­ments surgissent de temps à autre. Sacha répon­­dait aux mails de propo­­si­­tions d’achat pendant son service dans le bureau de la compa­­gnie minière à Barents­­burg. « L’an­­née dernière, j’ai répondu néga­­ti­­ve­­ment aux Norvé­­giens, aux Améri­­cains et à un million­­naire du pétrole de la pénin­­sule arabique », raconte-t-il. Peut-être qu’a­­près tout il serait mieux que les gens aban­­donnent complè­­te­­ment Pira­­mida et la laissent en paix. Les construc­­tions demeu­­re­­raient au Sval­­bard pour racon­­ter leur propre histoire. Le pergé­­li­­sol conser­­ve­­rait ici une période unique de l’his­­toire, comme une image figée de l’URSS. Cette image pour­­rait par exemple dater de 1977, lorsque le dixième plan quinquen­­nal diri­­geait la produc­­tion indus­­trielle, que la rue prin­­ci­­pale de Pira­­mida s’ap­­pe­­lait rue des 60 ans de la révo­­lu­­tion d’Oc­­tobre et qu’un avenir radieux lui était encore promis.


Traduit du finnois par Hind Bendaace et Aleksi Moine d’après l’ar­­ticle « Matkai­­lijan Neuvos­­to­­liitto », paru dans Long­­play. Couver­­ture : Pira­­mida, par Kimmo Hokka­­nen.

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