par John Temple | 6 octobre 2016

Tout a commencé par une ques­­tion à laquelle mes parents n’avaient jamais pu répondre en 70 ans. Qu’é­­tait-il arrivé au méde­­cin français qu’ils avaient recueilli durant le siège de Buda­­pest par les Russes ? C’était un prison­­nier de guerre évadé. Eux essayaient seule­­ment de s’en sortir. Ensemble, ils se cachèrent dans une cave, sous les bottes des soldats alle­­mands qui avaient établi leur base dans la maison. Les souve­­nirs que mes parents avaient gardés de cette époque ne faisaient que rare­­ment surface. Mais lorsqu’ils parlaient de l’hi­­ver 1944–1945, tout semblait plus vivant. C’était comme si les flashs des bombes encore vifs dans leurs mémoires éclai­­raient leurs vies. Ils étaient un tout jeune couple quand mon père, qui avait déserté l’ar­­mée hongroise, et ma mère, qui avait refusé d’em­­mé­­na­­ger dans le ghetto et de porter l’étoile jaune, unirent leurs desti­­nées.

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Des soldats russes durant la bataille de Buda­­pest

Chaque fois que j’en­­ten­­dais parler de cet hiver-là – souvent des soirs où il neigeait, cela leur rappe­­lait le froid mordant qu’ils avaient dû affron­­ter à l’époque –, un nom reve­­nait dans leur récit : celui du Dr Lanusse. Mes parents avaient pour cet homme une admi­­ra­­tion sans borne. Ils faisaient de lui le portrait d’un méde­­cin coura­­geux qui hono­­rait son serment en soignant quiconque en avait besoin. Après la guerre, mes parents ne le revirent jamais. Il n’est pas rare de perdre le contact avec des gens qui ont compté dans nos vies. Nous passons tous à autre chose. Mais pour une raison que je ne saurais entiè­­re­­ment expliquer, après la mort de mes parents, j’ai été emporté dans les tour­­billons de leur passé. Ce n’était pas la première fois. Mes parents ont laissé beau­­coup de mes ques­­tions sans réponse. Celle-ci ne parais­­sait pas essen­­tielle, car le Dr Lanusse n’était pas un membre de la famille. Elle l’était beau­­coup moins que de savoir ce qu’il était arrivé au frère de ma mère durant la Seconde Guerre mondiale. Ma mère m’a raconté qu’ils avaient essayé de savoir ce qu’il était advenu de son frère de nombreuses fois après la guerre, mais ils étaient toujours reve­­nus les mains vides. Quand j’ai fini par décou­­vrir les docu­­ments attes­­tant de sa mort il y a trois ans, peu avant celle de ma mère, elle en a été très attris­­tée. Elle m’a dit qu’elle avait dû faire son deuil une deuxième fois. Elle n’a jamais voulu voir la preuve que j’avais retrou­­vée, son dossier de Buchen­­wald. Ce que mes parents avaient vécu avec le méde­­cin français semblait pour­­tant si incroyable – ils s’étaient réfu­­giés dans la cave de la maison de mes grands-parents, sous les pas des soldats alle­­mands, et avaient survécu pour le racon­­ter – que j’ai pensé que cela valait le coup de creu­­ser. Je me suis donc lancé à la recherche d’une personne que je n’avais jamais rencon­­trée, avec un nom que je ne savais pas épeler. Un nom venu de mon enfance. Ce que j’ai fini par décou­­vrir est incroyable, au-delà de tout ce que j’au­­rais pu imagi­­ner. Et même si j’au­­rais voulu m’être lancé dans cette quête plus tôt, cela n’au­­rait proba­­ble­­ment pas été possible sans Inter­­net.

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Une silhouette dans les rues de Buda­­pest après le siège

Cinq lettres

C’était à l’au­­tomne 2015. Je travaillais à mon bureau de San Fran­­cisco, lais­­sant de temps à autre mon regard se perdre au-delà des branches des pruniers tandis que je parcou­­rais Google. J’ai fouillé la Toile jusqu’à tomber sur un livre qui conte­­nait le nom que je cher­­chais : Dr Lanusse. C’était forcé­­ment lui, me suis-je dit, car cette unique petite phrase dans un manus­­crit de 248 pages sur l’his­­toire de la Seconde Guerre mondiale en Hongrie le décri­­vait comme « medi­­cal-ft. Int. », un méde­­cin interne à plein temps. Sur le coup, je n’étais pas sûr de ce que cela signi­­fiait, mais j’avais bien l’im­­pres­­sion qu’il s’agis­­sait d’un docteur. Combien de Dr Lanusse pouvait-il y avoir en France ? Il s’est avéré que c’était un nom de famille peu répandu. Je pensais que la suite logique était de prendre contact avec le minis­­tère de la Défense français pour retrou­­ver son dossier. Ils pour­­raient certai­­ne­­ment me dire ce qui lui était arrivé. Mais un ami ayant des connexions au sein du gouver­­ne­­ment français m’a dissuadé de lancer dans cette voie, du moins pour l’ins­­tant. Trop fasti­­dieux, trop chro­­no­­phage. J’étais déçu.

Que pouvais-je faire ensuite ? Il m’a mis en contact avec une amie améri­­caine titu­­laire d’un docto­­rat en histoire de France, qui avait quelques de sugges­­tions. Elle aussi m’a recom­­mandé d’évi­­ter de contac­­ter direc­­te­­ment l’ar­­mée. Elle était d’avis qu’un jour­­na­­liste français serait plus capable de m’ai­­der à retrou­­ver les docu­­ments dont j’avais besoin. J’ai alors contacté mon ami Frédé­­ric, un jour­­na­­liste français vivant à Paris, et lui ai raconté mon histoire. Je lui ai raconté comment mes parents m’avaient un jour parlé de ce méde­­cin français, avia­­teur dans mon souve­­nir, qui s’était terré avec eux dans la cave de la maison des parents de mon père à Buda­­pest durant l’hi­­ver 1944–1945. Comment, après que les Russes eurent chassé les Alle­­mands et occupé la ville, leurs chemins s’étaient sépa­­rés pour ne jamais se recroi­­ser. Ils m’avaient parlé des cadavres gelés des chevaux morts jonchant la rue, et confié à quel point la vie était encore dange­­reuse pour eux au prin­­temps 1945. Je lui ai dit que mon père pensait que le coura­­geux docteur avait dû être tué en essayant de rentrer chez lui. Et que je croyais me souve­­nir qu’il venait de Bordeaux.

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L’in­­té­­rieur du camp de Rawa-Ruska, en Ukraine

C’était là toute l’his­­toire, échap­­pée des lèvres de mes parents. Il y avait cepen­­dant un fait nouveau, lui dis-je. J’avais été en mesure de trou­­ver une réfé­­rence au docteur dans un livre qui décri­­vait comment la Hongrie, qui avait imposé ses propres lois anti-juifs et pris le parti des nazis, avait servi de refuge aux prison­­niers français évadés, tard dans l’an­­née 1944. Je lui ai demandé s’il pouvait m’ai­­der à décou­­vrir ce qui était arrivé au docteur. Si d’aven­­ture je venais en France, j’au­­rais aimé rencon­­trer ses descen­­dants et me recueillir sur sa tombe. Frédé­­ric avait plusieurs sugges­­tions. Un ami à lui était réser­­viste dans la marine et devait savoir comment procé­­der pour consul­­ter les archives mili­­taires. La préfec­­ture déte­­nait proba­­ble­­ment des docu­­ments utiles. Il avait mis en copie de son email sa femme, Natha­­lie, qui selon lui « devait avoir quelques idées ».

Ancienne jour­­na­­liste, Natha­­lie vient d’une très vieille famille française. C’était une passion­­née d’his­­toire, d’après lui. Ses paroles m’ont revi­­goré. Sorti de mon impasse, j’avais traversé l’océan en quelques mails. Natha­­lie a commencé les recherches avant même que nous parlions pour la première fois. Mon français est rudi­­men­­taire. Cher­­cher des docu­­ments admi­­nis­­tra­­tifs français sans un guide me parais­­sait impos­­sible. Il ne lui a fallu que quelques jours avant de déter­­rer une histoire sur un site français dédié à un camp de prison­­niers de guerre en Pologne [aujourd’­­hui, le camp se situe en Ukraine, ndlr] où les Alle­­mands déte­­naient des soldats français : Rawa-Ruska. « J’ai trouvé un Docteur Henri Lanussé (il y a un accent sur le e) », m’a-t-elle écrit. « Il s’est échappé du camp de Rawa-Ruska le 9 août 1942. Il est arrivé à Buda­­pest à Pâques 1943 et il y est resté jusqu’à ce que les Russes arrivent. Il est revenu en France et a écrit un texte dans lequel il fait preuve des mêmes quali­­tés que vos parents avaient tant appré­­cié chez le Henri Lanussé qu’ils ont connu. Il se montre très recon­­nais­­sant envers les habi­­tants de Buda­­pest. Son prénom n’est pas mentionné dans ce texte, mais il est nommé Dr Henri Lanussé dans un autre texte en français que je peux vous faire parve­­nir. » Cepen­­dant, elle m’a prévenu que deux de mes infor­­ma­­tions étaient fausses : • « Son nom s’écrit avec un accent » • « ce n’est pas un avia­­teur, il servait dans les troupes au sol. » Ce dernier détail ne m’éton­­nait pas. Je n’étais tout d’un coup plus très sûr de la branche de l’ar­­mée dans laquelle il avait servi. Je savais en revanche que le Dr Lanusse s’était évadé d’un camp de prison­­niers alle­­mands et qu’il avait atterri en Hongrie. Je me rappe­­lais vague­­ment que mes parents m’avaient raconté qu’il s’était échappé plus d’une fois. Rawa-Ruska était juste­­ment un camp où les Alle­­mands envoyaient les évadés réci­­di­­vistes, un lieu aux condi­­tions de vie déplo­­rables. Peut-être s’agis­­sait-il de lui.

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Des soldats empri­­son­­nés au Stalag 325 de Rawa-Ruska

Le témoi­­gnage retrouvé par Natha­­lie était celui d’un certain « Docteur Lanussé ». L’ac­cent sur le e final est impor­­tant : s’agis­­sait-il du même Dr Lanusse dont il était ques­­tion dans ce livre sur l’his­­toire de la Seconde Guerre mondiale en Hongrie ? Je n’au­­rais proba­­ble­­ment pas remarqué la diffé­­rence moi-même. Natha­­lie avait été plus atten­­tive. Je n’avais même pas réalisé que Lanusse avait un sens parti­­cu­­lier en français. Sur un site de généa­­lo­­gie français, elle a décou­­vert que le nom Lanusse venait du sud-ouest de la France, c’était donc bon signe. Mes parents m’avaient dit que le docteur était origi­­naire de Bordeaux. Le site indiquait que le nom prove­­nait d’une parti­­cu­­la­­rité topo­­gra­­phique de la région – « qui désigne une lande, un terrain peu fertile ». Mais dans le langage contem­­po­­rain, il a aussi une signi­­fi­­ca­­tion plus embar­­ras­­sante qui devait lui causer quelques problèmes à l’école. Lanusse. Diffi­­cile d’ima­­gi­­ner porter un nom pareil. On ne tarde­­rait pas à décou­­vrir la vérité, mais pour l’heure, la confu­­sion régnait : était-ce Lanusse ou Lanussé ? L’af­­faire a été réso­­lue après que j’ai lu l’his­­toire sobre­­ment écrite par le Dr Lanussé, qui conte­­nait quatre para­­graphes qui m’étaient fami­­liers. Il racon­­tait s’être trouvé enfermé dans une cave avec des soldats alle­­mands au-dessus de sa tête. Combien de fois une chose pareille avait-elle pu arri­­ver ? Déjà que j’avais du mal à croire qu’on y ait survécu une fois pour le racon­­ter… Ces quatre para­­graphes ont lente­­ment révélé leur sens à mes yeux, avec l’aide de Google Trans­­late. Arrivé à la fin, je n’avais plus aucun doute. J’ai dit à Natha­­lie qu’une portion du docu­­ment qu’elle m’avait envoyé était pratique­­ment iden­­tique à ce que mes parents m’avaient raconté.

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Des soldats russes combattent les fascistes hongrois

En octobre ou novembre 1944, le gouver­­ne­­ment de l’amiral Horthy fut renversé et remplacé par un autre, le Parti des Croix fléchées (une sorte de milice), qui commença à pour­­chas­­ser tous les éléments de la popu­­la­­tion hongroise qui étaient anti-Alle­­mands, en parti­­cu­­lier la popu­­la­­tion juive et les prison­­niers de guerre.

Ici, permet­­tez-moi de remer­­cier une fois de plus les Hongrois, dont la majo­­rité se sont rangés au côté des Alliés et nous sont venus en aide, à nous autres hors-la-loi, comme ils ont pu, alors que nous vivions dans la clan­­des­­ti­­nité pour échap­­per aux nazis.

Les Alle­­mands étaient plus absor­­bés par la bataille que par notre situa­­tion et ils n’in­­sis­­tèrent pas pour véri­­fier notre statut. Dans la cave, je soignais les bles­­sés de natio­­na­­li­­tés diverses. Je n’étais pas habi­­tué à ce genre d’in­­ter­­ven­­tion, mais je me suis préparé à accou­­cher une femme enceinte. Mais nous avons pu l’éva­­cuer à temps vers un hôpi­­tal de Buda­­pest, ce qui m’a privé du plai­­sir d’un accou­­che­­ment sur la ligne de front. La bataille a duré envi­­ron quinze jours, puis les troupes alle­­mandes se sont reti­­rées et ont laissé la place aux soldats russes.

Quand les Russes sont arri­­vés, j’ai quitté la cave seul en portant un drapeau blanc. Ce fut un autre moment diffi­­cile, mais qui se termina bien en dépit de la mitraillette russe poin­­tée sur ma gorge… Pas très agréable mais logique, étant donné que les Alle­­mands tiraient sur eux depuis notre villa.

J’étais exalté par ce que je venais de lire. J’ai envoyé un mail à Natha­­lie : « Je suis sûr à 99,9 % que le premier Lanussé (celui avec un accent) est l’homme qui s’est caché avec mes parents dans la cave de la villa où les Alle­­mands tiraient sur les Russes, et que les Russes ont repris lorsqu’ils ont bouté les Alle­­mands hors de la ville. » La ques­­tion était de savoir quoi faire ensuite. Une fois de plus, j’ai suggéré de contac­­ter le minis­­tère de la Défense. Mais Natha­­lie a répondu qu’elle pensait avoir une meilleure solu­­tion. Si le docteur avait eu des enfants, il était possible que l’un d’eux soit aussi devenu méde­­cin, cela arrive souvent. J’étais quasi­­ment certain que le docteur venait de Bordeaux. C’était une des choses dont mes parents semblaient sûrs. Ils avaient essayé de le retrou­­ver lorsqu’ils étaient de passage dans la ville, en regar­­dant dans l’an­­nuaire.

La nouvelle fut un choc.

Natha­­lie a trouvé les adresses postales de quatre méde­­cins du même nom – avec et sans accent – dans la région de Bordeaux, et un cinquième qui n’avait qu’une adresse email. Elle a suggéré que j’adresse une lettre person­­nelle à chacun d’eux où j’ex­­plique­­rais mes recherches. « C’est une approche prag­­ma­­tique qui pour­­rait accé­­lé­­rer l’enquête », m’a-t-elle dit. C’est donc ce que j’ai fait, dans un français hési­­tant, aidé par Natha­­lie – pas pour donner l’illu­­sion d’un français courant, mais pour le rendre compré­­hen­­sible. J’ai cité l’ar­­ticle écrit par le Dr Lanussé et demandé leur aide. J’ai glissé les lettres dans des enve­­loppes blanches et les ai postées quelques temps avant Noël. Puis j’ai attendu.

Bozsi

La première réponse qui m’est parve­­nue était un mail dans lequel la personne regret­­tait de ne pas pouvoir m’ai­­der. Mais le second, reçu de la part d’un kiné­­si­­thé­­ra­­peute, tapait dans le mille. « Chère madame », commençait-il, « je suis un des fils d’Henri Lanussé et de Bozsi, qui étaient avec vos parents lors de la bataille de Buda­­pest. » Il m’a ensuite raconté que son père était mort en 1989, deux semaines après la chute du mur de Berlin. La nouvelle a été un choc. Même si je savais qu’il était peu probable que je le retrouve vivant, je l’es­­pé­­rais malgré tout. Du moins, j’avais répondu à la ques­­tion de ce qui était arrivé au Dr Lanussé, et j’avais trouvé quelqu’un en vie. Une nouvelle porte venait de s’ou­­vrir. Je n’étais malgré tout pas satis­­fait. Je m’en suis beau­­coup voulu. Si seule­­ment j’avais entre­­pris ces recherches plus tôt, ai-je pensé, j’au­­rais pu le retrou­­ver vivant. Mes parents seraient encore en vie et ils auraient pu se revoir. J’avais passé du temps en France à la fin des années 1970. Il m’au­­rait été possible de le retrou­­ver. Si seule­­ment… J’étais aussi confus. Je ne me rappe­­lais pas avoir entendu parler d’une certaine Bozsi dans la cave avec eux. Qui était-ce ? Et pourquoi pensait-il que j’étais une femme ?

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Bozsi et le Dr Henri Lanussé
Crédits : Elisa­­beth Lanussé

Le fils du docteur, Pierre, m’a dit que sa mère de 93 ans me contac­­te­­rait car elle utili­­sait encore Inter­­net en dépit de ses problèmes de vue. Elle a honoré sa parole quelques heures plus tard. « Cher Monsieur Temple », m’a-t-elle écrit. « Oui, vous êtes bien arrivé au bon endroit. » Son court email était signé Bozsi et elle propo­­sait qu’on se parle sur Skype. Elle avait été touchée par ma plon­­gée dans les souve­­nirs de mes parents. C’était le 6 janvier 2016. Trois mois plus tard, je serais en France. Ma femme Judith et moi serions en chemin pour rencon­­trer Bozsi en personne, rejoints par Natha­­lie et notre fille la plus âgée, Hannah. Étant l’aî­­née des petits enfants de mes parents et la première fille de notre famille, Hannah avait été très proche de ma mère. Elle avait visité Buda­­pest et avait déjà rencon­­tré seule des amies de ma mère, mais jamais personne qui avait connu ma mère dans sa jeunesse. Mais avant cela, d’autres surprises étaient à venir.

Notre première conver­­sa­­tion sur Skype a duré presque deux heures. Il y avait beau­­coup à dire et nous étions très lents à le faire. Je luttais et Bozsi aussi. Nous avions tous deux de très nombreuses ques­­tions. Le simple fait de parve­­nir à nous connec­­ter tous les trois – Bozsi, Natha­­lie et moi – n’a pas été une mince affaire. Au départ, nous ne pouvions pas nous voir. J’ai dû expliquer à Bozsi en français comment allu­­mer sa caméra. Puis je l’ai vue, pour la première fois, élégante dans son pull blanc que je fini­­rais par bien connaître. Elle avait la même éner­­gie que ma mère avait gardée jusqu’au jour de sa mort. Bozsi parlait un français lent et clair, qu’il m’était facile de comprendre. Natha­­lie a noté son accent hongrois, mais comme mes parents parlaient tous les deux anglais avec des accents à couper au couteau, je ne l’ai pas remarqué.

Durant cette première conver­­sa­­tion, elle m’a dit quelque chose que je n’avais jamais entendu aupa­­ra­­vant : « Tu ressembles à ton père, en plus vieux. » Je n’avais jamais rencon­­tré personne dont l’image de mes parents était restée figée dans leur ving­­taine. C’était comme si le temps se repliait sur lui-même. J’étais plus vieux que mon père. Dans son esprit, mon père était encore un jeune homme et ma mère une belle jeune femme. Mes parents étaient jeunes à nouveau.

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Erzse­­bet Fuchs-Lanussé, alias Bozsi
Crédits : Judith Cohn

Natha­­lie, Judith et moi avons ri de la bizar­­re­­rie de cette pers­­pec­­tive. Bozsi avait 22 ans lorsqu’elle était dans la cave. Ma mère en avait 24 et mon père presque 26. Quant au Dr Lanussé, c’était le plus vieux de la bande : il avait 31 ans. Bozsi m’a confié que mon email l’avait boule­­ver­­sée. Il avait fait remon­­ter à la surface des souve­­nirs qui n’étaient pas enfouis si profon­­dé­­ment qu’elle le pensait. J’étais d’avis que mes parents auraient été heureux de savoir que nous avions noué contact, mais Judith pensait le contraire. Faire remon­­ter le passé à la surface – et tous les maux qui l’ac­­com­­pa­­gnaient – les aurait déran­­gés. Lorsque j’ai parlé à Bozsi pour la première fois, je ne pouvais pas savoir que son histoire était si semblable à celle de ma mère. Elles avaient toutes les deux grandi au sein du même milieu social, dans des foyers nantis et éduqués – leurs pères avaient tous les deux réussi. Elles étaient toutes les deux juives et avaient épousé des catho­­liques. Bozsi avait aban­­donné sa foi dans l’es­­poir que cela l’ai­­de­­rait à rester en vie. C’est fina­­le­­ment sa capa­­cité à réci­­ter une prière juive qui lui sauva la vie.

Plus tard, elle rencon­­tra Henri, un catho­­lique dont elle tomba folle­­ment amou­­reuse. Ma mère n’était pas iden­­ti­­fiée comme juive, elle avait étudié à l’école protes­­tante. Mais la guerre avait fait d’elle une fugi­­tive. Tandis que ses parents étaient confi­­nés dans le ghetto juif de Buda­­pest et que son frère avait été capturé, elle rejoi­­gnit une cellule clan­­des­­tine et vivait avec de faux papiers. Elle aussi était tombée amou­­reuse d’un homme catho­­lique. Elle m’a racon­­té qu’elle ne savait pas à l’é­­poque que la mère de mon père était juive elle aussi, et que si les parents de mon père avaient démé­­na­­gé de Vienne en Hongrie, c’était pour proté­­ger ma grand-mère après l’ar­­ri­­vée des nazis en Autriche. Il me semblait incroyable que ma mère igno­­rât la vérité, mais après tout leur histoire toute entière était incroyable. Un point d’in­­ter­­ro­­ga­­tion de plus, à côté d’un plus gros. La vie n’avait pas été facile pour Bozsi non plus. La perte est la première chose dont elle fit l’ex­­pé­­rience, bien qu’elle n’en eût pas conscience à l’époque. Sa mère mourut en lui donnant nais­­sance. Elle n’ap­­prit la vérité que des années plus tard, car son père se rema­­ria rapi­­de­­ment et sa nouvelle épouse trai­­tait Bozsi comme sa propre fille. Il se suicida après qu’on lui confisqua son usine à cause des lois anti-juives. Sa belle-mère mourut du typhus après sa libé­­ra­­tion du camp de concen­­tra­­tion de Mauthau­­sen. Quant à son frère, il avait été envoyé aux travaux forcés dans les mines de sel de Yougo­s­la­­vie, et n’en revint jamais. Elle a perdu un de ses fils. Elle a perdu deux de ses petits-fils. Et bien sûr, elle a perdu Henri. Elle l’avait vu souf­­frir après la guerre. Ma mère aussi avait eu une vie diffi­­cile. Elle a perdu des amis et de la famille. Elle avait de nombreux problèmes de santé et elle souf­­frait presque constam­­ment. Il y a malgré tout une diffé­­rence signi­­fi­­ca­­tive entre les deux femmes. Bozsi a ressenti le besoin de parta­­ger son expé­­rience de la guerre – après la mort de son petit-fils, qui avait toujours voulu qu’elle lui raconte comment lui, un garçon français, pouvait avoir une grand-mère hongroise.

En 2002, alors que mes parents étaient toujours en vie, elle a commencé à écrire un livre pour racon­­ter ses expé­­riences de la guerre et l’épi­­sode de la cave. 9782715226227fsMa mère a fait le choix opposé. Ses amis avaient beau l’en­­cou­­ra­­ger à écrire un livre, elle a décidé de garder son histoire en bonne partie pour elle-même. Je pense que mon père, comme le Dr Lanussé, étaient du même avis. Pierre m’a raconté que son père ne disait quasi­­ment rien de la période qui s’était dérou­­lée entre son évasion de Rawa-Ruska et son retour en France. Il valait mieux lais­­ser les choses où elles étaient. Je décou­­vri­­rais bien assez tôt que Bozsi n’était pas du genre à lais­­ser des non-dits. Elle aimait intro­­duire ses révé­­la­­tions par un : « Je vais te dire quelque chose d’in­­dis­­cret. » Après quoi elle glous­­sait comme une adoles­­cente avant de me parler en riant des sons qu’on enten­­dait la nuit dans la cave – les deux jeunes couples ne pouvaient pas s’em­­pê­­cher de faire l’amour – ou des avances qu’un homme riche lui avait faites après qu’elle se fut instal­­lée en France. Deux des fils de Bozsi se sont oppo­­sés à ce qu’elle écrive un livre. Ils étaient d’avis, comme leur père, qu’il valait mieux lais­­ser le passé où il était. Mais son autre fils – qui est mort peu de temps après que le livre a été publié – l’y a encou­­ra­­gée. Il atten­­dait dans le salon qu’elle lui apporte les pages du manus­­crit, qu’elle écri­­vait à l’étage. Quand le premier jet a été fini, Bozsi l’a montré à une voisine, qui l’a mise en contact avec une amie d’en­­fance. Cette auteure et produc­­trice de cinéma  a travaillé un an sur le projet avant de le présen­­ter à un éditeur respecté, Mercure de France. Le livre, Le Dernier bateau d’Odessa, a été publié en 2006 et traduit plus tard en alle­­mand et en polo­­nais. Le titre fait réfé­­rence à la façon dont Bozsi et Henri ont fini par rentrer en France. « Lis-le », m’a-t-elle dit à la fin de notre premier appel. « Tu en sauras plus sur cette époque. Nous parle­­rons davan­­tage ensuite. »

LISEZ ICI LA SUITE DE L’HISTOIRE

DES RETROUVAILLES HORS DU COMMUN

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Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « Cham­­pagne in the Cellar », paru dans The Atlan­­tic. Couver­­ture : Le château de Buda, après la bataille de Buda­­pest.


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