par Josh Dean | 30 mars 2016

La veste en daim

Stephen Reid change de posi­­tion sur sa chaise pour éviter les rayons du soleil filtrant à travers la fenêtre du bar de l’hô­­tel Sylvia à Vancou­­ver. Tout en siro­­tant un expresso, il explique la métho­­do­­lo­­gie d’un cambrio­­lage réussi. « Ce n’est pas sorcier », dit-il. « Il n’y a pas besoin d’être Stephen Hawking. » Le visage de Reid est plus serein main­­te­­nant qu’il ne l’était il y a 40 ans, quand sa photo parais­­sait en une des jour­­naux à travers tout le Canada. Il a les mêmes cheveux épais et la même mous­­tache, qui sont à présent gris, mais les cica­­trices qui marquent sa joue droite se sont estom­­pées. Il commande une salade Cobb sans avocat ; le braqueur de banque vivant le plus célèbre du Canada a 64 ans et surveille sa ligne. Pendant toutes les années 1970 et le début des années 1980, Reid et ses parte­­naires, Paddy Mitchell et Lionel Wright, ont cambriolé des dizaines de banques, dérobé des millions de dollars et se sont évadés de nombreuses prisons, susci­­tant la fasci­­na­­tion des médias et la frus­­tra­­tion des auto­­ri­­tés cana­­diennes et améri­­caines. Dans l’ima­­gi­­naire collec­­tif, ils étaient perçus comme les nouveaux héros popu­­laires. Le Stop­­watch Gang (« le gang au chro­­no­­mètre ») a été surnommé ainsi par le FBI car Reid portait parfois un gros chro­­no­­mètre autour du cou pour mesu­­rer la durée de leurs cambrio­­lages incroya­­ble­­ment effi­­caces, souvent commis en portant des masques de Hallo­­ween. « Je ne peux pas dire que j’ad­­mire ce qu’ils ont fait parce que c’est illé­­gal », m’a confié un agent du FBI qui a pour­­suivi le gang pendant des années. « Mais je comprends. On respecte les bons, et les bons vous traitent avec respect. »

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Stephen Reid et Paddy Mitchell à l’éta­­blis­­se­­ment Mill­­ha­­ven, dans l’On­­ta­­rio
Crédits : Kevin Mitchell

La raison pour laquelle tant de cambrio­­leurs échouent, m’ex­­plique Reid lorsque je le rencontre au Canada en décembre dernier, c’est que ce sont des gens déses­­pé­­rés qui ont peu, voire pas du tout travaillé leur plan. D’un autre côté, si on est prudent et qu’on fait ses devoirs, ajoute-t-il, les failles du système se révé­­le­­ront d’elles-mêmes. « Il y a toujours quelque chose qui fonc­­tionne mal. » Dire cela semble lui coûter un peu. Lors de notre rencontre, Reid vit dans une maison de réin­­ser­­tion sociale, l’étape finale d’une peine de 18 ans qui a commencé dans une prison haute­­ment sécu­­ri­­sée – de loin le plus long de ses nombreux séjours derrière les barreaux. Reid était toujours le plus impé­­tueux du gang, le dur à cuire sans peur, mais à présent, il est calme, médi­­ta­­tif. La maison de réin­­ser­­tion se trouve à Victo­­ria, la capi­­tale provin­­ciale de la Colom­­bie-Britan­­nique au Canada, située à deux heures de ferry. Il a signé le registre de sortie pour un jour afin de se rendre à Vancou­­ver et de travailler sur une pièce de théâtre qu’il a écrite, inti­­tu­­lée Heroin Elvis, qu’un jeune metteur en scène qu’il a rencon­­tré espère présen­­ter prochai­­ne­­ment. Reid n’est pas certain d’avoir précisé à l’agent du bureau de libé­­ra­­tion condi­­tion­­nelle dont il est dépen­­dant qu’il allait égale­­ment rencon­­trer un jour­­na­­liste.« Ils n’aiment pas que je parle aux médias », me confie-t-il, « mais ce doit être mon côté contes­­ta­­taire. » Il écarte sa salade et sort une gomme Nico­­rette. « Ça fait deux ans que je n’ai pas fumé de ciga­­rette », me dit-il. Il s’est débar­­rassé du dernier de ses vices. Sa voix est douce, parfois quasi inau­­dible, en parti­­cu­­lier lorsqu’il parle des jours de gloire de son gang. « Pour être honnête, ces histoires m’en­­nuient », dit-il. Ce dont il veut parler, c’est plutôt de comment tout cela est devenu un enfer.

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Stephen Reid a grandi avec ses neuf frères et sœurs à Massey, dans l’On­­ta­­rio, une ville rurale de 1 200 habi­­tants, située à la jonc­­tion de la rivière Spanish et de la rivière aux Sables. Selon Reid, son père était un « Onta­­rien du nord, bosseur et buveur » qui a fait tout ce qu’il a pu pour subve­­nir aux besoins de sa famille. L’argent manquait, mais Reid conserve des souve­­nirs chaleu­­reux comme lorsqu’il posait des pièges à lapin, nageait dans la rivière et jouait dans les bois près de la ville. « J’étais bien aimé, bien lavé et bien nourri », affirme-t-il. C’était un bon élève et un joueur de hockey promet­­teur.

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Les paysages de l’On­­ta­­rio

Ensuite, il est tombé dans la drogue, et sa vie a pris un mauvais tour­­nant. À l’âge de 13 ans, Reid a fugué pour la première fois, jusqu’à Vancou­­ver, à envi­­ron 3 200 kilo­­mètres à l’ouest. Il a disparu dans le quar­­tier périlleux de l’East End, sans-abri et sans le sou. Dès qu’il avait un peu d’argent, il le dépen­­sait dans l’hé­­roïne. Reid est fina­­le­­ment rentré chez lui et a repris le lycée, mais il a fini par fuguer à nouveau. À l’âge de 15 ans, il s’est retrouvé en prison pour la première fois, après avoir vendu pour dix dollars de haschisch à une poli­­cière. Un an plus tard, il a été arrêté une nouvelle fois pour posses­­sion de drogue et a passé la nuit de Noël en cellule de confi­­ne­­ment, « au trou », dans la prison Oakalla de Burnaby. « Je me suis mis à pleu­­rer et j’ai promis à Dieu que s’il me lais­­sait sortir, je ne touche­­rais abso­­lu­­ment plus jamais aux drogues et je ne ferais plus rien d’illé­­gal », me confie Reid. « Il ne m’a pas libéré. » Dans les rues de London, dans l’On­­ta­­rio, Reid a décou­­vert la crys­­tal meth, et à l’âge de 17 ans, avec 500 dollars d’achat et de consom­­ma­­tion de drogue par jour, il a acheté un pisto­­let et braqué sa première banque. C’était l’illus­­tra­­tion parfaite du travail déses­­péré, mais il s’en est tiré et durant les trois années suivantes, il a cambriolé plusieurs autres banques pour payer sa came. Fina­­le­­ment, il a été arrêté après qu’on l’a dénoncé à la police. « Je parlais beau­­coup et j’avais toujours d’épaisses liasses de billets sur moi », explique-t-il. 15secsCette fois-là, Reid a été condamné à une peine de dix ans au péni­­ten­­cier de King­s­ton, une prison encore plus effrayante que celle d’Oa­­kalla. Quand les shérifs l’ont conduit dans la cour et ont déta­­ché ses chaînes, une poutrelle d’acier qui soute­­nait l’im­­mense portail du péni­­ten­­cier s’est abat­­tue dans un bruit assour­­dis­­sant. « L’écho qui réson­­nait dans cette cellule m’a accom­­pa­­gné durant tout ma vie », a-t-il dit.

Deux ans après le début de sa peine, Reid, alors âgé de 23 ans, a faussé compa­­gnie à son conseiller juri­­dique alors qu’il déjeu­­nait, profi­­tant de son lais­­sez-passer d’une jour­­née. « Ça n’a pas été diffi­­cile », dit-il. « Je suis simple­­ment allé aux toilettes et je suis sorti par la fenêtre. » Il a fui à Ottawa et s’est caché dans un appar­­te­­ment en sous-sol, puis un cama­­rade de prison lui a suggéré de rencon­­trer Paddy Mitchell, que Reid m’a décrit plus tard comme « le maire offi­­cieux de la pègre locale ». Mitchell, un homme à l’al­­lure arro­­gante, avec « des cheveux à la Pat Boone » et portant des chemises à col large, diri­­geait un busi­­ness de cambrio­­lage pros­­père tout en sauve­­gar­­dant son image de vendeur de revê­­te­­ment en alumi­­nium. Reid l’a tout de suite appré­­cié. « Je n’étais pas en adora­­tion, mais il m’a emballé », dit-il. Lors de leur rencontre, Reid a compli­­menté Mitchell pour sa « magni­­fique veste en daim », et le jour suivant, son nouvel ami est venu lui rendre visite à son appar­­te­­ment d’Ot­­tawa avec la même veste à la taille de Reid.

Le gang

Mitchell était l’un des sept enfants d’une famille catho­­lique de la classe ouvrière, et avait grandi dans la rue Pres­­ton, un secteur diffi­­cile de Little Italy à Ottawa. Comme son grand frère Pinky, un boxeur qui avait remporté le Golden Gloves, aimait à dire, « plus tu t’en­­fonces dans la rue Pres­­ton, plus ça devient dur. On vivait dans la dernière maison, dans le sous-sol. » Paddy avait été attiré par les petits délits dès l’en­­fance et avait gagné une répu­­ta­­tion d’adepte de la baston. À 14 ans, il avait été jugé coupable de coups et bles­­sures volon­­taires, suite au rôle qu’il avait joué dans une bagarre ayant conduit à la mort acci­­den­­telle d’un autre enfant. Il avait été incar­­céré dans un centre de déten­­tion juvé­­nile jusqu’à ses 18 ans, et à sa sortie, Mitchell avait repris les choses là où il s’était inter­­­rompu, en travaillant avec son grand frère Bobby et « un groupe de voleurs peu struc­­turé ». En 1961, Mitchell est tombé amou­­reux d’une femme qui travaillait pour le gouver­­ne­­ment cana­­dien. Ils se sont mariés deux mois avant son 20e anni­­ver­­saire et, moins d’un an plus tard, ont eu un fils, qu’ils ont appelé Kevin. Mitchell a passé la majeure partie de la décen­­nie suivante à conduire un camion de livrai­­son pour le produc­­teur de bois­­sons gazeuses Pure Spring. C’est ainsi qu’il a rencon­­tré Lionel Wright, un petit homme maigre et intro­­verti de tout juste 30 ans, qui avait de fausses dents, les oreilles décol­­lées et un début de calvi­­tie.

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Paddy Mitchell enfant
Crédits : Kevin Mitchell

Dans l’au­­to­­bio­­gra­­phie qu’il a lui-même éditée et écrite à la main plusieurs années plus tard, assis dans sa cellule de prison, Mitchell a écrit que sa rencontre avec Lionel Wright avait été « le moment où j’ai pris le tour­­nant à gauche au lieu d’al­­ler à droite et où ma vie n’a plus jamais été la même. » Wright vivait chez lui avec sa mère. Il ne buvait pas, ne fumait pas, et passait la plupart des nuits à regar­­der la télé­­vi­­sion ou à lire sur l’his­­toire ancienne. C’était un homme de routines qui excel­­lait dans le travail de bureau et qui portait la même tenue tous les jours : panta­­lon noir, chemise blanche, chaus­­sures noires, veste en vinyl bleue. Il aimait la porno­­gra­­phie et ache­­tait ses maga­­zines dans un bureau de tabac qui se trou­­vait sur la route de livrai­­son de Mitchell. Ils se sont parlés et, avec le temps, sont deve­­nus amis. Mitchell et Wright se sont vus régu­­liè­­re­­ment jusqu’à l’au­­tomne 1971, quand il a été renvoyé de son travail de livrai­­son pour avoir parti­­cipé à (et fina­­le­­ment mené) une grève des livreurs. Quelques mois après que Mitchell a perdu son emploi, Wright lui a passé un coup de fil chez lui, sans crier gare. Il voulait savoir si Mitchell aimait encore le rye whisky Seagram’s VO. C’était une raison étrange pour l’ap­­pe­­ler, mais Wright était une drôle de person­­na­­lité qui accor­­dait beau­­coup d’im­­por­­tance aux détails, et il s’était souvenu que Mitchell avait dit adorer le Seagram’s. Wright travaillait comme employé de nuit pour une entre­­prise de trans­­port routier, et il a affirmé avoir deux caisses de bouteilles qui ne manque­­raient à personne. Quand Mitchell est allé à l’en­­tre­­pôt pour cher­­cher le whisky, il a décou­­vert un espace vaste et non sécu­­risé, relié à une cour qui conte­­nait des centaines de remorques remplies de ciga­­rettes, de sucre­­ries, de vête­­ments, de produits en papier, et tout ce qu’on peut imagi­­ner vendre. Mitchell pouvait prendre ce qu’il voulait, lui a expliqué Wright ; il n’au­­rait qu’à modi­­fier la pape­­rasse pour faire croire que quelqu’un d’autre avait commis une erreur.

Durant les années suivantes, Wright volait tout et n’im­­porte quoi à l’en­­tre­­pôt, et Mitchell reven­­dait les biens au marché noir. Pour brouiller les pistes et duper sa femme, Mitchell a pris son boulot de vendeur de revê­­te­­ment en alumi­­nium, mais il n’a jamais vendu le moindre revê­­te­­ment. Il se levait, mettait un costume et une cravate, et partait en ville en voiture trou­­ver un ache­­teur pour ce que Wright avait volé. Les vols se sont inten­­si­­fiés en passant de caisses à des char­­ge­­ments de remorque entiers. Fina­­le­­ment, l’en­­tre­­prise en est venue à soupçon­­ner Wright d’être complice des larcins et l’a renvoyé. « Nous nous sommes mis à cher­­cher d’autres entre­­prises », écrit Mitchell. « Je ne pouvais plus me conten­­ter d’un travail ordi­­naire. J’avais pris des habi­­tudes coûteuses. »

« Ceci est un cambrio­­lage. Si tu ne fais pas tout ce que je te dis, je vais devoir te tuer. »

C’est à cette période que Mitchell a été invité dans l’ap­­par­­te­­ment en sous-sol où Reid se cachait. Il s’est vite pris d’af­­fec­­tion pour l’homme astu­­cieux et musclé de 23 ans, qui avait « des nerfs d’acier » et une série de cica­­trices sur la joue droite, qui avaient été faites au rasoir à main lors d’une bagarre de rue à Toronto. Pendant l’an­­née qui a suivi, Reid, Mitchell et Wright ont pris pour cibles les réseaux de livrai­­son d’Ot­­tawa, gagnant ainsi de plus en plus d’argent pour nour­­rir leurs appé­­tits respec­­tifs en courses de chevaux (Mitchell), en drogues (Reid) et en pros­­ti­­tuées (Wright). Il n’était pas rare pour le gang de se parta­­ger 20 000 à 30 000 $ après une seule jour­­née de travail. « En ville, rien n’était à l’abri de notre groupe », a écrit Mitchell plus tard.

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Quelques minutes avant minuit, le 14 avril 1974, le télé­­phone a sonné dans un entre­­pôt utilisé pour stocker les marchan­­dises parti­­cu­­lières à l’Aé­­ro­­port inter­­­na­­tio­­nal d’Ot­­tawa. C’était un tour de garde sans histoire pour le gardien en service, David Braham, alors âgé de 24 ans, qui avait été appelé pour surveiller cinq caisses empi­­lées dans une cage verrouillée, à l’in­­té­­rieur de l’en­­tre­­pôt. Les caisses, scel­­lées à la cire rouge, étaient trans­­por­­tées depuis les mines d’or de Red Lake dans l’ouest de l’On­­ta­­rio jusqu’à la Monnaie royale cana­­dienne. Parmi elles, quatre conte­­naient des lingots d’or solide approxi­­ma­­ti­­ve­­ment de la taille de miches de pain ; la cinquième conte­­nait deux lingots plus petits compo­­sés des restes qu’on avait raclé de la fonde­­rie. Le poids total s’éle­­vait à plus de 145 kilos. Lorsque Braham a répondu au télé­­phone, une voix agacée lui a demandé : « Mon employé est arrivé ou pas ? » La personne au bout du fil a dit à Braham qu’elle avait envoyé un employé au hangar à marchan­­dises pour cher­­cher un fluide de dégi­­vrage dont on avait urgem­­ment besoin. Sans lui, des vols seraient retar­­dés. Braham a répondu qu’il n’avait vu personne, provoquant une flopée de jurons chez son inter­­­lo­­cu­­teur, qui mettait en évidence que cet employé négligent allait causer de graves problèmes.

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Crédits : Ottawa Citi­­zen

À ce moment-là, un coup a retenti à la porte, et Braham a ouvert à un homme vêtu d’une parka bleue Air Canada, aux épais cheveux blonds et arbo­­rant une série de cica­­trices sur la joue. Ton patron te cherche, a-t-il dit à l’homme, et il est vrai­­ment de mauvaise humeur. Stephen Reid a marché jusqu’au télé­­phone et a décro­­ché le combiné, adop­­tant un air nerveux. « Je suis désolé, j’ai été retenu », s’est-il excusé. Il a raccro­­ché et s’est tourné vers Braham, en sortant un revol­­ver de sa cein­­ture. « Ceci est un cambrio­­lage. Si tu ne fais pas tout ce que je te dis, je vais devoir te tuer », a-t-il annoncé. Reid a atta­­ché Braham à l’ex­­té­­rieur de la cage avec ses propres menottes et lui a demandé quelle clé ouvrait le verrou de la cage. Sur un mur derrière lui, on pouvait lire sur un panneau : Le trans­­port de marchan­­dises, c’est votre travail. Proté­­gez-le. La sécu­­rité des biens dépend de vous. Braham a répondu qu’il n’avait pas la clé ; elle était rangée au termi­­nal prin­­ci­­pal. Lâchant un juron, Reid a attrapé une boîte en carton vide pour la poser sur la tête de Braham. Il a traversé la pièce pour aller dans un atelier adja­cent avant de reve­­nir avec quelques outils. Alter­­nant entre une scie à métaux et une lourde clé à molette, Reid a frappé et scié le verrou jusqu’à ce qu’il cède. Il a empilé les caisses sur un chariot et les a sorties sur l’aire de char­­ge­­ment, où Lionel Wright l’at­­ten­­dait pour l’ai­­der à les trans­­fé­­rer dans la voiture. Toute l’opé­­ra­­tion a pris un peu moins de 20 minutes, et Braham est resté assis là, menotté à la cage avec un carton sur la tête, une demi-heure supplé­­men­­taire, jusqu’à ce que l’équipe de nettoyage arrive. La police s’est empres­­sée de mettre en place un barrage routier, mais à ce moment-là, les hommes étaient déjà partis depuis long­­temps. Le matin suivant, le vol faisait la une de tous les jour­­naux. L’Ottawa Citi­­zen titrait : « Des bandits à l’aé­­ro­­port s’en­­fuient avec 165 000 $ en or », faisant ainsi mention de la valeur de l’as­­su­­rance de la marchan­­dise et non sa véri­­table valeur, qui s’est avérée plus tard dépas­­ser les 750 000 $ de 1974. C’était le vol d’or le plus impor­­tant de l’his­­toire du Canada.

Les grandes évasions

Ce succès a commencé avec une rencontre dans une salle de billard où Mitchell et Reid aimaient passer leurs après-midis, pour chan­­ger des beuve­­ries au bar. Là, ils ont rencon­­tré un baga­­giste d’Air Canada nommé Gary Coutanche, qui vendait des calcu­­la­­trices de valeur qu’il avait déro­­bées à son travail. Mitchell y a vu une bonne oppor­­tu­­nité, et s’est lié d’ami­­tié avec le petit voleur. Son instinct a payé lorsque Coutanche lui a révélé que, chaque mois, une cargai­­son d’or passait par l’aé­­ro­­port pour être trans­­por­­tée à la Monnaie royale. Mitchell lui a proposé 100 000 $ en échange de son signal lorsque la prochaine cargai­­son arri­­ve­­rait. Après le cambrio­­lage, Coutanche a dépensé sans se cacher, ache­­tant une moto Harley-David­­son et un anneau orné d’un énorme diamant qu’il portait au petit doigt. La police d’Ot­­tawa soupçon­­nait une compli­­cité interne, aussi, lorsqu’elle a cher­­ché le coupable, il n’a pas été très diffi­­cile à trou­­ver.

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Une rue d’Ot­­tawa en 1975

En échange de sa liberté, Coutanche a accepté de retour­­ner sa veste. En partie parce que Paddy Mitchell n’avait payé qu’une partie des 100 000 $. Mitchell avait promis à Coutanche de le payer après avoir mis la main sur l’or, mais Coutanche n’a pas cessé de l’ap­­pe­­ler pour lui deman­­der où était l’argent, et cela a mis Mitchell en colère. D’après le livre de Mitchell, il lui a donné 10 000 $ en échange de la promesse que Coutanche « n’en ferait rien qui atti­­re­­rait l’at­­ten­­tion ». Les détec­­tives consi­­dé­­raient depuis long­­temps Mitchell comme un suspect poten­­tiel – bien que son casier judi­­ciaire ait été vierge, sa parti­­ci­­pa­­tion au cambrio­­lage n’était un secret pour personne à Ottawa –, mais le témoi­­gnage de Coutanche n’était pas suffi­­sant pour l’ar­­rê­­ter. Ils ont attendu leur heure presque un an, jusqu’en février 1975, quand Coutanche a révélé aux auto­­ri­­tés que Mitchell lui avait demandé de faire passer une valise en la dissi­­mu­­lant à la douane. La police a récu­­péré la valise ; elle était pleine de cocaïne.

Le 3 mars, la police d’Ot­­tawa a arrêté Mitchell et Wright pour trafic de drogue. Tous deux ont écopé de 17 ans de prison ferme, avec trois ans supplé­­men­­taires pour Mitchell pour posses­­sion de l’or volé, après que l’une de ses conver­­sa­­tions télé­­pho­­niques, dans laquelle il négo­­ciait pour vendre cinq des six lingots d’or, avait été enre­­gis­­trée. Reid n’était pas impliqué dans le trafic de drogue. Il avait quitté Ottawa peu après le vol de l’or, se rendant d’abord à Miami avec une petite amie, puis en Arizona. Quand il a été à court d’argent, il est retourné au Canada et a fini à King­s­ton, dans l’On­­ta­­rio, où il a recom­­mencé à consom­­mer de l’hé­­roïne et de la crys­­tal meth, et où il a parlé plus qu’il ne l’au­­rait dû de son rôle dans le vol de l’or. Quand quelqu’un l’a dénoncé à la police, il s’est fait arrê­­ter et a été condamné à dix ans de prison pour cambrio­­lage à main armée qui se sont ajou­­tés à ceux qu’il devait déjà effec­­tuer après sa première condam­­na­­tion. En atten­­dant d’être assi­­gnés à une prison, les trois hommes ont été envoyés au centre de déten­­tion régio­­nal d’Ot­­tawa. « Les évasions de cette prison étaient faciles », dit Reid. « Ce n’était rien d’autre qu’une boîte » entou­­rée d’une clôture et d’une forêt. « Ça pouvait se faire. »

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Reid au moment de son arres­­ta­­tion

En octobre 1976, Wright marchait dans la cour de la prison lorsqu’un homme est sorti de la forêt et s’est appro­­ché de la clôture avec un grand sac sous le bras. Il a sorti un pisto­­let, ordonné au seul gardien présent de lâcher son arme, et lancé son sac par-dessus la clôture. Un groupe de prison­­niers a récu­­péré le sac, attrapé les coupe-câbles qui s’y trou­­vaient, et découpé un passage dans la clôture. Voyant là une occa­­sion qu’il ne pouvait pas manquer, Wright a suivi les fugi­­tifs en passant par le trou, traver­­sant des champs, puis la forêt, jusqu’à arri­­ver à une route, où tous les crimi­­nels, Wright y compris, ont sauté dans un véhi­­cule qui les a emme­­nés loin de là. Ce n’est que lorsque la voiture s’est mise en route que l’un des autres déte­­nus a remarqué le visage étran­­ger à l’ar­­rière. Il a immé­­dia­­te­­ment fait sortir l’op­­por­­tu­­niste de la voiture. Le lende­­main, les autres déte­­nus ont tous été arrê­­tés. Pendant ce temps, Wright est allé jusqu’à Dundee, en Floride, où un joueur de poker otta­­vien qui diri­­geait un endroit nommé Sham­­rock Motel lui a proposé de lui donner du travail et de l’hé­­ber­­ger. Les articles des jour­­naux concer­­nant l’éva­­sion de Wright ont renforcé son surnom de toujours, le Fantôme. « Lionel pouvait rester quelque part toute la nuit sans que personne ne le remarque », explique Reid. « Il se fondait dans le décor.»

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Mitchell et Reid ont été envoyés à l’éta­­blis­­se­­ment de Mill­­ha­­ven, la prison la plus sécu­­ri­­sée du Canada. Mill­­ha­­ven était un endroit parti­­cu­­liè­­re­­ment violent – dès leur premier jour là-bas, un prison­­nier a été matraqué à mort dans la cour avec un tuyau métal­­lique – et les deux hommes ont tout de suite commencé à plani­­fier leur évasion. Ils couraient huit kilo­­mètres par jour et faisaient des dizaines d’exer­­cices de trac­­tion pour déve­­lop­­per la force néces­­saire à l’es­­ca­­lade de barrières, se prépa­­rant à tout plan qu’ils déci­­de­­raient de mettre en appli­­ca­­tion. À Mill­­ha­­ven, les prison­­niers essayaient systé­­ma­­tique­­ment de s’éva­­der, et Reid et Mitchell ont parti­­cipé à plusieurs plans infruc­­tueux. Ils ont fait partie d’un groupe qui prévoyait d’es­­ca­­la­­der la barrière à la nuit tombée, dans l’idée que la zone ne serait pas gardée à ces heures-là. Mais en fin de compte, les gardiens étaient bien dans la tour de contrôle, et un cambrio­­leur québé­­cois a été tué par balle sur la barrière quand il a décidé de tenter le coup malgré tout. Leur tenta­­tive la plus ambi­­tieuse a demandé plusieurs mois de prépa­­ra­­tion. Reid, Mitchell et un groupe d’autres déte­­nus se sont intro­­duits dans une vieille cabane dans la cour, où ils ont commencé à creu­­ser un tunnel en se servant de pelles qu’ils avaient chapar­­dées, et de leurs mains nues. C’était un travail lent, d’au­­tant plus qu’ils devaient mettre la terre dans des sacs cachés sous leur veste et la disper­­ser dans toute la cour.

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Mill­­ha­­ven, en 1975

Le tunnel était arrivé à une dizaine de mètres de la barrière lorsqu’une vague de chaleur brutale a frappé l’On­­ta­­rio. Un après-midi, le bitume du terrain de tennis dans la cour a commencé à à se défor­­mer, comme si un gaufre géant se creu­­sait un chemin en-dessous, puis toute une portion du sol s’est écrou­­lée, révé­­lant tout le tunnel qu’ils avaient creusé des mois durant. Reid a décidé que la seule manière de sortir était de bien se compor­­ter. Si lui et Mitchell deve­­naient des prison­­niers modèles, ils seraient trans­­fé­­rés dans une prison moins sécu­­ri­­sée, ce qui faci­­li­­te­­rait leur évasion. Reid s’est lancé dans la coif­­fure, pensant que s’il montrait un inté­­rêt pour une acti­­vité profes­­sion­­nelle poten­­tielle après la prison, le direc­­teur pour­­rait l’en­­voyer ailleurs pour y être formé. Son plan a bien fonc­­tionné, et en automne 1978, Reid a été envoyé à Joyce­­ville, une prison de moyenne sécu­­rité située à King­s­ton, afin d’y rece­­voir une forma­­tion de coif­­fure complé­­men­­taire. Grâce à son « compor­­te­­ment exem­­plaire et sa parti­­ci­­pa­­tion aux programmes sociaux », comme l’a écrit un direc­­teur de prison, Mitchell l’a rejoint six mois plus tard. Lorsqu’il a revu Reid, celui-ci se portait à merveille. Il était la vedette de l’équipe de hockey de la prison et l’un des déte­­nus favo­­ris du direc­­teur. Reid savait qu’il serait le premier à avoir l’oc­­ca­­sion de fuir, et il a promis à Mitchell de reve­­nir pour lui.

Le 15 août 1979, Reid a vu une ouver­­ture lorsque le direc­­teur l’a auto­­risé à sortir de la prison pour une jour­­née en compa­­gnie d’un seul garde pour se rendre au salon de coif­­fure au centre de King­s­ton. Après avoir passé la mati­­née au salon, ils sont allés manger chinois. Reid a commandé, a dit qu’il devait aller aux toilettes et – pour la deuxième fois de sa vie – est passé par la fenêtre d’un restau­­rant pour gagner sa liberté. Il a couru le long de cinq pâtés de maisons à travers la ville jusqu’à un hôtel Holi­­day Inn, où il avait prévu de rencon­­trer le chauf­­feur qui l’em­­mè­­ne­­rait loin de là.

Reid est retourné à Ottawa, où il a braqué des banques pour rassem­­bler l’argent néces­­saire à l’éva­­sion de Mitchell.

Reid s’est rendu au parking, puis s’est arrêté pour se calmer, afin de ne pas rentrer dans l’hô­­tel à bout de souffle et couvert de sueur. Cela faisait bien­­tôt dix minutes qu’il était parti, et il savait que le gardien avait donné l’alerte. Tandis qu’il appro­­chait de l’en­­trée de l’hô­­tel, Reid a remarqué une large bande­­role blanche sur laquelle était écrit : Bien­­ve­­nue, inspec­­teurs onta­­riens ! L’Ho­­li­­day Inn où il devait rencon­­trer son chauf­­feur accueillait une confé­­rence de poli­­ciers. « Ça ne s’in­­vente pas ! » dit-il. Il est entré dans un hall rempli d’hommes vêtus de tenues kaki mal assor­­ties et de costume bon marché, parmi lesquels n’im­­porte qui aurait pu avoir travaillé sur ses affaires ou au moins vu son visage dans un rapport de police ou dans le jour­­nal. Reid s’est dirigé vers la table où son chauf­­feur buvait un café. Ils se sont assis une minute, puis se sont levés calme­­ment et sont sortis prendre la voiture, avec à chacun de leurs pas la certi­­tude que quelqu’un les arrê­­te­­rait avant qu’ils ne quittent le parking. Reid est retourné à Ottawa, s’est procuré un pisto­­let bon marché – « un calibre .32 défoncé auquel il manquait la poignée » – et il est « allé au travail », en braquant des banques pour rassem­­bler l’argent néces­­saire à l’éva­­sion de Mitchell.

Le Sham­­rock Motel

À Joyce­­ville, Mitchell commençait à se dire que Reid ne revien­­drait jamais pour lui. Peut-être qu’il avait décidé que ce serait trop risqué, ou qu’il avait été arrêté, ou peut-être qu’il était retombé dans le gouffre de l’ad­­dic­­tion à l’hé­­roïne. Mais le 15 novembre 1979, trois mois après l’éva­­sion de Reid par la fenêtre du restau­­rant chinois, Bobby, le frère de Mitchell, est venu le voir avec un message. « C’est aujourd’­­hui », a-t-il dit dans un murmure. Cette nuit-là, après le dîner, Mitchell est allé courir ses huit kilo­­mètres autour de la cour, comme il le faisait souvent. Puis il est retourné dans sa cellule et a bu d’une traite un verre d’eau dans lequel il avait fait mari­­ner une grosse chique de tabac. Il savait que ce thé au goût âcre pouvait provoquer une sorte de faux arrêt cardiaque, mais il ne savait pas du tout quelle quan­­tité il devait en boire ni à quel point il serait malade. Dans ses derniers moments de luci­­dité, Mitchell a eu une unique pensée : Espèce d’im­­bé­­cile incons­­cient ! Tu t’es tué ! Quelques mois avant l’éva­­sion de Reid, lui et Mitchell avaient observé un détenu malade se faire trans­­por­­ter hors de la prison vers un hôpi­­tal local accom­­pa­­gné d’un seul gardien. Ils se sont aperçus qu’il s’agis­­sait là du maillon faible du système, et Reid a dit à Mitchell que si et lorsqu’il se serait évadé, il faudrait que Mitchell trouve un moyen de se retrou­­ver dans l’am­­bu­­lance en route pour l’hô­­pi­­tal.

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Le mugshot de Paddy Mitchell, diffusé au moment de son évasion
Crédits : Kevin Mitchell

« Mais il faudra que tu comprennes ce que ça veut dire », se souvient avoir dit Reid. « C’est toi qui as une femme et des enfants. Je vien­­drai pour toi, mais c’est tout – à partir de cet instant, notre vie sera celle de fugi­­tifs. » Les deux hommes ont débattu de diffé­­rents moyens de provoquer sa propre hospi­­ta­­li­­sa­­tion. Il fallait que Mitchell se blesse assez grave­­ment pour néces­­si­­ter des soins qui ne pouvaient être admi­­nis­­trés au sein de la prison, mais pas trop grave­­ment afin que Reid puisse le remettre sur pied par la suite. Ça excluait les bras et les jambes cassés, ainsi que les acci­­dents avec la scie de l’ate­­lier, qui seraient trop sérieux pour être soignés. Fina­­le­­ment, ils ont entendu parler d’un détenu dont l’over­­dose de nico­­tine avait convaincu le person­­nel de la prison qu’il avait eu une crise cardiaque. Les ciga­­rettes étaient faciles à obte­­nir, et ils pensaient que son état de santé s’amé­­lio­­re­­rait avec le temps. Avant la visite de son frère, Mitchell avait préparé le terrain pendant des semaines, se plai­­gnant de douleurs dans la poitrine et allant à l’in­­fir­­me­­rie de la prison plusieurs fois.

Ce soir-là, après avoir fini tout le verre d’eau à la nico­­tine, il a marché vers la zone commune de la prison et s’est écroulé dans une benne à ordure. Il s’est souvenu plus tard qu’il a commencé à « frétiller comme un pois­­son hors de l’eau », le cœur battant à tout rompre et la sueur suin­­tant de tous ses pores. Lorsqu’un infir­­mier a annoncé que Mitchell était en danger, on l’a menotté à un bran­­card, entravé avec des fers aux pieds, et fait rentrer dans une ambu­­lance avec deux auxi­­liaires médi­­caux et deux gardiens de sécu­­rité non armés. Il était malade et avait des hallu­­ci­­na­­tions ; plus tard, il a décrit des loups hurlants et un homme sur un cheval blanc, et s’est imaginé en train de « glis­­ser à travers des nuages blancs comme neige ». Tandis que l’am­­bu­­lance appro­­chait de l’hô­­pi­­tal, le chauf­­feur a remarqué une pancarte à l’ex­­té­­rieur des urgences selon laquelle l’en­­trée prin­­ci­­pale était en travaux, et diri­­geant les arri­­vants vers une entrée laté­­rale. À la place, il a reculé jusqu’à une allée faible­­ment éclai­­rée et s’est arrêté près d’une camion­­nette noire, où deux hommes en blouse verte et en masque de chirur­­gien atten­­daient. L’un des secou­­ristes avait commencé à trans­­mettre le bilan des fonc­­tions vitales du patient, quand il a vu quelque chose qui l’a poussé à s’ar­­rê­­ter. Le plus grand des deux hommes en blouse braquait un revol­­ver argenté direc­­te­­ment sur les gardiens de prison. « Fais ce que je te dis, ou je te fais explo­­ser la tête ! » a crié Stephen Reid. Il a ordonné à l’un des gardiens de reti­­rer les menottes de Mitchell, puis il les a utili­­sées pour atta­­cher les deux gardiens à l’in­­té­­rieur de l’am­­bu­­lance. Reid a jeté son ami déli­­rant sur son épaule et l’a porté à la camion­­nette qui atten­­dait. Reid avait évité King­s­ton depuis son évasion, mais il avait engagé quelqu’un pour louer un appar­­te­­ment en sous-sol où il pour­­rait emme­­ner Mitchell, pensant qu’il était plus sûr de rester tout près sans avoir à prendre le risque de s’en­­fuir de la ville. Il avait donné des instruc­­tions spéci­­fiques pour ce dont il avait besoin dans l’ap­­par­­te­­ment : du filet mignon, des queues de homard, du VO Seagram’s, et une caisse de Mouton Cadet, en plus des provi­­sions de base et de four­­ni­­tures médi­­cales.

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Wanted

Le chauf­­feur de la camion­­nette, un vieux complice d’Ot­­tawa – Wright avait proposé son aide, mais Reid lui avait dit de rester tranquille en Floride – a suivi un itiné­­raire prédé­­ter­­miné de l’hô­­pi­­tal jusqu’à l’im­­meuble de l’ap­­par­­te­­ment. Lorsqu’ils sont arri­­vés, Mitchell était presque incons­­cient, inca­­pable de parler et bavant alors que Reid lui criait dessus pour lui deman­­der quelle quan­­tité de poison il avait avalée. Il va mourir, se souvient avoir pensé Reid. Et si cela arri­­vait, il serait coincé dans le petit appar­­te­­ment avec le cadavre de son ami. Il a jeté un œil à la scie à métaux qu’il avait appor­­tée pour reti­­rer les entraves de Mitchell, et s’est dit que dans le pire des cas, il pour­­rait couper le corps et le faire sortir discrè­­te­­ment dans des sacs poubelle. Reid ne savait pas quoi faire, mais il sentait qu’il devait faire avaler quelque chose, quoi que ce soit, à Mitchell. Il l’a allongé sur le sol, a pris une bouteille de vin, poussé le bouchon au fond de la bouteille, et versé le vin dans la bouche de son ami. Reid s’est assis et a fixé le corps de Mitchell, le cœur battant si fort qu’il s’inquié­­tait de faire lui-même une crise cardiaque.

Puis il a entendu un gargouillis et un bruit d’étran­­gle­­ment, et Paddy Mitchell, qui était allongé comme un mort, s’est redressé comme un piquet et a vomi une boule de matière noire et visqueuse sur le sol. Après quelques minutes, Mitchell avait presque repris ses esprits. Reid s’est servi d’un coupe-boulons pour reti­­rer les entraves, et les deux amis ont passé la nuit à manger, boire, et écou­­ter la radio de la police tandis que des flics de toute la région mettaient en place des barrages routiers et cher­­chaient des pistes pour retrou­­ver le célèbre Paddy Mitchell, qu’on pensait être en compa­­gnie d’un ancien complice qui s’était lui aussi récem­­ment évadé de prison. Lorsqu’un jour­­na­­liste a demandé au porte-parole du Service péni­­ten­­tiaire du Canada pourquoi deux célèbres crimi­­nels colla­­bo­­ra­­teurs, dont l’un avait une évasion à son actif, avaient été placés ensemble à Joyce­­ville, le porte-parole a expliqué que les respon­­sables péni­­ten­­tiaires avaient estimé qu’ils pouvaient ainsi faire l’objet d’une surveillance plus étroite. Après une semaine, il semblait sans danger de s’aven­­tu­­rer hors de l’ap­­par­­te­­ment. Reid a mis ses nouvelles compé­­tences à contri­­bu­­tion. Il a teint les cheveux de Mitchell et lui a fait une perma­­nente, puis les deux hommes se sont rendus à Montréal et, à l’aide de fausses pièces d’iden­­tité, ont pris le train pour Burling­­ton, dans le Vermont. À partir de Burling­­ton, ils ont pris l’avion pour la ville de New York, puis pour la Floride, où ils ont retrouvé Wright au Sham­­rock Motel de Dundee. Pendant trois ans, Wright y avait travaillé, habi­­tant dans une petite chambre derrière la récep­­tion. « Je pense qu’il serait resté employé là pour toujours si on n’était pas arri­­vés », dit Reid.

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La plage de St. Peters­­burg, en Floride, 1978.
Crédits : State Archives of Florida, Florida Memory

Brink’s

Après la prison, la Floride était para­­di­­siaque, surtout pour Mitchell. Le gang a établi sa base dans une jolie maison avec un jardin et un garage à St Peters­­burg, près de la plage. Au début, Reid a laissé Mitchell tranquille. Il était dispensé des premiers coups — pour la plupart des cambrio­­lages à main armée rapides de banques, où Reid tenait les gens de la salle à distance pendant que Wright et l’un des complices qui se relayaient sautaient par-dessus le comp­­toir et vidaient les caisses – afin que Mitchell puisse se réadap­­ter à la vie à l’ex­­té­­rieur. Il a souvent passé ses après-midis à pêcher sous un pont. Mais après un mois, il était temps pour le gang au complet de se mettre au travail. Ils ont choisi un grand maga­­sin du nom de Robin­­son’s, dans le centre de Tampa, et se sont réunis autour de la table de la cuisine dans la maison de loca­­tion, pour discu­­ter des détails. Mitchell, d’un natu­­rel prévoyant, a commencé à décrire le travail. Il était entré dans le maga­­sin plusieurs fois, et il le dessi­­nait de mémoire, en dési­­gnant la posi­­tion de Reid et Wright. Reid a jeté un œil au schéma et a demandé : « Et toi Paddy, où est-ce que tu es ? » Mitchell s’est mis à bégayer. Il a dit qu’il n’avait jamais parti­­cipé à ce genre de coups. « Je l’ai trouvé, l’ai fait s’éva­­der, l’ai amené en Floride, et l’ai laissé s’amu­­ser », se souvient Reid.

C’était un moment déci­­sif. Ils allaient deve­­nir un gang de membres égaux. Quand Mitchell a fait valoir qu’il ne s’était jamais servi d’un pisto­­let, Reid lui en a donné un et lui a annoncé : « Je vais te montrer comment faire. » ulyces-stopwatchgang-12Lors d’une recon­­nais­­sance dans le maga­­sin, Reid et Mitchell avaient remarqué que les employés présents au bureau des cais­­siers du deuxième étage se prépa­­raient à l’avance pour l’ar­­ri­­vée hebdo­­ma­­daire des agents de la Brink’s. Ils rassem­­blaient les sacs d’argent du coffre puis les plaçaient dans un bureau tout près. Lorsqu’une cais­­sière dési­­gnée a vu l’agent s’ap­­pro­­cher dans le couloir, elle est allée cher­­cher les sacs, puis, une fois qu’il lui a présenté un certi­­fi­­cat jaune, lui a donné l’argent. Wright a trouvé une veste et un panta­­lon dans un maga­­sin d’uni­­formes, et les a modi­­fiés afin qu’ils ressemblent suffi­­sam­­ment à l’uni­­forme de la Brink’s pour que Reid puisse se dépla­­cer libre­­ment dans le maga­­sin et jusqu’au comp­­toir sans être soupçonné. Il lui manquait cepen­­dant la pièce finale – le certi­­fi­­cat jaune –, ce qui signi­­fiait qu’au moment de la trans­­mis­­sion, Reid devait sortir son pisto­­let. Le rôle de Mitchell était de rôder parmi les clients jusqu’à ce que la dupe­­rie de Reid passe « en mode attaque à main armée ». Là, Mitchell devait se révé­­ler. « Je veux être sûr que dès que j’ai le sac, tu mettes tout le monde à terre pour que je puisse sortir », a dit Reid à Mitchell. « Comme ça, je n’au­­rai pas besoin de surveiller mes arrières. » Ils ont passé en revue le plan dans la voiture, puis encore dans l’as­­cen­­seur, avant de se sépa­­rer au deuxième étage. Reid s’est appro­­ché de la cais­­sière et a sorti son pisto­­let. Choquée, elle lui a donné les sacs. Cepen­­dant, quelques secondes après, sa peur s’est chan­­gée en colère. Elle a commencé à lui crier dessus et a essayé de lui arra­­cher l’un des sacs. Il était temps de partir. Reid s’est retourné, s’at­­ten­­dant à voir une salle pleine de gens terri­­fiés apla­­tis au sol, mais à la place, il a vu une foule de clients en pleine confu­­sion avec Mitchell derrière eux, les yeux grands ouverts et fouillant ses vête­­ments. Il avait mis le pisto­­let – le premier qu’il portait pendant un cambrio­­lage – à sa cein­­ture, et quand il avait essayé de le prendre, la gâchette s’est accro­­chée à la bande de ses sous-vête­­ments. « C’était comme un sketch comique », se souvient Reid. « Il s’est fait un string lui-même. »

Dans l’as­­cen­­seur, Mitchell, impa­­tient de sortir, s’est mis à appuyer sur tous les boutons. D’une claque, Reid a repoussé sa main. « Mets-toi derrière moi », se rappelle-t-il avoir dit à Mitchell. « J’ai un pisto­­let et l’uni­­forme de la Brink’s. Personne ne trou­­vera ça bizarre. » Reid a marché très vite, traver­­sant les rayons des produits fémi­­nins, puis passant par la porte de derrière pour rejoindre la voiture, où Wright a vu Mitchell paniquer et en a déduit à tort que ses amis s’étaient servi de leurs armes pour se frayer un chemin. « Je n’ai plus jamais laissé Paddy parti­­ci­­per », dit Reid. À partir de là, Mitchell est devenu le chauf­­feur.

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Paddy Mitchell à la fin des années 1970
Crédits : Kevin Mitchell

Dans les mois qui ont suivi, le gang s’est concen­­tré sur les banques, et après plusieurs cambrio­­lages, une routine s’est mise en place. Ils prenaient la voiture jusqu’à une ville située à au moins une demi-heure de route, prenaient une chambre dans un motel, et cher­­chaient des cibles poten­­tielles. Une fois qu’ils avaient choisi une banque, Wright s’oc­­cu­­pait de la logis­­tique, marquant des itiné­­raires de fuite sur la carte, chro­­no­­mé­­trant les feux rouges, étudiant les inter­­­sec­­tions et les goulots d’étran­­gle­­ment. Si un camion d’éboueurs ralen­­tis­­sait souvent le trafic sur une route en parti­­cu­­lier, Wright le savait. Pendant ce temps, Reid et Mitchell ouvraient des comptes et passaient fréquem­­ment pour faire des dépôts et des retraits. Ils discu­­taient avec les guiche­­tiers et prenaient note de l’em­­pla­­ce­­ment des gardiens, du moment où le direc­­teur prenait sa pause, des moments où la porte de la chambre forte restait ouverte, s’il y en avait une. Ils louaient des coffres pour avoir accès à la chambre forte. En deman­­dant à un guiche­­tier de chan­­ger l’équi­­valent de 1 000 $ de billets de 20 en billets de 100, ils appre­­naient si les gros billets étaient conser­­vés dans des tiroirs indi­­vi­­duels ou si les guiche­­tiers devaient aller dans un autre endroit pour les cher­­cher. Une fois qu’ils avaient rassem­­blé toutes les infor­­ma­­tions néces­­saires, le gang quit­­tait la ville et restait absent pour une certaine période, afin que leurs visages n’ap­­pa­­raissent pas sur les vidéos de surveillance récentes, car l’une des premières choses que fait le FBI après un cambrio­­lage, c’est de regar­­der les vidéos.

Quelques jours avant chaque cambrio­­lage, Reid ou Mitchell déro­­bait une voiture, puis échan­­geait ses plaques avec celles, préa­­la­­ble­­ment volées, d’un modèle simi­­laire. Ils louaient un appar­­te­­ment comme planque, idéa­­le­­ment avec un parking en sous-sol. Wright se procu­­rait ce dont ils avaient besoin – fausses pièces d’iden­­tité, pisto­­lets et dégui­­se­­ments, qui compor­­taient toujours des masques couvrant toute la tête – et parcou­­rait les itiné­­raires de fuite pour repé­­rer des atouts supplé­­men­­taires, tels que des ruelles, des sorties laté­­rales de parkings ou des entrées derrière des centres commer­­ciaux qui pour­­raient passer inaperçues.

Le FBI a commencé à les appe­­ler le Stop­­watch Gang.

Une fois que le cambrio­­lage était terminé et que les hommes étaient en sécu­­rité dans la voiture, Mitchell suivait un itiné­­raire prédé­­ter­­miné jusqu’à l’au­­to­­route la plus proche, puis la quit­­tait rapi­­de­­ment pour se diri­­ger sur un parking isolé – ou dans l’idéal, un garage en sous-sol –, où une deuxième voiture les atten­­dait. Là, ils dévis­­saient la plaque volée de la voiture de leur fuite, reti­­raient leurs vête­­ments et se sépa­­raient : Mitchell, qui aimait porter un survê­­te­­ment sous son dégui­­se­­ment, partait courir. Reid condui­­sait la deuxième voiture, avec l’argent et les dégui­­se­­ments, retour­­nant à la planque. Quant à Wright, « Lionel prenait le bus en géné­­ral », dit Reid.

Ceci est un cambrio­­lage

Fina­­le­­ment, la Floride est deve­­nue trop chaude, et le gang a décidé d’al­­ler à l’ouest. Ils ont choisi un immeuble donnant sur la plage, à San Diego, et y ont loué deux appar­­te­­ments, ainsi qu’un troi­­sième de l’autre côté de la ville pour cacher les armes, les radios et les gilets en Kevlar, qu’ils ont commencé à porter pour se proté­­ger de la forte puis­­sance de feu des agents de sécu­­rité dans les voitures blin­­dées. La Cali­­for­­nie était un terri­­toire en pleine expan­­sion, autre­­ment dit, un terri­­toire doté de nombreuses succur­­sales de banques. Il était facile de s’aven­­tu­­rer au nord de San Diego. Ils ont frappé une série de banques pendant un voyage à travers L. A., puis sont remon­­tés vers la Baie de San Fran­­cisco. Mais à elle seule, San Diego était une mine d’or. Malgré un prin­­cipe géné­­ral selon lequel ils ne devaient pas voler sur leur propre terrain, le gang a trouvé les envi­­rons de la ville très promet­­teurs. En l’es­­pace d’une semaine de folie, ils ont volé 21 270 $ dans une banque Wells Fargo ; 24 661,50 $ au Solar Credit Union ; 19 225 $ à la First Bank ; et 8 210 $ à la Bank of America.

Lorsqu’un témoin a rapporté que l’un des hommes portait un gros chro­­no­­mètre autour du cou, et qu’il semblait y jeter fréquem­­ment un œil pendant le cambrio­­lage, le FBI a commencé à les appe­­ler le Stop­­watch Gang. Le FBI donne un nom aux cambrio­­leurs en série dans le cadre d’une stra­­té­­gie plus large : atti­­rer l’at­­ten­­tion des médias et rece­­voir des infor­­ma­­tions de la part d’un public atten­­tif à l’iden­­ti­­fi­­ca­­tion de leurs carac­­té­­ris­­tiques. « Cela crée un certain inté­­rêt, et bien entendu, les agents adorent ça », explique Norman Zigrossi, qui était à la tête du bureau du FBI de San Diego à l’époque. Le Stop­­watch Gang est devenu une prio­­rité pour Zigrossi, qui a commencé à s’adres­­ser direc­­te­­ment aux cambrio­­leurs. Une récom­­pense était offerte pour la capture du gang – chose rare à l’époque, précise-t-il. Bien­­tôt, le stress provoqué par un tel nombre de casses, ainsi que par l’in­­ten­­sité de l’enquête du FBI, a commencé à peser sur leurs épaules, en parti­­cu­­lier celles de Mitchell, qui a fina­­le­­ment annoncé à ses parte­­naires qu’il avait besoin d’une pause. Le gang s’est dispersé après les casses de la Baie de San Fran­­cisco. Mitchell s’est dirigé vers le nord, à travers la Cali­­for­­nie jusqu’à l’Ore­­gon et Washing­­ton, où il a rencon­­tré une serveuse et s’est terré dans une cabane près du mont Saint Helens. Une fois Mitchell parti, Reid et Wright ont pris l’In­­ters­­tate 80 pour aller vers l’est. Ils ont traversé la Sierra Nevada jusqu’au Nevada, puis ont conti­­nué à travers les déserts du sud-ouest jusqu’à ce qu’à arri­­ver à Sedona, en Arizona, une petite ville de montagne excen­­trique taillée dans la roche rouge des canyons.

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Le canyon d’Oak Creek à la fin des 70’s
Crédits : McMas­­ter Univer­­sity

Reid et Wright ont adoré Sedona. Ils ont loué une cabane en verre et bois de cèdre au bord d’un ruis­­seau dans une région appe­­lée canyon Oak Creek, et se sont bien mêlés aux habi­­tants locaux, racon­­tant à tout le monde qu’ils venaient de Cali­­for­­nie et possé­­daient une entre­­prise spécia­­li­­sée dans l’éclai­­rage et l’équi­­pe­­ment desti­­nés aux concerts de rock. Reid, alias Timo­­thy Pfeif­­fer, était le PDG. Wright, qui avait fabriqué les cartes de visite, était Stephen Kirk­­land, direc­­teur de la logis­­tique. Le travail ne s’était pas arrêté avec l’ab­­sence de Mitchell. À peine Reid avait-il appelé un vieil ami, qu’en compa­­gnie de Wright, il a frappé deux banques à Phoe­­nix et une à Little Rock, dans l’Ar­­kan­­sas. De plus, il a conti­­nué à repé­­rer les cibles poten­­tielles, si bien que, au retour de Mitchell à l’au­­tomne 1980, il avait une dizaine de coups faciles prêts à être lancés. Face à la faci­­lité avec laquelle ils ont vidé les banques les unes après les autres, les trois hommes ont commencé à redou­­ter que la roue tourne. Il fallait qu’ils entre­­prennent un gros casse, un qui leur permette de tenir le coup jusqu’à ce qu’ils se trouvent un secteur de travail plus stable (qu’il soit légal ou non). Ce qu’il leur fallait, c’était une succur­­sale où la prise du weekend serait une somme consi­­dé­­rable. Reid savait parfai­­te­­ment où il voulait frap­­per – une succur­­sale de Bank of America située au 912 Garnet Avenue, à San Diego. En vérité, ils avaient déjà braqué cette banque une fois, à son ancienne adresse à quelques pâtés de maisons de là, mais sa nouvelle posi­­tion plai­­sait encore plus à Reid. C’était une grande banque pros­­père, et sa posi­­tion répon­­dait quasi­­ment à tous leurs besoins. Tous les mardis, des agents de sécu­­rité de Loomis venaient récu­­pé­­rer l’ex­­cé­dent de liquide de la banque – et à en juger par la taille de la collecte, ça repré­­sen­­tait beau­­coup d’argent.

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Une Ford LTD de 1977

Pendant que Reid étudiait les arri­­vées et les départs des agents de Loomis, Wright s’est concen­­tré sur la logis­­tique. À l’aide d’un faux permis d’Ari­­zona, il a loué une Ford LTD bleue foncé à l’aé­­ro­­port de San Diego. Ils ont équipé la voiture de plaques volées, puis Mitchell a collé une énorme bande auto­­col­­lante déco­­ra­­tive rouge sur le côté. Le gang lisait toujours les articles de presse qui les concer­­nait, et ils ont appris une chose impor­­tante : Les témoins avaient tendance à rete­­nir les détails les plus évidents. Et donc, pour dévier leur atten­­tion des choses qui pour­­raient être utiles à la police, le gang s’est mis à ajou­­ter des fiori­­tures inso­­lites à leurs voitures et leurs dégui­­se­­ments. Lors de plusieurs braquages, Reid avait une banane qui dépas­­sait de sa poche, et inva­­ria­­ble­­ment, les témoins se souve­­naient de ce détail. (« On aurait tout aussi bien pu être appelé le “gang à la banane” », dit-il.)

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Le matin du 23 septembre, Mitchell atten­­dait dans la Ford, devant une entrée laté­­rale, pendant que Reid et Wright se prépa­­raient à entrer. Ce cambrio­­lage néces­­si­­tait qu’ils se mêlent aux clients. Reid avait choisi un costume trois pièces bleu roi, une fausse barbe et des grosses lunettes, ainsi qu’une perruque noire bouf­­fante, alors que Wright portait un costume gris clair avec cravate assor­­tie, une épaisse perruque blonde et un bouc, lui donnant l’ap­­pa­­rence, se souvient Reid, « d’un Colo­­nel Sanders anorexique ». Tous deux se sont appliqués une couche épaisse de fond de teint pour assom­­brir leurs visages, et se sont collés des panse­­ments trans­­pa­­rents sur les pouces et les deux premiers doigts pour éviter de lais­­ser des empreintes. Les deux hommes sont entrés sépa­­ré­­ment, à une minute d’in­­ter­­valle, et ont pris posi­­tion en atten­­dant l’ar­­ri­­vée du four­­gon. Wright est allé au comp­­toir où l’on remplis­­sait les bulle­­tins de verse­­ment ; Reid, l’Uzi dans sa mallette, s’est assis sur un fauteuil où les clients atten­­daient leur rendez-vous avec des conseillers finan­­ciers. Cinq minutes se sont écou­­lées avant que Reid ne commence à s’agi­­ter sur son siège, se deman­­dant ce qui était arrivé au four­­gon blindé. Il avait vu les agents de Loomis arri­­ver à la banque exac­­te­­ment à la même heure quatre semaines de suite, mais aujourd’­­hui, le four­­gon était en retard. À présent, cela faisait dix minutes, et Wright commençait à trans­­pi­­rer tandis qu’il remplis­­sait et frois­­sait bulle­­tin après bulle­­tin. De la main, il s’est essuyé le front, puis a vu la trace de fond de teint que cela lui avait laissé.

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Le gang vu par la caméra de surveillance de la Bank of America

Reid trans­­pi­­rait, lui aussi, et ses mains moites faisaient glis­­ser les panse­­ments sur ses doigts. Au bout d’un quart d’heure, Wright a regardé Reid avec anxiété en attente du signal de repli, mais Reid n’a pas bougé. Fina­­le­­ment, avec 28 minutes de retard, un four­­gon Loomis rouge s’est arrêté devant l’en­­trée. Le chauf­­feur est resté dans la cabine du four­­gon tandis que Harlen Lee Hudson, un agent de sécu­­rité d’un 1,80 m et 100 kilos, doté de neuf ans d’ex­­pé­­rience, est entré dans la banque en portant des lunettes de soleil avia­­teur qu’il n’a jamais reti­­rées. Il a dragué des guiche­­tières en commençant sa tour­­née, faisant deux allers-retours entre la chambre forte et le four­­gon avec des sacs pleins d’argent qui s’af­­fais­­saient sous leur propre poids. Reid a compris que ceux-là étaient pleins de pièces, il a donc fait signe à Wright de ne pas bouger. Ils n’avaient pas attendu une demi-heure pour voler un millier de dollars en pièces de 25 cents. Au troi­­sième aller-retour d’Hud­­son, il est apparu avec un char­­ge­­ment diffé­rent sur son chariot. C’était les billets. Hudson était à mi-chemin de la porte, juste après le fauteuil du hall, lorsque Reid s’est levé et a pointé le canon d’un Magnum 357 dans le ventre de l’agent. ulyces-stopwatchgang-16 Il lui a sorti sa formule habi­­tuelle : « Ceci est un cambrio­­lage. Ne joue pas au héros ou je te tue. » La voix du bandit, a dit Hudson à des agents par la suite, était calme et profes­­sion­­nelle. Il était « presque cour­­tois ». Wright s’est appro­­ché par derrière et a tendu la main vers l’étui de Hudson, prenant le pisto­­let de l’agent et le glis­­sant à sa cein­­ture. Reid a demandé à Hudson et toutes les personnes présentes de s’al­­lon­­ger sur le sol, tandis que Wright et lui prenaient chacun deux sacs qui étaient telle­­ment remplis de liasses de billets qu’ils en étaient deve­­nus rectan­­gu­­laires. Puis, ils sont calme­­ment sortis de la banque, sans savoir qu’une caméra de surveillance, acti­­vée lorsqu’un employé avait déclen­­ché l’alarme silen­­cieuse, prenait des photos à inter­­­valles de cinq secondes. À la fin de la jour­­née, ces photos de surveillance ont accom­­pa­­gné de nouveaux articles sur trois hommes ayant commis le plus grand braquage de banque de l’his­­toire de San Diego, s’en allant en marchant en plein jour avec 283 000 $ en liquide.

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Traduit de l’an­­glais par Imane Agnaou, Caro­­line Bour­­ge­­ret et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « The Life and Times of the Stop­­watch Gang », paru dans The Atavist Maga­­zine. Couver­­ture : Paddy Mitchell en plein braquage.


LE STOPWATCH GANG N’ALLAIT PAS EN RESTER LÀ

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