La seule différence fondamentale entre Pipino et Arsène Lupin, c'est que le second n'existe pas.

par Joshua Davis | 18 décembre 2015

Pipino

À Venise, tout est fait pour dérou­­ter le voya­­geur novice. La cité lacustre du nord de l’Ita­­lie abhorre la ligne droite. En guise de rues, un lacis de venelles pavées qui serpentent sans queue ni tête. Pour fran­­chir les canaux, des petits ponts tout de guin­­gois. Même les véné­­rables façades tendent vers l’oblique. Cons­­cients de l’étran­­geté de ce laby­­rinthe, les gens du cru ont impro­­visé à même les murs une signa­­li­­sa­­tion à l’usage du visi­­teur perplexe. Théo­­rique­­ment, toutes les flèches convergent vers le point névral­­gique de la cité, la place Saint-Marc. Mais il y a parfois bien loin de la théo­­rie à la pratique… ulyces-pipino-01-5 Le plus beau, c’est que tout cela n’a pas vrai­­ment d’im­­por­­tance. D’une manière ou d’une autre, comme par magie, on abou­­tit toujours piazza San Marco. Les ruelles exiguës y régur­­gitent en perma­­nence des hordes de touristes confon­­dus par l’ap­­pa­­ri­­tion soudaine de cette immense espla­­nade et de son campa­­nile culmi­­nant à près de 100 mètres de haut. Certains, dési­­reux sans doute de prendre un peu de hauteur par rapport à ce mystère, empruntent l’as­­cen­­seur qui mène au sommet. Sur la plate­­forme d’ob­­ser­­va­­tion, des longues-vues à pièces sont à leur dispo­­si­­tion pour explo­­rer ce vaste éche­­veau médié­­val fait de canaux, d’églises et de places minus­­cules qui semblent vouloir se dissi­­mu­­ler aux regards.

Mais en cet après-midi du prin­­temps 1991, un élégant Italien mono­­po­­lise la seule lunette orien­­tée vers l’ouest, empê­­chant les autres d’ad­­mi­­rer Dorso­­duro, Santa Croce et San Polo, les quar­­tiers chics situés par-delà le Grand Canal. Vincenzo Pipino est une sorte d’ar­­ché­­type du séduc­­teur à l’ita­­lienne. Autre­­ment dit, bien que n’étant pas à propre­­ment parler bel homme avec ses énormes grains de beauté, son front gigan­­tesque et ses cheveux noirs gomi­­nés, il dégage une impres­­sion de confiance inébran­­lable. Il se comporte exac­­te­­ment comme si la ville lui appar­­te­­nait. D’une certaine manière, c’est le cas : n’a-t-il pas cambriolé une grande partie des bâti­­ments qui s’offrent à sa vue ? Et quant aux autres, il y a forcé­­ment fait des repé­­rages un jour ou l’autre.

Au sud-ouest se dresse le palais Barozzi, char­­mante construc­­tion baroque de cinq étages qui garde l’en­­trée du Grand Canal. Le comte Barozzi paie régu­­liè­­re­­ment Pipino pour aller déro­­ber des tableaux appar­­te­­nant à ses pairs aris­­to­­crates, se consti­­tuant ainsi une sympa­­thique collec­­tion de chefs-d’œuvre. Plus loin sur le canal, on aperçoit la Ca’Da­­rio, un palais du XVe siècle à la façade de marbre légè­­re­­ment incli­­née. De nouveaux acqué­­reurs se présentent régu­­liè­­re­­ment pour s’of­­frir cet écrin en vue d’y instal­­ler leurs collec­­tions d’art. Les malheu­­reux semblent ne pas avoir entendu parler de la malé­­dic­­tion qui frappe depuis des siècles un lieu dont les proprié­­taires paraissent condam­­nés à finir assas­­si­­nés, fous, ou simple­­ment ruinés. ulyces-pipino-02-3

Guidée par la main experte de Pipino, la longue-vue finit par se fixer, à l’autre bout du Grand Canal, sur un palazzo multi­­cen­­te­­naire doté d’un jardin inté­­rieur, signe de richesse extra­­or­­di­­naire dans une ville où le moindre centi­­mètre carré de terre émer­­gée se négo­­cie à prix d’or. L’homme s’in­­té­­resse plus parti­­cu­­liè­­re­­ment à une lucarne ména­­gée dans la toiture. Donnant sur une ruelle isolée, la façade de briques d’une quin­­zaine de mètres de haut est mani­­fes­­te­­ment friable, tout comme les tuiles d’ailleurs. L’es­­ca­­lade sera périlleuse, mais le jeu en vaut la chan­­delle, car le proprié­­taire n’est autre que Raul Gardini, l’une des plus grosses fortunes d’Ita­­lie.

Quelques jours plus tard, Pipino réap­­pa­­raît, se faufi­­lant adroi­­te­­ment dans un dédale de venelles de plus en plus étroites. Doté d’un sens de l’élé­­gance très affirmé, l’homme n’hé­­site pas à porter un costume de velours rouge avec des chaus­­sures d’une blan­­cheur imma­­cu­­lée ou une veste à damiers avec une fine cravate noire, l’es­­sen­­tiel étant de ressem­­bler davan­­tage à un dandy excen­­trique qu’à un cambrio­­leur. Fina­­le­­ment, il s’en­­gouffre dans un passage à peine plus large que ses épaules et longe un mur percé de grandes portes laquées, dont les poignées de bronze minu­­tieu­­se­­ment ouvra­­gées repré­­sentent des femmes afri­­caines. Négli­­geant déli­­bé­­ré­­ment le tout, il ne s’ar­­rête qu’au fond de l’im­­passe, devant l’en­­trée de service du palazzo Gardini. Il sonne. Aucune réponse. Nouvelle sonne­­rie. Toujours rien. Pipino jette un œil par-dessus son épaule.

À l’en­­trée de la ruelle, son vieil ami Clau­­dio* fait le guet. Clau­­dio a de bons yeux et Pipino sait qu’il peut comp­­ter sur lui, mais comme guet­­teur, il a tout de même un défaut : il est dur d’oreille. S’ap­­puyer sur un comparse à moitié sourd peut sembler quelque peu absurde, surtout dans un cas comme celui-ci, mais il est devenu très diffi­­cile de trou­­ver des complices dignes de confiance. Pipino fait un signe de la main qu’il doit répé­­ter plusieurs fois avant de parve­­nir à atti­­rer l’at­­ten­­tion de Clau­­dio, lequel finit par lever un pouce appro­­ba­­teur. L’as­­cen­­sion démarre. Elle est périlleuse.

Le sel de l’Adria­­tique ronge lente­­ment mais sûre­­ment les vieilles demeures véni­­tiennes, dont les briques fragi­­li­­sées prennent au fil des ans un aspect grêlé. Les portions les plus endom­­ma­­gées se contournent aisé­­ment, mais certains pans de murs, solides en appa­­rence, peuvent trahir le plus aguerri des monte-en-l’air. Brusque­­ment, à une douzaine de mètres du sol, une brique cède sous le pied de Pipino. L’homme se rattrape in extre­­mis au rebord de la toiture. À cette hauteur, la chute serait mortelle. Quelques éclats de brique s’écrasent en contre­­bas, réson­­nant lugu­­bre­­ment sur les pavés.

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Crédits : Gerry Labrijn

Les vieux murs lépreux des palais véni­­tiens, Pipino les pratique depuis plus de trente ans. Pour cet homme accou­­tumé à se retrou­­ver suspendu à des gout­­tières rouillées ou à des volets vermou­­lus, le risque n’est qu’un des facteurs de l’équa­­tion. Inspi­­rant profon­­dé­­ment, il retrouve une posture plus stable et termine son ascen­­sion.

Jambe d’or

Pipino a toujours adoré sa ville natale. Tout petit déjà, dans les années 1950, il voyait en elle un terrain de jeu rêvé : pas de voitures, des bateaux partout et des cachettes à profu­­sion. Aîné de cinq enfants, il entraî­­nait souvent toute la fratrie à l’aven­­ture dans le dédale sinueux des ruelles véni­­tiennes. Son meilleur copain, c’était son frère cadet, le petit Alfredo, animé du même désir d’ex­­plo­­rer la cité enchan­­tée. Ensemble, ils se sont faufi­­lés dans tous les recoins, ont nagé dans tous les canaux les jours de grande chaleur… une vie d’in­­sou­­ciance, ryth­­mée par le son des cloches, qui à Venise remplace celui des voitures. Et puis il y avait les fêtes, surtout la Festa del Reden­­tore, durant laquelle une sorte de pont flot­­tant formé de centaines de bateaux mis à couple permet de se rendre sur une île d’or­­di­­naire inac­­ces­­sible. Mais la ville avait payé un lourd tribut à la Seconde Guerre mondiale.

Avec une écono­­mie italienne rava­­gée par l’in­­fla­­tion, le père, capi­­taine de vapo­­retto, ne parve­­nait pas toujours à faire manger la petite famille à sa faim. Âgé de dix ans à peine, Pipino avait trouvé une solu­­tion toute person­­nelle : faucher des crois­­sants sur les tables des cafés à la mode de la place Saint-Marc. ulyces-pipino-04-2Il n’était pas rare de se faire pour­­chas­­ser par la police, mais c’est alors que le gamin des rues se réga­­lait, filant comme une flèche à travers des colo­­nies de pigeons qui s’en­­vo­­laient dans une érup­­tion de plumes et de jurons couvrant presque la sempi­­ter­­nelle valse de l’or­­chestre du Café Florian. Dans un sprint éche­­velé, Pipino traver­­sait la Calle de la Cano­­nica, fran­­chis­­sait en quelques enjam­­bées les onze marches du pont vers Castello et se vola­­ti­­li­­sait dans le dédale des ruelles bondées. Alfredo, moins rapide que son frère, rêvait lui aussi de trou­­ver sa place dans la ville.

Un jour – il devait avoir neuf ans – un mendiant à la barbe jaunâtre lui fit signe d’ap­­pro­­cher. Prudem­­ment, Alfredo s’exé­­cuta. L’homme bran­­dit alors une allu­­mette sur laquelle il avait tracé une ligne au crayon. Un simple claque­­ment de doigts, et la ligne se dédou­­bla. Puis ce fut une pièce de monnaie qui appa­­rut et dispa­­rut. Alfredo était fasciné. La passion de l’illu­­sion­­nisme venait de le saisir et ne devait jamais le quit­­ter. Au sein de la famille, les tours de magie d’Al­­fredo passaient mieux que les larcins de Pipino. Sommé par sa mère d’y mettre un terme, celui-ci n’en fit qu’à sa tête. Le jeune voleur venait d’avoir treize ans lorsque la mamma décida de prendre des mesures.

Elle lui raconta qu’une voisine, ayant trébu­­ché dans l’es­­ca­­lier déla­­bré de leur immeuble, s’était empa­­lée sur un grand clou qui dépas­­sait d’une marche. La mort avait été instan­­ta­­née, mais la cage d’es­­ca­­lier était désor­­mais hantée par le spectre de cette dame, dont la jambe – celle qui avait causé sa perte – luisait dans l’obs­­cu­­rité. Malheur aux petits garçons qui rentraient tard le soir, car ils seraient maudits ! La mère de Pipino avait baptisé ce fantôme Gamba d’oro  –  la Jambe d’or. Pipino et Alfredo étaient terro­­ri­­sés à l’idée de croi­­ser la dame à la Jambe d’or, leur cauche­­mar commun. Toute sa vie, Pipino aurait peur du noir et des fantômes, surtout Gamba d’oro. Pour un voleur en herbe, la phobie de la nuit est un handi­­cap consi­­dé­­rable, mais il en fallait plus pour décou­­ra­­ger Pipino. Condamné à n’œu­­vrer qu’au grand jour, il se mit au travail pour deve­­nir le meilleur. ulyces-pipino-05 Et comme il n’était plus ques­­tion pour lui d’em­­prun­­ter l’es­­ca­­lier hanté, il apprit à rentrer à la maison en grim­­pant aux murs. Bien­­tôt, l’art déli­­cat d’es­­ca­­la­­der les façades décré­­pites n’eut plus de secret pour lui : ses doigts savaient d’ins­­tinct quelles briques parti­­raient en miettes et lesquelles tien­­draient le coup. À quinze ans, ses talents étaient déjà connus dans le quar­­tier, et il savait les mettre à profit. Quand le Teatro Mali­­bran passait un film à succès, Pipino esca­­la­­dait la façade baroque, se faufi­­lait par une fenêtre ouverte, et ouvrait de l’in­­té­­rieur une porte déro­­bée.

Là, il tenait son propre guichet, vendant des places à tarif très réduit aux gamins du quar­­tier, qui n’au­­raient jamais pu s’of­­frir un tel luxe autre­­ment. Et les deux frères gran­­dirent. Alfredo, admi­­ra­­tif de la tech­­nique de son aîné, ne voyait pas d’un très bon œil ses exploits crimi­­nels. Tandis que Pipino s’en­­fonçait de plus en plus dans l’illé­­ga­­lité, son cadet se faisait un nom comme pres­­ti­­di­­gi­­ta­­teur. Chacun à sa manière savait trom­­per son monde… « Je suis un magi­­cien-né », disait souvent Alfredo. « Vincenzo, lui, est un voleur-né. »

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Retour sur le toit du palazzo Gardini. Pipino progresse lente­­ment. À 47 ans, il faut savoir se ména­­ger. Entre chaque rangée de tuiles se trouve une sorte de rigole dans laquelle il pose les pieds, répar­­tis­­sant les masses avec d’in­­fi­­nies précau­­tions. Il sait qu’au moindre faux-pas, une véri­­table avalanche d’ar­­gile ocre rouge déva­­lera le toit. Comme il s’y atten­­dait, la fenêtre repé­­rée depuis le campa­­nile de Saint-Marc est fermée. Peu importe : l’an­­tique cham­­branle, à demi vermoulu, cède sans diffi­­culté. Pipino n’a pas jugé utile, comme il le fait parfois, d’ap­­por­­ter un pigeon qu’il aurait relâ­­ché à l’in­­té­­rieur pour véri­­fier la présence éven­­tuelle d’une alarme à détec­­teur de mouve­­ment. Le palais est situé tout près de Campo San Barnaba, une artère très passante. En cas de problème, il suffira de sortir par derrière et de se fondre dans la foule.

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Le Ca’Da­­rio est la propriété de Raul Gardini

Une fois dans la place, Pipino prend le temps de s’ha­­bi­­tuer à la pénombre ambiante. Aucun détec­­teur. Pres­­te­­ment, il dévale les trois volées de marches qui le séparent de la porte d’en­­trée. Clau­­dio est dans la ruelle, le regard au loin. Un clic de la langue en guise d’ap­­pel. Pas de réac­­tion. Un claque­­ment de doigts. Toujours rien. Tant pis, décide Pipino.

Lais­­sant la porte entrou­­verte, il rejoint en quelques enjam­­bées son complice, dont il attrape le bras. L’homme sursaute. « Madonna ! » jure Clau­­dio. « Tu pour­­rais préve­­nir. » « C’est ce que j’ai fait », grom­­melle Pipino en l’en­­traî­­nant vive­­ment à l’in­­té­­rieur du palais. Cana­­pés blancs, meubles anciens, argen­­te­­rie véni­­tienne : l’en­­droit est somp­­tueux, mais Clau­­dio est nerveux, comme toujours. Il n’a jamais pu se faire à l’idée de travailler en plein jour, un risque supplé­­men­­taire dont il se passe­­rait volon­­tiers. « On devrait faire ça la nuit. »

Pipino sait que son ami a cent fois raison, mais jamais il ne l’avouera. « Si tu veux travailler de nuit, trouve quelqu’un d’autre », conclut-il en s’en­­ga­­geant dans l’es­­ca­­lier. « Mais qu’est-ce que tu fais ? » demande Clau­­dio, surpris de voir Pipino dédai­­gner les trésors de la salle des banquets pour filer à l’étage. « Inspec­­tion des chambres », répond celui-ci. Évidem­­ment, se dit Clau­­dio. Il cherche du cache­­mire. Pipino a toujours eu un faible pour le cache­­mire. Les complices qui l’ont accom­­pa­­gné sur d’autres cambrio­­lages savent qu’au moment de s’en­­fuir en canot à moteur, il faut s’at­­tendre à le voir embarquer les bras char­­gés de vête­­ments.

Parvenu à l’étage, il passe au peigne fin l’in­­té­­gra­­lité des placards et des tiroirs. Et lorsque, par inad­­ver­­tance, il tombe sur des clichés de la femme de Gardini nue, il les remet respec­­tueu­­se­­ment en place. Au fil des ans, Pipino s’est forgé un code de conduite, appli­­cable à lui-même et aux rares personnes avec lesquelles il accepte de travailler. Pas de violence. Pas de chan­­tage non plus – gêner les gens ne l’in­­té­­resse pas. Et surtout, on travaille propre­­ment. Pipino a horreur du désordre. Après une fouille minu­­tieuse, il finit par déni­­cher dans une pende­­rie un superbe pull-over de cache­­mire bleu qu’il essaie sur-le-champ, consta­­tant avec plai­­sir qu’il est à sa taille.

Au même instant, Clau­­dio s’en­­gouffre dans la chambre, prêt à fondre sur tout ce qui brille. Déjà sa main tendue est sur le point de s’em­­pa­­rer d’un stylo Mont-Blanc en or fine­­ment ouvragé. « — Non, non, dit Pipino en l’ar­­rê­­tant. — Quoi ? — C’est moche. — Mais c’est de l’or. — Ce stylo est hideux. » Point. Pipino a des prin­­cipes. Mais Clau­­dio connaît la musique – suffi­­sam­­ment en tout cas pour savoir quand il peut se permettre de ne pas tenir compte de ses remarques. Empo­­chant le stylo, il passe dans la pièce suivante. ulyces-pipino-08Pipino déam­­bule ensuite tranquille­­ment dans le reste de la maison, passant en revue les tableaux accro­­chés aux murs. Rien d’ex­­tra­or­­di­­naire à ses yeux. Puis il se penche sur un lot de couverts en argent dédai­­gné par Clau­­dio.

Sur un couteau, il remarque une petite tête de lion gravée dans le manche. Plus personne à Venise ne connaît ce poinçon aujourd’­­hui tombé en désué­­tude, à l’ex­­cep­­tion de quelques experts, dont Pipino. Ces couverts, œuvre d’un maître arti­­san véni­­tien, datent du XVIIIe siècle au bas mot. Voyant l’ar­­gen­­te­­rie dispa­­raître dans un sac, Clau­­dio ne peut dissi­­mu­­ler sa perplexité. « On prend l’ar­­gen­­te­­rie main­­te­­nant ? » « Admire un peu », répond Pipino en lui tendant une four­­chette. Du vrai travail d’or­­fèvre. « Ce serait un péché de ne pas empor­­ter ça », décrète-t-il. « En plus, il y en a bien pour dix millions de lires. » Un hoche­­ment de tête appro­­ba­­teur et Clau­­dio se remet au travail.

Pour finir, Pipino s’em­­pare d’un lion de bois de la taille d’un ballon de foot­­ball. Il mesure parfai­­te­­ment l’im­­por­­tance de cet emblème fami­­lial, auquel il parvient à faire une place dans un des quatre grands sacs de toiles déjà bien remplis. Avec l’aide de Clau­­dio, il porte ensuite le tout jusqu’au bord d’un canal tout proche, où les attend un bateau-taxi emprunté à un copain. Il s’agit d’un magni­­fique motos­­cafo de près de neuf mètres. Une sorte de limou­­sine flot­­tante, racée, au charme un peu rustique avec son bois sombre, ses rideaux d’un blanc imma­­culé et ses portes coulis­­santes. L’em­­bar­­ca­­tion peut empor­­ter jusqu’à douze personnes (ou un lot de sacs de toile remplis d’objets précieux).

Autre avan­­tage : des centaines de canots iden­­tiques à celui-ci sillonnent Venise en perma­­nence, char­­gés aussi bien de touristes que d’au­­to­ch­­tones. Le bateau s’en­­gage sur le Grand Canal, se mêle à la circu­­la­­tion. À son bord, Pipino se détend. Ils viennent de mettre la main sur 400 000 dollars de butin. Sans comp­­ter le pull en cache­­mire. ulyces-pipino-09

Gueule d’ange

Trois jours plus tard, deux poli­­ciers se présentent chez Pipino. « Vous pren­­drez bien quelque chose ? » Non, merci. Ils sont venus porter un message : Anto­­nio Palmosi, chef de l’unité d’enquête spéciale de Venise, veut lui parler. Pipino s’y atten­­dait. En fait, il n’at­­ten­­dait que ça. En ce début des années 1990, la police consi­­dère Pipino comme le plus talen­­tueux des voleurs véni­­tiens contem­­po­­rains. En une tren­­taine d’an­­nées, il a mis à son palma­­rès une série de casses tous plus auda­­cieux et origi­­naux les uns que les autres. On lui attri­­bue en parti­­cu­­lier la dispa­­ri­­tion de nombreux chefs-d’œuvre préle­­vés dans les demeures nobi­­liaires de la ville, toujours avec un goût impec­­cable. Mais il sait faire preuve de poly­­va­­lence, comme le jour où il s’est intro­­duit dans le consu­­lat de Suisse pour y déro­­ber 150 millions de lires en espèces.

Vers la fin des années 1970, il s’était amusé à filer Cary Grant et à lui faire les poches à l’hô­­tel, pendant son sommeil – petit clin d’œil à celui qui avait incarné à l’écran l’un des plus célèbres voleurs de l’his­­toire du cinéma. Quelques années plus tard, ému par le sort d’un gorille dépres­­sif du zoo de Rome, il avait pure­­ment et simple­­ment libéré l’ani­­mal, avant de peau­­fi­­ner sa légende en cambrio­­lant le casino de Venise. La philo­­so­­phie de Pipino est toute simple : les aris­­to­­crates aiment étaler leurs richesses, les voleurs aiment s’en empa­­rer. Et les victimes sont prêtes à payer pour récu­­pé­­rer certains objets impor­­tants. Pipino a même entendu dire que certains proprié­­taires consi­­dèrent ses intru­­sions comme un honneur, une preuve de leur bon goût.

De son côté, il estime que c’est le prix à payer – de temps en temps – par les riches pour conti­­nuer à étaler leurs richesses et leurs goûts esthé­­tiques. En géné­­ral, la police négo­­cie un « arran­­ge­­ment » pour la resti­­tu­­tion des œuvres. Aux yeux de Pipino, c’est du gagnant-gagnant : les flics passent pour des héros, les bour­­geois peuvent se vanter d’avoir été cambrio­­lés par un voleur célèbre, et Pipino gagne sa vie, tout simple­­ment. ulyces-pipino-10À bien des égards, Pipino admire les poli­­ciers, qu’il consi­­dère comme des acteurs jouant dans la même pièce que lui. Il appré­­cie tout parti­­cu­­liè­­re­­ment Palmosi, qu’il consi­­dère comme un collègue, voire un ami.

C’est un honnête enquê­­teur, qui porte la cravate dénouée et la mous­­tache brous­­sailleuse. Quand il arrête des voleurs – les autres, ceux qui laissent des preuves derrière eux et se font pincer – Palmosi leur offre des pâtis­­se­­ries. Et quand un voyou libéré sous caution sort de prison, il fait sauter le bouchon d’une bouteille de Spumante. « J’es­­père ne pas te revoir avant un bon moment », dit-il alors en trinquant. Pipino et Palmosi prennent souvent le café ensemble. Assis en terrasse sur une de ces petites places pavées qui font le charme de Venise, ils échangent les derniers potins du quar­­tier. Palmosi est aussi bon flic que Pipino est bon cambrio­­leur. Entre eux, les choses sont claires : le job de Pipino consiste à voler et celui de Palmosi à mettre la main au collet de Pipino.

Pour l’un comme pour l’autre, affron­­ter un adver­­saire de seconde zone serait déchoir. Répon­­dant à la « convo­­ca­­tion », le cambrio­­leur retrouve l’enquê­­teur au café. « Il y a eu un casse au palazzo Gardini, Ca’Cer­­chieri », lâche Palmosi au moment où les cafés arrivent. « Ah bon ? » s’étonne Pipino. « Les voleurs ont emporté un lion de bois impor­­tant pour la famille. Tu en as peut-être entendu parler ? » Non, vrai­­ment, Pipino n’a entendu parler de rien. C’est affreux. Ce doit être un choc pour la famille. Il propose de faire ce qu’il peut pour récu­­pé­­rer ce lion, par pur civisme, en bon citoyen de Venise. Il ne deman­­dera pas une lire.

Mais puisqu’on est là, si on parlait station­­ne­­ment ? En ce moment, son canot est amarré au bord d’un canal. Comme il n’y a pas d’auvent, la pluie s’ac­­cu­­mule au fond du bateau, et on se mouille les pieds en montant à bord. Or, Pipino aime les belles chaus­­sures. Ça ne va pas du tout. « Tiens, c’est drôle, les Gardini ont juste­­ment un très joli quai priva­­tif tout près de chez moi », remarque-t-il, l’air de ne pas y toucher. « Il y a même une place libre. » Le sourire aux lèvres, Pipino sirote son espresso. ulyces-pipino-06-1

Quelques jours plus tard, le canot Moschet­­tiere de Pipino quitte dans un rugis­­se­­ment de moteur l’em­­bar­­ca­­dère des Gardini. Le plan a fonc­­tionné à merveille : le lion a retrouvé ses pénates, la famille a récu­­péré son emblème et Pipino a les pieds au sec. L’homme accé­­lère, s’en­­gage dans la traver­­sée de l’im­­po­­sant canal de la Giudecca. Aucune fausse note dans son accou­­tre­­ment : chaîne en or, teint hâlé, chemise à demi ouverte dans le vent, Pipino connaît son rôle de mauvais garçon à l’ita­­lienne sur le bout des doigts. Quant à Venise, elle est sublime, comme toujours. L’eau des canaux scin­­tille. Le dôme de San Maggiore resplen­­dit.

Sur les quais, les mini-jupes semblent plus courtes que jamais. Pipino, lui, se dit que c’est une belle jour­­née pour un cambrio­­lage. Une fois le canot amarré près de la place Saint-Marc, il file à la Marcienne, la plus impor­­tante biblio­­thèque de Venise, ouverte en 1560, où il a ses habi­­tudes. Pipino est capable de se plon­­ger des jour­­nées entières dans de véné­­rables manus­­crits, aussi fragiles qu’ins­­truc­­tifs. Fasciné par l’his­­toire de sa ville – surtout celle de l’aris­­to­­cra­­tie, de ses palais et des œuvres d’art comman­­dées pour les agré­­men­­ter –, il peut ainsi étan­­cher sa soif de connais­­sances tout en repé­­rant son prochain objec­­tif. ulyces-pipino-11-1Mais à la porte de la biblio­­thèque, un homme semble l’at­­tendre. Cet homme, Pipino le connaît. Il se nomme Andrea Zammat­­tio, et sa présence n’au­­gure rien de bon. « Salut, tonton. »

Dans le métier, c’est ainsi que les jeunes l’ap­­pellent parfois. Une marque de respect. Pour­­tant, Pipino sait que la méfiance est de rigueur. Zammat­­tio appar­­tient à la Mala del Brenta, la mafia locale qui couvre toute la Véné­­tie, c’est-à-dire le nord-est de l’Ita­­lie, dont Venise. Dirigé par Felice Maniero, un dandy de trente-sept ans surnommé Faccia d’An­­gelo  – Gueule d’ange –  ce groupe est connu pour avoir pris à peu près inté­­gra­­le­­ment le contrôle de Venise, depuis les bateaux taxis jusqu’au trafic de drogue. En assas­­si­­nant ses rivaux au besoin. Comme le suggère son surnom, Maniero est un beau gosse au sourire enjô­­leur. Mais c’est aussi un psycho­­pathe qui a bien du mal à couper le cordon avec sa mère.

En 1994, il sera arrêté et empri­­sonné pour son impli­­ca­­tion suppo­­sée dans dix-huit meurtres. Aux jour­­na­­listes qui lui deman­­de­­ront un commen­­taire, il répon­­dra simple­­ment, la cravate impec­­cable, en tentant de saluer la caméra malgré les menottes : « Je voudrais juste dire bonjour à ma mère. » Appa­­rem­­ment, Maniero ne se plaît pas trop en prison. En 1987, après avoir scié les barreaux de sa cellule, il s’est évadé par les égouts. Arrêté de nouveau en 1993 à bord de son yacht de 60 pieds (portant le prénom de sa maman), il remet­­tra ça. À l’ins­­tar de Magnum, il conduit une Ferrari 308 GTB rouge. À la diffé­­rence de Magnum, il vit avec sa mère.

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Quand Gueule d’ange arrive quelque part, les ennuis commencent, et Pipino ne l’ignore pas. Lui et ses hommes sont enga­­gés dans une véri­­table spirale de violence. L’an­­née précé­­dente, ils ont attaqué un train de voya­­geurs, déro­­bant l’équi­­valent de cinq millions de dollars en espèces dans la voiture postale. Pour parve­­nir à leurs fins, ils n’ont pas hésité à utili­­ser des explo­­sifs mili­­taires. Bilan : un mort – une jeune femme de 22 ans – et treize bles­­sés. Pipino espère que la présence en ces lieux d’un des sbires de Maniero n’est qu’une coïn­­ci­­dence, mais il ne se fait pas trop d’illu­­sions. « C’est le Président qui m’en­­voie. » Pas de noms, la place est bondée. « Il aurait besoin d’un service. » Pipino sait que les auto­­ri­­tés font tout pour mettre fin aux acti­­vi­­tés de Maniero.

En 1987, au cours d’un procès reten­­tis­­sant, les procu­­reurs ont obtenu la condam­­na­­tion de 475 mafieux du sud de l’Ita­­lie. Aujourd’­­hui, les poli­­ciers du nord sont passés à l’of­­fen­­sive eux aussi. Tout récem­­ment, ils ont mis le grap­­pin sur le cousin de Maniero, Giuliano Rampin, un élément-clé de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion, dont les diri­­geants se savent surveillés en perma­­nence. Gueule d’ange a bien tenté de grais­­ser quelques pattes, mais les méthodes à l’an­­cienne n’ont plus cours. Pour négo­­cier en posi­­tion de force, il a compris qu’il devait inno­­ver, et il vient d’avoir une idée astu­­cieuse. Il va voler des tableaux.

Le plan, explique Zammat­­tio, consiste à intro­­duire dans le musée Ca’Rez­­zo­­nico un commando d’hommes armés qui repar­­ti­­ront avec une cargai­­son de tableaux. Ensuite, Maniero s’en servira comme monnaie d’échange pour obte­­nir la libé­­ra­­tion de son cousin et faire assou­­plir la surveillance. Le rôle de Pipino consis­­te­­rait à orga­­ni­­ser le casse pour qu’il se déroule en douceur, mais aussi à iden­­ti­­fier les tableaux les plus inté­­res­­sants, car Gueule d’ange veut enta­­mer cette partie de poker avec la meilleure main possible.

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Pipino sent un fris­­son lui parcou­­rir l’échine. Le plan a deux défauts : il pour­­rait y avoir des morts, et le casse risque fort de sonner le glas de sa propre carrière. Si une bande de voyous en armes braque un musée en semant la terreur parmi les touristes, cela provoquera un renfor­­ce­­ment sensible des mesures de sécu­­rité, non seule­­ment dans les lieux publics, mais aussi chez les riches parti­­cu­­liers. Gardiens armés, camé­­ras de surveillance, détec­­teurs de mouve­­ment : toute la ville sera en état d’alerte maxi­­mum.

Or, Pipino a fait le choix déli­­béré de toujours jouer petit, en se débrouillant pour que les œuvres retrouvent systé­­ma­­tique­­ment leurs proprié­­taires sans remettre en cause le fragile équi­­libre des rela­­tions avec la police en géné­­ral et Palmosi en parti­­cu­­lier. Le braquage du Ca’Rez­­zo­­nico flanque­­rait tout par terre. C’est la répu­­ta­­tion des cambrio­­leurs véni­­tiens qui est en jeu. Le problème, c’est qu’on ne dit pas non à Felice Maniero. Jusqu’à présent, le big boss lui a laissé les coudées franches, mais que la loyauté de Pipino vienne à être remise en cause et c’est le chômage qui l’at­­tend. Ou la mort. Pas le temps de tergi­­ver­­ser, il faut répondre, et tout de suite. « Tu diras à Feli­­cetto que j’ai mon idée. »

Deux jours plus tard, Pipino se déplace sur le conti­nent pour expo­­ser son plan à Roby*, l’un des hommes de confiance de Maniero. Rendez-vous est pris dans un champ de maïs. On ne plai­­sante pas avec la confi­­den­­tia­­lité. « — Cambrio­­ler un musée, c’est de la folie, dit d’em­­blée Pipino. Tout le monde sera perdant. — Et alors ? » En bon petit soldat, Roby exécute les ordres, il ne les discute pas. « — Je vais vous trou­­ver un tableau, moi. Parole d’hon­­neur, on en parlera dans le monde entier, ajoute prudem­­ment Pipino. Mais je dois agir seul. — Tout seul ? demande Roby d’un air surpris. — Seul. » ulyces-pipino-14

Pendant un moment qui semble une éter­­nité, Roby fixe Pipino en silence.

« — OK. Et qu’est-ce que tu va voler ?
— Tu le sauras en lisant les jour­­naux. »

La Madone

9 octobre 1991. Devant le palais des Doges, ancien siège de la Répu­­blique de Venise, les touristes font la queue. Au fil des siècles, le palazzo Ducale a subi toutes sortes de trans­­for­­ma­­tions et agran­­dis­­se­­ments, en fonc­­tion de l’hu­­meur de ses occu­­pants. Spires gothiques, arches Renais­­sance, statues manié­­ristes et dentelles de pierre byzan­­tines y composent un curieux patch­­work archi­­tec­­tu­­ral, réso­­lu­­ment onirique. On a parfois l’im­­pres­­sion qu’un géant désœu­­vré a construit ce palais incroya­­ble­­ment détaillé en voulant abso­­lu­­ment utili­­ser tous ses Lego. Converti en musée, il consti­­tue désor­­mais l’une des attrac­­tions majeures de la ville.

Dans la cour centrale, un homme ressem­­blant étran­­ge­­ment à Pipino se mêle à un groupe impo­­sant, avec lequel il pénètre à l’in­­té­­rieur du bâti­­ment. Le lieu est parfai­­te­­ment équipé pour la conduite d’un empire : pein­­tures gran­­dioses, globes de deux mètres de haut, armures, salles de ques­­tion, passages secrets et pièces incon­­nues de tous. À l’in­­té­­rieur, un petit pont très pratique permet­­tait de relier le palais à une sinistre prison. On dit que c’est Lord Byron, imagi­­nant la complainte du crimi­­nel jetant un dernier coup d’œil au monde exté­­rieur par la minus­­cule fenêtre ména­­gée dans le pont, qui l’avait surnommé le pont des Soupirs.

Pipino, qui est souvent venu là, traîne vague­­ment à l’ar­­rière du groupe. En arri­­vant dans la prison, les marbres polis du palais font place à un calcaire gros­­siè­­re­­ment façonné, zébré de coups de ciseaux et ponc­­tué d’épaisses portes de bois marquant l’em­­pla­­ce­­ment des cellules. Pipino laisse filer le groupe. Il fait sombre, bien trop sombre à son goût, mais il compte se cacher dans la prison, c’est le meilleur plan. Comme on n’y trouve rien de précieux, l’en­­droit est moins bien gardé. Pipino attend que les voix des touristes s’éva­­nouissent pour se glis­­ser dans une cellule, dont il referme sur lui le lourd vantail de bois.

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À l’in­­té­­rieur, il fait si noir que Pipino ne voit même pas sa main. En adulte respon­­sable qu’il est devenu, il ne devrait pas avoir peur. Mais il y a des choses dont on ne peut pas se défaire, surtout dans la soli­­tude totale. Seul dans l’obs­­cu­­rité, Pipino rede­­vient l’en­­fant qui parta­­geait sa chambre avec son frère Alfredo et essayait d’ou­­blier les histoires de fantômes que lui racon­­tait sa mère. ulyces-pipino-06-1

Pendant des années, Alfredo a été employé du syndi­­cat des trans­­ports le jour, et magi­­cien la nuit et le week-end – noces et banquets, sémi­­naires, anni­­ver­­sai­­res… Il est parti­­cu­­liè­­re­­ment connu pour ses talents de mani­­pu­­la­­tion de cartes : il peut faire dispa­­raître et réap­­pa­­raître une carte dans la poche d’une personne de l’as­­sis­­tance, trans­­for­­mer une carte en une autre, etc. Il a le chic pour toujours paraître surpris, comme si le tour qu’il exécute était nouveau pour lui aussi. Quelque temps avant « l’opé­­ra­­tion palais des Doges » de Pipino, Alfredo a ouvert un club de magie. C’est le rêve de sa vie, et il a écono­­misé pendant des années pour y parve­­nir.

À 39 ans, jeune marié, il a enfin l’oc­­ca­­sion de deve­­nir magi­­cien à plein temps. Les gens aiment le côté bon enfant de ses trucs, ce fou-rire conta­­gieux qui le saisit lorsque quelqu’un semble vrai­­ment stupé­­fait. Il a baptisé son club le Magic Castle, en réfé­­rence à la salle mythique de Holly­­wood. Mais il y a un hic : la police a bien du mal à croire qu’Al­­fredo n’est pour rien dans les acti­­vi­­tés de son frère. Après tout, leur spécia­­lité est la même : faire dispa­­raître des objets. Et puis, ils ont toujours été proches. Quand on lui demande de décrire leur rela­­tion, Alfredo serre le poing très fort. « Ça, c’est Vincenzo et moi. » ulyces-pipino-16-1

Au début des années 1980, avant l’ar­­ri­­vée de Palmosi à la tête de la section d’enquête, Alfredo s’était fait arrê­­ter à la suite d’un cambrio­­lage de Pipino. Malgré ses protes­­ta­­tions, on l’avait jeté en prison. Pipino était furieux de ce manque de manières. Fina­­le­­ment, faute d’élé­­ments à charge, on avait relâ­­ché Alfredo, mais Pipino s’était promis de mieux proté­­ger son frère à l’ave­­nir. C’était faisable tant qu’il restait plus ou moins dans les clous. Mais cette fois, il s’agit de braquer le palais le plus célèbre de Venise pour le compte d’un mafieux aux mains tachées de sang. Il faut faire en sorte que tout se déroule sans aucun accroc. Si jamais Alfredo devait se retrou­­ver mêlé à tout ça, Pipino ne se le pardon­­ne­­rait jamais. ulyces-pipino-06-1

De sa cellule, Pipino entend passer la ronde de nuit. Montre en main, il calcule que le cycle dure 45 minutes. Cela lui lais­­sera juste assez de temps. Vers deux heures du matin, des pas se font entendre. Pipino attend qu’ils s’éloignent avant d’ou­­vrir la porte de sa cellule. Elle grince. L’homme s’im­­mo­­bi­­lise, tend l’oreille. Pas un bruit. Aussi­­tôt, il se glisse au-dehors et fran­­chit le pont qui le sépare du palais. La première pièce est la Sala dei Censori, un lieu austère, claus­­tro­­pho­­bique. Aux murs sombres lambris­­sés de noyer sont accro­­chés des portraits d’hommes sévères portant robe rouge : ce sont les Censeurs, protec­­teurs histo­­riques des insti­­tu­­tions publiques de Venise.

La plupart de ces portraits ont le regard tourné vers une repré­­sen­­ta­­tion radieuse de Marie et Jésus, peinte vers la fin du XVIe siècle par un repré­­sen­­tant de l’école Viva­­rini, un groupe d’ar­­tistes répu­­tés à l’époque. Toute la salle s’ar­­ti­­cule autour de cette Vierge à l’En­­fant, ce qui était une façon de souli­­gner l’ori­­gine divine du pouvoir des Censeurs. C’est plus qu’un tableau : c’est le symbole de la splen­­deur de l’État véni­­tien. Pour Maniero, ce sera un atout consi­­dé­­rable. D’après un expert italien, voler ce tableau, ce serait comme s’em­­pa­­rer de la Cons­­ti­­tu­­tion des États-Unis d’Amé­­rique conser­­vée au Capi­­tole.

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L’un des panneaux de l’œuvre

L’œuvre, accro­­chée à près de cinq mètres de haut, surplombe une porte enca­­drée de part et d’autre par des bancs de bois. Pipino commence par coin­­cer un scal­­pel à l’ho­­ri­­zon­­tale entre ses doigts. Puis, une minus­­cule lampe de poche entre les dents, il monte sur le banc à gauche de la porte et tend le bras vers le fregio, une sorte de frise faisant tout le tour de la pièce. Sous la pres­­sion, l’an­­tique pièce de bois émet un craque­­ment reten­­tis­­sant. Pas ques­­tion de s’y accro­­cher de tout son poids, le fregio risque­­rait de s’ef­­fon­­drer. Comme Pipino saute au sol, un bruit de pas se fait entendre. La ronde.

En quelques secondes, Pipino revient au pont. Celui-ci est divisé en deux couloirs par un mur de calcaire discon­­tinu, de telle sorte qu’un même garde puisse surveiller les deux. Pipino choi­­sit un côté et se plaque contre le mur, au milieu du pont. Si le garde choi­­sit ce côté-là, il va falloir courir. Les pas se rapprochent, Pipino retient son souffle. Au bout d’un moment, il devient clair que le bruit, distant de quelques centi­­mètres, émane de derrière la paroi.

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La Madone

Une fois la senti­­nelle partie, Pipino retourne dans sa cellule attendre la prochaine fenêtre de 45 minutes. Lorsque la ronde suivante passe enfin, le temps commence à pres­­ser, car il est déjà trois heures du matin. Immé­­dia­­te­­ment, Pipino se rue sur un placard repéré aupa­­ra­­vant. Par chance, celui-ci contient exac­­te­­ment ce qu’il lui faut : un grand esca­­beau. Cette fois, tout s’en­­chaîne. Debout sur l’es­­ca­­beau, les yeux dans les yeux de la Madone, il détache déli­­ca­­te­­ment la toile du mur au scal­­pel.

Enfant, sa grand-mère lui disait souvent que la pluie était faite des larmes de la Vierge pleu­­rant sur ses méfaits. Et voilà que la Madone le fixe de ses grands yeux affli­­gés. D’un geste vif et précis, Pipino la recouvre d’une fine couver­­ture. Impos­­sible en revanche d’échap­­per au regard sévère des Censeurs qui le toisent. Il sent que le rouge lui monte aux joues. Autre­­fois, la coutume voulait qu’on pende les crimi­­nels à deux colonnes rouges situées sur la façade ouest du palais des Doges, bien en vue, pour que le peuple puisse médi­­ter la leçon.

Son forfait accom­­pli, il ne faut que quelques instants à Pipino pour ranger l’es­­ca­­beau, sortir par une porte annexe donnant sur une étroite ruelle et se fondre dans la nuit.

La main au collet

Le lende­­main matin, la rumeur court déjà dans tout Venise : la Madonna col Bambino a disparu. C’est une femme de ménage qui a constaté le vol. Peu après le lever du soleil, Palmosi arrive sur les lieux. Dans la salle des Censeurs fermée au public, le flash du photo­­graphe de la police inonde d’une lumière crue l’em­­pla­­ce­­ment vide où, la veille encore, trônait l’œuvre quatre fois cente­­naire. Le regard désem­­paré des Censeurs ne contemple désor­­mais qu’une absence, celle de l’au­­to­­rité divine qui leur a été reti­­rée. La portée symbo­­lique de ce vol est incon­­tes­­table. C’est un affront fait au système, quelque chose qui dépasse les bornes. Palmosi, lui, va en faire une ques­­tion person­­nelle.

D’em­­blée, il note l’élé­­gance de l’opé­­ra­­tion. On n’a touché à rien d’autre, il n’y a aucune trace d’ef­­frac­­tion. Le choix même de la Vierge à l’En­­fant est à l’évi­­dence le calcul d’un fin connais­­seur et non d’un voleur ordi­­naire. Pipino aurait tout aussi bien pu lais­­ser sa carte de visite sur les lieux. Mais le cambrio­­leur a laissé autre chose : au pied du mur, une fine couche de pous­­sière a recou­­vert le banc au moment où la toile a été décol­­lée. En s’age­­nouillant, Palmosi parvient à distin­­guer les contours ténus d’une semelle, qu’il fait aussi­­tôt photo­­gra­­phier.

Non seule­­ment Pipino a rompu l’ac­­cord tacite qui les liait, mais il a commis une erreur. Il ne faut pas plus d’une jour­­née à la police scien­­ti­­fique pour iden­­ti­­fier la marque. Le voleur portait des chaus­­sures anglaises, des Clarks préci­­sé­­ment. Palmosi envoie aussi­­tôt deux hommes chez Pipino. « Rame­­nez-le-moi. Et ses chaus­­sures avec. » ulyces-pipino-19 Un autre offi­­cier lui tend le jour­­nal du matin. Le casse du palais des Doges fait la une, et le jour­­na­­liste est visi­­ble­­ment bien informé : « Pour toute preuve, les enquê­­teurs ne disposent que d’une empreinte de pied lais­­sée par le voleur sur un banc de bois utilisé comme marche­­pied pour attra­­per le tableau. » Palmosi est furieux. Quelqu’un du musée aura parlé à la presse. La course est lancée : Pipino aura-t-il eu le temps de lire les nouvelles et de se débar­­ras­­ser de ses chaus­­sures avant que les enquê­­teurs ne le rattrapent ?

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Pipino, lui, compte bien se la couler douce ce jour-là. Il songe à déjeu­­ner sur le front de mer, en regar­­dant passer les bateaux. Tout en réflé­­chis­­sant, il se fait un café et ouvre Il Gazze­­tino. Le gros titre sur ses exploits de la nuit n’est pas pour lui déplaire : « Incroyable vol de tableau cette nuit en plein Venise. Du travail d’ex­­pert. » Plutôt flat­­teur. Soudain, il marque un temps d’ar­­rêt. L’ar­­ticle précise que les poli­­ciers ont trouvé une empreinte de chaus­­sure. Pipino parcourt le sol du regard. Les Clarks de la veille sont là, juste à portée de main.

D’un bond, il est sur pieds. Il sait que les flics sont en route. ulyces-pipino-20Les chaus­­sures à la main, Pipino se préci­­pite au-dehors. Pas facile de se débar­­ras­­ser d’une pièce à convic­­tion dans une ruelle véni­­tienne. Multi­­pliant les précau­­tions, il se fraie un chemin compliqué jusqu’à un parc au bord du lagon, remplit vive­­ment les chaus­­sures de cailloux, les jette à l’eau et les regarde dispa­­raître.

Quinze minutes plus tard, les hommes de Palmosi frappent à sa porte. C’est un Pipino nu-pieds et passa­­ble­­ment essouf­­flé qui vient leur ouvrir. « Buon­­giorno », dit-il d’un air enjoué. « Caffé ? » Cour­­tois, il fait entrer les poli­­ciers, qui passent aussi­­tôt les lieux au peigne fin. Pas de Clarks. Les deux hommes échangent un regard éloquent. « Palmosi veut te parler au poste », dit l’un d’eux. « Certai­­ne­­ment », répond Pipino, souriant. Juste le temps de mettre des chaus­­sures.

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Pour Alfredo, ce vendredi est une jour­­née de travail comme une autre. Levé tôt, il file au Magic Castle, comme d’ha­­bi­­tude. Lui aussi ouvre alors son Gazze­­tino du matin, accoudé au comp­­toir devant un espresso. La manchette lui saute aux yeux comme à tout le monde : « Le palais des Doges attaqué. » « Dio mio », marmonne-t-il. Le tableau a simple­­ment disparu, et personne ne sait comment. Un tour de force digne d’un illu­­sion­­niste. Alfredo sait qu’il n’y a qu’un homme à Venise capable de ça. Mais il y a un autre gros titre. La veille, à Padoue, non loin de Venise, la basi­­lique a fait l’objet d’un assaut spec­­ta­­cu­­laire. Armés de fusils à pompe, quatre hommes ont brisé un reliquaire pour s’em­­pa­­rer du menton de Saint-Antoine (en fait sa mâchoire infé­­rieure). Nulle mention de Maniero dans le jour­­nal, mais chacun sait que le parrain local est en guerre ouverte avec la police.

Visi­­ble­­ment, Gueule d’ange est en train de mettre des atouts dans sa manche pour de futures négo­­cia­­tions. Le vol de la sainte relique et le cambrio­­lage du Ducale sont autant d’in­­sultes jetées à la face de l’Église et de l’État ; la pègre entend montrer que c’est elle qui mène la danse. Pour Alfredo, il ne fait aucun doute que la police va réagir, et vive­­ment. Finis­­sant d’un trait son espresso, il se surprend à prier pour que la situa­­tion ne dégé­­nère pas trop.

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Pipino igno­­rait tota­­le­­ment que Maniero prépa­­rait un autre casse. Il se sent trahi. Non seule­­ment ils ont fait usage de la force, mais ils ont emporté une sainte relique. En bon Italien, Pipino est catho­­lique. Catho­­lique et super­­s­ti­­tieux. Or, le Pape lui-même a publié un commu­­niqué condam­­nant le vol du menton de Saint-Antoine. Désor­­mais, son cambrio­­lage élégant et parfai­­te­­ment orches­­tré serait asso­­cié dans l’es­­prit du public à une vulgaire attaque d’église à main armée. Il n’a pas réussi à conte­­nir la violence de Maniero. Le poste de police est situé tout près du Piaz­­zale Roma, à quelques minutes de vapo­­retto de la Giudecca. En arri­­vant sur place, Pipino s’at­­tend à la conver­­sa­­tion habi­­tuelle, mais le regard de Palmosi est dur. Très dur. « Cette fois, tu as passé les bornes », fulmine le poli­­cier. Pipino est pris de court par cette approche directe. Aucune distance, aucun céré­­mo­­nial, aucun respect.

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« Je ne vois pas ce que vous voulez dire », répond Pipino, comme par réflexe. « Tu mens ! » Voilà qu’il hausse le ton, main­­te­­nant. Pipino se doutait que Palmosi serait mécon­tent, mais il ne s’at­­ten­­dait pas à être traité comme un vulgaire crimi­­nel. « Je ne demande qu’à rendre service, chef », balbu­­tie-t-il dans l’es­­poir d’un retour à la normale. Mais Palmosi conti­­nue de le fixer froi­­de­­ment. « Tu es à deux doigts de passer sous surveillance spéciale. » Tactique­­ment, Palmosi dispose de tout un arse­­nal de mesures judi­­ciaires. La surveillance spéciale est une des plus dras­­tiques, un trai­­te­­ment réservé aux mafieux et autres crimi­­nels endur­­cis, pas à un monte-en-l’air amateur de beaux-arts comme Pipino. Il lui serait alors inter­­­dit de rencon­­trer toute personne ayant un casier judi­­ciaire, autant dire l’in­­té­­gra­­lité de son carnet d’adresses.

ulyces-pipino-23-1Un simple café en terrasse avec un repris de justice et ce serait la prison assu­­rée. Pendant trois ans peut-être, il aurait la police sur le dos en perma­­nence. Impos­­sible de travailler dans ces condi­­tions. Voilà qui n’ar­­range pas ses affaires, déjà mal enga­­gées. Les flics ont arrêté Alfredo par le passé, qu’est-ce qui les empê­­che­­rait de le faire cette fois ? Même si on le relâ­­chait rapi­­de­­ment, la mauvaise répu­­ta­­tion pour­­rait tuer dans l’œuf le Magic Castle.

« Je peux vous donner ma parole de cambrio­­leur que vous allez récu­­pé­­rer la Madonna. » Cette promesse, il la fait systé­­ma­­tique­­ment, mais cette fois ce sera plus compliqué, puisque Maniero possède déjà le tableau.

« Pourquoi je te ferais confiance ? » « Je suis un ami », répond simple­­ment Pipino. Palmosi n’a pas l’air véri­­ta­­ble­­ment convaincu, mais c’est sa seule piste, et ce qu’on attend de lui avant tout, c’est qu’il ramène le tableau. Alors il décide de donner à Pipino une chance de se rache­­ter. « Si j’ac­­cep­­te… » « J’ai besoin d’avoir les coudées franches. Pas de fila­­ture. » En guise de réponse, Palmosi remet la pres­­sion sur Pipino. « Mon temps est compté. »

Le tableau est entre les mains de la Mala del Brenta, une bande de mafieux armés jusqu’aux dents. Maniero dispose de nombreux lieux de stockage dans la région, géné­­ra­­le­­ment gardés par des tueurs profes­­sion­­nels. En compa­­rai­­son, le casse du palais des Doges était une aimable plai­­san­­te­­rie. Mais Pipino n’a plus le choix. Il promet. « Vous aurez la Madonna dans vingt jours. »

Le parrain

De ce qui s’est passé ensuite, Pipino donnera plusieurs versions allè­­gre­­ment contra­­dic­­toires sur le plan factuel. En bon illu­­sion­­niste, il sait qu’il y a des choses qui doivent être vues du public et d’autres pas. Un tour de magie réel­­le­­ment ambi­­tieux doit fonc­­tion­­ner pour une multi­­tude de points de vue : celui du grand public, du spec­­ta­­teur qui accepte de monter sur scène, du scep­­tique revenu de tout… Chacun voit quelque chose de diffé­rent, mais personne n’ac­­cède à toute la vérité. Pour­­tant, si le magi­­cien est bon, tout le monde sera esto­­maqué. La première version est pour Palmosi : je n’y suis pour rien, mais je peux récu­­pé­­rer la toile. La seconde est un modèle de fausse piste : Pipino affirme haut et fort qu’aus­­si­­tôt après son entre­­tien avec Palmosi, il est parti se refaire une santé sur une plage des Seychel­­les… trois semaines loin du pays.

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Cette couleuvre-là, personne ne l’avale. « Les Seychelles ? Si c’est le nom d’un bar, alors oui, il y était peut-être… », s’es­­claffe Gior­­gio Cecchetti, jour­­na­­liste à La Nuova Vene­­zia qui a suivi le casse du palais des Doges. Un examen posté­­rieur du passe­­port de Pipino révé­­lera effec­­ti­­ve­­ment un voyage aux Seychelles, mais pas avant mars 1992, soit quatre mois et demi après les faits. S’il ignore ce que fait exac­­te­­ment Pipino en ce mois d’oc­­tobre, Cecchetti sait une chose : l’as de la cambriole est dans de sales draps, pris entre le marteau de la Loi et l’en­­clume de la mafia. Palmosi fera tout pour retrou­­ver le tableau, mais Pipino ne peut pas se permettre de donner l’im­­pres­­sion de jouer contre Maniero. « Sinon », d’après Cecchetti, « c’est la mort assu­­rée. »

En 2010, Pipino publiera en Italie un livre rela­­tant certains de ses exploits. On y trouve une troi­­sième version du casse du palazzo Ducale, desti­­née à Maniero, cette fois. Pipino affirme que le retour du tableau était prévu avant même le cambrio­­lage, en vertu d’un accord conclu avec Roby, le lieu­­te­­nant de Maniero, dès leur première rencontre. Pipino devait subti­­li­­ser la toile et Roby s’en­­ga­­geait à la rendre aux auto­­ri­­tés sous vingt jours. Drôle de scéna­­rio. Le délai, très court, aurait fragi­­lisé la posi­­tion de Maniero dans les négo­­cia­­tions.

Dès lors, on ne voit plus très bien l’in­­té­­rêt de l’opé­­ra­­tion. Mais Pipino y trouve son compte, car cette variante lui permet de faire porter le chapeau à Roby pour la suite des événe­­ments. Chaque version a son public : la police, la presse, la mafia. À chaque fois, Pipino clame n’avoir rien fait ou presque en sortant du bureau de Palmosi.

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Crédits : Beatrice Mancini

Mais aujourd’­­hui, Pipino a encore une vérité à dire sur ces vingt jours-là. Désor­­mais septua­­gé­­naire, il songe à la posté­­rité. Avec l’âge, il n’était plus ques­­tion de grim­­per aux murs pour gagner sa croûte, et il a fini par craquer devant la pers­­pec­­tive de l’argent facile. Résul­­tat : il purge désor­­mais une peine de onze ans de prison pour trafic de cocaïne. Atten­­tion. Pipino est incar­­céré, certes, mais dans une prison italienne. Du fond de l’ins­­ti­­tu­­tion péni­­ten­­tiaire Due Palazzi (les Deux Palais), sur le conti­nent, Pipino entraîne une équipe de basket, publie un jour­­nal sati­­rique et reste plus élégant que jamais.

Lorsque je le rencontre au parloir, par une chaude jour­­née de juillet 2013, il porte des mocas­­sins et une chemise du San Remo yacht club. La pièce est claire, aérée – pas ques­­tion ici de se parler dans un combiné télé­­pho­­nique, sépa­­rés par une paroi de verre. Pipino est détendu, mais prudent. Maniero a offi­­ciel­­le­­ment disparu de la circu­­la­­tion dans le cadre du programme de protec­­tion des témoins en 1995, après avoir aidé les auto­­ri­­tés à déman­­te­­ler l’or­­ga­­ni­­sa­­tion qu’il avait mise en place. Mais il est toujours vivant quelque part. Et craint. Pensif, Pipino tapote sa tasse à café, semblant calcu­­ler son prochain coup. « Cette histoire est parfai­­te­­ment hypo­­thé­­tique », finit-il par préci­­ser. « Rien de ce que je vais dire n’est réel­­le­­ment arrivé. » ulyces-pipino-06-1

Contrai­­re­­ment à d’autres parrains de la mafia, Felice Maniero, alias Gueule d’ange, n’a jamais rêvé de possé­­der un hôtel parti­­cu­­lier dans un quar­­tier chic. Il rêvait de possé­­der un hôtel parti­­cu­­lier dans sa ville natale, Campo­­longo Maggiore, une petite commune rurale située à une tren­­taine de kilo­­mètres à l’ouest de Venise, sur le conti­nent. La construc­­tion du manoir de Maniero, enta­­mée en 1979, avait duré trois ans. L’im­­pres­­sion produite était celle d’une magni­­fique demeure que l’on aurait laissé tomber d’une certaine hauteur : des angles curieux partant dans toutes les direc­­tions, des chambres poly­­go­­na­­les…

Les fenêtres étaient à l’épreuve des balles, et pas une goutte d’eau n’en­­trait dans la maison sans passer au préa­­lable par un système de filtrage complexe, destiné à préve­­nir toute tenta­­tive d’em­­poi­­son­­ne­­ment. Maniero, amateur de pein­­ture, s’était offert un Renoir et un Miró. C’étaient peut-être des faux, mais ils parais­­saient vrais. En tout cas, ils l’ins­­pi­­raient. Gueule d’ange, qui avait les moyens, s’était offert le luxe d’en­­ga­­ger le colla­­giste post­­mo­­derne Mario Schi­­fano comme profes­­seur à domi­­cile. À la surprise géné­­rale, le mafieux avait du talent. Ses créa­­tions expri­­maient un sens de l’oxy­­more assez frap­­pant, quelque chose comme un équi­­libre chao­­tique. Ses œuvres n’ont pour­­tant jamais eu les honneurs d’une expo­­si­­tion ailleurs qu’à l’hô­­tel de ville de Campo­­longo Maggiore. Sa répu­­ta­­tion sulfu­­reuse de meur­­trier et racket­­teur y serait-elle pour quelque chose ?

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Maniero, tout sourire lors de son arres­­ta­­tion

Quelques jours après son entre­­tien avec Palmosi, Pipino se présente chez Maniero. Il a demandé une audience au grand patron. Deux hommes armés de fusils de chasse lui font signe d’en­­trer. La propriété, entou­­rée de haies immenses, est parse­­mée de sculp­­tures étranges : celle-ci repré­­sente un bréchet de plus de deux mètres de haut, telle autre ce qui semble être un antique instru­­ment d’as­­tro­­lo­­gie maya… Partout, des hommes armés aux aguets. Le vigile actionne une sonnette près de deux portes en verre fumé.

C’est Maniero lui-même qui vient accueillir Pipino, qu’il connaît et dont il respecte le travail. Sans comp­­ter que Pipino a tout de même huit ans de plus, et le main­­tien d’un vieil homme d’État. Maniero lui donne l’ac­­co­­lade et l’em­­brasse sur les deux joues. « Quel plai­­sir de te voir », dit-il en accom­­pa­­gnant Pipino à l’in­­té­­rieur. « Tu as l’air en forme », répond Pipino d’un air aussi dégagé que possible. Quelques mois plus tôt, Maniero avait proposé une trêve aux frères Rizzi, un clan rival. Mais quand ils s’étaient retrou­­vés pour prépa­­rer un braquage, Maniero et ses hommes avaient descendu tout le monde.

ulyces-pipino-30Chacun sait que le parrain a des problèmes de reflux gastrique, on dit qu’il prend des barbi­­tu­­riques pour lutter contre la douleur. Diffi­­cile de vrai­­ment savoir ce qu’il y a dans la tête d’un homme connu pour être un psycho­­pathe et qui, par-dessus le marché, se dope avec des drogues aussi puis­­santes. « Allons en bas », propose Maniero en ouvrant la porte qui mène à la cave. Dans l’es­­ca­­lier de bois, Pipino tente de garder son calme. Les deux hommes pénètrent dans une pièce aux lambris sombres et dont les lumi­­naires ressemblent à des fleurs roses, bleues et jaunes.

Le tout évoque une garçon­­nière qui aurait été déco­­rée par une adoles­­cente. Chacun prend une chaise. Maniero pose sur Pipino un regard inter­­­ro­­ga­­teur. « Je voudrais parler du tableau », dit celui-ci. « D’ac­­cord », répond Maniero. « L’af­­faire fait les gros titres », reprend Pipino. « Si jamais la toile est rendue endom­­ma­­gée, ce sera un gros problème pour nous deux. »

Maniero acquiesce. « Je voulais juste m’as­­su­­rer qu’on en prenait bien soin », conti­­nue Pipino. Maniero fait le point. Le tableau se trouve dans un caba­­non derrière la maison de son cousin. Il est à couvert, et puis il ne fait pas si chaud en ce moment, de toute façon. Par ailleurs, ce caba­­non abrite quelques bestioles appar­­te­­nant à Maniero. Personne n’y rentrera. Des bestioles ?

Pipino ne comprend pas très bien, mais il sent qu’il vaut mieux ne pas insis­­ter. La conver­­sa­­tion rebon­­dit alors sur un sujet un peu bateau, celui des ennuis judi­­ciaires de Maniero. Le système judi­­ciaire italien n’a plus de secrets pour Pipino, qui épluche le code pénal depuis des décen­­nies pour tenter d’échap­­per à la prison. Maniero est sous surveillance spéciale, ce qui lui complique la vie.

Néan­­moins, les affaires l’at­­tendent. Il se lève. La conver­­sa­­tion est termi­­née. Une nouvelle acco­­lade et il raccom­­pagne Pipino. « Je sais le prix du service que tu m’as rendu », dit Maniero. « Je ne l’ou­­blie­­rai pas. »

Le magi­­cien

Le lende­­main, Pipino s’af­­faire sur deux fronts. Tout commence par une visite au « Profes­­seur », un ami faus­­saire qui vit à la campagne. Pipino a besoin d’une copie de la Vierge à l’En­­fant – juste de quoi faire illu­­sion un moment, pas le temps de peau­­fi­­ner. Le Profes­­seur accepte et pose quelques ques­­tions. Pipino file ensuite chez le vété­­ri­­naire. Un petit tranquilli­­sant ne sera sans doute pas de trop pour maîtri­­ser les « bestioles » de Maniero, surtout si, comme le soupçonne Pipino, ce sont des molosses. Il prend quelques doses supplé­­men­­taires, juste au cas où.

Une semaine plus tard, Pipino est de retour à Campo­­longo. Il est envi­­ron 22 heures, et la Lune est presque pleine. L’homme longe la rivière, sac au dos et copie de la Madone sous le bras. Aucun expert ne s’y lais­­se­­rait prendre, mais elle fera l’af­­faire. Les eaux sombres de la Brenta s’écoulent lente­­ment. Dans le pays, on raconte que la berge arpen­­tée par Pipino sert de sépul­­ture à quelques-uns des enne­­mis de Maniero. Ce n’est pas le genre d’en­­droit que Pipino aime à fréquen­­ter, surtout de nuit. Lorsqu’il arrive enfin à la propriété du cousin, ses nerfs ont déjà été mis à rude épreuve. Accroupi, il observe la maison. Pas une lumière allu­­mée. On distingue les contours d’un caba­­non entouré d’un parcours d’exer­­cice pour chiens grillagé.

Pipino avance le long de la haie et se faufile à l’in­­té­­rieur au niveau du caba­­non. Soudain, alors qu’il n’est plus qu’à dix mètres envi­­ron, une ombre se profile briè­­ve­­ment dans l’es­­pace grillagé. Une minute plus tard, elle réap­­pa­­raît. Cette fois, Pipino est pris de panique. C’est une jambe. Une jambe dorée, qui brille dans la nuit. Pipino sait que c’est impos­­sible, mais l’es­­pace d’un instant, il est comme pétri­­fié par la même épou­­vante qu’au­­tre­­fois, dans l’es­­ca­­lier de l’im­­meuble fami­­lial. Gamba d’oro. Enfin il comprend. C’est un tigre.

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« O cazzo », marmonne Pipino. Oh putain… Placide, le tigre regarde Pipino s’ap­­pro­­cher. L’homme prend dans son sac un beau morceau de viande, le plombe de tranquilli­­sant et le pousse à l’in­­té­­rieur de la cage. L’ani­­mal approche, renifle précau­­tion­­neu­­se­­ment ce casse-croûte inat­­tendu avant de le dévo­­rer sans plus de céré­­mo­­nie. Il n’y a plus qu’à attendre. Cinq minutes s’écoulent, puis dix, puis quinze. Le tigre fait les cent pas dans la cage. La dose était peut-être insuf­­fi­­san­­te…

Fina­­le­­ment, au bout d’une demi-heure, le félin titube, s’al­­longe et ferme les yeux. Repre­­nant de l’as­­su­­rance, Pipino se glisse dans le caba­­non. Dans l’obs­­cu­­rité, les effluves de terre battue, de paille et de four­­rure animale créent une atmo­­sphère parti­­cu­­lière. Un trait de lumière découpe sur le mur les contours d’une chatière XXL. Au-dessus, dans la char­­pente, il repère un objet rectan­­gu­­laire : la Madonna. À ce moment précis, un bruit curieux se fait entendre. Comme une respi­­ra­­tion. Pipino n’a pas encore eu le temps de parfai­­te­­ment s’ac­­com­­mo­­der à l’obs­­cu­­rité, mais il distingue vague­­ment quelque chose. Quelque chose qui le regarde. Des yeux de chat. Cette fois, le pauvre Vincenzo est au bord de la crise cardiaque. Encore une salo­­pe­­rie de tigre. L’ani­­mal allongé remue la queue. La situa­­tion semble l’in­­té­­res­­ser. « Ma che bel gattone », murmure Pipino. Le gros matou que voilà…

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Lente­­ment, il sort une autre pièce de viande, la truffe à son tour de tranquilli­­sant et la lance au félin, qui ne se fait pas prier pour gober la frian­­dise. Après quoi il observe atten­­ti­­ve­­ment l’homme, sans doute dans l’es­­poir d’ob­­te­­nir un peu de rab. Mais Pipino ne bouge pas. Il attend. Et fina­­le­­ment, l’ani­­mal s’en­­dort lui aussi. Dès lors, tout va très vite. Pipino sait que le premier tigre risque de se réveiller. En quelques gestes précis, il s’em­­pare de la Madone, la remplace par sa copie et sort du caba­­non. Pour la seconde fois ce soir-là, le gent­­le­­man cambrio­­leur s’en­­fonce dans la nuit, une Vierge à l’En­­fant sous le bras.

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Retour au parloir. Son récit terminé, Pipino prend sur sa chaise une posture noncha­­lante. « Mais il n’y a jamais eu de tigres », dit-il en souriant. « Je n’ai jamais volé le tableau pour le rendre. »

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Crédits : Beatrice Mancini

De fait, son histoire paraît encore moins plau­­sible que le coup des vacances aux Seychelles. Sans doute une façon de brouiller encore un peu les cartes, un petit tour de magie à sa façon. Et pour­­tant, comme pour les Seychelles, il y a du vrai dans les affa­­bu­­la­­tions de Pipino. À Campo­­longo, on dit que Maniero possé­­dait bien deux tigres, appe­­lés Roméo et Juliette. Et le bruit a toujours couru qu’il cachait une partie de son butin chez son cousin, au bord de la Brenta.

Mieux : aujourd’­­hui, la propriété abrite effec­­ti­­ve­­ment des tigres, même si le proprié­­taire – un magi­­cien, comme par hasard – affirme qu’ils ne sont arri­­vés qu’en 1999. Plus concrè­­te­­ment, un rapport de police du 7 novembre 1991 mentionne la mysté­­rieuse resti­­tu­­tion de la Madone. Palmosi dit que c’est Pipino qui l’a récu­­pé­­rée, même s’il n’a pas précisé comment. Ce qui est certain, c’est que Pipino n’a jamais été placé sous surveillance spéciale et qu’Al­­fredo n’a pas été harcelé.

Des années plus tard, un ripou à la solde de Maniero affir­­mera que le parrain lui avait confié la resti­­tu­­tion du tableau, histoire de donner du crédit à sa taupe. Il n’est pas exclu que Maniero l’ait fait sans réali­­ser qu’il resti­­tuait un faux. Quoi qu’il en soit, Gueule d’ange clame à qui veut l’en­­tendre qu’il a obtenu ce qu’il voulait, puisqu’il a fait libé­­rer son cousin grâce à son autre trésor : le menton de Saint-Antoine. « Qu’est-ce que je disais ? » dit Pipino à la fin du parloir. « Chacun a obtenu ce qu’il voulait. » En fin de compte, en-dehors du magi­­cien sur scène, personne ne sait exac­­te­­ment ce qui s’est passé. Chacun a vu sa version des événe­­ments. Quant à la vérité, elle s’est évanouie dans un magis­­tral tour de passe-passe.

Un dernier tour

7 novembre 1991. Pipino pénètre tranquille­­ment dans le quar­­tier géné­­ral de la police de Venise, où une confé­­rence de presse est prévue pour annon­­cer le retour de la Madone. Il est en avance, car il a rendez-vous dans le bureau de Palmosi. Une fois assis, les deux hommes échangent un regard. « Je t’at­­tra­­pe­­rai quand même », dit Palmosi. « De mes propres mains. » Un sourire discret éclaire le visage du gent­­le­­man cambrio­­leur. L’ami­­tié, il n’y a que ça de vrai. Pipino conti­­nuera à voler et Palmosi tentera de lui mettre la main au collet. Que deman­­der de plus ? Sur le bureau trône un épais volume.

Ce magni­­fique livre d’art, qui recense l’in­­té­­gra­­lité des chefs-d’œuvre du Ducale, a été offert à Palmosi par le musée recon­­nais­­sant. Il fera bien dans la pièce, rappe­­lant aux visi­­teurs cette affaire brillam­­ment réso­­lue par le maître des lieux. Un lieu­­te­­nant frappe à la porte : la confé­­rence de presse va commen­­cer. Il est temps pour le poli­­cier et le voleur de se dire au revoir. Ils savent qu’ils se rever­­ront avant long­­temps, pour négo­­cier un tableau ou un héri­­tage précieux. Les vendanges s’achèvent, le chianti nouveau sera bien­­tôt là. Peut-être pour­­ront-ils en dégus­­ter une bouteille ensem­­ble…

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Quelques minutes plus tard, Palmosi fait face à une salle bondée. Deux offi­­ciers coif­­fés du béret régle­­men­­taire présentent la Madonna aux objec­­tifs qui crépitent. Les jour­­na­­listes dégainent leurs blocs-notes. Palmosi raconte : on a retrouvé la Madonna Col Bambino sur le conti­nent grâce à un tuyau anonyme. C’est un beau succès pour son service, et lui-même passe pour un héros, un rôle qu’il endosse volon­­tiers, bras croi­­sés, soli­­de­­ment campé sur ses jambes. Il ne voit pas Pipino dans le public. Une fois le calme revenu, Palmosi retourne travailler. La vie conti­­nue, un autre dossier l’at­­tend déjà. Il s’as­­sied, contemple son bureau. Il manque quelque chose. Son livre sur le palazzo Ducale a disparu.

épilogue

Felice Maniero, dit Gueule d’ange, a aidé le gouver­­ne­­ment italien à déman­­te­­ler son orga­­ni­­sa­­tion. Certains dans la région disent pour­­tant qu’il est toujours en acti­­vité. Anto­­nio Palmosi a quitté la police après un scan­­dale de corrup­­tion en 2004, mais Venise a gardé de lui le souve­­nir d’un grand flic. Un des meilleurs. Alfredo Pipino régale encore aujourd’­­hui touristes et auto­ch­­tones avec ses tours de magie. Il est toujours aussi proche de son frère. Vincenzo Pipino consi­­dère le casse du palais des Doges comme son chef-d’œuvre. Il tient à préci­­ser qu’il n’en a rien retiré, si ce n’est le livre de Palmosi. * Clau­­dio, Roby : ces prénoms ont été modi­­fiés.

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Traduit de l’an­­glais par François-Xavier Priour d’après l’ar­­ticle « Pipino: Gent­­le­­man Thief », paru dans Epic Maga­­zine sur Medium. Couver­­ture : Venise la nuit, par Roberto Taddeo. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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