L'enquête journalistique originale d'après laquelle le film de Ben Affleck, Oscar du Meilleur film 2012, a été écrit.

par Joshuah Bearman | 1 décembre 2014

La prise de l’am­­bas­­sade

Le 4 novembre 1979 commença comme n’im­­porte quel autre jour à l’am­­bas­­sade des États-Unis de Téhé­­ran. Les employés rentraient au compte-gouttes sous un ciel gris, les marines étaient à leurs postes et la foule habi­­tuelle des mani­­fes­­tants anti-Améri­­cains se massait derrière la grille en criant : « Allahu akbar ! Marg bar Amrika ! »

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Mark et Cora Lijek, un jeune couple qui occu­­paient leur premier poste diplo­­ma­­tique à l’étran­­ger, connais­­saient par cœur les slogans scan­­dés aux portes du bâti­­ment offi­­ciel : « Dieu est grand ! Mort à l’Amé­­rique ! » Ils avaient appris à travailler en igno­­rant le vacarme. Mais ce jour-là, les mani­­fes­­tants semblaient plus bruyants qu’à l’ac­­cou­­tu­­mée. Et lorsqu’un des employés iraniens arriva dans les bureaux en décla­­rant qu’il y avait « un problème à l’en­­trée », tous surent instinc­­ti­­ve­­ment que ce matin-là serait diffé­rent des autres.


Bien­­tôt, des étudiants en colère esca­­la­­dèrent les murs de l’am­­bas­­sade. La grille de l’en­­trée fut forcée et le ruis­­seau des intrus se chan­­gea en torrent. La foule agres­­sive se déploya en quelques minutes dans les 350 m2 de l’en­­ceinte, agitant des pancartes à l’ef­­fi­­gie de l’aya­­tol­­lah Khomeini. Les mani­­fes­­tants s’em­­pa­­rèrent de la rési­­dence de l’am­­bas­­sa­­deur et s’at­­taquèrent à la chan­­cel­­le­­rie, la cita­­delle de l’am­­bas­­sade, au sein de laquelle se trou­­vaient la plupart des employés. Les Lijek nour­­ris­­saient l’es­­poir que le bâti­­ment du consu­­lat dans lequel ils travaillaient serait épar­­gné.

Le rez-de-chaus­­sée était quasi­­ment désert, du fait des récents travaux de réno­­va­­tions. S’ils avaient de la chance, peut-être que personne ne suspec­­te­­rait que douze employés améri­­cains, quelques dizaines d’em­­ployés iraniens et d’autres personnes atten­­dant des visas se trou­­vaient dans les étages supé­­rieurs. Parmi les employés se trou­­vaient l’agent consu­­laire Joseph Staf­­ford, son assis­­tante Kath­­leen – qui était aussi son épouse –, ainsi que Robert Anders, un cadre du dépar­­te­­ment des visas. Tous essayaient de conser­­ver leur calme, et même de conti­­nuer à travailler. Mais lorsque l’élec­­tri­­cité fut coupée, la panique enva­­hit les lieux.

Les employés iraniens, qui connais­­saient le goût des forces révo­­lu­­tion­­naires pour les pelo­­tons d’exé­­cu­­tion, se prépa­­raient au pire. « Il y a quelqu’un sur le toit », dit un des Iraniens, trem­­blant de peur. Un autre sentit une odeur de fumée. Les gens commençaient à pleu­­rer dans la pénombre, convain­­cus que les mani­­fes­­tants allaient mettre le feu au bâti­­ment. Dehors, les rugis­­se­­ments de la foule victo­­rieuse s’am­­pli­­fiaient, et de temps à autre, on enten­­dait des coups de feu. Il était temps de fuir.

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Les employés de l’am­­bas­­sade des États-Unis à Téhé­­ran

Les Améri­­cains détrui­­sirent les planches qui leur servaient à fabriquer les tampons de visa, mirent au point un plan d’éva­­cua­­tion et condui­­sirent tout le monde en direc­­tion d’une porte située à l’ar­­rière du bâti­­ment. « Nous quit­­te­­rons le bâti­­ment par groupes de cinq ou six personnes », annonça le sergent en poste. « Les Iraniens en premier. Ensuite, les couples mariés. Et puis le reste d’entre nous. »

Le bâti­­ment du consu­­lat était le seul bâti­­ment de l’am­­bas­­sade qui dispo­­sait d’une porte donnant sur la rue. L’objec­­tif était de rejoindre l’am­­bas­­sade britan­­nique, située à six pâtés de maisons de là. Il pleu­­vait à torrents lorsque s’ou­­vrit la lourde porte blin­­dée. Par chance, la rue était déserte.

Un groupe se diri­­gea vers le nord et se fit captu­­rer quelques instants plus tard. Ils furent immé­­dia­­te­­ment recon­­duits à l’am­­bas­­sade, sous la menace des armes. Les Staf­­ford, les Lijek, Anders et plusieurs employés iraniens se diri­­geaient quant à eux vers l’est et ne furent pas repé­­rés. Ils avaient presque atteint l’am­­bas­­sade britan­­nique lorsqu’ils tombèrent sur une autre mani­­fes­­ta­­tion.

Une Iranienne de leur groupe les aver­­tit – « N’al­­lez pas par là » – avant de dispa­­raître dans la foule. Ils se faufi­­lèrent alors jusqu’à l’ap­­par­­te­­ment d’An­­ders qui se trou­­vait non loin de là, en passant discrè­­te­­ment devant les bureaux d’un komi­­teh, un des grou­­pe­­ments révo­­lu­­tion­­naires armés qui contrô­­laient la majeure partie de Téhé­­ran. ulyces-argo-08

Ils verrouillèrent la porte derrière eux et allu­­mèrent la petite radio qui servait dans les cas d’ur­­gences comme celui-ci : elle pouvait se connec­­ter au réseau radio­­pho­­nique de l’am­­bas­­sade. Dans le poste, les marines aboyaient fréné­­tique­­ment en essayant de se coor­­don­­ner entre eux.

Un indi­­vidu se présen­­tant sous le nom de Code­­name Palm Tree décri­­vait ce qu’il voyait : « Des fusils et d’autres armes sont amenés dans l’en­­ceinte du bâti­­ment. » Cet homme, c’était Henry Lee Schatz, du Dépar­­te­­ment de l’Agri­­cul­­ture améri­­cain. Il contem­­plait la scène depuis son bureau, au sixième étage d’un immeuble situé de l’autre côté de la rue. « Ils les déchargent depuis des camions. »

La crise iranienne des otages, qui ferait trem­­bler les États-Unis et sabor­­de­­rait la réélec­­tion de Jimmy Carter, avait commencé. Elle dure­­rait 444 jours. Les Améri­­cains seraient bien­­tôt hantés par le sinistre visage de Khomeini, et les mili­­tants isla­­mistes para­­de­­raient avec les otages aux yeux bandés à longueur de jour­­naux télé­­vi­­sés, menaçant de châtier les « espions » qu’ils avaient captu­­rés.

Les Améri­­cains se souviennent tous de leurs 52 compa­­triotes piégés dans l’am­­bas­­sade et de la tenta­­tive avor­­tée pour les secou­­rir, qui se solda quelques mois plus tard par le crash d’un héli­­co­­ptère de l’ar­­mée dans le désert iranien. Mais peu d’entre eux connaissent les détails long­­temps tenus secrets et l’im­­pli­­ca­­tion de la CIA dans l’éva­­sion de l’autre groupe, pris au piège d’une ville hostile en pleine révo­­lu­­tion.

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L’aya­­tol­­lah Khomeini en 1979

Vers trois heures cet après-midi-là, les cinq personnes réfu­­giées dans le studio d’An­­ders réali­­sèrent qu’ils étaient sérieu­­se­­ment en danger. À mesure que les mani­­fes­­tants prenaient le contrôle de l’am­­bas­­sade, on enten­­dait de moins en moins d’an­­glo­­phones sur les ondes. Code­­name Palm Tree s’était enfui. Après que les dernières personnes qui s’étaient réfu­­giées dans la chambre forte de la chan­­cel­­le­­rie se furent rendues, les seules voix que diffu­­sait la radio s’ex­­pri­­maient en farsi. L’am­­bas­­sade était perdue. Les évadés étaient livrés à eux-mêmes.

Tony Mendez

Le chaos régnait dans les bureaux de la CIA lorsque Tony Mendez arriva au travail ce matin-là. Les gens couraient dans les couloirs les bras char­­gés de tonnes de docu­­ments et de dossiers. Les bureaux crou­­laient sous les flash cables – des messages haute­­ment prio­­ri­­taires, unique­­ment utili­­sés en temps de guerre. Mendez, alors âgé de 38 ans, avait inté­­gré la CIA pendant la guerre du Viet­­nam. Mais cela n’avait rien de compa­­rable avec ce qu’il se passait ce jour-là. Pendant le conflit viet­­na­­mien, les États-Unis avaient un gouver­­ne­­ment auquel s’adres­­ser.

En Iran, l’aya­­tol­­lah Khomeini et le Conseil de la révo­­lu­­tion isla­­mique refu­­saient tout simple­­ment de négo­­cier. Sans aucun canal diplo­­ma­­tique ouvert, les manœuvres clan­­des­­tines étaient l’ul­­time espoir. Or, depuis le début de la révo­­lu­­tion – qui avait débu­­tée un an plus tôt –, la majeure partie des infra­s­truc­­tures de la CIA en Iran avaient été détruites.

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Carte d’iden­­tité iranienne de Tony Mendez

Mendez, en tant qu’an­­cien respon­­sable de la Section dégui­­se­­ment et actuel respon­­sable de la Divi­­sion graphique et authen­­ti­­fi­­ca­­tion, avait super­­­visé de nombreuses opéra­­tions menées par les dizaines de milliers de fausses iden­­ti­­tés que possé­­dait la CIA.

Il savait que seuls trois agents se trou­­vaient actuel­­le­­ment en Iran et qu’ils avaient tous été captu­­rés lors de la prise de l’am­­bas­­sade. Dans les premiers temps, Mendez pensait que son travail serait de libé­­rer les otages. Il commença à prépa­­rer des agents à péné­­trer en Iran, et il passa 90 heures mouve­­men­­tées à travailler sur un plan appelé Opera­­tion Body­­guard : un cadavre ressem­­blant au Shah devait servir de monnaie d’échange contre les otages. C’était un plan magni­­fique, pensait-il. Mais la Maison-Blanche refusa net.

Et puis, quelques semaines après la prise de l’am­­bas­­sade, Mendez reçut un mémo classé « secret défense » en prove­­nance du dépar­­te­­ment d’État. Les nouvelles étaient surpre­­nantes : des membres du person­­nel de l’am­­bas­­sade avaient échappé aux mani­­fes­­tants. Ils s’étaient enfuis et se cachaient quelque part dans Téhé­­ran. Seule une poignée d’of­­fi­­ciels du gouver­­ne­­ment connais­­saient les détails de l’af­­faire, car les conseillers de Carter et ceux du dépar­­te­­ment d’État ne voulaient pas que les Iraniens soient mis au courant.

Mendez avait passé quatorze ans dans les bureaux du Service tech­­nique de la CIA, la divi­­sion qui avait essayé d’in­­tro­­duire des explo­­sifs dans les cigares de Fidel Castro et qui avait installé des dispo­­si­­tifs d’écoute sur des chats à des fins d’es­­pion­­nage. Sa spécia­­lité à lui était de recou­­rir aux tech­­niques de « trans­­for­­ma­­tion d’iden­­tité » pour sortir les gens de situa­­tions déli­­cates. Il avait par exemple trans­­formé un agent noir de la CIA ainsi qu’un diplo­­mate asia­­tique en hommes d’af­­faires de type cauca­­sien, au moyen de masques qui les avaient chan­­gés en sosies de Victor Mature et Rex Harri­­son. Ils purent ainsi se rencon­­trer serei­­ne­­ment dans la capi­­tale du Laos, pays alors placé sous la loi martiale.

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Et lorsqu’un ingé­­nieur russe avait dû livrer des néga­­tifs compor­­tant des détails extrê­­me­­ment sensibles à propos du nouveau jet super-MiG, Mendez aida ses confrères à semer les agents du KGB qui les filaient en leur créant des « diables en boîte ». L’agent devait attendre un moment de confu­­sion pour s’échap­­per de la voiture. Aussi­­tôt fait, un mannequin jailli­­rait du siège à l’aide d’un ressort pour donner l’im­­pres­­sion que l’agent était toujours assis à sa place. Mendez avait ainsi aidé des centaines d’agents à échap­­per au danger.

Pour l’opé­­ra­­tion de Téhé­­ran, sa stra­­té­­gie était simple : les Améri­­cains endos­­se­­raient de fausses iden­­ti­­tés, se rendraient à l’aé­­ro­­port de Mehra­­bad et embarque­­raient à bord d’un avion. Bien entendu, pour que ce plan fonc­­tionne, quelqu’un devait s’in­­fil­­trer en Iran, établir le contact avec les fugi­­tifs, leur donner leurs fausses iden­­ti­­tés et les mener en toute sécu­­rité à travers le dange­­reux appa­­reil sécu­­ri­­taire iranien. Et ce quelqu’un, c’était Mendez.

Une cible facile

À Téhé­­ran, les fugi­­tifs étaient une cible facile. Ils ne pouvaient s’échap­­per seuls, sans quoi ils auraient été repé­­rés sur les routes et certai­­ne­­ment inter­­­ro­­gés à l’aé­­ro­­port. S’ils présen­­taient des passe­­ports diplo­­ma­­tiques, ils seraient escor­­tés manu mili­­tari jusqu’à l’am­­bas­­sade, avant d’être inter­­­ro­­gés sous la menace des armes avec le reste des « espions ». Les premiers jours, ils allaient discrè­­te­­ment de cache en cache, et notam­­ment dans les appar­­te­­ments déserts des employés déte­­nus à l’am­­bas­­sade. Ils dormaient quelque­­fois tout habillés, au cas où ils devraient s’en­­fuir préci­­pi­­tam­­ment. ulyces-argo-12

Utili­­ser le télé­­phone était dange­­reux : les imams utili­­saient le système d’écoute ultra-perfor­­mant que le Shah avait mis en place pour enrayer toute tenta­­tive d’in­­sur­­rec­­tion. Plus le temps passait, plus les endroits où ils dormaient leur semblaient dange­­reux. Fina­­le­­ment, Anders appela John Shear­­down, un ami à lui de l’am­­bas­­sade cana­­dienne. « Pourquoi n’as-tu pas appelé plus tôt ? lui demanda Shear­­down. Bien sûr que nous pouvons vous couvrir. »

Afin de mini­­mi­­ser les risques, ils se scin­­dèrent en deux groupes : l’un se rendit chez les Shear­­down et l’autre dans la rési­­dence offi­­cielle de Ken Taylor, l’am­­bas­­sa­­deur cana­­dien. Ces deux maisons se situaient dans le quar­­tier cossu de Shemi­­ran, au nord de Téhé­­ran.

La dynas­­tie Qajar y avait enterré ses morts, au pied des montagnes Elburz, et le quar­­tier était désor­­mais le lieu de rési­­dence de riches commerçants et de fonc­­tion­­naires, de diplo­­mates, ainsi que d’une demi-douzaine de diplo­­mates fugi­­tifs : les cinq employés du consu­­lat et Henry Lee Schatz, alias Code­­name Palm Tree. Il avait trouvé refuge dans une rési­­dence diplo­­ma­­tique suédoise pendant plusieurs semaines, avant de rejoindre à son tour la maison des Shear­­down. Les habi­­ta­­tions étaient luxueuses. Il y avait des livres, des jour­­naux anglo­­phones, et quan­­tité de bière, de vin et de whisky. Mais les hôtes ne pouvaient espé­­rer sortir.

Au fil des semaines, une routine silen­­cieuse se mit en place. Ils cuisi­­naient des plats raffi­­nés, lisaient beau­­coup et jouaient aux cartes. Leur prin­­ci­­pale préoc­­cu­­pa­­tion, jour après jour, était la répar­­ti­­tion des équipes pour leurs parties de bridge. Ça, et l’éva­­lua­­tion des chances d’être captu­­rés et exécu­­tés. Plus le temps passait et plus le risque d’être décou­­vert gran­­dis­­sait. Les mili­­tants avaient passé au crible les registres de l’am­­bas­­sade et avaient percé à jour les membres de la CIA. Ils avaient même employé une équipe de tisseurs de tapis pour ré-assem­­bler les docu­­ments qui avaient été passés au destruc­­teur. (Ils seraient publiés plus tard par le gouver­­ne­­ment iranien dans une série de livres inti­­tu­­lée Docu­­ments From the US Espio­­nage Den Docu­­ments du repère des espions améri­­cains.)

Ils finirent par décou­­vrir le nombre d’em­­ployés qui travaillaient à l’am­­bas­­sade, comptèrent ceux qu’ils avaient captu­­rés et s’aperçurent qu’une poignée d’entre eux manquait à l’ap­­pel. Dehors, les Gardiens de la révo­­lu­­tion isla­­mique s’étaient récem­­ment livrés à une démons­­tra­­tion de force dans le quar­­tier de Shemi­­ran, et parti­­cu­­liè­­re­­ment dans les rues où vivaient les étran­­gers, se rappro­­chant ainsi dange­­reu­­se­­ment des cachettes des fugi­­tifs.

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Ken Taylor en 1979

Un jour, les Améri­­cains durent plon­­ger au sol pour s’écar­­ter en vitesse de la fenêtre, alors qu’un héli­­co­­ptère de l’ar­­mée volant à basse alti­­tude faisait trem­­bler les murs de la maison des Shear­­down. Et ils prirent tous peur lorsqu’un inconnu appela sur le télé­­phone des Taylor et demanda à parler à Joe et Kathy Staf­­ford, avant de raccro­­cher subi­­te­­ment.

Les gouver­­ne­­ments des États-Unis et du Canada étaient nerveux, eux aussi. Des infor­­ma­­tions à propos des fugi­­tifs avaient fuité et les jour­­na­­listes étaient sur le point de révé­­ler toute l’his­­toire. La CIA travaillait à la libé­­ra­­tion des six fugi­­tifs, et un nombre incal­­cu­­lable de plans pour y parve­­nir furent évoqués, dont la plupart compre­­naient des itiné­­raires terrestres et des passeurs.

La CIA rencon­­tra à plusieurs reprises Ross Perot, qui venait de tirer de prison deux de ses employés d’Elec­­tro­­nic Data Systems. Lors d’une réunion de l’OTAN en décembre, Flora MacDo­­nald, la ministre des Affaires Étran­­gères cana­­dienne, tança le Secré­­taire d’État améri­­cain Cyrus Vance avant d’af­­fir­­mer que les six Améri­­cains devaient abso­­lu­­ment rejoindre la Turquie. À vélo, si néces­­saire.

Les Améri­­cains sentaient qu’ils stag­­naient et que le danger allait gran­­dis­­sant. Le 10 janvier 1980, presque neuf mois après être passé dans la clan­­des­­ti­­nité, Mark Lijek et Anders rédi­­gèrent un message à l’at­­ten­­tion de Washing­­ton que Ken Taylor envoya pour eux. Mark para­­phra­­sera plus tard ce qu’il conte­­nait : « Tirez-nous de là. »

Les couver­­tures de la CIA sont pensées de manière à ne pas atti­­rer l’at­­ten­­tion. C’est ainsi que le plan de Mendez commença à prendre forme. Des papiers d’iden­­tité cana­­diens seraient four­­nis aux Améri­­cains, la culture et le langage commun aidant – et parce que tout le monde aime les Cana­­diens. Mais Mendez devait encore trou­­ver une bonne raison pour qu’une demi-douzaine de Cana­­diens se retrouvent à errer au cœur du séisme théo­­cra­­tique iranien.

Le pays grouillait de jour­­na­­listes, d’agents huma­­ni­­taires et de conseillers nord-améri­­cains, mais ils étaient tous étroi­­te­­ment surveillés, ou connus des auto­­ri­­tés. Les membres du dépar­­te­­ment d’État pensaient au départ les faire passer pour des ensei­­gnants au chômage, mais l’un d’eux réalisa à temps que toutes les écoles anglo­­phones en Iran avaient été fermées. Lorsque le gouver­­ne­­ment cana­­dien suggéra qu’ils pour­­raient être des agro­­nomes inspec­­tant les cultures, Mendez réfuta l’idée sur le champ : « Êtes-vous déjà allé à Téhé­­ran en janvier ? Le sol est couvert de neige, il n’y a pas de cultures. »

La masca­­rade

Il était coincé. Pendant toute une semaine, personne à Washing­­ton ou Ottawa ne trouva de raisons valables pour qui que ce soit de se trou­­ver à Téhé­­ran. Et puis, Mendez eut une idée inso­­lite, mais néan­­moins crédible : il serait Kevin Costa Harkins, un produc­­teur de films irlan­­dais à la tête d’une équipe de prépro­­duc­­tion, faisant du repé­­rage pour un block­­bus­­ter holly­­woo­­dien. Grâce à des colla­­bo­­ra­­tions anté­­rieures, Mendez avait des contacts à Holly­­wood. Il avait ceci de commun avec l’in­­dus­­trie ciné­­ma­­to­­gra­­phique que leur métier était de créer de fausses iden­­ti­­tés.

Mendez songeait qu’il ne serait pas éton­­nant qu’une poignée d’ex­­cen­­triques descen­­dus tout droit d’Hol­­ly­­wood n’aient pas pris la mesure de la situa­­tion poli­­tique en Iran. Le gouver­­ne­­ment iranien, fait incroyable, essayait alors d’en­­cou­­ra­­ger les échanges commer­­ciaux inter­­­na­­tio­­naux. Ils avaient besoin de devises, et le tour­­nage d’un film à gros budget pouvait signi­­fier l’injec­­tion dans leur écono­­mie de plusieurs millions de dollars.

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Mendez trans­­mit à ses supé­­rieurs un plan d’opé­­ra­­tion compre­­nant une analyse détaillée de l’objec­­tif, de la mission et de la logis­­tique qu’elle néces­­si­­tait. La tâche était telle­­ment périlleuse que les patrons de Mendez l’aver­­tirent qu’ils ne donne­­raient leur feu vert qu’à une opéra­­tion d’ex­­fil­­tra­­tion prépa­­rée avec le plus grand soin. Par chance, la propo­­si­­tion de Mendez était assez détaillée pour être approu­­vée par la Maison Blanche. Sa plau­­si­­bi­­lité, comme on dit dans le monde de l’es­­pion­­nage, était accep­­table.

Pour mettre en place sa couver­­ture, Mendez fourra 10 000 dollars dans une mallette et s’en­­vola pour Los Angeles. Une fois sur place, il appela son ami John Cham­­bers, un maquilleur expé­­ri­­menté qui avait remporté un Academy Award pour son travail sur La Planète des singes en 1969. Il s’avé­­rait être égale­­ment un colla­­bo­­ra­­teur de longue date de la CIA et de Mendez. Il faisait alors équipe avec Bob Sidell, un autre spécia­­liste des effets spéciaux. Lorsqu’ils se rencon­­trèrent mi-janvier, Mendez leur exposa la situa­­tion et son plan d’ac­­tion.

Cham­­bers et Sidell, qui voyaient chaque soir les otages à la télé­­vi­­sion, firent rapi­­de­­ment savoir qu’ils étaient d’ac­­cord pour faire partie de l’équipe. Mendez savait qu’ils devaient penser aux moindres détails. « Si n’im­­porte qui véri­­fie quoi que ce soit, disait-il, il faut que notre masca­­rade tienne le coup. » S’ils étaient décou­­verts, cela mettrait le gouver­­ne­­ment dans l’em­­bar­­ras, compro­­met­­trait l’agence et mettrait en danger leurs vies ainsi que celles des otages de l’am­­bas­­sade. Les insur­­gés avaient fait savoir depuis le début des hosti­­li­­tés que toute tenta­­tive de sauve­­tage se solde­­rait par des exécu­­tions. ulyces-argo-15-2

En quatre jours à peine, Mendez, Cham­­bers et Sidell mirent sur pied une maison de produc­­tion fantoche à Holly­­wood. Ils impri­­mèrent des cartes de visites, conçurent de fausses iden­­ti­­tés et des CV pour les six membres de la soi-disant équipe de repé­­rage.

Les bureaux de la maison de produc­­tion seraient instal­­lés aux Studios Sunset Gower, un espace laissé vacant depuis que Michael Douglas avait achevé de tour­­ner Le Syndrome chinois. Tout ce dont ils avaient besoin, c’était d’un film, et Cham­­bers possé­­dait le script parfait. Plusieurs mois aupa­­ra­­vant, il avait reçu un coup de télé­­phone de Barry Geller, un produc­­teur en herbe.

Geller avait acheté les droits d’un roman de science-fiction de Roger Zelazny inti­­tulé Seigneur de lumière, l’avait réécrit à sa sauce et avait levé plusieurs millions de dollars de capi­­tal de départ grâce à des inves­­tis­­seurs fortu­­nés. Avec cet argent, il avait engagé Jack Kirby, l’au­­teur de comics à l’ori­­gine des X-Men aux côtés de Stan Lee, pour réali­­ser les dessins prépa­­ra­­toires du film. Au fil du temps, Geller avait imaginé un parc à thème basé sur les dessins de Kirby, qui s’ap­­pel­­le­­rait Science Fiction Land. Il compor­­te­­rait une grande roue d’une centaine de mètres de haut, un circuit de voitures à susten­­ta­­tion magné­­tique et à commandes vocales, une « chambre de contrôle plané­­taire » occu­­pée par des robots, ainsi qu’un dôme deux fois plus haut que l’Em­­pire State Buil­­ding…

Geller avait annoncé son grand projet en novembre lors d’une confé­­rence de presse à laquelle étaient présents Jack Kirby, Rosey Grier – ancienne star de foot­­ball améri­­cain et acteur poten­­tiel du film –, ainsi que des figu­­rants dégui­­sés en visi­­teurs du futur. Peu après, le bras droit de Geller fut arrêté pour avoir détourné l’argent de la produc­­tion, et le projet d’adap­­ta­­tion de Seigneur de lumière fut aban­­donné. Cham­­bers ayant été engagé par Geller pour offi­­cier comme maquilleur sur le tour­­nage, il avait toujours le scéna­­rio et les dessins prépa­­ra­­toires chez lui.

L’his­­toire, une fable inspi­­rée de l’hin­­douisme, prenait place sur une planète colo­­ni­­sée. Le paysage iranien pouvait offrir de nombreux endroits déser­­tiques que requé­­rait l’his­­toire. Un célèbre souk de Téhé­­ran corres­­pon­­dait même parfai­­te­­ment à l’un des décors dans lesquels il fallait tour­­ner. « C’est parfait », dit Mendez. Il retira la première page et affu­­bla le script d’un nouveau nom : Argo, du nom du fabu­­leux navire de Jason lorsqu’il s’était lancé en quête de la Toison d’or.

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L’af­­fiche d’Argo et le maga­­zine Variety
Crédits : « Spy: The Secret World of Espio­­nage »

La nouvelle maison de produc­­tion avait équipé ses bureaux de lignes télé­­pho­­niques, de machines à écrire et de posters. Une plaque fut appo­­sée sur la porte qui affi­­chait « Studio Six Produc­­tions », nommée ainsi en réfé­­rence aux six fonc­­tion­­naires améri­­cains qui atten­­daient d’être secou­­rus.

Sidell lut le scéna­­rio et prépara un plan­­ning qui néces­­si­­tait au moins un mois de présence sur le terri­­toire iranien. Mendez et Cham­­bers créèrent une publi­­cité pour le film et firent l’ac­qui­­si­­tion d’em­­pla­­ce­­ments dans Variety et le Holly­­wood Repor­­ter.

La nuit précé­­dant le retour de Mendez à Washing­­ton, Studio Six orga­­nisa une petite fête au Brown Derby pour célé­­brer le début de la « produc­­tion ». Mendez y récu­­péra des boîtes d’al­­lu­­mettes, qui servi­­raient de preuves supplé­­men­­taires de l’au­­then­­ti­­cité de leur société.

Peu de temps après, la publi­­cité pour Argo commença a être diffu­­sée. On pouvait y lire que les repé­­rages photos débu­­te­­raient en mars. Le titre du film était composé de lettres blanches abîmées se déta­­chant sur un fond noir. Juste à côté figu­­rait un impact de balle, et sous le titre, un slogan : « Une guerre cosmique ».

Mission évasion

Mendez arriva discrè­­te­­ment en Iran le 25 janvier 1980, après avoir reçu un télé­­gramme du direc­­teur de la CIA qui relayait l’au­­to­­ri­­sa­­tion du président Carter : « Vous avez le feu vert. Bonne chance. » Il s’en­­vola pour l’Eu­­rope, où il obtint un visa au consu­­lat iranien de Bonn. « J’ai une réunion d’af­­faires avec mes asso­­ciés », expliqua-t-il aux auto­­ri­­tés iraniennes en Alle­­magne.

« Il arrivent de Hong Kong demain et s’at­­tendent à me rencon­­trer. » Même les profes­­sion­­nels ont leurs moments de doute : Mendez fut pris de sueurs froides à l’aé­­ro­­port, mais il savait qu’il ne pouvait pas faire demi-tour. Il se jetait droit dans la gueule du loup, avec pour seule échap­­pa­­toire la vrai­­sem­­blance de son histoire. En spécia­­liste de la contre­­façon et de la fabri­­ca­­tion de docu­­ments, Mendez avait apporté ses outils.

Le reste du maté­­riel d’ex­­fil­­tra­­tion avait été envoyé par valise diplo­­ma­­tique et l’at­­ten­­dait à l’am­­bas­­sade du Canada. Mendez y avait mis tout ce qui pour­­rait être utile : des permis de conduire et des cartes de santé, des pin’s en forme de feuille d’érable, des factures de restau­­rants situés à Toronto et Montréal, des cartes de visite de Studio Six, un cher­­cheur de champ pour le direc­­teur de la photo­­gra­­phie, ainsi que le maté­­riel de la produc­­tion d’Argo.

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Le faux passe­­port de Mark Lijek

Les six passe­­ports étaient ce que Mendez appe­­laient de « vrais faux » : d’au­­then­­tiques docu­­ments que le gouver­­ne­­ment cana­­dien avait impri­­més d’après les indi­­ca­­tions de la CIA. L’ac­qui­­si­­tion de ces passe­­ports repré­­sen­­tait un joli coup pour Mendez : les lois cana­­diennes inter­­­disent géné­­ra­­le­­ment de telles falsi­­fi­­ca­­tions, mais le Parle­­ment tint une session secrète en urgence, la première depuis la Seconde Guerre mondiale, et fit une excep­­tion.

Mendez rencon­­tra l’am­­bas­­sa­­deur cana­­dien Ken Taylor dans son bureau et récu­­péra les passe­­ports pour y tampon­­ner les visas iraniens. À cause du voyage, son tampon encreur était sec. Il l’hu­­mi­­di­­fia avec le whisky de l’am­­bas­­sa­­deur et inscri­­vit les dates d’ar­­ri­­vée des six membres de l’équipe du film avec la plus grande minu­­tie.

Cette nuit-là, les Staf­­ford, les Likej, Schatz et Anders dînaient avec les ambas­­sa­­deurs du Dane­­mark et de la Nouvelle-Zélande en compa­­gnie d’autres diplo­­mates, dans la maison des Shear­­down. Les Améri­­cains avaient allumé un feu, les entrées étaient dispo­­sées sur la table et ils prenaient l’apé­­ri­­tif lorsque Taylor fit son entrée avec un invité surprise. « Votre évasion est pour bien­­tôt », annonça Mendez pendant le dîner.

Il leur révéla ensuite leur couver­­ture et leur présenta les dessins de Kirby, le scéna­­rio, la publi­­cité dans Variety et le numéro de télé­­phone des bureaux de Studio Six, sur Sunset Boule­­vard. Mendez leur tendit les cartes de visite et leurs passe­­ports. Cora Lijek devien­­drait Teresa Harris, scéna­­riste ; Mark serait le coor­­don­­na­­teur du trans­­port ; Kathy Staf­­ford, la déco­­ra­­trice ; Joe Staf­­ford, le produc­­teur asso­­cié ; et Anders, le réali­­sa­­teur.

On remit le cher­­cheur de champ à Schatz, qui offi­­cie­­rait en tant que chef-opéra­­teur, et on lui ensei­­gna le manie­­ment d’une caméra Pana­­flex. Mark Lijek remarqua que Mendez portait une veste en tweed Harris, sans doute pour souli­­gner davan­­tage sa fausse iden­­tité de produc­­teur irlan­­dais. « Et pour les contrôles à l’aé­­ro­­port ? » demanda Joe Staf­­ford. C’était une bonne ques­­tion.

Mendez savait que les opéra­­tions infaillibles n’exis­­taient pas, et que celle-ci ne faisait pas excep­­tion. L’im­­mi­­gra­­tion iranienne utili­­sait des copies carbones pour les formu­­laires d’ar­­ri­­vée et de départ. Il s’agis­­sait de deux docu­­ments, l’un jaune et l’autre blanc. Lorsqu’on entrait sur le terri­­toire, les services de l’im­­mi­­gra­­tion gardaient l’exem­­plaire blanc, qui était censé être comparé au jaune lorsqu’on quit­­tait le terri­­toire. Un contact de la CIA à l’aé­­ro­­port de Mehra­­bad avait fourni les formu­­laires, et Mendez n’avait eu aucun problème pour réali­­ser une contre­­façon du docu­­ment jaune. Une infor­­ma­­tion récente suggé­­rait en outre que les agents de l’im­­mi­­gra­­tion ne se préoc­­cu­­paient que rare­­ment de la corres­­pon­­dance entre les deux formu­­laires.

Quand Mendez leur exposa son plan, les Améri­­cains n’étaient pas rassu­­rés. « Je vais vous montrer comment ce type d’opé­­ra­­tion fonc­­tionne », leur dit-il, se saisis­­sant de deux bouchons de liège. Il tint chacun des deux bouchons entre le pouce et l’in­­dex de ses mains, formant deux « D » entre­­la­­cés. « Ça, c’est les méchants », dit-il en montrant qu’ils ne pouvaient pas être sépa­­rés. « Et ça, c’est nous. » En un geste habile, il sépara les deux bouchons. Ce n’était qu’un vulgaire tour de passe-passe, mais il était éton­­nam­­ment récon­­for­­tant.

Les six Améri­­cains sentirent qu’ils avaient affaire à quelqu’un de compé­tent. « Ce ne sera pas plus compliqué que cela », dit Mendez, sentant gran­­dir la confiance du groupe. « Nous allons tous les duper. »

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Le président Jimmy Carter féli­­cite Mendez pour la réus­­site de sa mission.

Du côté du Studio Six, on était aussi bien occupé. Bob Sidell et sa femme Andi étaient de perma­­nence dans les bureaux de la maison de produc­­tion. Ils dispo­­saient de trois lignes télé­­pho­­niques. L’une d’elles était un numéro unique­­ment connu de la CIA. Si ce télé­­phone sonnait, cela signi­­fiait soit que Mendez et le reste de l’équipe d’Argo couraient un grave danger, soit qu’ils étaient libres. Andi répon­­dait aux deux autres lignes, qui sonnaient constam­­ment.

Dès que les publi­­ci­­tés furent publiées, les jour­­na­­listes de Variety et du Holly­­wood Repor­­ter appe­­lèrent les studios pour écrire des news pour leurs maga­­zines. « Deux maquilleurs d’Hol­­ly­­wood, dont un osca­­risé, sont deve­­nus produc­­teurs », disait un article du Holly­­wood Repor­­ter daté du 25 janvier 1980. « Leur premier film sera Argo, d’après une histoire de science-fiction écrite par Teresa Harris… Le tour­­nage commen­­cera dans le sud de la France et se pour­­sui­­vra ensuite au Proche-Orient, si la situa­­tion poli­­tique le permet. » « Des acteurs célèbres feront partie du film, mais nous sommes pour l’ins­­tant sous le sceau du secret », décla­­rait Bob Sidell à propos du casting.

Ces articles atti­­rèrent immé­­dia­­te­­ment l’at­­ten­­tion sur ce nouveau studio d’Hol­­ly­­wood qui allait bien­­tôt filmer au Proche-Orient. Sidell, qui travaillait à Holly­­wood depuis plus de vingt-cinq ans, avait pour habi­­tude de dire que la ville entière carbu­­rait aux bobards. Il fut malgré tout surpris de la faci­­lité avec laquelle le Studio Six devint pratique­­ment réel. En peu de temps, ce petit avant-poste de la CIA s’in­­crusta dans le monde du cinéma.

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Studio Six Produc­­tions
Crédits : « Spy: The Secret World of Espio­­nage »

Chaque jour, ils crai­­gnaient que leur troi­­sième ligne secrète ne sonne pour leur annon­­cer une mauvaise nouvelle, mais tous les appels qu’ils rece­­vaient concer­­naient le film.

Les amis de Sidell voyaient son nom cité dans les publi­­ci­­tés et lui deman­­daient du travail. « Vous avez déjà une équipe ? » lui deman­­daient-ils. « Quand la prépro­­duc­­tion commence-t-elle ? » En quelques semaines, Studio Six crou­­lait sous les propo­­si­­tions de scripts, de rôles et les demandes de produc­­teurs.

« Nous ne commen­­ce­­rons pas le tour­­nage avant plusieurs mois, répon­­dait-il. Reparlons-en dans quelques semaines. » Plusieurs personnes solli­­ci­­tèrent Studio Six pour des projets décents, auquel cas Sidell orga­­ni­­sait des réunions. Un scéna­­riste voulait adap­­ter une nouvelle horri­­fique d’Ar­­thur Conan Doyle à propos d’une poupée vivante. Sidell acheta alors les droits de l’œuvre, tout en sachant que d’un moment à l’autre, Studio Six pouvait dispa­­raître sans lais­­ser de trace.

Jusqu’au moindre détail

Le 28 janvier 1980, tout le monde était déguisé avant l’aube. Cora Lijek avait frisé ses cheveux pour ressem­­bler à Shir­­ley Temple. En atten­­dant les autres, elle feuille­­tait le scéna­­rio. Kathy Staf­­ford portait de grandes lunettes, elle avait atta­­ché ses cheveux et trans­­por­­tait avec elle un bloc-notes conte­­nant les dessins prépa­­ra­­toires du film. La barbe blonde de Mark Lijek avait été noir­­cie avec du mascara.

Anders, lui, voyait leur évasion comme une aven­­ture et prenait son rôle de réali­­sa­­teur très à cœur : il était habillé d’une chemise trop petite pour lui qui lais­­sait entre­­voir son poitrail velu, orné d’un médaillon d’argent qui pendait à son cou. Il portait des lunettes de soleil, avait plaqué ses cheveux derrière ses oreilles et agis­­sait de manière légè­­re­­ment effé­­mi­­née. Quant à Schatz, il jouait avec sa caméra.

Durant les deux jours qui avaient précédé, un membre de l’am­­bas­­sade cana­­dienne qui parlait farsi les avait soumis à de faux inter­­­ro­­ga­­toires, durant lesquels il essayait de traquer les invrai­­sem­­blances de leurs discours. Ils avaient appris par cœur l’his­­toire du film, ainsi que les moti­­va­­tions et le passé des rôles qu’ils incar­­naient. Ils n’at­­ten­­daient plus que le signal du départ. À quatre heures du matin, ils prirent leurs valises, remer­­cièrent chaleu­­reu­­se­­ment leurs hôtes et prirent la direc­­tion de l’aé­­ro­­port de Mehra­­bad.

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Aéro­­port inter­­­na­­tio­­nal de Mehra­­bad
Crédits : Daniel García Peris

Dans le mini­­bus, Cora véri­­fia une énième fois que ses poches ne conte­­naient aucun docu­­ment trahis­­sant sa fausse iden­­tité. Avec les autres, elle commença à jouer son rôle. Joe Staf­­ford, qui ne souhai­­tait pas lais­­ser ses collègues de l’am­­bas­­sade derrière lui, était le seul à douter. Il pensait que leur plan ne fonc­­tion­­ne­­rait pas et avait refusé de se traves­­tir. Pire, il était osten­­si­­ble­­ment nerveux. Mendez était parti devant. La CIA avait dépê­­ché des agents dont la mission était d’en­­trer et de sortir du pays, afin d’éprou­­ver la sécu­­rité de l’aé­­ro­­port. Cepen­­dant, il préfé­­rait s’as­­su­­rer de la chose en personne.

Tel un braqueur de banque prépa­­rant un cambrio­­lage, Mendez senti­­rait immé­­dia­­te­­ment si tout irait bien. Il pour­­rait jauger les douanes et les bureaux d’im­­mi­­gra­­tion pour savoir s’ils étaient poin­­tilleux ou non. Les Gardiens de la révo­­lu­­tion isla­­mique et les komi­­teh étaient plus procé­­du­­riers que les doua­­niers eux-mêmes. Armés et impré­­vi­­sibles, ils rendaient l’aé­­ro­­port véri­­ta­­ble­­ment dange­­reux. Mais ce matin-là, l’aé­­ro­­port semblait calme. Des komi­­teh étaient aux douanes mais leur atten­­tion se concen­­trait sur les habi­­tants de la région, qui essayaient de faire passer en douce des tapis ou de l’or. Mendez avait choisi d’em­­barquer tôt le matin, car passées dix heures, Mehra­­bad se chan­­ge­­rait en zone de tran­­sit typique des pays en voie de déve­­lop­­pe­­ment : anar­­chique, pleine de files d’at­­tentes désor­­don­­nées, de cris et de bous­­cu­­lades.

C’est à ce moment-là que les Gardiens de la révo­­lu­­tion se montre­­raient, pour réta­­blir un semblant d’ordre et faire valoir leur puis­­sance. Lorsque Mendez vit que la présence mili­­taire était clair­­se­­mée, il donna le feu vert à l’équipe du film. Les Améri­­cains entrèrent dans l’aé­­ro­­port avec appré­­hen­­sion. Il est vrai qu’ils n’étaient pas appa­­rus en public depuis plus de quatre-vingt jours. La plupart des fugi­­tifs travaillaient au consu­­lat, et tous savaient ce que c’était que de s’oc­­cu­­per de papiers offi­­ciels, de traquer les moindres vices de forme. Pire encore, trois d’entre eux avaient travaillé au guichet des visas : des milliers d’Ira­­niens les avaient déjà vus, et nombre d’entre eux pouvaient très bien leur tenir rancune pour avoir refusé leur demande de visa.

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Mani­­fes­­ta­­tions à Téhé­­ran, 1979

Ils respi­­rèrent plus faci­­le­­ment lorsqu’ils virent que l’en­­re­­gis­­tre­­ment au guichet de Swis­­sair se dérou­­lait sans souci. Le groupe discu­­tait de tout et de rien, quand Schatz s’ap­­pro­­cha du comp­­toir de l’im­­mi­­gra­­tion pour présen­­ter son passe­­port. Il obtint son tampon.

Les Améri­­cains furent momen­­ta­­né­­ment terro­­ri­­sés lorsque l’of­­fi­­cier dispa­­rut avec le reste des passe­­ports. Mais il revint avec du thé, visi­­ble­­ment distrait, et leur indiqua la direc­­tion à suivre pour gagner le hall d’em­­barque­­ment, sans se soucier de faire corres­­pondre les docu­­ments jaune et blanc. L’at­­tente était épui­­sante, ils gardaient tous la tête bais­­sée.

Joe Staf­­ford prit un jour­­nal local et commença à le lire lorsqu’il se souvint que les membres de l’équipe de tour­­nage cana­­dienne ne lisaient pas le farsi. Il n’ar­­rê­­tait pas d’uti­­li­­ser les vrais prénoms de ses compères, ce qui les faisaient sursau­­ter.

Le jour se levait progres­­si­­ve­­ment et les gens affluaient dans l’aé­­ro­­port. Ils savaient qu’il n’y avait aucun plan de secours. Mendez ne portait même pas de pisto­­let, et les Gardiens de la révo­­lu­­tion isla­­mique arri­­vaient en treillis pour harce­­ler les passa­­gers. « Regar­­dez-les dans les yeux si vous êtes inter­­­ro­­gés, leur avait dit Mendez. Soyez confiants et parais­­sez inno­­cents. »

Mais il savait grâce aux rensei­­gne­­ments de la CIA que les Gardiens pouvaient se montrer sévères et même obli­­ger les gens à subir des fouilles corpo­­relles. Un problème méca­­nique retar­­dait l’avion et les Gardiens de la révo­­lu­­tion isla­­mique commençaient à s’in­­té­­res­­ser aux passa­­gers étran­­gers. Mendez dispa­­rut. Il avait un contact à l’aé­­ro­­port et se rensei­­gna quant au retard du vol. Juste au moment où il apprit que le retard serait de courte durée, il enten­­dit l’an­­nonce : « Le vol Swis­­sair 363 est prêt pour embarque­­ment immé­­diat. »

Au moment où ils embarquaient à bord de l’avion, sur le tarmac venteux, Anders remarqua la série de lettres AARGAU impri­­mée sur le fuse­­lage. C’était le nom de la région suisse d’où prove­­nait l’avion, et il sonnait étran­­ge­­ment comme le titre de leur faux film. Il donna un coup de coude à Mendez et lui dit : « Vous arran­­gez vrai­­ment tout jusqu’au moindre détail… » Mendez sourit.

Les roues de l’avion se rétrac­­tèrent, et il sut qu’il venait de mener à bien l’une des opéra­­tions les plus brillantes de sa carrière. Le bar ouvrit dès que l’avion sortit de l’es­­pace aérien iranien. Ils comman­­dèrent une tour­­née de Bloody Mary. Mendez inclina son siège et les couva tous du regard avant de porter un toast : « À la liberté. » Quelques heures plus tard, Studio Six Produc­­tions reçut son premier et dernier coup de fil sur sa troi­­sième ligne secrète. Andi décro­­cha fébri­­le­­ment. « C’est fini », dit la voix au bout du fil. « Ils ont réussi. »

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Crédits : Mark Harkin

Traduit de l’an­­glais par Pierre Laurent d’après l’ar­­ticle « Argo », paru dans Epic Maga­­zine. Couver­­ture : Les quar­­tiers nord de Téhé­­ran, par Kamyar Adl. Créa­­tion graphique par Ulyces.


LA RÉPUBLIQUE ISLAMIQUE D’IRAN EN SEPT HISTOIRESvol-teheran

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