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Quand Sergey Ananov s'est crashé seul en pleine banquise, sur le territoire d'ours polaires affamés, il pensait sérieusement y rester. Mais il est encore là pour raconter son incroyable histoire.

par Justin Nobel | 30 mai 2016

LISEZ ICI LA PREMIÈRE PARTIE DE L’HISTOIRE

Les préda­teurs

À 4 800 kilo­mètres de là, à San Fran­cisco, Andrey Kaplin, un ami améri­cano-russe du pilote, compte parmi ceux qui suivent son parcours en ligne. Ils ont fait connais­sance sur un forum dédié aux pilotes privés et se sont rencon­trés pour la première fois seule­ment quelques semaines plus tôt, lorsqu’A­na­nov est passé dans la région pendant son périple. Kaplin constate que selon l’un des traceurs GPS, l’hé­li­co­ptère est immo­bi­lisé. Il prend donc contact avec Michael Farickh, un autre ami pilote rési­dant à Moscou. Bien que l’ap­pel le réveille en plein milieu de la nuit, cela n’em­pêche pas Farickh de sauter hors du lit et de passer un coup de télé­phone déci­sif.

Le Centre de coor­di­na­tion et de sauve­tages de Hali­fax, en Nouvelle-Écosse, est alors alerté. Hali­fax envoie aussi­tôt deux avions C-130 Hercules en direc­tion de la dernière posi­tion connue du pilote. Hélas, la jour­née est déjà bien avan­cée et il est trop tard pour mener des recherches appro­fon­dies. Hali­fax prend égale­ment contact avec le Pierre Radis­son, un brise-glace de la Garde-côtière cana­dienne commandé par le capi­taine Stéphane Julien. Là encore, il y a un hic : le navire doit escor­ter un cargo jusqu’à Iqaluit et se trouve donc dans la baie de Frobi­sher, à au moins une jour­née de là. Aucun autre brise-glace ne se trouve dans les envi­rons et le Capi­taine Julien ne peut aban­don­ner son convoi.

Le Pierre Radisson et son capitaine Stéphane Julien sont partis à la recherche du naufragéCrédits : Canadian Coast Guard
Le Pierre Radis­son et son capi­taine Stéphane Julien sont partis à la recherche du naufragé
Crédits : Cana­dian Coast Guard

Toute­fois, Julien n’ignore pas à quel point la situa­tion d’Ana­nov est déses­pé­rée. Il se passionne lui-même pour l’Arc­tique depuis l’âge de six ans, depuis qu’il a regardé des films d’ours polaires et de banquise captés en Super 8 avec son oncle, lui-même marin au sein de la Garde-côtière cana­dienne dans les années 60. À dix-sept ans, Julien s’est enrôlé et, en 2003, on lui confiait le comman­de­ment d’un brise-glace de taille moyenne utilisé pour la recherche. Julien a appris les secrets de l’Arc­tique auprès de guides inuits et de cher­cheurs en science polaire. Il a fait vingt-neuf fois le tour de l’Arc­tique, fran­chi sept fois le passage du Nord-Ouest et sauvé plusieurs êtres humains d’une mort glacée. Il ne lais­sera pas mourir ce pilote isolé.

Une fois le cargo mené à bon port à Iqaluit, il se fraye un chemin à travers le passage dange­reux qu’il vient tout juste de fran­chir et met le cap en direc­tion du détroit de Davis. Ananov ignore tout de cela. Il espère seule­ment que les traceurs GPS, étanches jusqu’à un mètre de profon­deur, ont pu mettre les secours au courant de sa situa­tion déses­pé­rée avant de couler à cent quatre-vingts mètres sous le niveau de la mer. Ou que la balise de détresse équi­pée de flot­teurs s’est déta­chée du pare-brise pour remon­ter à la surface. Il ignore tout égale­ment du préda­teur qui le piste.

Quelque part dans le détroit, l’un des plus redou­tables chas­seurs au monde s’est dressé sur ses pattes arrière et tourne la tête de droite à gauche. Ce dernier peut détec­ter un phoque annelé coincé sous plusieurs mètres de neige et sentir une carcasse de baleine en décom­po­si­tion à plus de cent-quarante kilo­mètres de distance. Mais cette odeur-ci ? Elle ne lui évoque rien du tout, puisqu’il n’a jamais rencon­tré de saucis­son russe d’âge mûr, pesant quatre-vingts kilos, échoué sur une plaque de banquise. D’une démarche malha­bile, les pieds en dedans, le préda­teur agite ses pattes avant à chaque pas puis se laisse retom­ber à quatre pattes, les talons en avant. Enfin, il part inspec­ter les alen­tours.

Un ours polaire peut détecter un phoque annelé coincé sous plusieurs mètres de neigeCrédits
Un ours polaire peut détec­ter un phoque annelé coincé sous plusieurs mètres de neige
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Danse avec les ours

L’été dernier, dans le hameau d’Arc­tic Bay situé non loin de là, Adrian Arnauyu­mayuq et son beau-frère, respec­ti­ve­ment âgés de trente-et-un et vingt-six ans, ont chargé leur moto­neige et sont partis en expé­di­tion de chasse comme ils le faisaient chaque année. La première nuit, ils ont établi leur campe­ment sur une plaque de banquise à quelques ving­taines de mètres du bord. Le matin suivant, c’est un ours polaire occupé à réduire leur tente en lambeaux qui les a réveillés. Arnauyu­mayuq s’est aussi­tôt emparé de son couteau de chasse long de huit centi­mètres et a poignardé l’ours à la tête. Il a ensuite essayé de s’ex­traire de la tente, mais l’ours s’est jeté sur le chas­seur pour lui lacé­rer le dos à coups de griffes. Il a alors tenté de lui englou­tir la tête.

« Je voyais l’in­té­rieur de sa gueule », Arnauyu­mayuq a-t-il raconté au Nunat­siaq News, le jour­nal local. « Il y faisait sombre et ça sentait très mauvais. » L’ours a ensuite délaissé Arnauyu­mayuq pour s’en prendre à son beau-frère. L’ani­mal a eu le temps de lui frac­tu­rer la clavi­cule avant qu’Ar­nauyu­mayuq n’at­trape son fusil et ne l’abatte. L’Arc­tique regorge d’his­toires comme celle-ci. Elles se propagent avec le vent, se laissent porter par la marée. Il en a toujours été ainsi, depuis que les Tuniit armés d’arcs et de flèches se sont établis dans la région il y a cinq mille ans. La plupart du temps, on parle très peu de survie, surtout de catas­trophe. sergey_ananov_12 Sergey Ananov n’a aucun fusil. Aucun couteau.

Près de quatre heures après être tombé du ciel, il est toujours allongé à plat ventre sous sa tente de fortune lorsqu’il entend un souffle rauque et le bruit de la neige qu’on écrase. Il jette un regard par-dessous le canot et aperçoit l’ours dont la four­rure est trem­pée d’avoir nagé de plaque en plaque — ce qu’il peut faire des jours entiers sans jamais s’ar­rê­ter. Ananov se cache sous le canot en espé­rant que le monstre passera son chemin. Ce dernier n’en fait rien.

La créa­ture agite le museau en reni­flant l’air puis fonce sur lui à grandes enjam­bées. L’ours n’est qu’à un mètre et demi de lui, si proche qu’A­na­nov distingue clai­re­ment le noir de ses cous­si­nets et de ses griffes. À ce stade, des cher­cheurs en biolo­gie vous explique­raient que l’ours n’est motivé que par une chose : la faim ou la curio­sité. Ces deux options ne laissent présa­ger rien de bon pour le pilote, puisque les ours polaires ont tendance à satis­faire leur curio­sité à l’aide de leurs mâchoires. Si je me retrouve nez à nez avec cette bête, je vais mourir, se dit Ananov. Cette mort lui semble alors immi­nente et inéluc­table.

Soudain, un instinct primaire surgit du plus profond de son être. Ananov se relève d’un bond, balance le canot sur le côté et se préci­pite vers l’ani­mal en hurlant, agitant les bras dans tous les sens. Et ça marche ! L’ours décampe à toute vitesse. Ananov ne s’ar­rête pas pour autant : il le pour­suit jusqu’au bord de la banquise. Le canot, toujours atta­ché à sa jambe, rebon­dit derrière lui. D’un saut leste, l’ours rejoint une plaque avoi­si­nante et se retourne pour l’ob­ser­ver. Le pilote crie toujours à pleins poumons. Ses yeux ne sont plus que deux globes noirs emplis de rage. Il hurle. L’ours trot­tine sur sa plaque de glace, se pose sur son séant puis se met à le regar­der fixe­ment, l’exa­mi­nant en silence.

Ananov hurle toujours, mais son hurle­ment n’est plus seule­ment dirigé contre l’ours. Il hurle contre ce destin cruel qu’il l’a fait s’échouer ici. Il hurle contre son senti­ment d’im­puis­sance totale. Cette étrange confron­ta­tion se pour­suit pendant toute une minute. L’homme hurle tandis que la bête l’ob­serve. Perplexe, l’ours finit par se lever et partir au trot, dispa­rais­sant dans le brouillard. L’eu­pho­rie et l’adré­na­line dues à sa rencontre avec l’ani­mal ne durent pas. Les heures s’égrènent lente­ment, les minutes paraissent des années entières. Soudain, le bruit d’un avion.

L’uni­vers ne manque pas d’iro­nie : il risque de mourir de soif alors qu’il est entouré d’eau

Ananov ne peut le voir à cause du brouillard. De ses mains gantées, il s’em­pare d’une des trois fusées de détresse, l’oriente en direc­tion du bruit et tire maladroi­te­ment sur la corde­lette. Aussi­tôt, une flamme aveu­glante aux tons rouge-orangé file dans les cieux. Le pilote entend l’avion passer direc­te­ment au-dessus de lui et pour­suivre son chemin. Le signal lumi­neux flam­boie pendant trente secondes puis s’éteint en crépi­tant. Le soir tombe. Le froid est profond, vif et mordant. La tempé­ra­ture avoi­sine zéro degré. Ananov rationne ses protéines en compri­més, envi­ron deux mille calo­ries sur trois jours. Au-delà, il sera sûre­ment mort.

Un homme peut survivre sans nour­ri­ture pendant plus de trois semaines tant qu’il dispose de suffi­sam­ment d’eau. Ananov n’a que le demi-litre qui accom­pa­gnait le canot. Il fris­sonne si fort que cela le fait trans­pi­rer. En outre, il a déjà uriné plusieurs fois dans la combi­nai­son de survie — un soula­ge­ment libé­ra­teur qui lui procure de brefs moments de chaleur et de conten­te­ment. Rien qu’en respi­rant, il élimine de l’eau. S’il ne réap­pro­vi­sionne pas tout ce fluide corpo­rel, il s’ex­pose à une baisse de tension arté­rielle qui pour­rait lui être fatale. L’uni­vers ne manque pas d’iro­nie : il risque de mourir de soif alors qu’il est entouré d’eau — qu’il est même assis dessus ! —, car il ne peut pas en boire une goutte. Consom­mer de l’eau salée ne ferait qu’ac­cé­lé­rer la déshy­dra­ta­tion.

Ananov ne dort pas. Il guette les ours. Il pense à sa femme, Jane, et à ses enfants. Daria, sa fille de vingt-deux ans, vient tout juste de décro­cher son diplôme de jour­na­lisme à l’uni­ver­sité d’État de Moscou. Quant à son fils, Andrey, âgé de vingt ans, il fait des études d’éco­no­mie à l’Ins­ti­tut d’État des rela­tions inter­na­tio­nales de Moscou. Au moins, ils sont grands main­te­nant. Et grâce à son entre­prise de recy­clage, ils ne manque­ront de rien.

Sauve­tage au bout du monde

À cent-soixante kilo­mètres de là, le Pierre Radis­son rejoint enfin une éten­due d’eau suffi­sam­ment large pour que le capi­taine Julien lance les six moteurs à plein régime. Les quarante mille chevaux permettent au navire d’at­teindre sa vitesse maxi­male : trente kilo­mètres par heure.

Avec ses six moteurs à plein régime, le navire atteint les 30 kilomètres par heureCrédits
Avec ses six moteurs à plein régime, le navire atteint les 30 kilo­mètres par heure
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Le lende­main matin, un autre avion approche. Le brouillard est encore trop dense pour le discer­ner, mais Ananov allume la deuxième fusée, plein d’es­poir. En vain. Toute­fois, l’en­ve­loppe encore brûlante de la fusée offre un avan­tage : elle lui permet de percer les extré­mi­tés de sa combi­nai­son aux deux pieds. Main­te­nant, il peut évacuer l’urine qui s’est accu­mu­lée dans les pieds et les jambes de son vête­ment. Quand un homme se bat pour survivre, il n’y a pas de petites victoires. Un peu plus tard dans la mati­née, il entend un moteur d’hé­li­co­ptère. Celui-ci doit se trou­ver à quelques kilo­mètres de distance. Aucune chance pour que le pilote aperçoive la petite flamme de trente centi­mètres. Ananov décide de ne pas gâcher la dernière fusée dont il dispose. L’ap­pa­reil dispa­raît au loin. Puis un nouvel ours surgit.

Une fois encore, Ananov s’agite, hurle, pour­suit la bête et bondit dans tous les sens en criant comme un fou. Cela fonc­tionne de nouveau. Pour­tant, sans nour­ri­ture, lassé de ces fris­sons qui n’en finissent pas — mais qui à eux seuls permettent à son corps de produire suffi­sam­ment de chaleur pour survivre — il finit encore plus épuisé que la première fois.

Plusieurs appareils ont étés envoyés pour retrouver le piloteCrédits : Canadian Coast Guard
Plusieurs appa­reils ont étés envoyés pour retrou­ver le pilote
Crédits : Cana­dian Coast Guard

L’après-midi succède au matin. À une extré­mité de la banquise, Ananov remarque une petite dépres­sion creu­sée dans la glace, remplie d’une eau d’un bleu vert écla­tant. Il y dépose le canot pour s’en faire une sorte de lit à eau et s’y allonge. Somnolent, il laisse les souve­nirs tour­ner en boucle dans son esprit jusqu’à entendre le bruit désor­mais fami­lier de la neige qu’on écrase. Un troi­sième ours avance vers lui, humant l’air de son énorme museau. L’ani­mal perçoit l’odeur de l’homme par-dessus celle du Néoprène — un homme au corps affai­bli et vieillis­sant. Ananov le chasse comme il l’a déjà fait par deux fois. Titu­bant, il retourne au canot qu’il renverse avant de se glis­ser dessous. Il n’aura pas l’éner­gie néces­saire pour repous­ser un quatrième ours. Du moins, c’est ce qu’il se dit à cet instant.

Il n’avait encore jamais pensé au suicide. Mais lorsque nous autres, êtres humains, devons faire face à une situa­tion déses­pé­rée, notre apti­tude unique à prendre du recul tend à dispa­raître. C’est pour­tant elle qui nous permet de repla­cer notre condi­tion dans un contexte plus large — celui de la souf­france humaine dans son ensemble. Le temps s’ef­fondre sur lui-même. Notre capa­cité à raison­ner clai­re­ment, comme nous le ferions chez nous lorsque tout va pour le mieux, devient une pièce d’équi­pe­ment qu’il faut préser­ver à tout prix. Cet isole­ment forcé au beau milieu de la violence glaciale de l’Arc­tique a réduit l’es­prit d’Ana­nov à l’état de masse gelée emplie de peurs et d’in­cer­ti­tudes. Il ne veut pas être dévoré puis digéré par un ours polaire. Il préfé­re­rait mourir selon ses propres termes. Trem­blant contre la glace, il se demande comment il pour­rait mener cette tâche à bien.

Vingt-cinq heures après avoir laissé le cargo au port, en lutte contre un courant d’en­vi­ron un nœud, évitant de peu les icebergs de la taille d’im­meubles de vingt étages et les bour­gui­gnons, ces petits blocs de glace immer­gés, le Pierre Radis­son entre enfin dans la zone du détroit de Davis infes­tée de frag­ments de banquise, là même où Ananov s’est échoué. Hali­fax a établi une carte en tenant compte du vent, de la météo et de la dernière posi­tion connue du pilote. Mais la brise est faible et Julien soupçonne leurs calculs d’être inexacts. Au lieu de commen­cer les recherches à treize kilo­mètres de la balise, comme Hali­fax le suggère, il décide de s’en tenir à un rayon de trois kilo­mètres.

Ils aperçoivent un dernier éclat de lumière prove­nant de l’ul­time fusée de détresse d’Ana­nov.

Tout le monde se trouve sur le pont. L’am­biance est tendue. Ils n’ont que quelques heures devant eux : lorsqu’il fera trop sombre, ils devront inter­rompre les recherches et Ananov sera contraint de passer une nouvelle nuit sur la banquise. Il ne s’en sortira peut-être pas. Peut-être ne s’en est-il pas sorti, d’ailleurs, ou du moins pas entiè­re­ment. Au cours de la nuit, le mercure pour­rait descendre en deçà du point de congé­la­tion. Sans parler de la tempé­ra­ture ressen­tie. Dans de telles condi­tions, les gelures peuvent surve­nir en seule­ment trente minutes. Et même s’il passait la nuit, son corps aura dévié sa circu­la­tion sanguine pour irri­guer le cœur, délais­sant le cerveau et les autres organes.

Il en résul­tera de la confu­sion, de la léthar­gie et des diffi­cul­tés à s’ex­pri­mer — une sorte de retour à la petite enfance qui, lente­ment, inévi­ta­ble­ment, se trans­for­mera en écran noir. Ce sera la perte de conscience, le coma, puis la mort. Soudain, mira­cu­leu­se­ment, le brouillard se lève. Et à cet instant, alors que le soleil écla­tant se couche sur le détroit de Davis, la violence de l’Arc­tique dispa­raît à son tour. À cet instant, il n’existe pas d’en­droit sur Terre plus beau et plus paisible que celui-ci. Le capi­taine Julien joint Hali­fax pour les mettre au courant de ces condi­tions soudai­ne­ment favo­rables, mais leurs avions se trouvent à Iqaluit, à plus de trois-cent-vingt kilo­mètres de là, et ils ne ressor­ti­ront pas avant le lende­main matin. Ils n’ont plus qu’une heure de jour devant eux.

Suivant une fois de plus son instinct, Julien ordonne à deux membres d’équi­page de décol­ler à bord d’un héli­co­ptère GC-366. Sur le pont, un lieu­te­nant remarque un point rouge à la surface de la glace. Julien repère leurs coor­don­nées au compas et met le cap en direc­tion de ce point. L’hé­li­co­ptère est averti. Ils aperçoivent un dernier éclat de lumière prove­nant de l’ul­time fusée de détresse d’Ana­nov. Puis ils aperçoivent Ananov lui-même. Aucun ours ne se trouve sur la banquise et pour­tant, une fois de plus, le pilote court en s’agi­tant et criant tant qu’il peut.

Sergey Ananov accueilli en héros par l'équipage du Pierre RadissonCrédits : Canadian Coast Guard
Sergey Ananov accueilli en héros par l’équi­page du Pierre Radis­son
Crédits : Cana­dian Coast Guard

Cette nuit-là, à bord du Pierre Radis­son, trente-six heures après que le R22 se soit écrasé dans l’océan, le pilote se nour­rit d’une salade assai­son­née d’huile d’olive et de saumon fraî­che­ment fumé. Tout le monde veut lui serrer la main et être pris en photo à ses côtés. Il se prête volon­tiers à l’exer­cice, bien que cette adula­tion ne ressemble en rien à celle qu’il avait espéré rece­voir un jour. Il ne veut pas qu’on se souvienne de lui de cette manière. Cette immor­ta­lité-là ne lui suffit pas.

Tandis que les marins le prennent en photo sur leurs télé­phones portables, il songe déjà au nouveau R22 qu’il compte s’ache­ter, un sourire aux lèvres. Il songe aussi à la manière dont il instal­lera son maté­riel dans la cabine — notam­ment l’équi­pe­ment d’ur­gence, auquel il devra pouvoir accé­der faci­le­ment. Enfin, il songe à l’été prochain, lorsque l’hé­li­co­ptère s’élè­vera de nouveau dans les airs et qu’à son bord, il mettra le cap pour l’autre bout du monde.


Traduit de l’an­glais par Émilie Barbier d’après l’ar­ticle « Maroo­ned Among The Polar Bears », paru dans Popu­lar Mecha­nics. Couver­ture : un ours polaire au milieu de la banquise.


LES CHIENS ERRANTS DE L’ARCTIQUE

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L’ex­plo­ra­teur Dennis Schmitt s’est lancé à la décou­verte de l’île la plus au nord du globe. Les amateurs qui l’ac­com­pagnent vont lui compliquer la tâche.

Nous sommes rassem­blés dans un coin désert de l’aé­ro­port de Reykjavík : un archi­tecte, un profes­seur de maths, un avocat de Chicago à la retraite, un homme d’af­faires et un jour­na­liste, tous alpi­nistes, canyo­nistes et aven­tu­riers d’une espèce ou d’une autre. Jeff a esca­ladé les sept sommets et visité plus de trois cent pays, Holly dirige des excur­sions de canoë en eaux vives pour le compte du Sierra Club. Nous sommes ici parce que l’ex­plo­ra­teur polaire Dennis Schmitt a promis de nous emme­ner au bout du monde. Mieux encore : il a promis de nous emme­ner sur une île nouvelle, encore vierge du pas de l’homme à ce jour. Selon lui, cette île pour­rait être la nouvelle Ultima Thule, l’ex­tré­mité du monde, où les philo­sophes grecs imagi­naient une terre de lait et de miel, mais aussi de chaos et de tempêtes,Ocea­nus inna­vi­ga­bi­lis sur les cartes antiques. Cette quête a toute­fois un aspect bien moderne : il y a deux ans, Dennis est apparu dans les médias inter­na­tio­naux pour avoir décou­vert une île vierge située au large de la côte est du Groen­land, qu’il a nommée l’ « Île du réchauf­fe­ment ». Il l’a bapti­sée ainsi car la tempé­ra­ture du Groen­land avait augmenté de 11 degrés entre 1991 et 2003, faisant fondre la banquise qui masquait l’île et la reliait au conti­nent. Il est persuadé qu’il peut trou­ver d’autres îles semblables, décou­vertes par la fonte de la calotte glaciaire, preuves des trans­for­ma­tions à l’œuvre sur notre planète. Si l’une d’elles était suffi­sam­ment au Nord, elle pour­rait même, en élar­gis­sant les eaux terri­to­riales pétro­li­fères du Dane­mark, jouer un rôle mineur (mais déli­cieu­se­ment ironique) dans ces trans­for­ma­tions. Chacun d’entre nous a contri­bué pour 10 000 dollars à l’ex­pé­di­tion. Nous affré­tons un avion privé qui nous dépo­sera sur la côte nord du Groen­land, d’où nous conti­nue­rons à pied, à travers la banquise, avec nos cram­pons et nos piolets. Dennis nous rassemble en cercle et pose déli­ca­te­ment ses pattes d’ours sur nos épaules. Doux et distrait, il porte une barbe blanche, a les cheveux blancs et un ventre proémi­nent. « Désor­mais, nous sommes en expé­di­tion, dit-il. Jusqu’à main­te­nant, nous avions des soucis, des préoc­cu­pa­tions. Dès à présent, nous les lais­sons derrière nous. Nous commençons à nous construire notre propre petit monde. »

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