Quand Sergey Ananov s'est crashé seul en pleine banquise, sur le territoire d'ours polaires affamés, il pensait sérieusement y rester. Mais il est encore là pour raconter son incroyable histoire.

par Justin Nobel | 30 mai 2016

LISEZ ICI LA PREMIÈRE PARTIE DE L’HISTOIRE

Les préda­­teurs

À 4 800 kilo­­mètres de là, à San Fran­­cisco, Andrey Kaplin, un ami améri­­cano-russe du pilote, compte parmi ceux qui suivent son parcours en ligne. Ils ont fait connais­­sance sur un forum dédié aux pilotes privés et se sont rencon­­trés pour la première fois seule­­ment quelques semaines plus tôt, lorsqu’A­­na­­nov est passé dans la région pendant son périple. Kaplin constate que selon l’un des traceurs GPS, l’hé­­li­­co­­ptère est immo­­bi­­lisé. Il prend donc contact avec Michael Farickh, un autre ami pilote rési­­dant à Moscou. Bien que l’ap­­pel le réveille en plein milieu de la nuit, cela n’em­­pêche pas Farickh de sauter hors du lit et de passer un coup de télé­­phone déci­­sif.

Le Centre de coor­­di­­na­­tion et de sauve­­tages de Hali­­fax, en Nouvelle-Écosse, est alors alerté. Hali­­fax envoie aussi­­tôt deux avions C-130 Hercules en direc­­tion de la dernière posi­­tion connue du pilote. Hélas, la jour­­née est déjà bien avan­­cée et il est trop tard pour mener des recherches appro­­fon­­dies. Hali­­fax prend égale­­ment contact avec le Pierre Radis­­son, un brise-glace de la Garde-côtière cana­­dienne commandé par le capi­­taine Stéphane Julien. Là encore, il y a un hic : le navire doit escor­­ter un cargo jusqu’à Iqaluit et se trouve donc dans la baie de Frobi­­sher, à au moins une jour­­née de là. Aucun autre brise-glace ne se trouve dans les envi­­rons et le Capi­­taine Julien ne peut aban­­don­­ner son convoi.


Le Pierre Radisson et son capitaine Stéphane Julien sont partis à la recherche du naufragéCrédits : Canadian Coast Guard
Le Pierre Radis­­son et son capi­­taine Stéphane Julien sont partis à la recherche du naufragé
Crédits : Cana­­dian Coast Guard

Toute­­fois, Julien n’ignore pas à quel point la situa­­tion d’Ana­­nov est déses­­pé­­rée. Il se passionne lui-même pour l’Arc­­tique depuis l’âge de six ans, depuis qu’il a regardé des films d’ours polaires et de banquise captés en Super 8 avec son oncle, lui-même marin au sein de la Garde-côtière cana­­dienne dans les années 60. À dix-sept ans, Julien s’est enrôlé et, en 2003, on lui confiait le comman­­de­­ment d’un brise-glace de taille moyenne utilisé pour la recherche. Julien a appris les secrets de l’Arc­­tique auprès de guides inuits et de cher­­cheurs en science polaire. Il a fait vingt-neuf fois le tour de l’Arc­­tique, fran­­chi sept fois le passage du Nord-Ouest et sauvé plusieurs êtres humains d’une mort glacée. Il ne lais­­sera pas mourir ce pilote isolé.

Une fois le cargo mené à bon port à Iqaluit, il se fraye un chemin à travers le passage dange­­reux qu’il vient tout juste de fran­­chir et met le cap en direc­­tion du détroit de Davis. Ananov ignore tout de cela. Il espère seule­­ment que les traceurs GPS, étanches jusqu’à un mètre de profon­­deur, ont pu mettre les secours au courant de sa situa­­tion déses­­pé­­rée avant de couler à cent quatre-vingts mètres sous le niveau de la mer. Ou que la balise de détresse équi­­pée de flot­­teurs s’est déta­­chée du pare-brise pour remon­­ter à la surface. Il ignore tout égale­­ment du préda­­teur qui le piste.

Quelque part dans le détroit, l’un des plus redou­­tables chas­­seurs au monde s’est dressé sur ses pattes arrière et tourne la tête de droite à gauche. Ce dernier peut détec­­ter un phoque annelé coincé sous plusieurs mètres de neige et sentir une carcasse de baleine en décom­­po­­si­­tion à plus de cent-quarante kilo­­mètres de distance. Mais cette odeur-ci ? Elle ne lui évoque rien du tout, puisqu’il n’a jamais rencon­­tré de saucis­­son russe d’âge mûr, pesant quatre-vingts kilos, échoué sur une plaque de banquise. D’une démarche malha­­bile, les pieds en dedans, le préda­­teur agite ses pattes avant à chaque pas puis se laisse retom­­ber à quatre pattes, les talons en avant. Enfin, il part inspec­­ter les alen­­tours.

Un ours polaire peut détecter un phoque annelé coincé sous plusieurs mètres de neigeCrédits
Un ours polaire peut détec­­ter un phoque annelé coincé sous plusieurs mètres de neige
Crédits

Danse avec les ours

L’été dernier, dans le hameau d’Arc­­tic Bay situé non loin de là, Adrian Arnauyu­­mayuq et son beau-frère, respec­­ti­­ve­­ment âgés de trente-et-un et vingt-six ans, ont chargé leur moto­­neige et sont partis en expé­­di­­tion de chasse comme ils le faisaient chaque année. La première nuit, ils ont établi leur campe­­ment sur une plaque de banquise à quelques ving­­taines de mètres du bord. Le matin suivant, c’est un ours polaire occupé à réduire leur tente en lambeaux qui les a réveillés. Arnauyu­­mayuq s’est aussi­­tôt emparé de son couteau de chasse long de huit centi­­mètres et a poignardé l’ours à la tête. Il a ensuite essayé de s’ex­­traire de la tente, mais l’ours s’est jeté sur le chas­­seur pour lui lacé­­rer le dos à coups de griffes. Il a alors tenté de lui englou­­tir la tête.

« Je voyais l’in­­té­­rieur de sa gueule », Arnauyu­­mayuq a-t-il raconté au Nunat­­siaq News, le jour­­nal local. « Il y faisait sombre et ça sentait très mauvais. » L’ours a ensuite délaissé Arnauyu­­mayuq pour s’en prendre à son beau-frère. L’ani­­mal a eu le temps de lui frac­­tu­­rer la clavi­­cule avant qu’Ar­­nauyu­­mayuq n’at­­trape son fusil et ne l’abatte. L’Arc­­tique regorge d’his­­toires comme celle-ci. Elles se propagent avec le vent, se laissent porter par la marée. Il en a toujours été ainsi, depuis que les Tuniit armés d’arcs et de flèches se sont établis dans la région il y a cinq mille ans. La plupart du temps, on parle très peu de survie, surtout de catas­­trophe. sergey_ananov_12 Sergey Ananov n’a aucun fusil. Aucun couteau.

Près de quatre heures après être tombé du ciel, il est toujours allongé à plat ventre sous sa tente de fortune lorsqu’il entend un souffle rauque et le bruit de la neige qu’on écrase. Il jette un regard par-dessous le canot et aperçoit l’ours dont la four­­rure est trem­­pée d’avoir nagé de plaque en plaque — ce qu’il peut faire des jours entiers sans jamais s’ar­­rê­­ter. Ananov se cache sous le canot en espé­­rant que le monstre passera son chemin. Ce dernier n’en fait rien.

La créa­­ture agite le museau en reni­­flant l’air puis fonce sur lui à grandes enjam­­bées. L’ours n’est qu’à un mètre et demi de lui, si proche qu’A­­na­­nov distingue clai­­re­­ment le noir de ses cous­­si­­nets et de ses griffes. À ce stade, des cher­­cheurs en biolo­­gie vous explique­­raient que l’ours n’est motivé que par une chose : la faim ou la curio­­sité. Ces deux options ne laissent présa­­ger rien de bon pour le pilote, puisque les ours polaires ont tendance à satis­­faire leur curio­­sité à l’aide de leurs mâchoires. Si je me retrouve nez à nez avec cette bête, je vais mourir, se dit Ananov. Cette mort lui semble alors immi­­nente et inéluc­­table.

Soudain, un instinct primaire surgit du plus profond de son être. Ananov se relève d’un bond, balance le canot sur le côté et se préci­­pite vers l’ani­­mal en hurlant, agitant les bras dans tous les sens. Et ça marche ! L’ours décampe à toute vitesse. Ananov ne s’ar­­rête pas pour autant : il le pour­­suit jusqu’au bord de la banquise. Le canot, toujours atta­­ché à sa jambe, rebon­­dit derrière lui. D’un saut leste, l’ours rejoint une plaque avoi­­si­­nante et se retourne pour l’ob­­ser­­ver. Le pilote crie toujours à pleins poumons. Ses yeux ne sont plus que deux globes noirs emplis de rage. Il hurle. L’ours trot­­tine sur sa plaque de glace, se pose sur son séant puis se met à le regar­­der fixe­­ment, l’exa­­mi­­nant en silence.

Ananov hurle toujours, mais son hurle­­ment n’est plus seule­­ment dirigé contre l’ours. Il hurle contre ce destin cruel qu’il l’a fait s’échouer ici. Il hurle contre son senti­­ment d’im­­puis­­sance totale. Cette étrange confron­­ta­­tion se pour­­suit pendant toute une minute. L’homme hurle tandis que la bête l’ob­­serve. Perplexe, l’ours finit par se lever et partir au trot, dispa­­rais­­sant dans le brouillard. L’eu­­pho­­rie et l’adré­­na­­line dues à sa rencontre avec l’ani­­mal ne durent pas. Les heures s’égrènent lente­­ment, les minutes paraissent des années entières. Soudain, le bruit d’un avion.

L’uni­­vers ne manque pas d’iro­­nie : il risque de mourir de soif alors qu’il est entouré d’eau

Ananov ne peut le voir à cause du brouillard. De ses mains gantées, il s’em­­pare d’une des trois fusées de détresse, l’oriente en direc­­tion du bruit et tire maladroi­­te­­ment sur la corde­­lette. Aussi­­tôt, une flamme aveu­­glante aux tons rouge-orangé file dans les cieux. Le pilote entend l’avion passer direc­­te­­ment au-dessus de lui et pour­­suivre son chemin. Le signal lumi­­neux flam­­boie pendant trente secondes puis s’éteint en crépi­­tant. Le soir tombe. Le froid est profond, vif et mordant. La tempé­­ra­­ture avoi­­sine zéro degré. Ananov rationne ses protéines en compri­­més, envi­­ron deux mille calo­­ries sur trois jours. Au-delà, il sera sûre­­ment mort.

Un homme peut survivre sans nour­­ri­­ture pendant plus de trois semaines tant qu’il dispose de suffi­­sam­­ment d’eau. Ananov n’a que le demi-litre qui accom­­pa­­gnait le canot. Il fris­­sonne si fort que cela le fait trans­­pi­­rer. En outre, il a déjà uriné plusieurs fois dans la combi­­nai­­son de survie — un soula­­ge­­ment libé­­ra­­teur qui lui procure de brefs moments de chaleur et de conten­­te­­ment. Rien qu’en respi­­rant, il élimine de l’eau. S’il ne réap­­pro­­vi­­sionne pas tout ce fluide corpo­­rel, il s’ex­­pose à une baisse de tension arté­­rielle qui pour­­rait lui être fatale. L’uni­­vers ne manque pas d’iro­­nie : il risque de mourir de soif alors qu’il est entouré d’eau — qu’il est même assis dessus ! —, car il ne peut pas en boire une goutte. Consom­­mer de l’eau salée ne ferait qu’ac­­cé­­lé­­rer la déshy­­dra­­ta­­tion.

Ananov ne dort pas. Il guette les ours. Il pense à sa femme, Jane, et à ses enfants. Daria, sa fille de vingt-deux ans, vient tout juste de décro­­cher son diplôme de jour­­na­­lisme à l’uni­­ver­­sité d’État de Moscou. Quant à son fils, Andrey, âgé de vingt ans, il fait des études d’éco­­no­­mie à l’Ins­­ti­­tut d’État des rela­­tions inter­­­na­­tio­­nales de Moscou. Au moins, ils sont grands main­­te­­nant. Et grâce à son entre­­prise de recy­­clage, ils ne manque­­ront de rien.

Sauve­­tage au bout du monde

À cent-soixante kilo­­mètres de là, le Pierre Radis­­son rejoint enfin une éten­­due d’eau suffi­­sam­­ment large pour que le capi­­taine Julien lance les six moteurs à plein régime. Les quarante mille chevaux permettent au navire d’at­­teindre sa vitesse maxi­­male : trente kilo­­mètres par heure.

Avec ses six moteurs à plein régime, le navire atteint les 30 kilomètres par heureCrédits
Avec ses six moteurs à plein régime, le navire atteint les 30 kilo­­mètres par heure
Crédits

Le lende­­main matin, un autre avion approche. Le brouillard est encore trop dense pour le discer­­ner, mais Ananov allume la deuxième fusée, plein d’es­­poir. En vain. Toute­­fois, l’en­­ve­­loppe encore brûlante de la fusée offre un avan­­tage : elle lui permet de percer les extré­­mi­­tés de sa combi­­nai­­son aux deux pieds. Main­­te­­nant, il peut évacuer l’urine qui s’est accu­­mu­­lée dans les pieds et les jambes de son vête­­ment. Quand un homme se bat pour survivre, il n’y a pas de petites victoires. Un peu plus tard dans la mati­­née, il entend un moteur d’hé­­li­­co­­ptère. Celui-ci doit se trou­­ver à quelques kilo­­mètres de distance. Aucune chance pour que le pilote aperçoive la petite flamme de trente centi­­mètres. Ananov décide de ne pas gâcher la dernière fusée dont il dispose. L’ap­­pa­­reil dispa­­raît au loin. Puis un nouvel ours surgit.

Une fois encore, Ananov s’agite, hurle, pour­­suit la bête et bondit dans tous les sens en criant comme un fou. Cela fonc­­tionne de nouveau. Pour­­tant, sans nour­­ri­­ture, lassé de ces fris­­sons qui n’en finissent pas — mais qui à eux seuls permettent à son corps de produire suffi­­sam­­ment de chaleur pour survivre — il finit encore plus épuisé que la première fois.

Plusieurs appareils ont étés envoyés pour retrouver le piloteCrédits : Canadian Coast Guard
Plusieurs appa­­reils ont étés envoyés pour retrou­­ver le pilote
Crédits : Cana­­dian Coast Guard

L’après-midi succède au matin. À une extré­­mité de la banquise, Ananov remarque une petite dépres­­sion creu­­sée dans la glace, remplie d’une eau d’un bleu vert écla­­tant. Il y dépose le canot pour s’en faire une sorte de lit à eau et s’y allonge. Somnolent, il laisse les souve­­nirs tour­­ner en boucle dans son esprit jusqu’à entendre le bruit désor­­mais fami­­lier de la neige qu’on écrase. Un troi­­sième ours avance vers lui, humant l’air de son énorme museau. L’ani­­mal perçoit l’odeur de l’homme par-dessus celle du Néoprène — un homme au corps affai­­bli et vieillis­­sant. Ananov le chasse comme il l’a déjà fait par deux fois. Titu­­bant, il retourne au canot qu’il renverse avant de se glis­­ser dessous. Il n’aura pas l’éner­­gie néces­­saire pour repous­­ser un quatrième ours. Du moins, c’est ce qu’il se dit à cet instant.

Il n’avait encore jamais pensé au suicide. Mais lorsque nous autres, êtres humains, devons faire face à une situa­­tion déses­­pé­­rée, notre apti­­tude unique à prendre du recul tend à dispa­­raître. C’est pour­­tant elle qui nous permet de repla­­cer notre condi­­tion dans un contexte plus large — celui de la souf­­france humaine dans son ensemble. Le temps s’ef­­fondre sur lui-même. Notre capa­­cité à raison­­ner clai­­re­­ment, comme nous le ferions chez nous lorsque tout va pour le mieux, devient une pièce d’équi­­pe­­ment qu’il faut préser­­ver à tout prix. Cet isole­­ment forcé au beau milieu de la violence glaciale de l’Arc­­tique a réduit l’es­­prit d’Ana­­nov à l’état de masse gelée emplie de peurs et d’in­­cer­­ti­­tudes. Il ne veut pas être dévoré puis digéré par un ours polaire. Il préfé­­re­­rait mourir selon ses propres termes. Trem­­blant contre la glace, il se demande comment il pour­­rait mener cette tâche à bien.

Vingt-cinq heures après avoir laissé le cargo au port, en lutte contre un courant d’en­­vi­­ron un nœud, évitant de peu les icebergs de la taille d’im­­meubles de vingt étages et les bour­­gui­­gnons, ces petits blocs de glace immer­­gés, le Pierre Radis­­son entre enfin dans la zone du détroit de Davis infes­­tée de frag­­ments de banquise, là même où Ananov s’est échoué. Hali­­fax a établi une carte en tenant compte du vent, de la météo et de la dernière posi­­tion connue du pilote. Mais la brise est faible et Julien soupçonne leurs calculs d’être inexacts. Au lieu de commen­­cer les recherches à treize kilo­­mètres de la balise, comme Hali­­fax le suggère, il décide de s’en tenir à un rayon de trois kilo­­mètres.

Ils aperçoivent un dernier éclat de lumière prove­­nant de l’ul­­time fusée de détresse d’Ana­­nov.

Tout le monde se trouve sur le pont. L’am­­biance est tendue. Ils n’ont que quelques heures devant eux : lorsqu’il fera trop sombre, ils devront inter­­­rompre les recherches et Ananov sera contraint de passer une nouvelle nuit sur la banquise. Il ne s’en sortira peut-être pas. Peut-être ne s’en est-il pas sorti, d’ailleurs, ou du moins pas entiè­­re­­ment. Au cours de la nuit, le mercure pour­­rait descendre en deçà du point de congé­­la­­tion. Sans parler de la tempé­­ra­­ture ressen­­tie. Dans de telles condi­­tions, les gelures peuvent surve­­nir en seule­­ment trente minutes. Et même s’il passait la nuit, son corps aura dévié sa circu­­la­­tion sanguine pour irri­­guer le cœur, délais­­sant le cerveau et les autres organes.

Il en résul­­tera de la confu­­sion, de la léthar­­gie et des diffi­­cul­­tés à s’ex­­pri­­mer — une sorte de retour à la petite enfance qui, lente­­ment, inévi­­ta­­ble­­ment, se trans­­for­­mera en écran noir. Ce sera la perte de conscience, le coma, puis la mort. Soudain, mira­­cu­­leu­­se­­ment, le brouillard se lève. Et à cet instant, alors que le soleil écla­­tant se couche sur le détroit de Davis, la violence de l’Arc­­tique dispa­­raît à son tour. À cet instant, il n’existe pas d’en­­droit sur Terre plus beau et plus paisible que celui-ci. Le capi­­taine Julien joint Hali­­fax pour les mettre au courant de ces condi­­tions soudai­­ne­­ment favo­­rables, mais leurs avions se trouvent à Iqaluit, à plus de trois-cent-vingt kilo­­mètres de là, et ils ne ressor­­ti­­ront pas avant le lende­­main matin. Ils n’ont plus qu’une heure de jour devant eux.

Suivant une fois de plus son instinct, Julien ordonne à deux membres d’équi­­page de décol­­ler à bord d’un héli­­co­­ptère GC-366. Sur le pont, un lieu­­te­­nant remarque un point rouge à la surface de la glace. Julien repère leurs coor­­don­­nées au compas et met le cap en direc­­tion de ce point. L’hé­­li­­co­­ptère est averti. Ils aperçoivent un dernier éclat de lumière prove­­nant de l’ul­­time fusée de détresse d’Ana­­nov. Puis ils aperçoivent Ananov lui-même. Aucun ours ne se trouve sur la banquise et pour­­tant, une fois de plus, le pilote court en s’agi­­tant et criant tant qu’il peut.

Sergey Ananov accueilli en héros par l'équipage du Pierre RadissonCrédits : Canadian Coast Guard
Sergey Ananov accueilli en héros par l’équi­­page du Pierre Radis­­son
Crédits : Cana­­dian Coast Guard

Cette nuit-là, à bord du Pierre Radis­­son, trente-six heures après que le R22 se soit écrasé dans l’océan, le pilote se nour­­rit d’une salade assai­­son­­née d’huile d’olive et de saumon fraî­­che­­ment fumé. Tout le monde veut lui serrer la main et être pris en photo à ses côtés. Il se prête volon­­tiers à l’exer­­cice, bien que cette adula­­tion ne ressemble en rien à celle qu’il avait espéré rece­­voir un jour. Il ne veut pas qu’on se souvienne de lui de cette manière. Cette immor­­ta­­lité-là ne lui suffit pas.

Tandis que les marins le prennent en photo sur leurs télé­­phones portables, il songe déjà au nouveau R22 qu’il compte s’ache­­ter, un sourire aux lèvres. Il songe aussi à la manière dont il instal­­lera son maté­­riel dans la cabine — notam­­ment l’équi­­pe­­ment d’ur­­gence, auquel il devra pouvoir accé­­der faci­­le­­ment. Enfin, il songe à l’été prochain, lorsque l’hé­­li­­co­­ptère s’élè­­vera de nouveau dans les airs et qu’à son bord, il mettra le cap pour l’autre bout du monde.


Traduit de l’an­­glais par Émilie Barbier d’après l’ar­­ticle « Maroo­­ned Among The Polar Bears », paru dans Popu­­lar Mecha­­nics. Couver­­ture : un ours polaire au milieu de la banquise.


LES CHIENS ERRANTS DE L’ARCTIQUE

ulyces-ultimathule-25 john-richardson

L’ex­­plo­­ra­­teur Dennis Schmitt s’est lancé à la décou­­verte de l’île la plus au nord du globe. Les amateurs qui l’ac­­com­­pagnent vont lui compliquer la tâche.

Nous sommes rassem­­blés dans un coin désert de l’aé­­ro­­port de Reykjavík : un archi­­tecte, un profes­­seur de maths, un avocat de Chicago à la retraite, un homme d’af­­faires et un jour­­na­­liste, tous alpi­­nistes, canyo­­nistes et aven­­tu­­riers d’une espèce ou d’une autre. Jeff a esca­­ladé les sept sommets et visité plus de trois cent pays, Holly dirige des excur­­sions de canoë en eaux vives pour le compte du Sierra Club. Nous sommes ici parce que l’ex­­plo­­ra­­teur polaire Dennis Schmitt a promis de nous emme­­ner au bout du monde. Mieux encore : il a promis de nous emme­­ner sur une île nouvelle, encore vierge du pas de l’homme à ce jour. Selon lui, cette île pour­­rait être la nouvelle Ultima Thule, l’ex­­tré­­mité du monde, où les philo­­sophes grecs imagi­­naient une terre de lait et de miel, mais aussi de chaos et de tempêtes,Ocea­­nus inna­­vi­­ga­­bi­­lis sur les cartes antiques. Cette quête a toute­­fois un aspect bien moderne : il y a deux ans, Dennis est apparu dans les médias inter­­­na­­tio­­naux pour avoir décou­­vert une île vierge située au large de la côte est du Groen­­land, qu’il a nommée l’ « Île du réchauf­­fe­­ment ». Il l’a bapti­­sée ainsi car la tempé­­ra­­ture du Groen­­land avait augmenté de 11 degrés entre 1991 et 2003, faisant fondre la banquise qui masquait l’île et la reliait au conti­nent. Il est persuadé qu’il peut trou­­ver d’autres îles semblables, décou­­vertes par la fonte de la calotte glaciaire, preuves des trans­­for­­ma­­tions à l’œuvre sur notre planète. Si l’une d’elles était suffi­­sam­­ment au Nord, elle pour­­rait même, en élar­­gis­­sant les eaux terri­­to­­riales pétro­­li­­fères du Dane­­mark, jouer un rôle mineur (mais déli­­cieu­­se­­ment ironique) dans ces trans­­for­­ma­­tions. Chacun d’entre nous a contri­­bué pour 10 000 dollars à l’ex­­pé­­di­­tion. Nous affré­­tons un avion privé qui nous dépo­­sera sur la côte nord du Groen­­land, d’où nous conti­­nue­­rons à pied, à travers la banquise, avec nos cram­­pons et nos piolets. Dennis nous rassemble en cercle et pose déli­­ca­­te­­ment ses pattes d’ours sur nos épaules. Doux et distrait, il porte une barbe blanche, a les cheveux blancs et un ventre proémi­nent. « Désor­­mais, nous sommes en expé­­di­­tion, dit-il. Jusqu’à main­­te­­nant, nous avions des soucis, des préoc­­cu­­pa­­tions. Dès à présent, nous les lais­­sons derrière nous. Nous commençons à nous construire notre propre petit monde. »

IL VOUS RESTE À LIRE 90 % DE CETTE HISTOIRE

Down­load Best WordP­ress Themes Free Down­load
Down­load Nulled WordP­ress Themes
Down­load Best WordP­ress Themes Free Down­load
Down­load Premium WordP­ress Themes Free
free online course
Download WordPress Themes Free
Download Nulled WordPress Themes
Download WordPress Themes Free
Download Nulled WordPress Themes
udemy paid course free download

Plus de wild