par Justin Salhani | 9 mars 2015

Tapi au cœur des monts rocailleux de Ras Baal­­beck, qui séparent le Liban de la Syrie, un tireur ordonna à Makhoul Mrad de sortir de sa camion­­nette.

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Carte du Liban
20 km séparent Ras Baal­­beck de Ersal

Malgré son âge avancé (presque 70 ans) et son cœur malade, Mrad était employé dans une carrière de pierre. Avec d’autres hommes, il emprun­­tait régu­­liè­­re­­ment le long chemin menant du village jusqu’au site – le plus éloi­­gné que possé­­dait son employeur. C’était un endroit isolé. Exposé. Ce matin-là, il était en train d’es­­suyer la pous­­sière de son tableau de bord quand une silhouette appa­­rut dans l’en­­ca­­dre­­ment de la portière. « Sors de la voiture et allonge-toi par terre », lui ordonna un homme barbu vêtu d’une thawb descen­­dant jusqu’à ses chevilles, le menaçant du canon de son fusil auto­­ma­­tique. Mrad, ancien soldat, était origi­­naire d’une région de l’est du Liban, répu­­tée pour ses bandits prenant volon­­tiers part à des fusillades avec la police, et qui ne rece­­vaient d’ordres de personne. Mais pour l’heure, Mrad se jeta par terre sans protes­­ter. Et pas seule­­ment à cause du fusil braqué sur lui. L’homme qui tenait l’arme était issu d’un mouve­­ment djiha­­diste radi­­cal qui avait réduit des mino­­ri­­tés en escla­­vage, violé des femmes, cruci­­fié et déca­­pité des gens. Tout le monde parlait d’eux, non seule­­ment dans la ville chré­­tienne de Ras Baal­­beck dont Mrad était origi­­naire, mais égale­­ment à travers tout le Moyen-Orient. Car l’homme était un membre de l’État isla­­mique.

L’as­­saut

Il banda les yeux de Mrad et le laissa par terre tandis que les djiha­­distes rassem­­blaient les sept autres travailleurs de la carrière (des Syriens, ainsi qu’un autre Liba­­nais venu d’une ville voisine). Les tireurs ôtèrent le bandeau de Mrad avant de lui ordon­­ner de rega­­gner sa camion­­nette et de mettre le contact. Le chef lui dit de suivre leur convoi. Deux combat­­tants vêtus de noir enfour­­chèrent une moto, les dix autres embarquèrent dans une camion­­nette et une jeep. Ils parvinrent devant une maison isolée dans les montagnes désertes et escar­­pées des envi­­rons d’Er­­sal, une ville liba­­naise proche de la fron­­tière comp­­tant une majo­­rité de sunnites, et où de nombreux mili­­tants isla­­mistes avaient trouvé refuge au cours des derniers mois. Ils ne lui remirent pas le bandeau mais le jetèrent dans une salle de bain où les djiha­­distes prenaient leur douche. Ils enfer­­mèrent Mrad dans cette pièce pendant vingt-trois jours, au cours desquels ils le frap­­paient régu­­liè­­re­­ment et lui donnaient de l’eau empoi­­son­­née au diesel et du pain moisi pour le garder en vie. L’Église grecque-catho­­lique de la ville de Ras Baal­­beck savait que des djiha­­distes rompus au combat se cachaient dans les montagnes qui surplom­­baient leur ville. Envi­­ron trois mille personnes, pour la plupart retrai­­tées, vivaient ici toute l’an­­née. Le peu d’op­­por­­tu­­ni­­tés profes­­sion­­nelles avaient contraint bon nombre des quinze mille habi­­tants d’ori­­gine à démé­­na­­ger à Beyrouth. Mais la ville s’ani­­mait quand ils rentraient chez eux en nombre, le week-end. Ras Baal­­beck est l’un des rares villages chré­­tiens de la plaine de la Bekaa, qui s’étend dans l’est du pays. Au vu de sa situa­­tion géogra­­phique, le village est plus proche de la Syrie que de Beyrouth. Aussi les habi­­tants ont-ils pendant des années traversé la fron­­tière pour se rendre dans les maga­­sins et faire leurs courses. Certaines tribus s’éta­­laient même de part et d’autre des deux pays.

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Pano­­rama de Ras Baal­­beck
Crédits : Fadi Maarouf Ghad­­ban

C’est la raison pour laquelle des villes comme Ras Baal­­beck sont restées rela­­ti­­ve­­ment indemnes lors de la guerre civile qui frappa le Liban entre 1975 et 1990, tandis qu’à l’autre bout du pays, Beyrouth se trans­­for­­mait en véri­­table arène meur­­trière oppo­­sant les diffé­­rentes confes­­sions. Même au cours des années qui suivirent, alors que le Liban semblait sur le point de s’em­­bra­­ser de nouveau dans une guerre confes­­sion­­nelle et que des tireurs d’élite étaient postés à tous les coins de rue de la capi­­tale, les villages de la Bekaa vivaient dans la paix de leurs accords ances­­traux. Puis en 2011, la situa­­tion dégé­­néra. Dans l’ef­­fer­­ves­­cence du Prin­­temps arabe, les mani­­fes­­tants enva­­hirent les rues de toute la Syrie. Le régime du président syrien Bachar el-Assad riposta bruta­­le­­ment et dispersa les mani­­fes­­tants par la force. L’op­­po­­si­­tion saisit les armes pour combattre les forces d’As­­sad, et la Syrie se trouva vite entraî­­née dans une sanglante guerre civile. Au bout d’un an de combats, le chaos régnait en Syrie. Un flot de réfu­­giés constant traver­­sait la fron­­tière, poreuse et mal déli­­mi­­tée, long­­temps sous contrôle des forces syriennes qui avaient été dépla­­cées pour combattre sur d’autres fronts. La plupart des gens se rendirent à Ersal, mais Ras Baal­­beck accueillit nombre d’entre eux. Un nombre consé­quent de mili­­tants isla­­mistes origi­­naires du monde entier, certains d’entre eux sous la bannière d’al-Qaïda, se rendaient en Syrie pour combattre le régime. Tout près de la fron­­tière, la popu­­la­­tion de Ras Baal­­beck s’en­­dor­­mait bercée par l’écho loin­­tain des bombes lâchées par les avions de l’ar­­mée syrienne. Une année s’écoula, la situa­­tion en Syrie ne faisait qu’em­­pi­­rer. Les djiha­­distes s’étaient empa­­rés de la cause défen­­due par l’op­­po­­si­­tion et s’en servaient pour leurs propres desseins. La révolte natio­­nale s’était désor­­mais chan­­gée en une sorte de croi­­sade.

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Beyrouth
Les traces de la guerre civile sont toujours visibles

En novembre 2013, les djiha­­distes s’as­­so­­cièrent avec les oppo­­sants syriens au régime d’As­­sad et enva­­hirent Maaloula, une antique cité grecque-catho­­lique dans laquelle de nombreux habi­­tants parlaient encore araméen, la langue du Christ. Les forces d’As­­sad attaquèrent les enva­­his­­seurs, pous­­sant les habi­­tants à fuir tandis que leurs églises et leurs icônes étaient réduites en cendres. Quand la nouvelle des horreurs commises à Maaloula se répan­­dit, une peur sans précé­dent gagna des habi­­tants de Ras Baal­­beck. Les récits des survi­­vants de l’as­­saut djiha­­diste enva­­hirent le village : aucun chré­­tien n’était épar­­gné, disait-on. Les gens de la région se rassem­­blèrent pour tenir des réunions non-offi­­cielles entre les villes, afin de discu­­ter de la situa­­tion. S’ils voulaient survivre à une attaque simi­­laire, il leur faudrait se défendre.

Le silence des cloches

Par une nuit du mois d’oc­­tobre dernier, Rifaat Nasral­­lah fait son entrée dans une des dewa­­niya de la ville et pose une Kala­ch­­ni­­kov sur la table. Une dewa­­niya est en quelque sorte une salle muni­­ci­­pale, servant tradi­­tion­­nel­­le­­ment à rece­­voir des parte­­naires commer­­ciaux. De fait, celle-ci est désor­­mais le lieu de négo­­cia­­tions tout à fait diffé­­rentes. Nasral­­lah est un homme trapu, au visage usé par la guerre, aux cheveux grison­­nants et arbo­­rant une barbe de plusieurs jours. Il rejoint une dizaine de ses compa­­gnons sur une banquette instal­­lée tout autour de la salle. Le bâti­­ment étant situé à proxi­­mité du point culmi­­nant de Ras Baal­­beck, ce groupe d’une quin­­zaine d’hommes l’uti­­lise comme quar­­tier géné­­ral pour la patrouille de la ville. On y trouve des adoles­­cents comme des cinquan­­te­­naires. La plupart sont d’an­­ciens soldats, il y a même un ancien géné­­ral. Mais la patrouille compte aussi des civils. L’un d’entre eux est un ingé­­nieur qui parle trois langues et a vécu plusieurs années au Canada. Nasral­­lah est le leader des Brigades de résis­­tance. Ce quinqua­­gé­­naire, dont le nom signi­­fie « victoire de Dieu », est un ancien soldat de l’ar­­mée liba­­naise, proprié­­taire d’une entre­­prise d’ex­­ploi­­ta­­tion de pierre, et natif de Ras Baal­­beck.

« Pas ques­­tion de faire l’au­­truche et de garder la tête dans le sable. » — Rifaat Nasral­­lah

Le Hezbol­­lah a créé les Brigades de résis­­tance en 1997, pour les membres d’autres confes­­sions et chiites non-pratiquants qui souhai­­taient se joindre à leur cause et libé­­rer le Liban de l’oc­­cu­­pa­­tion israé­­lienne. Nasral­­lah rejoi­­gnit le mouve­­ment et gravit peu à peu ses éche­­lons. Dès lors, en tant que chef de la cellule de Ras Baal­­beck, la protec­­tion de la ville lui incom­­bait en partie. « Notre exis­­tence est mena­­cée, ainsi que nos biens et la présence même des chré­­tiens dans la région », dit-il. Après la chute de la région de Qala­­moun au profit de l’ar­­mée syrienne et du Hezbol­­lah, les mili­­tants de l’État isla­­mique (EI) se sont reti­­rés dans les montagnes qui entourent Ras Baal­­beck. Bon nombre d’entre eux se sont égale­­ment dissi­­mu­­lés parmi le million de réfu­­giés syriens qui afflue vers l’est du Liban. Ils se sont instal­­lés dans des camps de réfu­­giés, en tant que cellules terro­­ristes dormantes, atten­­dant le meilleur moment pour frap­­per de l’in­­té­­rieur. Nasral­­lah raconte que les habi­­tants de Ras Baal­­beck ont été victimes d’en­­lè­­ve­­ments, de vols à main armée et de menaces de mort. « Le village a été bombardé. » Nasral­­lah a été blessé par un éclat d’obus lors de l’at­­taque. « Depuis ce jour, nous sommes prêts. » Chacun est armé de sa propre Kala­ch­­ni­­kov. L’un d’entre eux, qui porte un fusil semi-auto­­ma­­tique FAL, observe les montagnes à travers la lunette de visée. La nuit, les hommes patrouillent sur les pentes escar­­pées des montagnes en tenue de camou­­flage, à l’aide de lampes mili­­taires et de lampes fron­­tales. « Pas ques­­tion de faire l’au­­truche et de garder la tête dans le sable », dit Nasral­­lah. Jusqu’ici, le groupe n’a que peu livré bataille. Leur tâche consiste prin­­ci­­pa­­le­­ment à rappor­­ter à l’ar­­mée liba­­naise toute acti­­vité suspecte, laquelle se fait plus pres­­sante aux alen­­tours du village.

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Quatre mois plus tôt, en juin, la ville irakienne de Mossoul tombait sous les assauts de l’EI. La popu­­la­­tion chré­­tienne qui y était instal­­lée depuis des siècles a pris la fuite et de nombreuses personnes ont trouvé refuge au Liban. Les habi­­tants de Ras Baal­­beck n’avaient pas besoin de consul­­ter la carte : ils savaient qu’ils seraient bien­­tôt les prochains sur la liste. « Nous avons tous vu ce qui s’est passé à Mossoul », dit Nasral­­lah. « Les cloches de la ville reten­­tissent depuis 1 500 ans, mais aujourd’­­hui, elles se sont tues. » Enle­­ver et deman­­der une rançon contre des otages est l’une des prin­­ci­­pales tactiques de collecte de fonds des sections de l’État isla­­mique. Au moment de la chute de Mossoul, l’une des cellules (prin­­ci­­pa­­le­­ment compo­­sée de Syriens éloi­­gnés du comman­­de­­ment prin­­ci­­pal de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion) a décidé de s’en prendre à une cible facile : une carrière de pierre dans les collines liba­­naises, isolée, sans protec­­tion, et ne comp­­tant qu’un petit nombre de travailleurs. L’un d’entre eux était Makhoul Mrad.

La rançon

Nidal Mechref se trou­­vait dans le bureau de la carrière fami­­liale quand le télé­­phone sonna. Quand il répon­­dit, il fut surpris : en effet, peu de personnes entraient en contact direct avec des membres de l’État isla­­mique. « Il a dit qu’il s’ap­­pe­­lait Abu Hassan al-Filis­­tini et qu’il faisait partie de Daesh », dit Mechref, utili­­sant l’acro­­nyme arabe de l’EI, jugé mépri­­sant par ses défen­­seurs.

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Abu Hassan al-Filis­­tini

Les djiha­­distes adoptent souvent un nom de guerre lorsqu’ils se rendent sur le champ de bataille. Abu Hassan al-Filis­­tini se traduit par « Hassan, fils du Pales­­ti­­nien ». Filis­­tini, qui s’ex­­pri­­mait avec un léger accent syrien, était peut-être un réfu­­gié élevé en Syrie ou dans un camp du nord du Liban. Il expliqua qu’il avait kidnappé Mrad et les sept autres employés, et dérobé les camion­­nettes et les équi­­pe­­ments utili­­sés pour le forage de la carrière. Les autres employés furent relâ­­chés rapi­­de­­ment avec des instruc­­tions spéci­­fiques leur indiquant comment prier et s’ha­­biller selon la loi isla­­mique. Mrad, le seul chré­­tien du groupe, fut gardé captif en vue d’ob­­te­­nir une rançon. « Ils ont exigé 150 000 dollars », dit Mechref. Ils avaient dési­­gné un inter­­­mé­­diaire et posèrent à Mechref un ulti­­ma­­tum : « Il m’a dit de trans­­mettre cela au maire d’Er­­sal, sans quoi il tuerait Makhoul. » La famille de Makhoul n’ar­­ri­­vait pas à y croire. « Nous nous sommes rendus à la carrière pour voir de nos propres yeux s’il avait été enlevé ou non », dit Laura, la fille de Mrad âgée de presque 40 ans. « Imagi­­nez le risque que nous avons pris en nous rendant là-bas. » Quand ils arri­­vèrent à la carrière, toutes les machines avaient disparu. L’en­­droit était désert. Son père était introu­­vable. « C’était un véri­­table cauche­­mar », dit-elle. Pendant ce temps, Mrad gisait sur le sol de la salle de bain des djiha­­distes, mal nourri et empoi­­sonné. On lui donnait deux miches de pain et des dattes chaque jour. « Je coupais le pain en morceaux et j’en­­le­­vais la moisis­­sure », dit-il. Ils ajou­­taient du diesel à son eau. Sans ses médi­­ca­­ments pour le cœur, qui flui­­di­­fient le sang, il courait le risque de faire une crise cardiaque. « On ne te donnera pas tes médi­­ca­­ments », lui dirent ses ravis­­seurs. « On va te lais­­ser mourir ici. » Ils le tortu­­raient quoti­­dien­­ne­­ment. Ils lui bandaient les yeux et le condui­­saient vers un endroit reculé où le télé­­phone qui les reliait à leur base ne passait pas. Là, ils le frap­­paient avec des branches, avec la crosse de leurs fusils ou à mains nues.

« Chaque jour, ils me disaient qu’ils me tueraient le lende­­main. » — Makhoul Mrad

« Ils poin­­taient leurs fusils vers moi et disaient qu’ils allaient me tuer », dit-il. « Ils m’or­­don­­naient d’ap­­pe­­ler ma famille pendant que je souf­­frais, et hurlaient “Descends-le !” pendant que je parlais à ma fille. Elle les enten­­dait et commençait à pleu­­rer et à paniquer. » À Ras Baal­­beck, les habi­­tants se rassem­­blèrent pour discu­­ter du cas de Mrad. Plutôt que d’ap­­pe­­ler le gouver­­ne­­ment à l’aide, ils comptèrent sur leurs méthodes tribales. Ils déci­­dèrent d’en­­voyer à Ersal Abdal­­lah Mrad, le cousin de Makhoul, pour négo­­cier. En arri­­vant là-bas, il informa les chefs des ordres de Filis­­tini. Ersal, ville sunnite située à vingt kilo­­mètres au sud de Ras Baal­­beck, n’a que peu de sympa­­thie pour l’État isla­­mique, mais le lien ances­­tral de sa popu­­la­­tion avec certains contacts syriens et liba­­nais les plaçait dans une posi­­tion idéale pour déli­­vrer un message aux ravis­­seurs. Abdal­­lah rencon­­tra un groupe d’ha­­bi­­tants d’Er­­sal incluant le maire de la ville, un ami de longue date de la famille Mrad. En dépit de leur confes­­sion distincte, les diri­­geants d’Er­­sal hono­­raient les lois tribales de la Bekaa. « Nous leur avons expliqué que Makhoul avait besoin de ses médi­­ca­­ments, et ils les ont faits passer », dit Abdal­­lah. Pendant les trois semaines qui suivirent, il parcou­­rut plus d’une dizaine de fois les vingt kilo­­mètres qui reliaient Ras Baal­­beck et Ersal. Les négo­­cia­­tions traî­­naient en longueur, et Makhoul Mrad vivait dans la peur constante de la mort : « Chaque jour, ils me disaient qu’ils me tueraient le lende­­main. » À un moment donné, les ravis­­seurs virent à la télé­­vi­­sion qu’un bataillon de l’EI avait subi une défaite quelque part en Irak. L’un d’entre eux vint trou­­ver Mrad. « Tu es au courant de ce qui s’est passé ? » lui a-t-il demandé. Mrad avait passé les derniers jours entiè­­re­­ment coupé du monde dans cette salle de bain. « Comment pour­­rais-je le savoir ? » répon­­dit-il. Ce jour-là, on le battit plus fort que d’ha­­bi­­tude. « Je n’y suis pour rien ! » suppliait-il. Mais les coups ne cessèrent pas de pleu­­voir pour autant. Les exigences des djiha­­distes se faisaient de plus en plus absurdes. Outre la rançon, ils exigeaient à présent que tous les prison­­niers isla­­mistes soient libé­­rés des prisons liba­­naises. Abdal­­lah Mrad tenta de les convaincre qu’il n’avait aucune prise là-dessus, mais ils refu­­saient de céder. Abdal­­lah commençait à en avoir assez de leurs appels. La vie de son cousin était en jeu, mais les menaces constantes qu’il rece­­vait jouaient perpé­­tuel­­le­­ment avec ses nerfs. Il cessa donc de répondre au télé­­phone. « Au bout d’un moment, je me suis dit “Khalas”, ça suffit. » Il n’en pouvait plus.

Remise en liberté

Les ravis­­seurs commen­­cèrent alors à appe­­ler la fille de Makhoul, Samar, âgée de 36 ans. « Donne-nous l’argent avant demain, sinon on le tue », lui dirent-ils avant de passer le télé­­phone à son père. En pleurs, il la supplia : « Va deman­­der de l’argent à l’église et aux gens de la ville pour qu’ils me laissent partir. » Les semaines passèrent, et Filis­­tini perdait patience. Un des ravis­­seurs dit à Samar qu’elle avait jusqu’à 18 h pour leur donner l’argent.

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Sur la route

Dans le même temps, un émis­­saire d’Er­­sal, qui était inter­­­venu lors des négo­­cia­­tions, vint trou­­ver Abdal­­lah. « Écoute », lui dit-il, « il va falloir qu’on leur donne cet argent. » Jusqu’à cet instant, la plupart des villa­­geois s’étaient oppo­­sés au paie­­ment de la rançon, de peur que les ravis­­seurs ne reviennent en deman­­der davan­­tage. Au bout de trois semaines, voyant bien que leur voisin courait un grave danger, ils firent preuve de soli­­da­­rité. Malgré ses moyens limi­­tés, le clan Mrad comp­­tait de nombreuses personnes à Ras Baal­­beck. Ils mirent en commun tout l’argent qu’ils purent trou­­ver pour appro­­cher les 30 000 dollars, l’équi­­valent d’un salaire annuel moyen dans la région. Abdal­­lah emporta l’argent chez un Syrien vivant dans la péri­­phé­­rie d’Er­­sal, qui connais­­sait les ravis­­seurs et avait accepté de servir d’in­­ter­­mé­­diaire. L’homme avait pour mission de remettre la rançon aux hommes de l’État isla­­mique et de reve­­nir avec Makhoul. Un jour, deux jeunes hommes d’Er­­sal âgés d’une ving­­taine d’an­­nées qui se prome­­naient entre les ceri­­siers tombèrent par hasard sur l’en­­droit où Makhoul était détenu. Filis­­tini les repéra. Il ordonna à ses hommes de les captu­­rer. « À genoux ! » cria l’un des terro­­ristes. Mais l’un des garçons lui hurla en retour : « Pas ques­­tion ! »

« Tu n’es pas encore hors de danger. Tu peux encore te faire kidnap­­per par un autre groupe sur le chemin. »

« Ils n’ont pas voulu suivre leurs ordres. Les hommes de Daesh ont tiré dans la poitrine de l’un d’eux. Quand il est tombé, ils lui ont tiré deux fois dans la tête », raconte Mrad. L’autre prit la fuite. « Après avoir vu cela, je n’osais plus fermer l’œil. Pas un instant. » Les hommes emme­­nèrent le corps du jeune homme à Ersal et le jetèrent dans la rue. Le garçon étant issu du clan Ezze­­dine, origi­­naire d’Er­­sal, la famille ne tarde­­rait pas à mettre à exécu­­tion leur ta’r, c’est-à-dire leur vengeance. Mais les mili­­tants de l’EI avaient anti­­cipé cela. Ils péné­­trèrent dans la maison du défunt et exécu­­tèrent son père. Cette innom­­mable tuerie laissa Makhoul Mrad tota­­le­­ment désem­­paré. « Je sentais que la mort était proche », dit-il. « Mais je ne pouvais pas savoir à quel moment elle frap­­pe­­rait. » Ils conti­­nuaient de rete­­nir ses médi­­ca­­ments, et il s’af­­fai­­blis­­sait de plus en plus. Quand ils virent qu’il était sur le point de mourir, ils lui permirent de prendre ses cachets, vingt jours après sa dernière prise. Quelques jours plus tard, ils péné­­trèrent dans la salle de bain. « Mets tes chaus­­sures, lui dit l’un d’eux. — Est-ce que je vais pouvoir appe­­ler ma famille ? — Non, tu vas rentrer chez toi. » Mrad ne les crut pas. Comment sa famille avait-elle pu réunir autant d’argent ? Ils lui bandèrent les yeux et le firent monter dans la voiture, comme ils l’avaient fait tous les jours pendant trois semaines. Tandis que le véhi­­cule filait sur les routes de terre des montagnes, les ravis­­seurs lui dirent : « Tu n’es pas encore hors de danger. Tu peux te faire kidnap­­per par un autre groupe sur le chemin. » Quand la voiture s’ar­­rêta, ils firent sortir Mrad, lui ôtèrent le bandeau et s’en allèrent. Tandis qu’ils s’éloi­­gnaient, il se rendit compte qu’ils ne revien­­draient pas. Il était enfin libre.

La peur

Depuis l’en­­lè­­ve­­ment de Mrad, l’ar­­mée liba­­naise a déployé des troupes à envi­­ron quatre kilo­­mètres de la carrière, en direc­­tion d’Er­­sal. « Nous n’ex­­ploi­­tons plus la carrière. Nous y allons tous les deux ou trois jours et nous ne restons que très peu de temps », explique Mechref. À ce jour, aucun autre inci­dent n’est survenu à cet endroit.

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Un monu­­ment d’Er­­sal

Mrad affirme qu’il n’a plus peur. Mais il lui arrive d’avoir des cauche­­mars ou des flash­­backs dans lesquels il voit ses ravis­­seurs et se retrouve dans la salle de bain, atten­­dant un nouveau passage à tabac. Ces rêves, dit-il, « sont à vous causer une crise cardiaque ». « À présent, quand je vais à la carrière, je me souviens de cet inci­dent avec les deux garçons et je n’ose pas regar­­der en direc­­tion des montagnes. » De nombreux habi­­tants déclarent que Mrad va bien, mais Laura n’en est pas si sûre. Elle a toujours connu son père comme un homme robuste. Quand elle le vit de nouveau après sa libé­­ra­­tion, il n’était plus que l’ombre de lui-même. Elle s’at­­ten­­dait à le voir avec une barbe et des cheveux longs, mais il avait aussi perdu beau­­coup de poids et ne pouvait pas marcher. Il a été hospi­­ta­­lisé pour une infec­­tion pulmo­­naire. « L’homme qui est revenu n’était pas mon père. C’était un étran­­ger », dit-elle. « C’était comme si on l’avait exhumé. » La santé de Mrad conti­­nua de se dété­­rio­­rer. Au début du mois de décembre, Laura l’a emmené à l’hô­­pi­­tal pour un problème à l’es­­to­­mac. Ce stress perma­nent l’af­­fec­­tait énor­­mé­­ment. « Avant l’in­­ci­dent, mon père n’était pas sujet à la peur », dit Laura. « Il prétend qu’il n’a pas peur, mais je vois bien qu’il a changé. Il est terri­­fié. Rien que le fait d’en­­tendre leur nom lui fait peur à présent. » Et puis, un mois plus tard, le fils de Mrad, âgé de 27 ans, fit partie de l’un des trente soldats et poli­­ciers liba­­nais captu­­rés par le Front al-Nosra lors d’une bataille dans les envi­­rons d’Er­­sal. Le fils de Mrad, qui était poli­­cier, fut relâ­­ché rapi­­de­­ment, mais vingt-cinq mili­­taires furent rete­­nus captifs. « Nous vivons tous les jours dans la peur à cause de cela », dit Laura. « J’es­­père qu’ils seront anéan­­tis. » En août, les soldats de l’État isla­­mique enva­­hirent Ersal. Le groupe prit briè­­ve­­ment le contrôle de la ville, contrai­­gnant les forces d’in­­ter­­ven­­tion liba­­naises à inter­­­ve­­nir. L’ar­­mée liba­­naise riposta en bombar­­dant la péri­­phé­­rie de la ville. Les roquettes fusèrent au-dessus de Ras Baal­­beck. L’État isla­­mique et le Front al-Nosra tirèrent des bombes au hasard sur l’ar­­mée, manquant le plus souvent leur cible et formant de nombreux cratères dans la vallée.

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Makhoul Mrad (à gauche)
Après la libé­­ra­­tion

La bataille allait perdu­­rer encore deux mois, de façon plus ou moins intense. Abu Hassan al-Filis­­tini fut tué lors de la première vague d’at­­taques, d’après les habi­­tants de Ras Baal­­beck. Mais chaque mili­­tant trou­­vant la mort était remplacé par des dizaines d’autres. « Au moment où Mrad a été enlevé, il y avait envi­­ron trois cents membres de Daesh dans la région », dit un membre de l’ar­­mée liba­­naise origi­­naire de Ras Baal­­beck, chargé de surveiller l’État isla­­mique. Il affirme qu’à la fin du mois de novembre on dénom­­brait quatre mille combat­­tants, y compris des occi­­den­­taux. Une nuit, récem­­ment, Nasral­­lah et ses hommes obser­­vaient les envi­­rons du village depuis la dewa­­niya, se prépa­­rant pour effec­­tuer une patrouille. Certains des hommes étaient en train de plai­­san­­ter et de discu­­ter. Un adoles­cent s’est assis à l’in­­té­­rieur, à l’écoute d’un talkie-walkie. Le stac­­cato des coups de feux et des tirs de roquettes avait gardé toute la ville éveillée la nuit précé­­dente, et des rumeurs circu­­laient parmi la popu­­la­­tion selon lesquelles la bataille finale pour éradiquer l’or­­ga­­ni­­sa­­tion au Liban était proche. Mais plus tôt ce mois-ci, des mili­­tants en embus­­cade dans un avant-poste de l’ar­­mée liba­­naise avaient tué six soldats. Personne ne sait avec certi­­tude si les attaquants appar­­te­­naient à l’État isla­­mique, au Front al-Nosra ou à un autre groupe terro­­riste. Pour les villa­­geois, cela importe peu. « Nous ne bouge­­rons pas d’ici », assure Nasral­­lah avec un air de défi. « Et nous ferons en sorte que les cloches de nos églises conti­­nuent de sonner. »


Traduit de l’an­­glais par Sophie Gino­­lin d’après l’ar­­ticle « Edge of Evil », paru dans Latterly Maga­­zine. Couver­­ture : Ras Baal­­beck, par Fadi Maarouf Ghad­­ban. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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