par Ken Armstrong | 4 novembre 2015

Dans la nuit du 13 octobre 1761, des cris reten­­tirent depuis la boutique de Jean Calas, un marchand d’étoffes qui vivait et travaillait dans le centre de Toulouse. L’aîné des six enfants de Calas, Marc-Antoine, avait été retrouvé mort. C’était un jeune homme maus­­sade mais plutôt beau garçon, qui aimait le billard et les jeux d’argent. Sa famille déclara qu’il avait été assas­­siné. Proba­­ble­­ment passé par l’épée de quelqu’un qui s’était glissé dans la boutique depuis la rue pavée. Tandis que les enquê­­teurs étaient appe­­lés, la foule se rassem­­bla devant la porte d’en­­trée. Un méde­­cin et deux chirur­­giens mandés pour exami­­ner le corps ne trou­­vèrent qu’une « marque livide sur le cou ». Ils signèrent un rapport niant le récit de la famille sur un possible intrus portant une épée. Ils conclurent ainsi que Marc-Antoine, âgé de 29 ans, avait été « pendu encore vivant, par lui-même ou par d’autres ».

Jean Calas retrouve son fils Marc-Antoine
Jean Calas découvre le corps de son fils

Ces cinq derniers mots, « par lui-même ou par d’autres », marquèrent le début d’un mystère durable et d’une polé­­mique célèbre, devenu le « crime du siècle » des années 1700 – un cliché en vogue à cette époque. Voltaire, le philo­­sophe, drama­­turge, propa­­gan­­diste – « le plus grand amuseur de son époque » – et le plus grand des polé­­mistes devint obsédé par cette affaire. Pendant des années, il travailla à effa­­cer ce qu’il consi­­dé­­rait comme une tache pour son pays, pour l’Église et pour les tribu­­naux. Fina­­le­­ment, quarante juges se réunirent à Paris pour exami­­ner à nouveau l’af­­faire Calas. Il y a 250 ans, le verdict fut publié, reten­­tis­­sant encore et encore partout en Europe et bien au-delà. En faisant direc­­te­­ment appel au peuple, Voltaire utilisa l’opi­­nion publique pour lutter contre l’injus­­tice. Selon certains juristes, cette affaire tris­­te­­ment célèbre marquait égale­­ment les prémices du mouve­­ment mondial en faveur de l’abo­­li­­tion de la peine capi­­tale.

Les deux thèses

Le système judi­­ciaire français du XVIIIe siècle offrait peu, voire aucune protec­­tion des suspects, et une rumeur pouvait s’avé­­rer mortelle que la peste. Et juste­­ment, parmi la foule rassem­­blée devant la boutique de Jean Calas, des rumeurs se répan­­dirent. À l’au­­tomne 1761, Calas avait 63 ans, il était père de quatre garçons et deux filles, et marié à une cousine loin­­taine du philo­­sophe Montesquieu. Sa boutique, spécia­­li­­sée dans le coton imprimé, « cali­­cots et mous­­se­­lines gaie­­ment impri­­més », fonc­­tion­­nait assez bien. La famille, pour ceux qui étaient encore à la maison, vivait sur deux étages au-dessus de la boutique. Calas était un hugue­­not, autre­­ment dit un protes­­tant dans un pays qui demeu­­rait ferme­­ment catho­­lique. La loi inter­­­di­­sait la pratique du culte protes­­tant et impo­­sait des restric­­tions à ses fidèles, allant des biens qu’ils étaient auto­­ri­­sés à vendre jusqu’au choix de leur profes­­sion. La méde­­cine et le droit leur étaient inter­­­dits en l’ab­­sence d’un acte de catho­­li­­cité, qui pouvait aller de paire avec une preuve d’ap­­par­­te­­nance à cette confes­­sion. Marc-Antoine montrait peu d’in­­té­­rêt pour les affaires pater­­nelles. Il était diplômé en droit, mais refu­­sant de se conver­­tir ou de compro­­mettre sa foi, il fut inter­­­dit d’exer­­cice.

Pierre Joseph Wallaert
Le pont Neuf à Toulouse
XVIIIe siècle

Quelques heures avant sa mort, Marc-Antoine avait dîné à la maison avec cinq autres personnes : son père et sa mère, son frère Pierre, un invité et la servante catho­­lique de la famille. La famille déclara – du moins au début – qu’a­­près le départ de Marc-Antoine, Pierre et l’in­­vité étaient descen­­dus et l’avaient trouvé dans la boutique, victime d’un mysté­­rieux intrus. Cepen­­dant, les murmures de la foule insi­­nuèrent que le tueur venait de l’in­­té­­rieur. Les soupçons se retour­­nèrent contre la famille de Marc-Antoine, alimen­­tés par la rumeur que celui-ci avait prévu de renon­­cer à sa foi et que son père, pour empê­­cher cet aban­­don, aurait comploté son assas­­si­­nat. Jean Calas ainsi que les quatre autres personnes présentes cette nuit-là furent arrê­­tés. Trente-six heures plus tard, empri­­son­­nés dans un cachot, ils chan­­gèrent leur récit. Ils décla­­rèrent que Marc-Antoine s’était suicidé et qu’ils l’avaient retrouvé pendu. Le père avoua avoir persisté à racon­­ter cette histoire de meurtre par peur des consé­quences de la vérité. À cette époque, les corps des suici­­dés pouvaient être désha­­billés et traî­­nés à travers les rues. À présent, deux versions des faits se contre­­di­­saient, toutes deux diffi­­ciles à prou­­ver. Ou bien son père, sa mère (et son frère… et l’in­­vi­­té… et la servante catho­­lique !) avaient œuvré ensemble pour étran­­gler Marc-Antoine, dont le corps ne témoi­­gnait d’au­­cun signe de lutte, ou bien il s’était suicidé en employant des méthodes diffi­­ciles à cerner. La famille affirma que Marc-Antoine s’était pendu à un billot de bois placé sur deux battants de porte.

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La décou­­verte du corps de Marc-Antoine

Ce scéna­­rio fut analysé des siècles durant. Les scep­­tiques diraient que le billot aurait sûre­­ment glissé ou que Marc-Antoine, s’af­­fais­­sant, aurait ouvert grand les portes. Les parti­­sans racon­­te­­raient que le billot était plat d’un côté et que les deux portes étaient affais­­sées. Entraîné par la pente, ce dernier s’était ensuite déposé sur le sol. Frede­­ric Herbert Maugham, un juge britan­­nique devenu par la suite Lord Grand Chan­­ce­­lier sous le mandat de Neville Cham­­ber­­lain, incar­­nait parfai­­te­­ment l’ob­­ses­­sion inces­­sante de l’Eu­­rope pour la mort de Marc-Antoine. Il portait appa­­rem­­ment un morceau de corde dans sa poche, et durant son temps libre, l’at­­ta­­chait à un crayon, recons­­ti­­tuant ainsi son écha­­faud. (Dans son livre de 1928, Maugham se rangeait du côté des parti­­sans, en concluant au suicide.) L’état d’es­­prit de Marc-Antoine fit égale­­ment l’objet d’un débat. Il venait de confier à un ami combien il était content d’avoir un nouveau complet bleu. Est-ce qu’un homme envi­­sa­­geant de se suici­­der dirait cela ? Certains réplique­­raient que cet homme appro­­chant la tren­­taine, auquel on avait inter­­­dit d’exer­­cer dans son domaine d’études, travaillait comme assis­­tant de son père dans une boutique qu’il détes­­tait, ressas­­sant en perma­­nence les mono­­logues de Hamlet. Ce soir-là, il en était réduit à aller cher­­cher du roque­­fort pour accom­­pa­­gner le pigeon du dîner avec l’argent que sa mère lui avait remis. Qu’im­­porte le siècle, cela ne reflète pas un portrait joyeux.

La ques­­tion extra­­or­­di­­naire

À Toulouse, le capi­­toul David de Beau­­drigue était à la fois offi­­cier muni­­ci­­pal, procu­­reur et magis­­trat. « Un homme brutal et hâtif » qui, selon les mots d’Edna Nixon, aurait acheté son poste « qui s’exerçait à vie et permet­­tait d’ac­­cé­­der à la noblesse ». David de Beau­­drigue arrêta Calas et les autres occu­­pants de la maison sans les mandats obli­­ga­­toires. Puis, un appel à témoins fut lancé. On menaçait d’ex­­com­­mu­­nier toute personne réti­­cente à venir se présen­­ter, en deman­­dant expli­­ci­­te­­ment de trans­­mettre les ouï-dires, admis comme preuve par les tribu­­naux français. Bien que plus de cent témoins fissent surface, les enquê­­teurs ne réus­­sirent pas à trou­­ver un confi­dent de Marc-Antoine, ou n’im­­porte quelle autre preuve de sa conver­­sion. Au lieu de cela, ils enten­­dirent une ribam­­belle de témoi­­gnages alam­­biqués : un tailleur dit à un bonne­­tier qui dit à un assis­­tant boulan­­ger qui dit à une femme de barbier… La procé­­dure judi­­ciaire se trans­­forma alors en jeu enfan­­tin de télé­­phone arabe, avec des résul­­tats prévi­­sibles.

Casimir Destrem L'affaire Calas1879
Casi­­mir Destrem
L’af­­faire Calas
1879

L’écri­­vain F. H. Maugham sut saisir cette absur­­dité avec cet exemple : « La veuve Massa­­leng a déclaré que sa fille lui a dit que le sieur Pagès lui a dit, que M. Soulié lui a dit, que la Demoi­­selle Guichar­­det lui a dit, que la Demoi­­selle Journu lui a dit quelque chose d’où elle a conclu que le Père Lerraut, jésuite, pour­­rait bien avoir été le confes­­seur de Marc-Antoine Calas. Lorsque l’on manda le père Lerraut, celui-ci montra que tout ceci était sans fonde­­ment. » La plupart des preuves étaient absurdes, mais elles étaient nombreuses et à l’époque, même les preuves consi­­dé­­rées comme « incom­­plètes » ou « impar­­faites » pouvaient mener à une condam­­na­­tion pour peu que tous les frag­­ments soient assem­­blés. L’Église se jeta égale­­ment sur l’af­­faire, influençant l’ac­­cu­­sa­­tion. Malgré le manque de preuves d’une quel­­conque conver­­sion, Marc-Antoine reçut des funé­­railles catho­­liques. Des milliers de personnes vinrent y assis­­ter. L’af­­faire contre Jean Calas fut présen­­tée devant le parle­­ment de Toulouse, une cour d’ap­­pel qui exami­­nait les preuves et déli­­bé­­rait en privé. Le 9 mars 1762, le parle­­ment le recon­­nut coupable et le condamna par huit voix contre cinq – sur les cinq, un seul avait demandé l’ac­quit­­te­­ment pur et simple. Calas, condamné à subir la ques­­tion, devait ainsi être torturé de deux manières, puis brisé sur la roue, et enfin brûlé. L’idée était que, en proie à l’ago­­nie, il confes­­se­­rait et avoue­­rait la compli­­cité des quatre autres personnes, ainsi que celle d’autres conspi­­ra­­teurs encore incon­­nus. Le jour suivant, la sentence fut exécu­­tée. La procé­­dure commença dans la chambre de torture et David de Beau­­drigue mena l’in­­ter­­ro­­ga­­toire. Avant de commen­­cer, il entama la première série de ques­­tions. Toutes les ques­­tions et réponses furent notées.

Vint la seconde torture, la « ques­­tion extra­­or­­di­­naire ».

Inter­­rogé sur les autres complices que ceux cités lors du procès, il répon­­dit que, n’étant pas coupable, il n’avait pas de complice. Exhorté à dire la vérité, il répon­­dit qu’elle était dite. Alors l’in­­ter­­ro­­ga­­tion repre­­nait, encore et encore. Sans la moindre conces­­sion, la torture commença. La première, qu’on appe­­lait la « ques­­tion ordi­­naire », consis­­tait en l’éti­­re­­ment élaboré des membres : « Les poignets étroi­­te­­ment liés à une barre derrière lui, Calas était étiré par un système de mani­­velles et de poulies. Celui-ci tirait ses bras d’une manière constante pendant qu’un poids en fonte main­­te­­nait ses pieds en place. » Mais Calas n’avoua pas. Vint la seconde torture, la « ques­­tion extra­­or­­di­­naire ». Deux bâtons main­­te­­naient la bouche ouverte. Puis, on versait de l’eau, pichet après pichet. Voici comment Nixon décrit cette torture : « Sa tête était main­­te­­nue en arrière et un tissu était placé sur sa bouche. Sur ce dernier, on dispo­­sait un enton­­noir. Son nez était pincé, et de temps en temps on le relâ­­chait. Ensuite, l’eau était lente­­ment versée dans l’en­­ton­­noir placé sur le tissu, et aspi­­rée par l’homme qui s’étouf­­fait. » Malgré cela, Calas n’avoua pas. Pour David de Beau­­drigue, cela ne se passait pas comme prévu. Mais il lui restait encore des oppor­­tu­­ni­­tés, puisque la sentence passait de la chambre privée à un spec­­tacle public. Calas fut conduit à travers les rues jusqu’à la place prin­­ci­­pale de la ville, et fut emmené jusqu’à un écha­­faud et atta­­ché sur une croix de Saint-André.

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Calas sur la roue

Après quoi un bour­­reau lui écrasa les os avec une barre de fer. Il donna deux coups à chaque bras et avant-bras, deux sur les cuisses et les jambes, et enfin trois à l’ab­­do­­men. Le corps brisé, Calas fut ensuite atta­­ché à une roue, face au ciel, où, pendant deux heures, il refusa de se conver­­tir et d’avouer son crime. « Je meurs inno­cent », déclara-t-il. Après quoi, il fut étran­­glé et son corps jeté dans un bûcher. L’ef­­fet ne fut pas celui escompté. Non seule­­ment David de Beau­­drigue n’ob­­tint pas de preuves contre les autres coupables, mais les dernières heures de Calas firent forte impres­­sion, et susci­­tèrent la sympa­­thie. Un homme écri­­vit plus tard que Calas avait rencon­­tré la mort avec « une majes­­tueuse persé­­vé­­rance ». Une semaine après, à la conster­­na­­tion de David de Beau­­drigue, les juges de Toulouse déci­­dèrent d’ac­quit­­ter les autres coupables. Tous furent libé­­rés, même si Pierre, le frère de Marc-Antoine, fut quant à lui banni.

L’enquê­­teur

En 1762, Voltaire, contraint de rester à l’écart de Paris, possé­­dait un domaine à Ferney, dans l’est de la France, près de la fron­­tière suisse. La soixan­­taine, il était célèbre à travers l’Eu­­rope pour sa présence d’es­­prit, son ego et son carac­­tère parfois querel­­leur. Durant sa jeunesse, par deux fois il avait purgé une peine à la Bastille « pour avoir été souvent irri­­tant », comme Adam Gopnik l’a formulé de façon mémo­­rable. Il était riche, non par héri­­tage, mais grâce à l’in­­ves­­tis­­se­­ment, car c’était un génie de la haute finance qui avait gagné à la lote­­rie française. Et même à cette époque-là, malgré sa vue faiblis­­sante, il travaillait de longues heures, alimen­­tées peut-être par sa célèbre consom­­ma­­tion quoti­­dienne de café – jusqu’à cinquante tasses. Ses écrits avaient tendance à finir dans les incen­­dies ou sur l’in­­dex des livres inter­­­dits du Vati­­can, et il cher­­chait sans cesse le conflit. Lorsque Jean-Jacques Rous­­seau publia Le Contrat Social, songeant à combien la société corrompt, Voltaire lui écri­­vit : « Il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. » Voltaire lança à son rival d’un ton mali­­cieux : « Jean-Jacques n’écrit que pour écrire et moi j’écris pour agir. » Moins de deux semaines après l’exé­­cu­­tion de Calas, Voltaire enten­­dit parler de l’af­­faire. Écri­­vant à un ami, il croyait l’ac­­cu­­sa­­tion fondée et rédi­­gea alors cette phrase sarcas­­tique et désin­­volte : « Nous ne valons pas grand-chose, mais les hugue­­nots sont pires. » Cepen­­dant, durant les jours et les semaines suivantes, Voltaire en apprit davan­­tage, passant du dédain à l’inquié­­tude, et enfin à l’in­­di­­gna­­tion.

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Une lettre de Voltaire au sujet de l’af­­faire

Voltaire rencon­­tra le fils cadet de Calas, Donat, qui était absent lors du décès de Marc-Antoine. S’at­­ten­­dant à trou­­ver « un homme à tout faire, comme on en trouve dans le pays », il fut frappé par l’at­­ti­­tude douce de Donat et son émou­­vante défense du carac­­tère de ses parents. Convaincu, Voltaire entama alors ce qui devien­­drait une croi­­sade de trois ans. Après avoir convaincu la veuve de Calas de faire appel du verdict, Voltaire orga­­nisa et aida à finan­­cer ce combat. Il fit rédi­­ger des docu­­ments juri­­diques, mobi­­lisa d’émi­­nents avocats, harcela son vaste réseau de connais­­sances aris­­to­­cra­­tiques et envoya un jeune marchand à Toulouse pour enquê­­ter. Voltaire s’im­­pré­­gna des règles de la procé­­dure pénale du pays, un laby­­rinthe qu’il trou­­vait épou­­van­­table : « Comme il y a des demi-preuves, c’est-à-dire des demi-véri­­tés, il est clair qu’il y a des demi-inno­­cents et des demi-coupables. Nous commençons donc par leur donner une demi-mort, après quoi nous allons déjeu­­ner. » Il s’inquié­­tait de la manière dont la France était vue par les autres nations : « Ne disent-ils pas que nous savons comment briser un homme sur une roue mais que nous ne savons pas comment nous battre ? » Et il s’em­­porta contre le secret du système judi­­ciaire qui permet­­tait au parle­­ment de Toulouse de garder pour lui les preuves utili­­sées pour la condam­­na­­tion. En 1763, Voltaire arriva à ses fins : le gouver­­ne­­ment français rouvrit l’af­­faire. Il ordonna égale­­ment que les actes de procé­­dure fussent trans­­fé­­rés à Paris, brisant ainsi le sceau du secret. (À ce jour, les auto­­ri­­tés de Toulouse, prenant exemple sur certains orga­­nismes publics et se sentant exploi­­tées, exigent une somme exor­­bi­­tante afin de copier le dossier. Quand on ne peut pas démen­­tir, il faut y mettre le prix.)

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Première page du Traité sur la tolé­­rance

Un haut fonc­­tion­­naire du gouver­­ne­­ment conseilla à Voltaire de se reti­­rer : « Laisse le monde s’agi­­ter à sa manière », lui écri­­vit-il, mais Voltaire refusa. Impla­­cable, il traita David de Beau­­drigue de « scélé­­rat » et les juges « de druides barbares » et « d’as­­sas­­sins en robe noire ». Il rédi­­gea des pamphlets et d’autres écrits en français, en anglais, en alle­­mand et en néer­­lan­­dais. Selon Maugham, un auteur britan­­nique qui parta­­geait la convic­­tion de Voltaire, cette campagne de propa­­gande était « éner­­gique, de grande enver­­gure, persé­­vé­­rante et, il faut le dire, sans scru­­pules. Voltaire n’hé­­si­­tait pas à faus­­ser ou à défor­­mer les faits en faveur de Jean Calas… » Voltaire ajouta par exemple cinq ans à l’âge de Calas pour ridi­­cu­­li­­ser la thèse d’un vieil homme contrô­­lant son jeune fils adulte. L’an­­née de la réou­­ver­­ture de l’af­­faire, Voltaire publia son Traité sur la tolé­­rance, un travail trans­­cen­­dant où il utilisa l’af­­faire Calas afin d’in­­vi­­ter à l’en­­tente entre les reli­­gions. En 1764, la campagne de Voltaire fit sa deuxième percée : le gouver­­ne­­ment français rejeta la condam­­na­­tion de Calas et ordonna un nouveau procès, cette fois conduit à Paris. Cette dyna­­mique était si bien lancée que l’is­­sue semblait inévi­­table. Voltaire, de loin, conti­­nuait d’étu­­dier l’af­­faire, commu­­niquant avec les avocats et les aidant à prépa­­rer leurs derniers argu­­ments. Néan­­moins, les mois défi­­lèrent sans aucun mot. Pour Voltaire le drama­­turge, il s’agis­­sait là d’une pièce qu’il avait mise en scène, mais dont le dernier acte allait se jouer sans lui. Le 9 mars 1765, trois ans après le jour de la condam­­na­­tion de Jean Calas, quarante juges, appe­­lés les maîtres des requêtes, annon­­cèrent le verdict unanime : Jean Calas était acquitté. Inca­­pable de réta­­blir sa vie, le tribu­­nal réha­­bi­­lita son nom.

Voltaire en Amérique

« Mes tragé­­dies ne sont pas si tragiques », écri­­vit Voltaire dès le début de l’af­­faire Calas. Et, d’une certaine façon, la fin de l’his­­toire repous­­sait les limites du théâtre. David de Beau­­drigue, le capi­­toul qui avait pour­­suivi Calas avec tant de vigueur, fut desti­­tué et perdit la raison peu de temps après. Il se suicida en se défe­­nes­­trant. Il survé­­cut à sa première tenta­­tive et dut s’y prendre à deux fois. Pour Voltaire, l’af­­faire Calas n’était que le début du chapitre qui clôtu­­re­­rait sa vie. Durant ses dernières années, il devint une version XVIIIe siècle du « Projet Inno­­cence », défiant et gagnant les procès, les uns après les autres. Après avoir été pendant long­­temps le favori de la haute société, il devint le défen­­seur du peuple. Avec le temps, son influence s’éten­­dit au-delà de l’Eu­­rope et jusqu’à l’Amé­­rique, où Benja­­min Frank­­lin et Thomas Jeffer­­son le lisaient et le véné­­raient. Les deux hommes parta­­geaient son zèle en faveur de la sépa­­ra­­tion de l’Église et de l’État. En 1778, Voltaire fut accueilli à bras ouverts à Paris, où le peuple l’ac­­clama comme « l’homme aux Calas ». Il y rencon­­tra Benja­­min Frank­­lin – un sacré spec­­tacle, selon John Adams, lui aussi présent. La foule rassem­­blée hurlait pendant que les « deux vieux acteurs de ce grand théâtre de la philo­­so­­phie et de la frivo­­lité » s’étrei­­gnaient puis s’em­­bras­­saient sur la joue. « Ensuite, le tumulte se calma et les cris se répan­­dirent immé­­dia­­te­­ment à travers tout le royaume, et je suppose, dans toute l’Eu­­rope. “Qu’il était char­­mant de voir s’em­­bras­­ser Solon et Sophocle !” » Voltaire mourut un peu plus tard cette année-là, à l’âge de 83 ans. ulyces-affairecalas-06 Quant à l’af­­faire Calas, les actes de procé­­dure ne furent pas seule­­ment rendus publics, mais conser­­vés, four­­nis­­sant aux érudits l’op­­por­­tu­­nité de révi­­ser et de plai­­der sur la mort de Marc-Antoine. « Bien que cela puisse être frus­­trant, cette affaire était et demeure un mystère », écri­­vit en 1960 David B. Bien, profes­­seur d’his­­toire de longue date à l’uni­­ver­­sité du Michi­­gan. James Joyce, trai­­tant de la peine capi­­tale, décri­­vit cette affaire comme le « début du mouve­­ment aboli­­tion­­niste ». Cette affaire, recon­­nue comme une exécu­­tion arbi­­traire, devint un élément clé dans l’ar­­gu­­men­­ta­­tion contre la peine de mort : nous pouvons nous trom­­per. Le philo­­sophe britan­­nique Jeremy Bentham présenta cet argu­­ment dès 1775 en citant « la triste affaire de Calas ». L’in­­ter­­ro­­ga­­toire et l’exé­­cu­­tion du commerçant de Toulouse aida égale­­ment à galva­­ni­­ser l’op­­po­­si­­tion à la torture, comme rapporté dans le livre de l’his­­to­­rien Lynn Hunt, L’in­­ven­­tion des droits de l’homme. Ainsi, bien évidem­­ment, il est toujours risqué de regar­­der en arrière et de se tour­­ner vers l’étran­­ger avec un air de supé­­rio­­rité. La simu­­la­­tion de noyade n’a pas disparu. Le chan­­ge­­ment réside dans l’eu­­phé­­misme : de « la ques­­tion extra­­or­­di­­naire », on passe à l’in­­ter­­ro­­ga­­toire musclé. Et comme le montre l’af­­faire Calas, au cours des années 1700, la France avait une voie de recours que l’Asso­­cia­­tion améri­­caine du barreau aurait aimé avoir à présent. L’an­­née dernière, l’as­­so­­cia­­tion a proposé une réso­­lu­­tion faisant appel au gouver­­ne­­ment fédé­­ral et à chaque État possé­­dant la peine capi­­tale, afin de créer un espace de dialogue où des requêtes pour exécu­­tion arbi­­traire pour­­raient être enten­­dues. Cette réso­­lu­­tion a été igno­­rée.


Traduit de l’an­­glais par Ségo­­lène Jaillet d’après l’ar­­ticle « Broken on the Wheel », paru dans The Marshall Project. Couver­­ture : Les adieux de Jean Calas à sa famille.

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