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par Ken Armstrong | 4 novembre 2015

Dans la nuit du 13 octobre 1761, des cris reten­tirent depuis la boutique de Jean Calas, un marchand d’étoffes qui vivait et travaillait dans le centre de Toulouse. L’aîné des six enfants de Calas, Marc-Antoine, avait été retrouvé mort. C’était un jeune homme maus­sade mais plutôt beau garçon, qui aimait le billard et les jeux d’argent. Sa famille déclara qu’il avait été assas­siné. Proba­ble­ment passé par l’épée de quelqu’un qui s’était glissé dans la boutique depuis la rue pavée. Tandis que les enquê­teurs étaient appe­lés, la foule se rassem­bla devant la porte d’en­trée. Un méde­cin et deux chirur­giens mandés pour exami­ner le corps ne trou­vèrent qu’une « marque livide sur le cou ». Ils signèrent un rapport niant le récit de la famille sur un possible intrus portant une épée. Ils conclurent ainsi que Marc-Antoine, âgé de 29 ans, avait été « pendu encore vivant, par lui-même ou par d’autres ».

Jean Calas retrouve son fils Marc-Antoine
Jean Calas découvre le corps de son fils

Ces cinq derniers mots, « par lui-même ou par d’autres », marquèrent le début d’un mystère durable et d’une polé­mique célèbre, devenu le « crime du siècle » des années 1700 – un cliché en vogue à cette époque. Voltaire, le philo­sophe, drama­turge, propa­gan­diste – « le plus grand amuseur de son époque » – et le plus grand des polé­mistes devint obsédé par cette affaire. Pendant des années, il travailla à effa­cer ce qu’il consi­dé­rait comme une tache pour son pays, pour l’Église et pour les tribu­naux. Fina­le­ment, quarante juges se réunirent à Paris pour exami­ner à nouveau l’af­faire Calas. Il y a 250 ans, le verdict fut publié, reten­tis­sant encore et encore partout en Europe et bien au-delà. En faisant direc­te­ment appel au peuple, Voltaire utilisa l’opi­nion publique pour lutter contre l’injus­tice. Selon certains juristes, cette affaire tris­te­ment célèbre marquait égale­ment les prémices du mouve­ment mondial en faveur de l’abo­li­tion de la peine capi­tale.

Les deux thèses

Le système judi­ciaire français du XVIIIe siècle offrait peu, voire aucune protec­tion des suspects, et une rumeur pouvait s’avé­rer mortelle que la peste. Et juste­ment, parmi la foule rassem­blée devant la boutique de Jean Calas, des rumeurs se répan­dirent. À l’au­tomne 1761, Calas avait 63 ans, il était père de quatre garçons et deux filles, et marié à une cousine loin­taine du philo­sophe Montesquieu. Sa boutique, spécia­li­sée dans le coton imprimé, « cali­cots et mous­se­lines gaie­ment impri­més », fonc­tion­nait assez bien. La famille, pour ceux qui étaient encore à la maison, vivait sur deux étages au-dessus de la boutique. Calas était un hugue­not, autre­ment dit un protes­tant dans un pays qui demeu­rait ferme­ment catho­lique. La loi inter­di­sait la pratique du culte protes­tant et impo­sait des restric­tions à ses fidèles, allant des biens qu’ils étaient auto­ri­sés à vendre jusqu’au choix de leur profes­sion. La méde­cine et le droit leur étaient inter­dits en l’ab­sence d’un acte de catho­li­cité, qui pouvait aller de paire avec une preuve d’ap­par­te­nance à cette confes­sion. Marc-Antoine montrait peu d’in­té­rêt pour les affaires pater­nelles. Il était diplômé en droit, mais refu­sant de se conver­tir ou de compro­mettre sa foi, il fut inter­dit d’exer­cice.

Pierre Joseph Wallaert
Le pont Neuf à Toulouse
XVIIIe siècle

Quelques heures avant sa mort, Marc-Antoine avait dîné à la maison avec cinq autres personnes : son père et sa mère, son frère Pierre, un invité et la servante catho­lique de la famille. La famille déclara – du moins au début – qu’a­près le départ de Marc-Antoine, Pierre et l’in­vité étaient descen­dus et l’avaient trouvé dans la boutique, victime d’un mysté­rieux intrus. Cepen­dant, les murmures de la foule insi­nuèrent que le tueur venait de l’in­té­rieur. Les soupçons se retour­nèrent contre la famille de Marc-Antoine, alimen­tés par la rumeur que celui-ci avait prévu de renon­cer à sa foi et que son père, pour empê­cher cet aban­don, aurait comploté son assas­si­nat. Jean Calas ainsi que les quatre autres personnes présentes cette nuit-là furent arrê­tés. Trente-six heures plus tard, empri­son­nés dans un cachot, ils chan­gèrent leur récit. Ils décla­rèrent que Marc-Antoine s’était suicidé et qu’ils l’avaient retrouvé pendu. Le père avoua avoir persisté à racon­ter cette histoire de meurtre par peur des consé­quences de la vérité. À cette époque, les corps des suici­dés pouvaient être désha­billés et traî­nés à travers les rues. À présent, deux versions des faits se contre­di­saient, toutes deux diffi­ciles à prou­ver. Ou bien son père, sa mère (et son frère… et l’in­vi­té… et la servante catho­lique !) avaient œuvré ensemble pour étran­gler Marc-Antoine, dont le corps ne témoi­gnait d’au­cun signe de lutte, ou bien il s’était suicidé en employant des méthodes diffi­ciles à cerner. La famille affirma que Marc-Antoine s’était pendu à un billot de bois placé sur deux battants de porte.

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La décou­verte du corps de Marc-Antoine

Ce scéna­rio fut analysé des siècles durant. Les scep­tiques diraient que le billot aurait sûre­ment glissé ou que Marc-Antoine, s’af­fais­sant, aurait ouvert grand les portes. Les parti­sans racon­te­raient que le billot était plat d’un côté et que les deux portes étaient affais­sées. Entraîné par la pente, ce dernier s’était ensuite déposé sur le sol. Frede­ric Herbert Maugham, un juge britan­nique devenu par la suite Lord Grand Chan­ce­lier sous le mandat de Neville Cham­ber­lain, incar­nait parfai­te­ment l’ob­ses­sion inces­sante de l’Eu­rope pour la mort de Marc-Antoine. Il portait appa­rem­ment un morceau de corde dans sa poche, et durant son temps libre, l’at­ta­chait à un crayon, recons­ti­tuant ainsi son écha­faud. (Dans son livre de 1928, Maugham se rangeait du côté des parti­sans, en concluant au suicide.) L’état d’es­prit de Marc-Antoine fit égale­ment l’objet d’un débat. Il venait de confier à un ami combien il était content d’avoir un nouveau complet bleu. Est-ce qu’un homme envi­sa­geant de se suici­der dirait cela ? Certains réplique­raient que cet homme appro­chant la tren­taine, auquel on avait inter­dit d’exer­cer dans son domaine d’études, travaillait comme assis­tant de son père dans une boutique qu’il détes­tait, ressas­sant en perma­nence les mono­logues de Hamlet. Ce soir-là, il en était réduit à aller cher­cher du roque­fort pour accom­pa­gner le pigeon du dîner avec l’argent que sa mère lui avait remis. Qu’im­porte le siècle, cela ne reflète pas un portrait joyeux.

La ques­tion extra­or­di­naire

À Toulouse, le capi­toul David de Beau­drigue était à la fois offi­cier muni­ci­pal, procu­reur et magis­trat. « Un homme brutal et hâtif » qui, selon les mots d’Edna Nixon, aurait acheté son poste « qui s’exerçait à vie et permet­tait d’ac­cé­der à la noblesse ». David de Beau­drigue arrêta Calas et les autres occu­pants de la maison sans les mandats obli­ga­toires. Puis, un appel à témoins fut lancé. On menaçait d’ex­com­mu­nier toute personne réti­cente à venir se présen­ter, en deman­dant expli­ci­te­ment de trans­mettre les ouï-dires, admis comme preuve par les tribu­naux français. Bien que plus de cent témoins fissent surface, les enquê­teurs ne réus­sirent pas à trou­ver un confi­dent de Marc-Antoine, ou n’im­porte quelle autre preuve de sa conver­sion. Au lieu de cela, ils enten­dirent une ribam­belle de témoi­gnages alam­biqués : un tailleur dit à un bonne­tier qui dit à un assis­tant boulan­ger qui dit à une femme de barbier… La procé­dure judi­ciaire se trans­forma alors en jeu enfan­tin de télé­phone arabe, avec des résul­tats prévi­sibles.

Casimir Destrem L'affaire Calas1879
Casi­mir Destrem
L’af­faire Calas
1879

L’écri­vain F. H. Maugham sut saisir cette absur­dité avec cet exemple : « La veuve Massa­leng a déclaré que sa fille lui a dit que le sieur Pagès lui a dit, que M. Soulié lui a dit, que la Demoi­selle Guichar­det lui a dit, que la Demoi­selle Journu lui a dit quelque chose d’où elle a conclu que le Père Lerraut, jésuite, pour­rait bien avoir été le confes­seur de Marc-Antoine Calas. Lorsque l’on manda le père Lerraut, celui-ci montra que tout ceci était sans fonde­ment. » La plupart des preuves étaient absurdes, mais elles étaient nombreuses et à l’époque, même les preuves consi­dé­rées comme « incom­plètes » ou « impar­faites » pouvaient mener à une condam­na­tion pour peu que tous les frag­ments soient assem­blés. L’Église se jeta égale­ment sur l’af­faire, influençant l’ac­cu­sa­tion. Malgré le manque de preuves d’une quel­conque conver­sion, Marc-Antoine reçut des funé­railles catho­liques. Des milliers de personnes vinrent y assis­ter. L’af­faire contre Jean Calas fut présen­tée devant le parle­ment de Toulouse, une cour d’ap­pel qui exami­nait les preuves et déli­bé­rait en privé. Le 9 mars 1762, le parle­ment le recon­nut coupable et le condamna par huit voix contre cinq – sur les cinq, un seul avait demandé l’ac­quit­te­ment pur et simple. Calas, condamné à subir la ques­tion, devait ainsi être torturé de deux manières, puis brisé sur la roue, et enfin brûlé. L’idée était que, en proie à l’ago­nie, il confes­se­rait et avoue­rait la compli­cité des quatre autres personnes, ainsi que celle d’autres conspi­ra­teurs encore incon­nus. Le jour suivant, la sentence fut exécu­tée. La procé­dure commença dans la chambre de torture et David de Beau­drigue mena l’in­ter­ro­ga­toire. Avant de commen­cer, il entama la première série de ques­tions. Toutes les ques­tions et réponses furent notées.

Vint la seconde torture, la « ques­tion extra­or­di­naire ».

Inter­rogé sur les autres complices que ceux cités lors du procès, il répon­dit que, n’étant pas coupable, il n’avait pas de complice. Exhorté à dire la vérité, il répon­dit qu’elle était dite. Alors l’in­ter­ro­ga­tion repre­nait, encore et encore. Sans la moindre conces­sion, la torture commença. La première, qu’on appe­lait la « ques­tion ordi­naire », consis­tait en l’éti­re­ment élaboré des membres : « Les poignets étroi­te­ment liés à une barre derrière lui, Calas était étiré par un système de mani­velles et de poulies. Celui-ci tirait ses bras d’une manière constante pendant qu’un poids en fonte main­te­nait ses pieds en place. » Mais Calas n’avoua pas. Vint la seconde torture, la « ques­tion extra­or­di­naire ». Deux bâtons main­te­naient la bouche ouverte. Puis, on versait de l’eau, pichet après pichet. Voici comment Nixon décrit cette torture : « Sa tête était main­te­nue en arrière et un tissu était placé sur sa bouche. Sur ce dernier, on dispo­sait un enton­noir. Son nez était pincé, et de temps en temps on le relâ­chait. Ensuite, l’eau était lente­ment versée dans l’en­ton­noir placé sur le tissu, et aspi­rée par l’homme qui s’étouf­fait. » Malgré cela, Calas n’avoua pas. Pour David de Beau­drigue, cela ne se passait pas comme prévu. Mais il lui restait encore des oppor­tu­ni­tés, puisque la sentence passait de la chambre privée à un spec­tacle public. Calas fut conduit à travers les rues jusqu’à la place prin­ci­pale de la ville, et fut emmené jusqu’à un écha­faud et atta­ché sur une croix de Saint-André.

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Calas sur la roue

Après quoi un bour­reau lui écrasa les os avec une barre de fer. Il donna deux coups à chaque bras et avant-bras, deux sur les cuisses et les jambes, et enfin trois à l’ab­do­men. Le corps brisé, Calas fut ensuite atta­ché à une roue, face au ciel, où, pendant deux heures, il refusa de se conver­tir et d’avouer son crime. « Je meurs inno­cent », déclara-t-il. Après quoi, il fut étran­glé et son corps jeté dans un bûcher. L’ef­fet ne fut pas celui escompté. Non seule­ment David de Beau­drigue n’ob­tint pas de preuves contre les autres coupables, mais les dernières heures de Calas firent forte impres­sion, et susci­tèrent la sympa­thie. Un homme écri­vit plus tard que Calas avait rencon­tré la mort avec « une majes­tueuse persé­vé­rance ». Une semaine après, à la conster­na­tion de David de Beau­drigue, les juges de Toulouse déci­dèrent d’ac­quit­ter les autres coupables. Tous furent libé­rés, même si Pierre, le frère de Marc-Antoine, fut quant à lui banni.

L’enquê­teur

En 1762, Voltaire, contraint de rester à l’écart de Paris, possé­dait un domaine à Ferney, dans l’est de la France, près de la fron­tière suisse. La soixan­taine, il était célèbre à travers l’Eu­rope pour sa présence d’es­prit, son ego et son carac­tère parfois querel­leur. Durant sa jeunesse, par deux fois il avait purgé une peine à la Bastille « pour avoir été souvent irri­tant », comme Adam Gopnik l’a formulé de façon mémo­rable. Il était riche, non par héri­tage, mais grâce à l’in­ves­tis­se­ment, car c’était un génie de la haute finance qui avait gagné à la lote­rie française. Et même à cette époque-là, malgré sa vue faiblis­sante, il travaillait de longues heures, alimen­tées peut-être par sa célèbre consom­ma­tion quoti­dienne de café – jusqu’à cinquante tasses. Ses écrits avaient tendance à finir dans les incen­dies ou sur l’in­dex des livres inter­dits du Vati­can, et il cher­chait sans cesse le conflit. Lorsque Jean-Jacques Rous­seau publia Le Contrat Social, songeant à combien la société corrompt, Voltaire lui écri­vit : « Il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. » Voltaire lança à son rival d’un ton mali­cieux : « Jean-Jacques n’écrit que pour écrire et moi j’écris pour agir. » Moins de deux semaines après l’exé­cu­tion de Calas, Voltaire enten­dit parler de l’af­faire. Écri­vant à un ami, il croyait l’ac­cu­sa­tion fondée et rédi­gea alors cette phrase sarcas­tique et désin­volte : « Nous ne valons pas grand-chose, mais les hugue­nots sont pires. » Cepen­dant, durant les jours et les semaines suivantes, Voltaire en apprit davan­tage, passant du dédain à l’inquié­tude, et enfin à l’in­di­gna­tion.

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Une lettre de Voltaire au sujet de l’af­faire

Voltaire rencon­tra le fils cadet de Calas, Donat, qui était absent lors du décès de Marc-Antoine. S’at­ten­dant à trou­ver « un homme à tout faire, comme on en trouve dans le pays », il fut frappé par l’at­ti­tude douce de Donat et son émou­vante défense du carac­tère de ses parents. Convaincu, Voltaire entama alors ce qui devien­drait une croi­sade de trois ans. Après avoir convaincu la veuve de Calas de faire appel du verdict, Voltaire orga­nisa et aida à finan­cer ce combat. Il fit rédi­ger des docu­ments juri­diques, mobi­lisa d’émi­nents avocats, harcela son vaste réseau de connais­sances aris­to­cra­tiques et envoya un jeune marchand à Toulouse pour enquê­ter. Voltaire s’im­pré­gna des règles de la procé­dure pénale du pays, un laby­rinthe qu’il trou­vait épou­van­table : « Comme il y a des demi-preuves, c’est-à-dire des demi-véri­tés, il est clair qu’il y a des demi-inno­cents et des demi-coupables. Nous commençons donc par leur donner une demi-mort, après quoi nous allons déjeu­ner. » Il s’inquié­tait de la manière dont la France était vue par les autres nations : « Ne disent-ils pas que nous savons comment briser un homme sur une roue mais que nous ne savons pas comment nous battre ? » Et il s’em­porta contre le secret du système judi­ciaire qui permet­tait au parle­ment de Toulouse de garder pour lui les preuves utili­sées pour la condam­na­tion. En 1763, Voltaire arriva à ses fins : le gouver­ne­ment français rouvrit l’af­faire. Il ordonna égale­ment que les actes de procé­dure fussent trans­fé­rés à Paris, brisant ainsi le sceau du secret. (À ce jour, les auto­ri­tés de Toulouse, prenant exemple sur certains orga­nismes publics et se sentant exploi­tées, exigent une somme exor­bi­tante afin de copier le dossier. Quand on ne peut pas démen­tir, il faut y mettre le prix.)

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Première page du Traité sur la tolé­rance

Un haut fonc­tion­naire du gouver­ne­ment conseilla à Voltaire de se reti­rer : « Laisse le monde s’agi­ter à sa manière », lui écri­vit-il, mais Voltaire refusa. Impla­cable, il traita David de Beau­drigue de « scélé­rat » et les juges « de druides barbares » et « d’as­sas­sins en robe noire ». Il rédi­gea des pamphlets et d’autres écrits en français, en anglais, en alle­mand et en néer­lan­dais. Selon Maugham, un auteur britan­nique qui parta­geait la convic­tion de Voltaire, cette campagne de propa­gande était « éner­gique, de grande enver­gure, persé­vé­rante et, il faut le dire, sans scru­pules. Voltaire n’hé­si­tait pas à faus­ser ou à défor­mer les faits en faveur de Jean Calas… » Voltaire ajouta par exemple cinq ans à l’âge de Calas pour ridi­cu­li­ser la thèse d’un vieil homme contrô­lant son jeune fils adulte. L’an­née de la réou­ver­ture de l’af­faire, Voltaire publia son Traité sur la tolé­rance, un travail trans­cen­dant où il utilisa l’af­faire Calas afin d’in­vi­ter à l’en­tente entre les reli­gions. En 1764, la campagne de Voltaire fit sa deuxième percée : le gouver­ne­ment français rejeta la condam­na­tion de Calas et ordonna un nouveau procès, cette fois conduit à Paris. Cette dyna­mique était si bien lancée que l’is­sue semblait inévi­table. Voltaire, de loin, conti­nuait d’étu­dier l’af­faire, commu­niquant avec les avocats et les aidant à prépa­rer leurs derniers argu­ments. Néan­moins, les mois défi­lèrent sans aucun mot. Pour Voltaire le drama­turge, il s’agis­sait là d’une pièce qu’il avait mise en scène, mais dont le dernier acte allait se jouer sans lui. Le 9 mars 1765, trois ans après le jour de la condam­na­tion de Jean Calas, quarante juges, appe­lés les maîtres des requêtes, annon­cèrent le verdict unanime : Jean Calas était acquitté. Inca­pable de réta­blir sa vie, le tribu­nal réha­bi­lita son nom.

Voltaire en Amérique

« Mes tragé­dies ne sont pas si tragiques », écri­vit Voltaire dès le début de l’af­faire Calas. Et, d’une certaine façon, la fin de l’his­toire repous­sait les limites du théâtre. David de Beau­drigue, le capi­toul qui avait pour­suivi Calas avec tant de vigueur, fut desti­tué et perdit la raison peu de temps après. Il se suicida en se défe­nes­trant. Il survé­cut à sa première tenta­tive et dut s’y prendre à deux fois. Pour Voltaire, l’af­faire Calas n’était que le début du chapitre qui clôtu­re­rait sa vie. Durant ses dernières années, il devint une version XVIIIe siècle du « Projet Inno­cence », défiant et gagnant les procès, les uns après les autres. Après avoir été pendant long­temps le favori de la haute société, il devint le défen­seur du peuple. Avec le temps, son influence s’éten­dit au-delà de l’Eu­rope et jusqu’à l’Amé­rique, où Benja­min Frank­lin et Thomas Jeffer­son le lisaient et le véné­raient. Les deux hommes parta­geaient son zèle en faveur de la sépa­ra­tion de l’Église et de l’État. En 1778, Voltaire fut accueilli à bras ouverts à Paris, où le peuple l’ac­clama comme « l’homme aux Calas ». Il y rencon­tra Benja­min Frank­lin – un sacré spec­tacle, selon John Adams, lui aussi présent. La foule rassem­blée hurlait pendant que les « deux vieux acteurs de ce grand théâtre de la philo­so­phie et de la frivo­lité » s’étrei­gnaient puis s’em­bras­saient sur la joue. « Ensuite, le tumulte se calma et les cris se répan­dirent immé­dia­te­ment à travers tout le royaume, et je suppose, dans toute l’Eu­rope. “Qu’il était char­mant de voir s’em­bras­ser Solon et Sophocle !” » Voltaire mourut un peu plus tard cette année-là, à l’âge de 83 ans. ulyces-affairecalas-06 Quant à l’af­faire Calas, les actes de procé­dure ne furent pas seule­ment rendus publics, mais conser­vés, four­nis­sant aux érudits l’op­por­tu­nité de révi­ser et de plai­der sur la mort de Marc-Antoine. « Bien que cela puisse être frus­trant, cette affaire était et demeure un mystère », écri­vit en 1960 David B. Bien, profes­seur d’his­toire de longue date à l’uni­ver­sité du Michi­gan. James Joyce, trai­tant de la peine capi­tale, décri­vit cette affaire comme le « début du mouve­ment aboli­tion­niste ». Cette affaire, recon­nue comme une exécu­tion arbi­traire, devint un élément clé dans l’ar­gu­men­ta­tion contre la peine de mort : nous pouvons nous trom­per. Le philo­sophe britan­nique Jeremy Bentham présenta cet argu­ment dès 1775 en citant « la triste affaire de Calas ». L’in­ter­ro­ga­toire et l’exé­cu­tion du commerçant de Toulouse aida égale­ment à galva­ni­ser l’op­po­si­tion à la torture, comme rapporté dans le livre de l’his­to­rien Lynn Hunt, L’in­ven­tion des droits de l’homme. Ainsi, bien évidem­ment, il est toujours risqué de regar­der en arrière et de se tour­ner vers l’étran­ger avec un air de supé­rio­rité. La simu­la­tion de noyade n’a pas disparu. Le chan­ge­ment réside dans l’eu­phé­misme : de « la ques­tion extra­or­di­naire », on passe à l’in­ter­ro­ga­toire musclé. Et comme le montre l’af­faire Calas, au cours des années 1700, la France avait une voie de recours que l’Asso­cia­tion améri­caine du barreau aurait aimé avoir à présent. L’an­née dernière, l’as­so­cia­tion a proposé une réso­lu­tion faisant appel au gouver­ne­ment fédé­ral et à chaque État possé­dant la peine capi­tale, afin de créer un espace de dialogue où des requêtes pour exécu­tion arbi­traire pour­raient être enten­dues. Cette réso­lu­tion a été igno­rée.


Traduit de l’an­glais par Ségo­lène Jaillet d’après l’ar­ticle « Broken on the Wheel », paru dans The Marshall Project. Couver­ture : Les adieux de Jean Calas à sa famille.

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