par Lali Houghton | 9 mars 2016

Un poignard dans la jungle

« Unais était un mec bien. On a parlé pendant quatre ou cinq heures de philo­­so­­phie, de santé et de poli­­tique inter­­­na­­tio­­nale. Je pensais que nous serions amis à vie. Mais ce soir-là, tout ce qui se déga­­geait de lui était démo­­niaque. Ces yeux étaient emprunts d’une rage vide. Il était possédé. » Le mercredi 16 décembre, Joshua Stevens, un Cana­­dien origi­­naire de Winni­­peg, âgé de 29 ans et consom­­ma­­teur de plantes psyché­­dé­­liques, a poignardé à mort Unais Gomes, un ingé­­nieur britan­­nique de l’uni­­ver­­sité de Cambridge, âgé de 26 ans, au cœur de la jungle d’Iqui­­tos au Pérou. Après avoir trans­­percé son esto­­mac, il l’a poignardé au cœur. Les résul­­tats des examens toxi­­co­­lo­­giques ont montré que seul l’un d’entre eux avait consommé de l’aya­­huasca : Gomes.

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La prépa­­ra­­tion de l’aya­­huasca
Crédits

L’aya­­huasca est une plante aux vertus psyché­­dé­­liques, tradi­­tion­­nel­­le­­ment consom­­mée dans les tribus amazo­­niennes pour ses proprié­­tés médi­­ci­­nales et reli­­gieuses, et qui attire de plus en plus d’Oc­­ci­­den­­taux dans ces contrées. Comme Stevens et quelques autres témoins en attestent, Gomes et lui s’étaient rencon­­trés deux semaines aupa­­ra­­vant, et s’étaient liés d’une grande amitié lors de leur retraite au sein du Phoe­­nix Ayahuasca Retreat Centre, non loin d’Iqui­­tos, une ville de la jungle péru­­vienne. J’ai retrouvé Stevens dans une chambre d’hô­­tel humide, après sa libé­­ra­­tion condi­­tion­­nelle par la police locale, le lende­­main du drame, et après que deux témoins ont corro­­boré son témoi­­gnage de légi­­time défense. Le récit qui suit est le compte rendu détaillé que m’ont permis d’éta­­blir les témoi­­gnages de Joshua Stevens, de deux témoins oculaires : Léo Jime­­nez et Paulino Shapiama, tous deux employés du Phoe­­nix qui ont déclaré s’être battus avec Gomes alors qu’il était hors de contrôle ce soir-là, du co-proprié­­taire du centre, Mark Thorn­­berry, qui a rencon­­tré les deux hommes ; du maître chamane Javier Arevalo, et de la petite amie d’Unais Gomes, qui m’a écrit depuis San Fran­­cisco. Je suis parvenu à mettre la main sur le rapport de police de 114 pages, conte­­nant les résul­­tats des examens toxi­­co­­lo­­giques, les inter­­­ro­­ga­­toires supplé­­men­­taires et l’or­­don­­nance de mise en liberté de Stevens. Stevens est désor­­mais de retour chez lui, au Canada, et peine encore à faire face au calvaire qu’il a vécu, mais il reste convaincu que la vérité l’em­­por­­tera. Il parle toujours de Gomes comme de son frère. Mais si les procu­­reurs ont retiré l’ac­­cu­­sa­­tion d’ho­­mi­­cide volon­­taire qui pesait contre lui, la famille de Gomes, à Londres, se prépare à faire rouvrir le dossier dans l’es­­poir que Stevens soit condamné au Pérou ou, si ce n’est pas possible, au Canada. Selon le procu­­reur géné­­ral d’Iqui­­tos, Disney Zamora, Gomes est le sixième étran­­ger à avoir péri au Pérou en 2015, dans des condi­­tions liées aux méde­­cines non-conven­­tion­­nelles. En septembre dernier, un Néo-Zélan­­dais de 24 ans, Matthew Dawson-Clarke, avait trouvé la mort suite à une réac­­tion indé­­si­­rable à une purge de tabac. Les témoins de la scène au Kapi­­tari Lodge, près d’Iqui­­tos, ont déclaré qu’il avait « crié plus fort qu’un être humain l’a jamais fait ».

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Joshua Stevens raconte son histoire
Crédits : Lali Hough­­ton

La « décou­­verte » de l’aya­­huasca et d’autres plantes psyché­­dé­­liques a attiré des milliers d’Oc­­ci­­den­­taux dans un pèle­­ri­­nage en Amazo­­nie, à la recherche d’ex­­pé­­riences mystiques ou de trans­­for­­ma­­tions. Ce phéno­­mène a entraîné un boom dans la créa­­tion de plus de 30 retraites à Iqui­­tos et dans ses alen­­tours. Iqui­­tos est devenu une sorte de Mecque psyché­­dé­­lique où d’an­­ciens prin­­cipes indi­­gènes ont été détour­­nés en cures de désin­­tox spiri­­tuelle. Rares sont les employés véri­­ta­­ble­­ment quali­­fiés qui travaillent pour ces retraites, et que dire des chamanes blasés et avides de cash plus que de guéri­­son qui y offi­­cient. Pour autant, les béné­­fices de l’aya­­huasca sont indé­­niables et sans pareils. Il semble­­rait que la plante ait permis la guéri­­son de vété­­rans de la guerre en Irak atteints de trouble de stress post-trau­­ma­­tique, de personnes dépen­­dantes aux drogues, de dépres­­sifs, et qu’elle ait offert une solu­­tion de répit aux personnes souf­­frant de problèmes psycho-émotion­­nels.

Pour les indi­­gènes d’Ama­­zo­­nie, l’aya­­huasca est une plante sacrée qui fait appel aux esprits pour puri­­fier et guérir le corps humain, en purgeant les éner­­gies sombres toxiques ou les « démons », par les vomis­­se­­ments. Elle ouvre la porte de royaumes inima­­gi­­nables, une roulette russe dévo­­rante que nous ne sommes pas tous prêts à tenter, comme ça a peut-être été le cas pour Unais Gomes. La stabi­­lité mentale et physique de Gomes devait être véri­­fiée par le person­­nel du Phoe­­nix Ayahuasca Retreat Centre avant son arri­­vée grâce à un ques­­tion­­naire stan­­dar­­disé, qui permet de détec­­ter les clients sous anti­­dé­­pres­­seurs dont la prise, en combi­­nai­­son avec l’aya­­huasca, peut s’avé­­rer mortelle. Selon le copro­­prié­­taire de la retraite, Mark Thorn­­berry, Gomes avait déjà séjourné au Pérou aupa­­ra­­vant, lors d’une retraite simi­­laire à celle de l’aya­­huasca. Cette fois-ci, l’homme aurait payé 1 200 dollars pour une formule inten­­sive de dix jours, compre­­nant : cinq sessions avec de l’aya­­huasca, une session de San Pedro (un cactus conte­­nant de la mesca­­line), et une purge de la peau à base de poison de grenouille toxique, égale­­ment connue sous le nom de Sapo, ou Kambo. Toujours selon Thorn­­berry, Gomes a égale­­ment demandé à travailler avec la plante Oje, afin de trai­­ter para­­sites et candida, un type de mycose qui infecte les intes­­tins.

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Unais Gomes
Crédits : DR

Sa nouvelle petite amie m’a confirmé par cour­­rier élec­­tro­­nique que Gomes s’était rendu au Pérou dans le but de renouer avec la nature et avec lui-même. Il était nerveux à l’idée de lancer sa société de tech non-polluante en Cali­­for­­nie. Il venait d’aban­­don­­ner le confort d’un emploi dans le secteur finan­­cier à Londres. « C’était stres­­sant pour lui de repar­­tir de zéro », explique-t-elle. « La médi­­ta­­tion était sa manière de se relaxer. Unais n’a jamais été attiré par l’al­­cool, la ciga­­rette ou la drogue. Il était très sain. Il n’y avait abso­­lu­­ment aucun côté sombre dans cette histoire. C’était l’homme le plus doux au monde. » Quatre jours avant sa mort, Unais Gomes a envoyé un SMS à Chris­­telle : « Je me suis enfuis de la retraite. Mauvaise expé­­rience. De la folie ici. Je n’aime pas ça. L’en­­droit où je suis ne me plaît pas du tout. Je vais dans les montagnes. » Gomes avait égale­­ment informé le gérant, M. Thorn­­berry, un ancien toxi­­co­­mane accro à l’hé­­roïne de 53 ans, qu’il coupe­­rait court à son séjour. Il lui a confié avoir reçu un aver­­tis­­se­­ment alors qu’il était sous San Pedro. Thorn­­berry se souvient que Gomes lui a dit : « Je ne devrais pas être ici. Mon gardien spiri­­tuel n’ap­­prouve pas. » Joshua Stevens affirme que Gomes, quelques autres (dont trois étran­­gers qui ont demandé à ne pas être cités) et lui-même ont senti qu’une atmo­­sphère malsaine inex­­pli­­cable planait sur l’au­­berge.

Le jour suivant, Gomes, qui se trou­­vait alors à Lima, a été contacté par Joshua Stevens, qui lui a annoncé qu’un puis­­sant chamane du nom de Javier Arevalo était venu « nettoyer l’en­­droit », et qu’il devait reve­­nir pour conti­­nuer son trai­­te­­ment. Gomes a immé­­dia­­te­­ment contacté sa petite amie pour lui dire qu’il avait changé d’avis, comme en témoigne un des SMS qu’elle a partagé avec moi. « J’y retourne. Ils ont appelé un super chamane pour nettoyer l’en­­droit. Demain je reprends l’avion pour la jungle 🙂 » C’est la dernière fois que Chris­­telle a reçu des nouvelles de Gomes.

Tuer ou être tué

Javier Arevalo, le maître chamane, confirme qu’il a eu un mauvais pres­­sen­­ti­­ment une fois sur les lieux et qu’il a donné à Thorn­­berry une liste de plantes à ache­­ter dans le but d’ef­­fec­­tuer un lavage ritua­­lisé. Une tâche lais­­sée inache­­vée par le proprié­­taire, qui a dû se rendre à l’hô­­pi­­tal en raison d’une pneu­­mo­­nie le jour du drame.

Les décla­­ra­­tions se contre­­disent quant à la quan­­tité d’aya­­huasca ingé­­rée par Unais Gomes.

Ce jour-là, Leo Jime­­nez, 38 ans, prépa­­rait la hutte pour la session du soir. Le chamane Arevalo a déclaré qu’il était de retour du centre-ville lorsqu’il s’est retrouvé bloqué sur l’au­­to­­route. Dans l’in­­ca­­pa­­cité de rejoindre la jungle, il a confié à Celia  –  une indi­­gène shipibo employée comme chamane par le centre  –  le soin de mener la céré­­mo­­nie. La céré­­mo­­nie Ayahuasca a débuté à 19 h 30 en présence de six personnes : quatre étran­­gers anglo­­phones, dont Gomes, Celia la chamane et son assis­­tant Leo Jime­­nez. Stevens se souvient être venu cher­­cher sa dose et être retourné dans sa chambre, en atten­­dant 21 heures, pour démar­­rer sa propre session privée. Les décla­­ra­­tions se contre­­disent quant à la quan­­tité d’aya­­huasca ingé­­rée par Unais Gomes. Leo Jime­­nez affirme que Gomes aurait pris l’équi­­valent d’une demi tasse, tandis que Stevens s’ap­­puie sur le témoi­­gnage d’un des étran­­gers présents en m’in­­for­­mant que Gomes aurait demandé une double dose, soit une tasse entière.

Une demi-heure plus tard, alors que la céré­­mo­­nie battait son plein, les proprié­­tés psyché­­dé­­liques de la plante auraient commencé à faire leur effet. Celia a donc chanté ses mantras, ou icaros. Comme de nombreux témoi­­gnages en attestent, Gomes s’est alors levé de son empla­­ce­­ment, aban­­don­­nant son mate­­las et son seau à purge. Il est sorti de la hutte où se tenait la céré­­mo­­nie et s’est enfoncé dans l’obs­­cu­­rité, jusqu’a­­près les toilettes. Le paysage entier avait disparu dans les ténèbres et les sons de la jungle. À l’écart de la céré­­mo­­nie, sur la rive oppo­­sée d’une piscine natu­­relle, Stevens se trou­­vait seul dans son dortoir quand il raconte avoir entendu quelqu’un crier de tous ses poumons. « Yahweh, Yahweh, il est l’heure de faire sortir tes démons, mon Frère. Nous allons les faire sortir ensemble. » Stevens raconte avoir été secoué et s’être emparé de sa lampe torche afin de voir ce qu’il se passait. C’était Gomes. « Que se passe-t-il, mon frère ? » lui a-t-il demandé, d’après ses dires. Mais Stevens explique que Gomes n’était plus lui-même et qu’il s’est adressé à lui en ces mots : « Tu es Yahweh, tu es Dieu, tu es Yahweh. »

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Stevens montre ses bles­­sures
Crédits : Lali Hough­­ton

Inca­­pable d’apai­­ser la situa­­tion, c’est là que les choses sont parties en vrille. Selon les dires de Stevens, Gomes se serait rué sur le Cana­­dien, l’at­­tra­­pant par le cou, l’étran­­glant lente­­ment en répé­­tant : « Mon frère, tu es Yahweh, il est temps de faire sortir tes démons. » Gomes aurait ensuite attrapé Stevens par les cheveux, l’au­­rait traîné et main­­tenu au sol, se saisis­­sant de ses parties géni­­tales avant de lui mettre un doigt dans le derrière. « J’ai essayé de me défendre, mais c’est comme s’il avait acquis une force surhu­­maine », raconte Stevens. Inca­­pable de se défaire de Gomes, Joshua a alors crié à l’aide : « Unais, arrête ! Réflé­­chis ! Pense à tes parents. Arrête ! » Leo, l’as­­sis­­tant chamane, se souvient avoir entendu des cris prove­­nant de l’autre côté de la piscine. Il s’y est préci­­pité, et a trouvé les deux hommes luttant dans la nuit. Stevens affirme que Gomes tentait d’in­­tro­­duire sa langue dans sa bouche. « Arrête, je ne peux plus respi­­rer », s’est écrié Stevens. « Leo, à l’aide, de l’eau, agua ! » Jime­­nez affirme qu’il est alors allé à la cuisine afin de prépa­­rer une concoc­­tion à base de sel, de citron et de sucre, dans l’es­­poir de calmer les effets de l’aya­­huasca sur Gomes. Mais il raconte que le Britan­­niques l’au­­raient tranquille­­ment soulevé, écarté du passage, qu’ils auraient jeté la bois­­son au sol et auraient commencé à le frap­­per, lui aussi.

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La retraite en pleine forêt
Crédits : Phoe­­nix Ayahuasca Retreat Centre

« Il était trop fort, comme le démon », dit Jime­­nez. Stevens raconte qu’il a tenté de tenir Gomes par le cou, mais que ce dernier l’a faci­­le­­ment envoyé bala­­der sur le côté. C’est alors qu’il se serait rendu dans la cuisine à la recherche d’une poêle, pensant qu’as­­som­­mer Gomes était la seule solu­­tion. Gomes l’a pour­­suivi. Il faisait sombre ; la seule lumière prove­­nait d’une bougie allu­­mée dans la pièce adja­­cente. « Il fallait que je trouve une arme, il était plus fort que nous deux réunis », se souvient Stevens. « Il était déchaîné. » Alors qu’il cher­­chait une grande poêle, Stevens n’a trouvé qu’une petite casse­­role. C’est là, d’après Stevens, que Gomes s’est emparé d’un petit couteau. « Je l’ai frappé très fort sur la tête avec la casse­­role, mais ça n’a eu aucun effet sur lui », raconte Stevens. « Il s’est rué sur moi avec son couteau. » Il ignore comment, mais Stevens affirme que la casse­­role et le couteau se sont tous les deux brisés sur la grande table qui se trou­­vait au milieu de la cuisine, et que c’est à ce moment-là que Gomes s’est saisi d’un grand couteau de cuisine. « À cet instant, je me suis dit : “Il va me tuer” », m’a-t-il confié. Il raconte que Gomes l’a immo­­bi­­lisé au sol avec la table. Il ajoute qu’il paniquait et qu’il a crié : « À l’aide ! Il essaie de me tuer, il essaie de me tuer ! » Jime­­nez est enfin inter­­­venu, cette fois-ci avec l’aide de Paulino Shapiama, un agent de sécu­­rité qui enta­­mait son quatrième jour de travail dans cette retraite. Les deux hommes confirment ce moment de pure folie, à six mains sur le couteau, tandis que Shapiama tentait de faire une clé de bras à Gomes. Le couteau a été relâ­­ché, Gomes libéré, et Joshua a récu­­péré l’arme. « Tout ce que j’avais en tête, c’était ma fille, ma fian­­cée et ma famille », déclare Stevens. « Si ce type attra­­pait le couteau, il allait tuer l’un de nous. C’est là que j’ai pris ma déci­­sion. C’était tuer ou être tué. »

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Paulino Shapiama a été témoin du drame
Crédits : Chan­­nel 4

Le guéris­­seur

Ce qui s’est passé ensuite reste encore un sujet de discorde. Shapiama se souvient que la bagarre s’est termi­­née par un coup de couteau fatal et acci­­den­­tel, mais n’a vu qu’un coup de couteau. Jime­­nez a déclaré dans son témoi­­gnage à la police que Shapiama et lui essayaient de sépa­­rer les deux hommes et de leur prendre le couteau des mains. Jime­­nez ajoute que Stevens a pris le couteau de Gomes, a levé la lame dans les airs et a poignardé l’An­­glais à deux reprises, une fois au ventre, puis peut-être bien à un autre endroit (il a confirmé plus tard qu’il s’agis­­sait de la poitrine). Il raconte que Gomes a bougé légè­­re­­ment, avant de s’im­­mo­­bi­­li­­ser. Le récit de Stevens est plus détaillé. « Je l’ai poignardé une première fois au niveau de l’es­­to­­mac. J’ai senti le couteau le péné­­trer. Il était toujours agres­­sif, il envoyait des coups, il essayait de me prendre le couteau. Je pensais que ça l’au­­rait arrêté. Alors je l’ai poignardé au cœur. Il a encore donné deux coups de poings juste après que je l’ai poignardé au cœur. Puis il s’est effon­­dré. Et je me suis effon­­dré. » Jime­­nez a commencé à crier. Shapiama et lui, ralen­­tis par la barrière de la langue, affirment qu’ils étaient dans l’in­­ca­­pa­­cité de commu­­niquer avec Stevens. Il fallait qu’ils quittent les lieux pour pouvoir aler­­ter la police au bout d’un long chemin de boue sinueux, car il n’y a pas suffi­­sam­­ment de signal pour passer un appel depuis l’au­­berge. Jime­­nez a couru au village le plus proche, en haut de la colline, et a appelé la police à 21 h 30.

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L’arme du crime
Crédits : DR

Les autres buveurs d’aya­­huasca anglo­­phones, qui ont demandé à ne pas être nommés, ont cru qu’un meur­­trier errait sur les lieux, comme en témoigne leur dépo­­si­­tion auprès de la police. Ils ont alors quitté la hutte sur la pointe des pieds, à la recherche d’en­­droits où se cacher. Stevens a été laissé seul avec Gomes. « Je me levais parfois pour lui donner des claque, en lui deman­­dant : “Unais, pourquoi t’as fait ça ?” Je suis resté là pendant 45 minutes, à crier à l’aide. Personne n’est venu. » Les tests de toxi­­co­­lo­­gie confirment que Stevens n’était sous l’in­­fluence d’au­­cune drogue au moment des faits, pas même d’aya­­huasca. Joshua Stevens a été arrêté et a passé la nuit au poste de police d’Iqui­­tos, où il a été inter­­­rogé.

Le lende­­main, il a été remis en liberté condi­­tion­­nelle et auto­­risé à partir, étant donné sa coopé­­ra­­tion et les deux témoi­­gnages faits en sa faveur. C’est ce jour-là que j’ai rencon­­tré Joshua Stevens au poste de police. Il n’avait plus d’argent (il est probable que la police lui ait volé). L’air débraillé, il voulait mettre son histoire au clair, sachant que la presse locale faisait courir le bruit d’une version bien plus sexuelle des faits. La rumeur courait qu’il avait tué Gomes parce qu’il avait eu une vision de ce dernier en train de faire l’amour à sa femme. (Une version des faits que le jour­­nal britan­­nique Daily Mail a par la suite relayé.) Assis dans sa nouvelle chambre d’hô­­tel, Stevens m’a montré les bles­­sures issues de son combat avec Gomes ; des traces de luttes, un bleu au niveau de la tête et quelques petites entailles. Il était loin d’avoir fière allure. « Je ne l’ai pas assas­­siné. C’était de la légi­­time défense. Je suis quelqu’un de paci­­fique. Je n’ai jamais été violent aupa­­ra­­vant. Je suis même végé­­ta­­rien car je n’aime pas l’idée de mettre fin à un batte­­ment de cœur. Ce qui s’est passé cette nuit-là est complè­­te­­ment dingue. Ces yeux n’étaient pas les siens, on aurait dit que ce n’était lui. Je ne peux pas vrai­­ment expliquer ce qu’il s’est passé. Mais ce que je sais, c’est que si l’aya­­huasca contient beau­­coup d’éner­­gie lumi­­neuse, elle ouvre aussi les portes des ténèbres. Et si quelqu’un comme Unais, qui en a bu une tasse entière, n’a pas l’ha­­bi­­tude d’en prendre et ouvre ces voies aux ténè­­bres… Il n’était juste pas prêt pour ça. » Stevens affirme que Gomes avait pris une double dose d’aya­­huasca ; une décla­­ra­­tion qui reste à prou­­ver.

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Thorn­­berry, le proprié­­taire de la retraite
Crédits : Chan­­nel 4

« Je ne crois pas que l’aya­­huasca ait été l’élé­­ment déclen­­cheur dans toute cette histoire », m’a confié Mark Thorn­­berry, le proprié­­taire de la retraite. « Il y avait un problème d’ego entre ces deux-là. Je ne peux pas vous dire exac­­te­­ment quoi, par respect pour la famille d’Unais. » Dans son rapport, la police n’est pas parve­­nue à trou­­ver de conflits entre les deux hommes. Stevens m’a confié que Gomes et lui avaient souvent discuté de démons et de para­­sites, et qu’il était venu faire cette retraite dans le but de soigner des para­­sites qui se trou­­vaient dans ses poumons, ainsi qu’un rash qui entraî­­nait la perte de ses cheveux. Stevens a une théo­­rie selon laquelle des esprits malé­­fiques, ou des démons, ont besoin de se maté­­ria­­li­­ser dans le monde natu­­rel afin de s’em­­pa­­rer de l’âme de quelqu’un. Plus le nombre de para­­sites, de cham­­pi­­gnons ou de mala­­dies dans votre corps est grand, plus le démon aurait de l’em­­prise sur votre esprit et votre âme. Selon lui, ni la méde­­cine occi­­den­­tale, ni la méde­­cine chinoise n’était en mesure de le soigner ; seule l’aya­­huasca permet­­trait d’en déter­­mi­­ner la cause.

En huit ans, et plus de 400 expé­­riences avec de l’aya­­huasca et des cham­­pi­­gnons hallu­­ci­­no­­gènes, Stevens affirme qu’il a commencé à expul­­ser toutes sortes de para­­sites de son orga­­nisme, tout en se confron­­tant aux recoins les plus sombres de son âme. Il soutient qu’il s’agis­­sait pour lui d’une « puri­­fi­­ca­­tion », qui aurait même réduit le nombre de « pensées homo­­sexuelles qui [le] pertur­­baient » (sic) depuis des années. Stevens dit qu’en appre­­nant l’am­­pleur de ses capa­­ci­­tés à se soigner, il a pu acqué­­rir une meilleure compré­­hen­­sion du « moi ». Il raconte qu’il a eu, selon lui, ce qu’on appelle un « réveil de Kunda­­lini », une sorte de décharge allant du bas du dos jusqu’au crâne. De pair avec son « moi supé­­rieur », Stevens affirme qu’il a réussi à déve­­lop­­per des compé­­tences de guéri­­son. Il raconte qu’il aurait mis ses pouvoirs à l’épreuve au Canada, où il aurait soigné du VIH deux femmes qui, selon lui, accep­­te­­raient de témoi­­gner en sa faveur. Stevens ajoute qu’il a montré des preuves photo­­gra­­phiques et audio à Gomes, et que ce dernier s’est montré captivé par ses décla­­ra­­tions. Mais qu’est ce qui a bien pu déclen­­cher un état de psychose chez Gomes ?

Le possédé

Le docteur Eduardo Gaste­­lu­­mendi, psycha­­na­­lyste installé à Lima, explique que si l’aya­­huasca permet d’ap­­por­­ter une certaine lumière sur certaines choses, elle est égale­­ment capable de faire resur­­gir un trau­­ma­­tisme.

En 26 ans de carrière, le chamane Arevalo n’avait jamais eu affaire à un cas pareil.

« Quelque chose a entraîné un état psycho­­tique chez Gomes, déclen­­ché soit par la fréquence, soit par la quan­­tité d’aya­­huasca consom­­mée ; qu’il s’agisse de la rela­­tion entre les deux hommes ou d’éven­­tuels éléments incon­­nus. Ne pas avoir d’an­­té­­cé­­dents psycho­­tiques de signi­­fie pas qu’ils n’existent pas. Les Ayahuasque­­ros, ou “hommes de méde­­cine”, feraient ici réfé­­rence à des enti­­tés diabo­­liques, mais je n’en ressens pas le besoin. À mon avis, ce sont d’an­­ciennes peurs qui se projettent de manière très forte sans que la personne n’en soit même consciente aupa­­ra­­vant. » Il ne nous reste donc que des spécu­­la­­tions. S’agis­­sait-il de la résur­­gence d’un trau­­ma­­tisme enfoui ? L’aya­­huasca aurait-elle entrou­­vert une faille présente entre les deux hommes ? Y a-t-il eu une certaine forme de ce que les psycha­­na­­lystes appellent le « contre-trans­­fert », où les croyances person­­nelles et les théo­­ries de Stevens auraient dérangé l’in­­cons­­cient de Gomes ? Ou était-ce simple­­ment cette éner­­gie sombre qui planait sur l’au­­berge ? Le chamane Arevalo m’a confié qu’en 26 ans de carrière, il n’avait jamais eu affaire à un cas pareil. Selon lui, Stevens a fait preuve d’illu­­sions de gran­­deur et qu’il a vu, durant la seule céré­­mo­­nie à laquelle ils avaient parti­­cipé, une éner­­gie sombre et malveillante qui ne cessait de le tour­­men­­ter.

Quelques semaines plus tard, Stevens, alors de retour au Canada, m’a confié sur Face­­book sa théo­­rie concer­­nant Gomes. « À travers ce que j’ai montré à Unais », m’a-t-il écrit, « à travers les photos de para­­sites, les enre­­gis­­tre­­ments audio, et mon discours tout simple­­ment, Unais a pris conscience du démon qui l’ha­­bi­­tait. Mais cette entité était plus intel­­li­­gente et plus consciente. Et elle a dirigé contre moi toute son éner­­gie et son atten­­tion. »

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Javier Arevalo Shahuano
Crédits : spiri­­tual dimen­­sions

Et si on prenait la notion de posses­­sion au sérieux ? Le docteur Jacques Mabit est un méde­­cin français qui, dans son approche de la méde­­cine occi­­den­­tale au travers d’an­­ciens ensei­­gne­­ments, a bâti un centre d’Aya­­huasca il y a main­­te­­nant 23 ans. À partir de ses propres expé­­riences cliniques, le docteur Mabit est devenu un fervent croyant de ce qu’il appelle des « infes­­ta­­tions spiri­­tuelles », et va à l’en­­contre du déni occi­­den­­tal dans le champ de la psychia­­trie concer­­nant l’exis­­tence d’es­­prits agis­­sant indé­­pen­­dam­­ment (auxquels toutes les cultures origi­­nelles font réfé­­rence). « La psycho­­lo­­gie conven­­tion­­nelle, ou psychia­­trie, ne parvient pas à répondre et se montre très limi­­tée en ce qui concerne de nombreux problèmes de santé mentale tels que la disso­­cia­­tion, l’ad­­dic­­tion et les troubles de la person­­na­­lité – elle préfère les cami­­soles, physiques ou chimiques, au véri­­table trai­­te­­ment. Les infes­­ta­­tions spiri­­tuelles visent les personnes les plus vulné­­rables ayant des problèmes psycho-émotion­­nels et géné­­rant des symp­­tômes de mala­­die mentale. Il a été démon­­tré, à l’aide de méthodes exis­­tantes, que la consom­­ma­­tion de substances psychoac­­tives permet­­tait d’ou­­vrir le corps du sujet de manière éner­­gé­­tique, le rendant perméable aux enti­­tés malveillantes. Dans le cas de Gomes, nous nous trou­­vons face à une confluence de problèmes : troubles émotion­­nels précé­­dents, rituel incor­­rect, manque de protec­­tion et de guidance, ainsi qu’un accom­­pa­­gne­­ment inadapté. Tout cela mène à croire que Gomes était possédé. » Le docteur Mabit affirme que le problème avec le tourisme de l’aya­­huasca moderne réside dans cette inca­­pa­­cité à faire face aux posses­­sions. Mes conver­­sa­­tions avec des ethno­­bo­­ta­­nistes et autres défen­­seurs de l’aya­­huasca m’ont amené à la conclu­­sion que ce décès sonne l’alarme concer­­nant les centres spiri­­tuels psyché­­dé­­liques (bien que tempo­­rai­­re­­ment fermé, le Phoe­­nix Ayahuasca Retreat Centre rouvrira ses portes ce mois-ci), et pour le renfort des stra­­té­­gies de risques en matière de santé, comme la ferme­­ture des cuisines pendant les céré­­mo­­nies.

Dans quelle mesure les préceptes indi­­gènes origi­­naux ont-ils été modi­­fiés par ces Ayahuas­­ca­­land, pour deve­­nir de vulgaires séjours pour touristes en Amérique du Sud ? Peut-être serait-il temps de revoir notre vision occi­­den­­tale de l’aya­­huasca en tant qu’ou­­til de décou­­verte de soi-même et lui accor­­der le respect qu’elle mérite en tant que plante médi­­ci­­nale. Le défi étant de conser­­ver le statut de plante sacrée de l’aya­­huasca et non de venir alimen­­ter la folie géné­­rale d’une société dont elle tente de nous éloi­­gner. À Londres, la famille d’Unais Gomes a du mal à accep­­ter le verdict de la police d’Iqui­­tos qui a conclu à la légi­­time défense et, par consé­quent, a relâ­­ché Stevens. Ils ont fait appel à un expert et espèrent que Stevens se présen­­tera à la recons­­truc­­tion de la scène de crime – un devoir auquel il a affirmé qu’il ne déro­­ge­­rait pas. Reste à savoir si un traité d’ex­­tra­­di­­tion bila­­té­­ral entre les deux pays sera renforcé et si l’étrange affaire du drame de la retraite d’aya­­huasca sera rouverte.

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Les mains de Joshua Stevens au lende­­main du drame
Crédits : Lali Hough­­ton

Traduit de l’an­­glais par Amélie Trémélo d’après l’ar­­ticle « A story of drugs, dark­­ness and death in the amazon », paru dans Dazed and Confu­­sed. Couver­­ture : Le Phoe­­nix Ayahuasca Retreat Centre. Créa­­tion graphique par Ulyces.


LE GOUROU DE L’AYAHUASCA

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À la lueur des bougies, Turey Tekina fredonne un chant rituel pendant que ses hôtes sont submer­­gés d’hal­­lu­­ci­­na­­tions. La céré­­mo­­nie a lieu en pleine ville.

Agenouillé sur le sol du salon de son appar­­te­­ment de Brook­­lyn, les pieds glis­­sés sous ses cuisses, un jeune homme aux cheveux bouclés noués en une queue de cheval se penche précau­­tion­­neu­­se­­ment au-dessus d’une nappe d’au­­tel. Il se saisit d’un pot rempli d’un liquide brun, d’ap­­pa­­rence vinai­­gré, dont les origines remontent à l’Ama­­zo­­nie. Sous un éclai­­rage tamisé, il penche la bouteille et verse de son contenu dans une petite coupe, sur lequel sont inscrits des carac­­tères hébreux. Cette potion hallu­­ci­­no­­gène tribale prépa­­rée à base de lianes est appe­­lée l’aya­­huasca. « L’ex­­pres­­sion L’Chaim signi­­fie “à la vie”. C’est un message qui corres­­pond bien à l’es­­prit de la céré­­mo­­nie de l’aya­­huasca », m’ex­­plique l’homme à la queue de cheval, nommé Turey Tekina, d’après la formule inscrite en hébreux. Il a hérité cette coupe de sa famille juive ortho­­doxe. C’était son père qui l’uti­­li­­sait, et ce dernier est mort depuis main­­te­­nant vingt ans.

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Prépa­­ra­­tion de la céré­­mo­­nie
Crédits : Mere­­dith Hoff­­man

Tekina a aban­­donné le judaïsme à la mort de son père, mais il utilise encore la relique à chaque fois qu’il mène la céré­­mo­­nie tribale, dans cet endroit impro­­bable – un appar­­te­­ment confor­­table et bien tenu où l’on doit reti­­rer ses chaus­­sures avant d’en­­trer. Le sol est en parquet, les murs sont blancs et les rideaux bordeaux. L’ap­­par­­te­­ment se situe entre les usines de Bush­­wick, un quar­­tier de Brook­­lyn bien connu pour ses ateliers d’ar­­tistes et ses bars hips­­ters.

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