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Dans Weedcraft Inc, on apprend les ficelles de la culture du cannabis pour devenir un magnat d'une industrie légale parfois, controversée souvent.

par Laura Boudoux | 2 mai 2019

Quand Devol­­ver Digi­­tal, la société améri­­caine d’édi­­tion de jeux vidéo, a contacté Kacper Kwiat­­kowski pour lui propo­­ser de conce­­voir un jeu vidéo autour de l’in­­dus­­trie légale du canna­­bis, le game desi­­gner n’a pas eu la moindre hési­­ta­­tion. Cofon­­da­­teur du studio polo­­nais Vile Monarch, le tren­­te­­naire s’est donc mis au défi de créer Weed­­craft Inc, un jeu de gestion ancré dans l’in­­dus­­trie de la weed. 

Natu­­rel­­le­­ment, le jeu s’ac­­com­­pagne depuis sa sortie d’une vague de contro­­verse. Mais pour Kacper Kwiat­­kowski, il s’agit pour­­tant d’un sujet de société fasci­­nant, qui a sa place dans une indus­­trie du jeu vidéo qu’il trouve trop lisse et pas assez ancrée dans le réel.

Les propos ayant servi à réali­­­­ser cette story ont été recueillis par Laura Boudoux au cours d’un entre­­­­tien avec Kacper Kwiat­­kowski. Les mots qui suivent sont les siens.

À nos risques et périls

Quel est le but d’un jeu de gestion ? C’est très simple : il s’agit de créer de l’ordre à partir du chaos. Et quoi de plus chao­­tique que l’in­­dus­­trie légale du canna­­bis aux États-Unis ? Pour la faire courte, la weed n’est pas légale au niveau fédé­­ral, et chacun des 50 États du pays est libre de choi­­sir sa légis­­la­­tion. D’un État à l’autre, le canna­­bis peut être inter­­­dit, dépé­­na­­lisé, auto­­risé pour un usage médi­­cal mais illé­­gal dans un cadre récréa­­tif, ou bien complè­­te­­ment légal. Personne n’est d’ac­­cord, c’est le sujet parfait pour un jeu de gestion !

Crédits : Devol­­ver Digi­­tal/Vile Monarch

Alors quand Mike Wilson de Devol­­ver Digi­­tal m’a contacté pour nous pitcher l’idée de Weed­­craft, moi et mon équipe avons tout de suite accro­­ché au concept. Si vous avez joué à Hotline Miami, vous savez que Devol­­ver aime jouer avec les matières explo­­sives, et qu’ils ont un goût artis­­tique irré­­pro­­chable. Nous nous sommes donc plon­­gés dans le projet sans jamais hési­­ter, car nous savions que quelle que soit la mauvaise publi­­cité qu’il pour­­rait s’at­­ti­­rer – on n’a pas été déçus ! –, nous aurions toujours des argu­­ments contre elle.

L’une des critiques les plus répan­­dues est natu­­rel­­le­­ment de dire que nous faisons la promo­­tion de la marijuana, ce qui est faux. Pas une seule fois dans le jeu vous ne trou­­ve­­rez d’ap­­pro­­ba­­tion directe de la consom­­ma­­tion de canna­­bis – par ailleurs, le prota­­go­­niste ne fume jamais. Car ce n’est pas un jeu sur la marijuana, mais sur son commerce. Comme on dit : « Don’t get high on your own supply. »

Les fonda­­teurs de Devol­­ver Digi­­tal viennent d’Aus­­tin, au Texas – une oasis progres­­siste dans un désert conser­­va­­teur. Le canna­­bis est un sujet dont ils sont très proches. Ils s’in­­té­­ressent de près à l’évo­­lu­­tion de la légis­­la­­tion, et aux chan­­ge­­ments de percep­­tion de la plante au sein de la société améri­­caine. Ils ont pensé qu’il s’agis­­sait là d’un sujet très natu­­rel pour un jeu de gestion, et je partage leur avis.

Pour conce­­voir Weed­­craft Inc, nous nous sommes d’ailleurs inspi­­rés de clas­­siques comme Pizza Syndi­­cate, Capi­­ta­­lism, et même Theme Hospi­­tal. Il y a encore peu de jeux sur la marijuana, et encore moins de jeux de gestion. Nous avons égale­­ment vu beau­­coup de docu­­men­­taires sur le sujet, car nous cher­­chions à repré­­sen­­ter l’in­­dus­­trie de façon amusante, certes, mais fidèle et avec toute la profon­­deur néces­­saire à un tel projet.

Crédits : Devol­­ver Digi­­tal/Vile Monarch

Notre idée initiale était de rendre Weed­­craft Inc plus acces­­sible que la plupart des jeux de busi­­ness. L’un des moyens de le faire était d’in­­tro­­duire davan­­tage d’in­­te­­rac­­tions directes, afin que le joueur ne se retrouve pas seule­­ment le nez collé à des graphiques et des tableaux de chiffres. Il fallait aussi qu’il ait le senti­­ment d’être direc­­te­­ment impliqué dans le proces­­sus. On peut donc arro­­ser les plants en cliquant dessus, ou accé­­lé­­rer leur crois­­sance grâce à une icône.

C’est une méca­­nique qui n’est pas très appré­­ciée par les vété­­rans des jeux de gestion, ce que je peux comprendre, mais je crois que ça ouvre la porte à de nouveaux types d’in­­dus­­tries, qui ne sont habi­­tuel­­le­­ment pas repré­­sen­­tés dans le monde des jeux vidéo. C’est aussi la raison pour laquelle nous avons choisi d’ajou­­ter des visages humains, à la manière de Tropico, afin que le jeu ne soit pas tota­­le­­ment abstrait.

Tous ses aspects sont ainsi repré­­sen­­tées à travers des person­­nages humains : par exemple, la police n’est pas seule­­ment un para­­mètre du jeu, mais bien des poli­­cier·ères auxquel·les on peut s’adres­­ser, et qui ont chacun·e une person­­na­­lité et des inté­­rêts propres.

Haters vs. Players

Dans l’équipe, nous avons tous des visions très diffé­­rentes de la ques­­tion de la marijuana. Certaines personnes ne fument pas du tout, quand d’autres appré­­cient énor­­mé­­ment la marijuana récréa­­ti­­ve… et puis, il y a ceux qui pensent qu’elle ne devrait être léga­­li­­sée que pour une consom­­ma­­tion théra­­peu­­tique. Tout cela est cohé­rent avec l’idée que le jeu explore toutes les facettes de l’uni­­vers du canna­­bis. Mon opinion person­­nelle n’a en rien influencé le jeu, c’est même plutôt l’in­­verse : en créant Weed­­craft Inc, j’ai appris beau­­coup de choses sur la marijuana et le fonc­­tion­­ne­­ment de son indus­­trie émer­­gente.

Crédits : Devol­­ver Digi­­tal/Vile Monarch

De façon sous-jacente, le jeu amène le joueur à prendre part aux débats qui entourent l’in­­dus­­trie du canna­­bis, il ne l’in­­vite pas à mili­­ter pour sa léga­­li­­sa­­tion ! Il s’agit simple­­ment d’une explo­­ra­­tion du sujet, pas de propa­­gande. À titre person­­nel, j’ai­­me­­rais voir plus de jeux se pencher sur des problé­­ma­­tiques complexes du monde réel. Qu’im­­porte le sujet. L’in­­dus­­trie du jeu vidéo est assez mature pour se posi­­tion­­ner sur n’im­­porte lequel d’entre eux.

Les jeux vidéo sont un outil incroyable pour racon­­ter des histoires sur notre monde, nos socié­­tés et nos préoc­­cu­­pa­­tions. D’une certaine manière, Weed­­craft Inc le fait : il ouvre le débat sur un sujet issu du monde réel d’une façon mature. J’ai­­me­­rais voir cela plus souvent, en tant que déve­­lop­­peur de jeux, mais aussi en tant que joueur.

Mais à cause des contro­­verses, qui sont deve­­nues un effet secon­­daire du jeu, nous avons eu des problèmes, prin­­ci­­pa­­le­­ment avec Face­­book et YouTube, et même avec certains de nos parte­­naires. Avec certains d’entre eux, il est possible d’ar­­gu­­men­­ter et de discu­­ter, mais avec les grosses entre­­prises, qui auto­­ma­­tisent leurs proces­­sus de véri­­fi­­ca­­tion, c’est plus diffi­­cile. Face­­book nous a refusé la publi­­cité sur leur plate­­forme, mais après la publi­­ca­­tion de plusieurs articles de presse dénonçant cela, ils ont fini par régler le problème.

YouTube a refusé de son côté la moné­­ti­­sa­­tion des vidéos présen­­tant le jeu, ce qui signi­­fie que si un youtu­­beur en parle, il ne peut pas gagner d’argent grâce à sa vidéo, ni inclure de publi­­cité. Cela contre­­dit la régu­­la­­tion même de YouTube, puisqu’ils affirment que si les vidéos sont faites à des fins éduca­­tives, et non à des fins de promo­­tion, tous les conte­­nus sont auto­­ri­­sés, et c’est exac­­te­­ment comme cela que nous voyons Weed­­craft Inc.

Crédits : Devol­­ver Digi­­tal/Vile Monarch

Je peux tout à fait comprendre qu’on pense que la marijuana est une substance nocive, qu’elle ne devrait être dépeinte d’au­­cune manière et que ce jeu ne devrait donc pas être vendu… En revanche, si la même personne estime que le meurtre est immo­­ral, mais qu’il est accep­­table de le montrer dans des jeux vidéo, où est la logique ? Weed­­craft Inc est inter­­­dit en Chine, mais pas Call of Duty. Ironique­­ment, les contro­­verses qui ont entouré le jeu ont certai­­ne­­ment contri­­bué à sa réus­­site. Haters gonna hate. Players gonna play.


Couver­­ture : Weed­­craft Inc. 


 

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