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Les scientifiques s'accordent pour dire que les plantes possèdent une forme d'intelligence et de conscience, bien plus développées qu'on l'imagine.

par Laura Boudoux | 26 février 2019

Le cas du mimosa

Dans le labo­ra­toire asep­tisé de Monica Gagliano, le mimosa pudique apporte une touche de vie grâce à son feuillage vert unique au monde. Lorsqu’on la touche, qu’elle reçoit quelques gouttes de pluie, ou qu’un insecte s’ap­proche un peu trop près, la plante tropi­cale referme ses feuilles le long de sa tige, pour ne les redé­ployer que quelques heures plus tard. Un système de défense ances­trale, dont la cher­cheuse en écolo­gie évolu­tive se sert pour mener à bien son étude sur la mémoire des plantes.

Au sein de son cabi­net aux airs de jungle, Monica Gagliano s’amuse à bouger de haut en bas la plate­forme sur laquelle sont posés les mimo­sas. Sans surprise, ils se protègent de ce stimu­lus exté­rieur en repliant leurs feuilles en l’es­pace de quelques secondes. Mais au bout de quelques tests, la cher­cheuse constate que la sensi­ti­vité ne réagit plus. Le mimosa a compris son stra­ta­gème, et sait désor­mais que cette chute de quelques centi­mètres ne repré­sente aucun danger pour lui.

Mimosa pudica
Crédits : Monica Gagliano

« C’est grâce à sa propre expé­rience que le mimosa a appris à ajus­ter ses actions de manière adap­ta­tive. La plante s’est ainsi évitée des dépenses éner­gé­tiques super­flues, face à un stimu­lus inof­fen­sif appris, préser­vant ses réserves d’éner­gie pour répondre aux stimuli qui pour­raient véri­ta­ble­ment consti­tuer une menace », explique Monica Gagliano dans son étude publiée en novembre 2017, inti­tu­lée « Les plantes apprennent et se souviennent : habi­tuons-nous y ».

« Apprendre, c’est la capa­cité à modi­fier son compor­te­ment suite à l’ac­cu­mu­la­tion d’ex­pé­riences passées, qu’elles soient néga­tives ou posi­tives. Les plantes excellent dans ce type de réponses intel­li­gentes », renché­rit Michael Marder, profes­seur en philo­so­phie de la vie végé­tale. Il souligne d’ailleurs que les végé­taux « ont survécu beau­coup plus long­temps que les êtres humains à l’échelle de l’évo­lu­tion, ce qui n’au­rait pas été possible sans leurs capa­ci­tés d’ap­pren­tis­sage face à des envi­ron­ne­ments chan­geants ».

Le fait qu’ils appré­hendent aussi bien leur envi­ron­ne­ment et qu’ils sachent s’y adap­ter suffit-il pour attri­buer aux arbres et aux plantes une forme de conscience ? « Le prin­ci­pal problème avec cette ques­tion est la défi­ni­tion de ce que nous appe­lons “la conscience” », souligne François Bouteau, biolo­giste et maître de confé­rences à l’uni­ver­sité Paris Dide­rot. « Les méde­cins qui travaillent sur des patients dans le coma savent qu’il existe un large éven­tail d’états conscients chez les humains, de la perte totale à l’éveil. Si nous consi­dé­rons une défi­ni­tion mini­male de la conscience comme la capa­cité de perce­voir le monde qui nous entoure et d’in­te­ra­gir avec lui en adop­tant des compor­te­ments complexes, la réponse peut être oui, les plantes sont conscientes », affirme-t-il.

Une conclu­sion à laquelle arrive égale­ment Michael Marder, si l’on consi­dère « les capa­ci­tés de prise de déci­sion, les stra­té­gies de commu­ni­ca­tion, les réponses défen­sives anti­ci­pées et de nombreuses autres formes de compor­te­ment déli­béré » des végé­taux.

Crédits : Cem Sagis­man

« Outre la conscience du temps et leur sensi­bi­lité, la conscience végé­tale s’ex­prime dans la capa­cité des plantes à atteindre leurs objec­tifs. En maxi­mi­sant leur expo­si­tion à la lumière du soleil et en obte­nant de l’eau et des nutri­ments miné­raux par le biais de leurs racines, elles présentent une version de la conscience non repré­sen­ta­tive et non-objec­ti­vante », explique le cher­cheur. Mais certains cher­cheurs n’hé­sitent pas à affir­mer que la conscience des plantes n’est sûre­ment pas aussi diffé­rente de la nôtre qu’on l’ima­gine.

Un arbre est une commu­nauté

La ques­tion de la conscience des plantes a été large­ment démo­cra­ti­sée par l’in­gé­nieur fores­tier alle­mand Peter Wohl­le­ben, pour qui il ne fait aucun doute que les végé­taux sont des êtres intel­li­gents. Depuis la paru­tion de son livre La Vie secrète des arbres, en 2015, la ques­tion de la conscience des arbres et des plantes passionne biolo­gistes et philo­sophes. En plus de déve­lop­per un appren­tis­sage asso­cia­tif, les végé­taux montrent d’autres carac­té­ris­tiques simi­laires à la conscience humaine ou animale.

Et le fait que les végé­taux n’aient ni système nerveux, ni cerveau, n’em­pêche pas une certaine forme de conscience, bien au contraire. « Si l’on consi­dère la défi­ni­tion de la conscience dans un sens psycho­lo­gique, c’est-à-dire faite pour décrire diffé­rents aspects de la vie humaine liés aux notions de connais­sance, d’émo­tion, d’exis­tence, d’in­tui­tion, de pensée, ou encore de subjec­ti­vité, nous y asso­cions rapi­de­ment le cerveau. Mais s’il s’agit d’une défi­ni­tion plus simple, il n’est certai­ne­ment pas néces­saire d’y inté­grer un cerveau », estime ainsi François Bouteau.

Quant au système nerveux, il serait chez les plantes et les arbres remplacé par « des struc­tures pouvant jouer des rôles analogues de trans­mis­sion d’in­for­ma­tion via des signaux élec­triques chez les plantes », assure-t-il. Là encore, Michael Marder abonde en ce sens, assu­rant qu’un « système nerveux n’est pas néces­saire pour qu’un orga­nisme soit conscient ».

Crédits : Lukasz Szmi­giel

« Un système nerveux est un moyen rapide de trans­mettre des signaux au sein d’un être vivant et entre lui et le monde. Mais la trans­mis­sion du signal peut se produire de nombreuses autres manières, notam­ment via les réseaux hormo­naux, les voies hydrau­liques, biochi­miques et élec­triques », détaille le philo­sophe. « C’est parce que nous, les humains, comp­tons beau­coup sur un tel système, que nous présu­mons à tort que ceux qui ne le possèdent pas n’ont pas de conscience. Au contraire, les plantes doivent être extrê­me­ment sensibles aux événe­ments qui se produisent là où elles poussent, car elles ne peuvent pas les fuir en cas de danger. Nous pouvons donc en déduire que la combi­nai­son de systèmes de trans­mis­sion de signaux auxquels elles ont recours est plus effi­cace et adap­tée au monde que notre propre système nerveux central », conclut ferme­ment Michael Marder.

Des signaux élec­triques, mais aussi « une multi­tude de compo­sés organo-vola­tiles », qui permettent une commu­ni­ca­tion inter ou infras­pé­ci­fique, souligne François Bouteau. Le biolo­giste soutient ainsi la thèse de Peter Wohl­le­ben, qui veut que les arbres et les plantes commu­niquent de manière intel­li­gente entre eux. « Les plantes échangent des infor­ma­tions précises et se comportent donc comme des être sociaux, puisqu’elles émettent et reçoivent des infor­ma­tions qui leur permettent de modi­fier leur compor­te­ment », détaille-t-il.

Une forme de commu­ni­ca­tion bien plus complexe, complète et sophis­tiquée que celle des humains si l’on en croit Michael Marder, qui consi­dère un seul et unique arbre comme une commu­nauté en soi. « Ses pousses et ses branches peuvent, si elles sont coupées et placées dans des condi­tions propices, donner nais­sance à de nouveaux arbres », explique-t-il, rappe­lant que « la commu­nauté de plantes n’est pas que végé­tale ». Pour commu­niquer entre eux, les arbres et plantes ont ainsi besoin d’un système raci­naire complexe, auquel les scien­ti­fiques ont donné le nom de Wood Wide Web.

« Dans les zones dites de tran­si­tion, autour des extré­mi­tés des racines, il existe des assem­blages symbio­tiques très complexes de cham­pi­gnons, de bacté­ries et d’autres formes de vie qui colla­borent avec les plantes pour commu­niquer entre elles et cher­cher des ressources », explique ainsi Michael Marder.

Crédits : Vincent Maret

En Afrique subsa­ha­rienne, les acacias ont ainsi déve­loppé un système de commu­ni­ca­tion leur permet­tant de se préve­nir en cas d’at­taque de girafes dévo­reuses de feuilles. Lorsqu’elles commencent à mâcher les branches de ces arbres allé­chants, les acacias détectent dans un premier temps leur bles­sure, avant d’émettre un signal qui prend la forme de gaz éthy­lène. Les acacias alen­tours savent alors qu’un préda­teur rôde et commencent à sécré­ter du tanin, un poison capable de tuer des herbi­vores, même adultes.

« Peut-être ferions-nous bien de nous souve­nir de cela, nous les humains : nous avons tendance à penser que l’in­di­vidu est une entité distincte, à part entière, alors que sa vie est impos­sible sans une multi­tude d’autres êtres, qu’ils soient humains ou non ! » souligne le philo­sophe de la vie végé­tale.

Végé­ta­li­ser les humains

S’ins­pi­rer des plantes et non tenter à tout prix de les huma­ni­ser : voilà la clé pour de nombreux cher­cheurs en biolo­gie. « Je suggère, plutôt que de s’adon­ner à l’an­thro­po­mor­phisme des végé­taux, de végé­ta­li­ser les gens. Il existe un profond patri­moine végé­tal physique et psychique en nous, que nous avons réprimé. De nombreux problèmes contem­po­rains, de la crise envi­ron­ne­men­tale mondiale aux inéga­li­tés sociales, sont le résul­tat de cette répres­sion », analyse Michael Marder.

Une vision qui mène les spécia­listes du sujet à envi­sa­ger la créa­tion d’un nouveau lexique, mais aussi peut-être de nouvelles régle­men­ta­tions. « La plupart des termes utili­sés [en biolo­gie végé­tale] ont été conçus pour décrire des acti­vi­tés humaines et ne sont donc pas parfai­te­ment appro­priés aux acti­vi­tés des plantes. Créer de nouveaux mots et concepts permet­trait d’être plus précis », selon François Bouteau.

Crédits : Robert V. Ruggiero

La prio­rité est pour lui une réflexion « sur les modes de gestion des cultures et des forêts ». Celui qui compare la mono­cul­ture à « l’éle­vage de poulets en batte­rie » imagine ainsi une rédac­tion juri­dique sur les droits des animaux, à la manière des lois mises en place pour la protec­tion des animaux en 2015. « Des comi­tés d’éthique ont commencé à travailler sur la ques­tion, notam­ment en Suisse. Peut-être faudra-t-il en passer par des droits des plantes si nous n’ar­ri­vons pas à faire évoluer la gestion actuelle d’un certain nombre de modes de culture », songe-t-il.

Le biolo­giste place ses espoirs dans l’agro-écolo­gie et la perma­cul­ture, « des disci­plines en plein essor qui ont beau­coup de solu­tions à propo­ser ». Mais il déplore que les socié­tés s’ap­puient encore trop souvent sur « un modèle de mono­cul­tures inten­sives, imposé depuis long­temps, et qui a consi­dé­ra­ble­ment modi­fié le paysage et les pratiques agri­coles ».

Le cher­cheur attend « des déci­sions poli­tiques », mais reste conscient qu’un « tel cham­bou­le­ment pour arri­ver à une consom­ma­tion durable néces­si­tera beau­coup de temps, de moyens et d’ex­pli­ca­tions ». D’au­tant que la réflexion doit aussi prendre en compte la ques­tion éner­gé­tique. Donner plus de droits aux forêts, mieux les gérer et végé­ta­li­ser les villes pour­rait d’après lui « parti­ci­per à réduire la dépen­dance éner­gé­tique de l’agri­cul­ture ». Une avan­cée majeure qui passera par une prise de conscience collec­tive sur le pouvoir des plantes et leur nature d’êtres conscients.


Couver­ture : veeterzy.


 

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