Un gosse normal

D’un bout à l’autre de la place Rittenhouse, dans le centre de Philadelphie, le froid règne en silence. Délesté de ses feuilles, asséché, le parc central ressemble à un grand bouquet de ronces, parcouru par de rares aboiements. En ce mois de janvier 2019, les musiciens de rue ont déserté les allées transies. Quant aux rappeurs célèbres de la ville, comme The Roots, Jedi Mind Tricks et Will Smith, ils sont aussi partis depuis longtemps. Le genre a mis du temps à refleurir. Mais voilà qu’il s’épanouit non loin d’ici, dans une maison en brique à trois étages.

Crédits : Working on Dying

Construit il y a 266 ans, le bâtiment a appartenu à l’artiste Emlen Etting dans la seconde moitié du XXe siècle. Une de ses peintures recouvre un mur entier. Mais sa qualité première, pour les membres du collectif Working on Dying qui y a pris ses quartiers, n’est pas visible à l’œil nu. Les lieux sont hantés, leur a confié l’agence immobilière. Une aubaine pour ces rappeurs à l’univers morbide, persuadés que leur colocataire fantôme est bien intentionné. D’ailleurs, tout leur sourit : F1lthy, Oogie Mane, Forza, Brandon Finessin et The Loosie Man ont été rangés dans les beatmakers à suivre en 2018 par Complex.

Mieux, la tête de proue du label, Lil Uzi Vert, semble ne plus vouloir quitter le classement Billboard Hot 100 depuis qu’il en a pris la tête, en janvier 2017, à l’occasion de son featuring sur « Bad and Boujee » de Migos. Auteur du morceau de l’été de la même année selon MTV, « XO Tour Llif3 », il comptait parmi les meilleurs nouveaux artistes en 2018, ont jugé la chaîne et la cérémonie des Grammy. En septembre dernier, pour annoncer l’album Eternal Atake, il a publié le single « New Patek ». Plus de 46 millions de personnes l’ont déjà écouté sur YouTube.

Seulement, son nombre de fans peut bien grandir, Lil Uzi Vert est fatigué. « Je veux prendre le temps de remercier tous ceux qui me soutiennent mais j’en ai fini avec la musique », a-t-il écrit vendredi 11 janvier 2019 sur une story Instagram où apparaît une paire de chaussettes Gucci. « J’ai tout supprimé, je veux être normal… Je veux me réveiller en 2013 ». Le « rappeur emo », comme on le présente souvent, aimerait revenir au temps où on l’appelait Symere Woods, avant la sortie de son premier EP Purple Thoughtz Vol. 1, le 19 janvier 2014. Après tout, ce n’était qu’un « gosse normal, qui ne voulait pas vraiment rapper », a-t-il un jour confié.

Pourtant, le jeune homme d’aujourd’hui 24 ans s’est pris au jeu du succès, grisant mais parfois étouffant. Quand elle n’était pas en concert, la star enregistrait Eternal Atake, publiant à l’occasion des extraits sur son compte Instagram. Les fans s’en sont emparé afin de recomposer des simili-morceaux. Sans cesse, ils envoyaient des messages afin d’en demander plus, observe le beatmaker Oogie. Selon son collègue, Brandon Finessin, 100 titres ont été composés avec Lil Uzi Vert ces 12 derniers mois. Rien ou si peu n’est pourtant sorti. « Tout ce que je peux faire c’est de la musique, m’asseoir et attendre vos réactions », s’agaçait Symere Woods il y a quelques mois, pointant la responsabilité de son label, Generation Now. « Vous pensez que je n’ai pas envie de sortir de musique ? »

Partout, dans le rap actuel, la tendance est à l’hyper-productivité. À Philadelphie, le rappeur Alexander Charles est parvenu à sortir un morceau par jour en 2018. « Les artistes et le public sont instables, toujours à la recherche du prochain son. Le hip-hop est un véritable cimetière de beatmakers qui ont donné le rythme un moment avant de disparaître », juge leur pair Murda Beatz, lui aussi très prolifique. Certains préfèrent donc faire autre chose. Le 10 janvier, un jour avant Lil Uzi Vert, Joey Bada$$ a annoncé sa retraite à seulement 23 ans. « Mon dernier album était mon dernier album. Je suis PDG maintenant », a-t-il écrit sur Instagram.

Vers la mort

À Working on Dying, le PDG s’appelle Finesse. « Je ne veux pas qu’ils fassent des conneries, je ne veux pas qu’ils aient un travail, je veux que la musique soit leur travail », assure-t-il. « J’ai voulu créer un environnement dans lequel ils peuvent travailler librement parce que je sais ce que c’est que d’être un musicien à temps partiel. » Cet ancien manager d’un des membres de The Roots, Dice Raw, au milieu des années 2000, a aidé grâce à son master en commerce et son expérience dans le milieu. Il a été appelé à la rescousse par F1LTHY lorsque les affaires ont commencé à marcher.

Le doyen du crew a commencé à composer dans un sous-sol avec son frère, Oogie et un ami, Loosie, entre deux parties de Super Smash Bros. Au lycée, ils ont rencontré Brandon, Forza et Symere Woods, qui attirait les foules en dansant dans la cafétéria à la pause du midi. Le père de Loosie est mort alors qu’il avait 18 ans. « J’étais dans une voiture, je buvais du whisky en conduisant et je me suis dit : “Merde, je suis vraiment en train de travailler à mourir maintenant” », se souvient celui qui a trouvé le nom du collectif. Working on Dying est devenu le titre d’une mixtape sortie en 2014, sur laquelle on entend les voix de Gucci Mane et d’un thérapeute qui parle de la mort. « C’est comme dire que vous êtes en vie, en train de respirer, de boire, de fumer, de travailler à mourir », décrypte F1LTHY. « C’est juste un humble rappel », complète Loosie.

Malgré cet imaginaire un rien dépressif, le groupe se prémunit contre l’abattement en privilégiant la collaboration, sur le modèle de la 808 Mafia d’Atlanta. Car les compositeurs se retrouvent souvent seuls avec leurs ordinateurs et leurs démons. Pour les mêmes raisons, Murda Beatz s’entoure d’autres beatmakers dans le but de « renouveler constamment la musique ». À deux heures du matin, quand un membre de son équipe suggère de finir cinq beats, le beatmaker de Gucci Mane, Nicki Minaj, Travis Scott et Migos place à la barre à dix. Dans les studios de Working on Dying, Oogie est le plus actif. Sans doute est-ce la raison pour laquelle c’est lui qui est contacté par Drake en 2015, dont les paroles ont aussi accompagné un beat de Murda Beatz.

Crédits : Lil Uzi Vert

Sans doute est-ce aussi la raison qui a poussé Finesse à nommer Oogie « responsable de la production ». « C’est super mais c’est aussi beaucoup de pression », constate ce dernier. « Je dois m’assurer que tout va bien. » S’empressant de souligner qu’il s’agit de « bonne pression », l’artiste vante la décision de rester à Philadelphie, là où il a commencé à se servir de Fruity Loops et à collaborer avec Lil Uzi Vert. « Dès qu’il n’avait rien et moi non plus, on se voyait, donc notre relation était spéciale », explique Oogie. En 2017, la star du collectif fait appel à un producteur d’Atlanta, TM88, pour l’aider à sortir « XO Tour Llif3 ». « Elle a dit que j’étais fou, ouais, je pourrais me faire exploser la cervelle », rappe-t-il. « Du Xanax pour la douleur, ouais, s’il te plaît xanny fais-la partir. »

Ce médicament contre l’anxiété provoque la mort d’un rappeur avec lequel il a chanté, Lil Peep, en novembre 2017. Dépendant à plusieurs drogues, ainsi qu’au Xanax, Mac Miller trépasse lui en septembre 2018, trois mois après le meurtre de XXXTentacion, connu pour ses penchants suicidaires. Le 8 janvier 2019, c’est la rappeuse de Chicago Cupcakke qui était amenée à l’hôpital, par prévention, après avoir posté des tweets indiquant qu’elle voulait en finir.

L’industrie du rap s’interroge d’autant plus que Kanye West a fait un tour en hôpital psychiatrique fin 2016 et que Joey Bada$$ connaissait le succès avec un morceau baptisé « Devastated » (« dévasté »). En 2015, Earl Sweatshirt a pour sa part proclamé qu’il ne sortait pas de chez lui : son deuxième album était titré I Don’t Like Shit, I Don’t Go Outside. Aujourd’hui, le Californien dit ne plus vouloir travailler avec la major Columbia : « Je suis excité d’être libre car je vais pouvoir faire des choses plus risquées. » Pour se défaire de ses chaînes, Lil Uzi Vert a lui carrément annoncé sa retraite.

Crédits : Lil Uzi Vert/YouTube

À bout

La lumière est presque toujours allumée dans les studios de Working on Dying, entre Chinatown et le nord de Philadelphie. Sur les murs de cet immeuble caverneux qui accueillait naguère The Roots, des photos des anciens locataires sont alignées les unes à côté des autres, en face de graffiti. Mariah Carey voisine avec Usher et Musiq Soulchild, entre autres. Près de la porte qui mène à la salle de mixage, une pierre tombale porte une croix à l’envers et les initiales du collectif, « WOD ». Ses membres sont ici chez eux. « Ils seront toujours au studio plutôt qu’à des concerts ou des fêtes », témoigne F1LTHY. À moins de 26 ans, ils sont tous déjà des bourreaux de travail. Et le plus jeune d’entre eux, Matt Ox, n’a que 13 ans.

Pour l’écrivaine américaine Anne Helen Petersen, « les Millennials sont devenus la génération du burn-out ». Son confrère, Malcolm Harris, détaille dans le livre Kids These Days comment l’optimisation propre au monde du travail a été intégrée par les nouvelles générations à travers l’école et l’université. « La gestion du risque était une pratique d’entreprise, elle domine maintenant tout le système éducatif », écrit-il. C’est surtout vrai de ceux qui, comme les rappeurs, accordent une importance cardinale aux réseaux sociaux. Leur image en dépend. « Il n’y a pas de temps mort quand, à toute heure, vous pouvez soigner votre marque », remarque Anne Helen Petersen.

Or, Lil Uzi Vert a d’autant plus intérêt à le faire que, comme Lil Peep, il doit son succès à Internet et non à un label en particulier. Sa communauté a d’abord grandi sur Soundcloud et sa réputation a été faite en première instance à travers Instagram. Il éprouve donc certainement un sentiment de dépendance considérable envers ses fans. Décidé à les contenter, il n’en est pas moins dépendant des personnes qui lui ont ensuite fait signer un contrat. « Si vous signez, signez avec une major et pas un rappeur ou un DJ », se lamente-t-il le 12 janvier dans un tweet supprimé depuis, en référence au patron de Generation Now, DJ Drama. Ainsi donc, il se retrouve pris en tenaille. Cela explique sa frustration de voir Generation Now tarder à partager ses morceaux, alors que l’attente est grande.

« Le problème avec le burn-out c’est que vous ne le voyez pas venir »

« L’efficacité est notre objectif essentiel, et nous formons une génération d’outils parfaitement affûtés, conçus à partir d’embryons pour être des machines de production bêtes et méchantes », analyse aussi Malcolm Harris. Pour ne rien arranger, les écrans devant lesquels s’attardent les rappeurs prennent une énergie folle et les personnes entre 18 et 33 ans sont percluses d’anxiétés, selon The American Psychological Association. En juin 2017, Post Malone a donc été compris par beaucoup de ses fans en se tatouant « Always Tired » (« toujours fatigué ») sur le visage.

En studio, Murda Beatz est volontiers distrait. À peine a-t-il terminé une conversation avec un rappeur en prison qu’il commande des chicken wings puis procrastine sur son téléphone. Mais quand il se met au clavier, cela peut durer des heures. Même s’il songe à réduire sa productivité pour rester plus longtemps dans le milieu, il continue à charbonner. Sur l’album solo de Quavo, membre de Migos, il signe quatre beats. Il vient encore de proposer son travail à Drake et Cardi B. « Je suis dévoué, pas accro mais ça me permet de me contrôler, toute la douleur, maintenant, je ne la sens pas, je jure que ça me ralentit », dit Lil Uzi Vert sur « Xo Tour Llif3 », comme si le surmenage couvait.

« Le problème avec le burn-out c’est que vous ne le voyez pas venir, comme un rhume, et que vous ne pouvez pas l’optimiser », constate Anne Helen Petersen. Si bien que la seule solution peut être d’arrêter le travail toutes affaires cessantes. Mais Lil Uzi Vert et Joey Bada$$ ont-ils vraiment envie de travailler à mourir sans le rap ?

Crédits : Lil Uzi Vert

Couverture : Lil Uzi Vert à la dérive. (Generation Now/Ulyces)