En l’an 78 avant Jésus-Christ, un jeune homme aux manières précieuses et à l’air hautain prend la mer. Banni de Rome par Sylla, il se rend à Rhodes accompagné d’esclaves, afin de s’instruire des arts perfides de la rhétorique. Une troupe de pirates le capture alors et demande une rançon de 20 talents contre sa vie. Orgueilleux à souhait, le bel éphèbe rétorque que sa vie en vaut au moins 50, et que son ravisseur n’entend rien à son propre métier s’il n’est pas capable de mesurer la valeur d’un homme. Ce jeune homme n’est autre que Jules César. Il échappa miraculeusement à une mort cruelle, fit brûler ses tortionnaires et devint l’homme qu’on connaît. Maintenant, supposons un instant que le plus mythique des généraux latins eut succombé : que serait devenue la pérennité de Rome, ses lois, sa culture, ses conquêtes ? La face de l’histoire eut été radicalement changée par la piraterie.

Ils sont sanguinaires, impitoyables, naviguent sous des voiles noires et rendent la mer rouge de sang. Ils s’enivrent de rhum et voguent à la conquête de tous les vices, capturent les belles et massacrent les braves gens : les rêveries filandreuses de notre enfance, tout le folklore culturel de la piraterie est souvent vérifiable. Mais, en marge de ces anecdotes, le pirate est un parasite obstiné qui traversa les siècles et influença le cours de l’Histoire à maintes reprises. De la Grèce antique à la Corne de l’Afrique en passant par Tortuga, il est le « communis hostis omnium » : l’ennemi commun à tous. Pourtant, l’idée de piraterie est toujours l’objet d’un attrait difficilement palpable.

Le pirate antique, témoin obscur d’une histoire vacillante

Pas poète pour deux sous, le pirate est une tombe lorsqu’il s’agit de lui soutirer quelques informations sur ses exactions. Le discours que la piraterie tient d’elle-même est une langue ensevelie, un véritable hiéroglyphe dont la complexité a mis à l’épreuve nombre d’historiens. C’est d’autant plus vrai lorsqu’on s’attache à comprendre la piraterie antique et dater ses premiers soubresauts. On suppose néanmoins que les anciens se sont vite convertis au brigandage en mer, quelque 5 000 ans avant notre ère, autour de la Méditerranée. Qui furent les premiers hommes à s’aventurer en mer ? De simples pêcheurs, des pirates, des marins en quête de butin ou d’une terre nouvelle ? C’est une époque où l’histoire se mélange au mythe, où le souvenir des premiers brigands de mer s’imprègne et se confond avec les multiples mystères qui cloisonnent l’horizon, avec la présence des dieux et de diverses créatures mythologiques. Dionysos, vexé par un réveil brutal alors qu’il reposait ses esgourdes sur une plage paradisiaque, aurait été capturé par des pirates tyrrhéniens. Les inconscients finirent métamorphosés en dauphin, laissés à la charge de Poséidon. Les plus vieux poèmes du monde regorgent ainsi de références à la piraterie, et Homère parle avec respect de ces hommes imprudents. Ménélas, l’époux malheureux d’Hélène, écume les côtes orientales de la Méditerranée. Achille, avant la guerre de Troie, ne recule pas devant quelques razzias lucratives. À plusieurs reprises durant son odyssée, Ulysse doit décliner son identité lorsque il touche une terre nouvelle : « Ô mes hôtes, qui êtes-vous ? D’où venez-vous en sillonnant les humides chemins ? Naviguez-vous pour quelque négoce ou à l’aventure tels les pirates qui errent en exposant leur vie et portent le malheur chez les étrangers ? »

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Un calme moment dans un port méditerranéen
Joseph Claude Vernet, 1770

Il est certain que le manque de délimitation législatif, l’absence de carcans institutionnels de la Grèce archaïque entraîna une prolifération des bandes indépendantes en Méditerranée. Se faire pirate est alors un choix respecté, auréolé d’une certaine crainte. C’est un métier difficile pour des hommes énergiques. Dans un passage de L’Esprit des lois, Montesquieu affirme que tous « les premiers Grecs étaient des pirates » : s’il exagère peut-être, il est certain que ces premières communautés encore peu organisées se livraient volontiers à une guerre navale sans merci, où la loi du plus fort régnait sans risques de représailles. L’arrivée progressive de l’époque classique aux alentours du Ve siècle avant J.-C. vient rompre cet usage de droit commun qu’est la piraterie. L’organisation en cités-États, l’augmentation des pratiques législatives en Grèce puis dans la Rome antique permet une césure discrète entre l’illégitime acte de piraterie et le monopole légitime de l’utilisation de la force par une autorité politique. Mais ici encore, les contours sont flous : certains auteurs antiques, comme Plutarque, mettent en relief les relations possibles entre pratiques de pillage et communautés politiques. La fin des bandes organisées, et par conséquent le début des communautés de droit, marquerait non pas la clôture des actes de déprédation mais leur instauration dans un cadre quasi étatique, ou du moins officiel et durable. Préférant auparavant l’assaut lancé par quelques hommes cachés derrière un promontoire rocheux ou une crique de la mer Ionienne, les pirates de l’époque classique choisissent désormais des rapines d’envergure longuement planifiées. La naissance de l’autorité politique dans les communautés pirates permet aux individus de se rassembler, adoptant des coutumes et des principes communs afin d’agir en prédateur sur les hautes mers.

« À quoi penses-tu d’infester la mer ? », lui dit Alexandre. Et le pirate de répondre : « À quoi penses-tu d’infester la terre ? Mais parce que je n’ai qu’un frêle navire, on me nomme brigand, et parce que tu as une grande flotte, on te nomme empereur. »

Déjà dans la seconde moitié du VIe siècle, Polycrate, le pirate et tyran de Samos, faisait régner sa loi sur la mer Égée. Possédant plus de 100 navires, il entretenait des relations diplomatiques avec les grands noms de son époque, comme Cyrus et le pharaon Amasis. Il parait que le forban faisait également preuve d’un certain goût pour les arts. Dans la Grèce classique, un traité pseudo-aristotélicien, l’Economique, relève les pratiques pirates des Chalcédoniens, qui mêlaient piraterie et semblant de droit. Selon le texte, si un citoyen ou étranger domicilié avait un sulon – un droit, une velléité de représailles – à faire exécuter contre une ville étrangère ou un particulier, il lui suffisait de l’enregistrer auprès des autorités. Des sulai étaient donc organisés à tort et à travers, sous réserve d’une légalité chancelante, afin de piller et de dévaster les navires et contrées environnantes. Thucydide, entré au panthéon des historiens, rapporte que les Chalcédoniens donnaient la chasse aux bateaux dès qu’ils manquaient de blé. Et Philippe de Macédoine, au IVe siècle avant J.-C., de justifier ainsi ses conquêtes : « Cette île, ce n’est pas aux habitants ni à vous Athéniens que je l’ai prise, c’est à Sostrasos, un pirate. » Chalcédoniens, Darmates, Lacriniens, Cyzique… Les peuplades considérées par les Grecs comme pirates sont nombreuses. Faire une comparaison stricte entre ces organisations et celles de l’époque de la piraterie moderne tiendrait de l’anachronisme. Certains traits de caractère les regroupent pourtant : le refus de l’intégration dans le système diplomatique international, l’insularité politique, l’obtention du gain par la violence. D’autres traits les rattachent plus à l’État de droit : qu’est-ce qu’une organisation pirate, si ce n’est une communauté politique classique avec un contrat social commun, qui aurait choisit la conquête de l’impunité face à la recherche de la justice ? C’est une spirituelle réponse qu’un pirate tombé dans les mains d’Alexandre le Grand lui fit : « À quoi penses-tu d’infester la mer ? », lui dit Alexandre. Et le pirate de répondre : « À quoi penses-tu d’infester la terre ? Mais parce que je n’ai qu’un frêle navire, on me nomme brigand, et parce que tu as une grande flotte, on te nomme Empereur. » Alors que ces sociétés pirates prolifèrent, la cité de Rome se constitue en une force militaire et politique de moins en moins négligeable. Au IIIe siècle avant J.-C., les Romains sont un peuple fier, pragmatique et surtout particulièrement bien organisé. En deux siècles, la République étend largement sa domination sur terre, et les cités grecques succombent fatalement sous ses assauts. Mais les Romains, si agiles dans les manœuvres militaires terrestres, peinent à étendre leur hégémonie navale. Les eaux profondes de ce qui deviendra bientôt la mare nostrum, la Méditerranée, sont encore objets d’une inquiétude nébuleuse qu’on ne sillonne que par nécessité commerciale, et le plus souvent en longeant les côtes. La multiplication de ces associations pirates change radicalement la donne. Si Rome avait auparavant pactisé avec certains malfrats des mers, c’était parce que sa situation modeste ne lui permettait pas de s’opposer à quelques arrangements juteux. Mais les pillages s’intensifient et désormais, pas un carré de terre estampillé SPQR ne doit plus souffrir de malversations. La République se lance avec acharnement dans une extermination de ces États catalogués pirates. Une nouvelle époque de suprématie maritime commence, et Rome entend imposer sa loi. Illyriens, Dalmates, Ligures, Baléares : ils succombent tous sous les charges des galères de la marine romaine. Le chapitre final de cette ascension maritime se joua au dernier siècle de la République, dans une contrée orientale de la Méditerranée qui appartient aujourd’hui à la Turquie : la Cilicie. L’historien latin Florus parle en ces termes de cet État sauvage : « Pendant que le peuple romain était partagé dans les différentes parties du monde, les Ciliciens avaient envahi les mers. Supprimant les relations commerciales, brisant les traités du genre humain, ils avaient fermé les mers aussi bien que la tempête. » Cette région d’Anatolie du Sud s’enrichit par le commerce d’esclaves que des centaines de bateaux embarquent d’Orient. Rome attaque, détruit, envahit, annexe. Toutefois, les pirates sont des objets mouvants, incontrôlables : ils ont pour la plupart quitté la région avant même l’arrivée de la marine et continuent à châtier tout présomptueux s’aventurant en mer, augmentant même le nombres d’attaques. En 67 avant J.-C., le Sénat doit sévir : l’approvisionnement en blé de la ville, venue d’Afrique, a été coupé. Des pouvoirs quasiment illimités sont octroyés à Pompée le Grand, qui en deux mois – on prévoyait trois ans – nettoie la mare nostrum de la plupart de ses pirates. Si les Romains ont une obsession, c’est bien celle de la loi. Ils légifèrent sur toute chose, et la piraterie ne fait pas exception. Bien au contraire : dans le dernier siècle de la République, alors que la lutte s’intensifie, ils s’acharnent à délimiter les frontières de la piraterie, à la rendre reconnaissable. Dans son traité sur le Devoir, De Officiis, le fameux penseur et homme politique Cicéron s’attache à comprendre les tenants et les aboutissants des devoirs de tout homme, du respect envers autrui, et des limites d’applications de la loi. Il trace un premier cercle : la famille, échelle miniature de la société. Un second : la cité. Un troisième : l’ennemi. Chacun de ces cercles jouit d’une forme d’autorité morale sur l’individu, qui exige de lui un certain nombre de devoirs. Ces principes de courtoisie s’appliquent à tout ceux qui constituent « la société immense du genre humain ».

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Scène de la bataille de Trafalgar
Auguste Mayer, 1836

Le pirate est seul à échapper à son inventaire de civilités car il « n’est pas compté au nombre des belligérants, mais c’est l’ennemi commun à tous. Avec lui, on ne doit avoir de commun ni foi ni serment ». Il nous faut entendre tout l’écho de ces paroles : ni foi ni serment, il n’y a aucun devoir à l’égard du pirate, pas même ceux dus aux ennemis. On peut se demander sur quoi il fonde son allégation : qu’est-ce qui exclut à ce point le pirate de « la société immense du genre humain » ? La vie sédentaire sur la terre ferme ? Il est également possible que Cicéron cristallise ici une velléité implicite des pirates : s’exclure de toute connexion avec la société d’ordre domestique. Truands et malfrats ordinaires ont ceci de commun avec les braves gens qu’ils agissent à l’intérieur de la société ; le pirate, qu’il agisse en bien ou en mal, en solitaire ou en communauté, se situe toujours en dehors. Mais un pirate ne manœuvre jamais seul. Il est entouré de camarades, ou du moins d’un équipage qui fonde ses propres règles dans un lieu restreint. À huis-clos, ils réinventent à leur gré une société miniature dans cet espace limité qu’est le navire et illimité qu’est la haute mer. Il articule sa liberté dans cette opposition nécessaire. Quoi qu’il en soit, Cicéron définit ici durablement une caractéristique primordiale du pirate : il s’écarte de la société, et elle le lui rend bien. Lorsqu’on entre en piraterie, on entre en guerre contre le monde entier : c’est l’ennemi commun à tous.

Les Barbaresques, corsaires au nom du profit

Jusqu’à la chute de Rome et l’avènement du Moyen Âge, la piraterie est toujours présente en Méditerranée. Après la chute de l’Empire, elle dépérit, devient un élément chronique, un facteur peu important dans la vie du pourtour méditerranéen. La raison fondamentale est que pendant près d’un millénaire, il n’y avait que peu de commerce maritime sur lequel prélever un butin.

Lorsque Selim-ed-Teumi appelle à son aide afin de maintenir à flot la révolte algérienne contre l’Espagne, Arouj accourt. Puis il l’étrangle, s’empare de l’Algérie, submerge la Tunisie et le Maroc.

Puis les croisades débutèrent, suivies des échanges florissants entre les cités italiennes et celles de l’Orient : les navires de Venise puis de Gênes commencèrent à parcourir la Méditerranée, les cales remplies d’épices, de tissus et d’argent. Les vieilles habitudes de la piraterie reprennent progressivement. Cette fois pourtant, la nouvelle race de pirates vient de l’autre côté de la Méditerranée : basanés, le turban sur la tête et l’épée au poing, les Maures sont affamés d’or et de vengeance après que Ferdinand, le roi catholique, les eut chassés d’Espagne à Grenade en 1492. La grande piraterie barbaresque, qui éclate au XVIe siècle avec brusquerie, démontre d’un geste son style et d’un coup de lame son ardeur. En 1504, le pape Jules II, accompagné de deux autres galères, fait escorte à un convoi de marchandises précieuses entre Gênes et Civita vecchia. Le capitaine, dénommé Paolo Victor, est confiant. Mais soudain surgit une fine galiote, puis une volée de flèches et un abordage dans les règles de l’art. Aux côtés des pirates en transe, un capitaine trapu, au nez aquilin et à la barbe de feu fait irruption. C’est le fils d’un potier grec qui s’est fait musulman pour s’engager à bord d’un navire de pirate turc. Il aura vite fait de commander sa propre flotte et même de s’affranchir de l’autorité de Constantinople. Voici Arouj, le premier des frères Barberousse. Arouj est un pirate terrible et sournois. Lorsque Selim-ed-Teumi appelle à son aide afin de maintenir à flot la révolte algérienne contre l’Espagne, Arouj accourt. Puis il l’étrangle, s’empare de l’Algérie, submerge la Tunisie et le Maroc. Le génie militaire d’Arouj est certain, pourtant le second Barberousse, le sanglant Keyr-ed-Din, éclipse son frère par ses capacités politiques. Lorsqu’il récupère les terres d’Arouj à sa mort, il offre directement l’Algérie au seigneur de Constantinople qui le nomme gouverneur et, ne perdant rien de son indépendance, il s’assure ainsi de la protection d’une puissance redoutable. Ces deux frères irascibles ont un profil absolument unique dans l’histoire de la piraterie : incorrigibles pirates à l’origine, ils s’érigent rapidement en chefs d’État. Un État vassal de Constantinople sur le papier mais indépendant dans les faits. Leur génie, c’est d’être officiellement des corsaires, c’est-à-dire brigands au service des autorités d’une nation, alors qu’officieusement, ils s’écartent des carcans et brisent leurs chaînes. Des pirates.

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Aroudj Barberousse
Charles Motte

S’ils avaient échoué dans leur contrôle du Maghreb, on les prendrait aujourd’hui pour des médiocres. Mais ces corsaires-là n’ont rien de commun aux corsaires occidentaux. Les Barberousse et leurs successeurs instiguent à la fois une nouvelle vague de piraterie et une nouvelle façon de la faire : c’est une piraterie qui s’intègre à une économie de profit en singeant la diplomatie courtoise auprès d’interlocuteurs hypocrites. Ils négocient avec les puissances européennes et sont reconnus par ces dernières. Ils s’allient avec la France contre le Saint-Empire romain et Keyr-ed-Din résida même un long moment sous les hospices de sa Majesté le roi de France. La piraterie barbaresque est aux avant-postes d’un capitalisme sauvage dont les risques encourus n’ont d’égal que les bénéfices possibles. Un siècle avant les grandes chasses aux trésors, la mutation de cette bande de pirates en un État révèle un processus accumulateur singulier : ils ne se contentent pas d’entasser les profits en visant une retraite à l’ombre du besoin, ils font fructifier les rapines et augmenter les rentes. Lorsque Keyr-ed-Din arrive à la tête de l’Algérie, son action s’attache d’une part à organiser son territoire par un système d’alliances, et d’autre part à s’entourer des plus fameux pirates de son temps afin qu’ils brigandent sans relâche en mer chrétienne. Un double jeu pratiquement consubstantiel aux Barberousse, qui voguent entre leurs statuts de corsaires dissidents et de pirates non conformistes. Les successeurs de Barberousse n’ont pas la stature de leur maître. Mais ils restent de fameux démons : Dragut, un musulman de Rhodes, passe ses étés à ravager Naples et la Sicile. Sinan, le « juif de Smyrne » est soupçonné de magie noire. Aydin, connu sous le nom de « Terreur du Diable » par les Espagnols, est un chrétien renégat. Ochiali, disciple de Dragut, est au service du seigneur de Constantinople. Ce dernier fut responsable d’une grande partie des vaisseaux musulmans lors de la bataille de Lépante le 7 octobre 1571 face à l’armada chrétienne dominée par don Juan d’Autriche, le fils de Charles Quint. À midi, les deux flottes se faisaient face, incapables de manœuvrer dans une baie trop étroite : l’artillerie rugit, la bataille est lancée alors que don Juan d’Autriche, à genoux sur une dunette, priait Dieu de lui venir en aide. Cette bataille gargantuesque fut perdue par les musulmans et marqua la fin d’une époque : les pirates barbaresques se dispersèrent peu à peu alors que le monde se tournait vers l’Atlantique. Bientôt, la grande course de la piraterie débutera, un véritable âge d’or pour nos forbans, flibustiers, boucaniers et pirates des sept mers.

« Bienvenue à Tortuga, mon ange »

Depuis que la bourgeoisie est reine, notre imaginaire ne cesse de s’embrumer de la noirceur des cœurs pirates. La fascination pour la piraterie engage notre fantaisie vers des eaux stupéfiantes où les plages paradisiaques regorgent de trésors enfouis. Les terres pirates, entre les XVIIe et le XVIIIe siècles, ne sont pourtant pas des chemins de plaisance. Ce sont des repaires de débauche et de violence, mais l’immoralité ambiante côtoie des valeurs révolutionnaires. La liberté, l’égalité, la fraternité entre pirates atteignent parfois des sommets qui dissimulent l’infâme et le sang versé quotidiennement.

« Quant à moi, je suis un prince libre et j’ai autant d’autorité pour faire la guerre au monde entier que si j’avais 100 vaisseaux sur la mer ou 100 000 hommes en campagne, voilà ce que me dit ma conscience. » — Capitaine Bellamy

La création de ces ports met en branle l’ère pirate déjà instiguée par la croissance des transits internationaux depuis la découverte du Nouveau Monde. L’essor considérable des sociétés européennes, économiquement et techniquement, permet une navigation plus sûre, révolutionnée par le voilier nordique. L’or des nouvelles terres envahit l’Europe. Mais l’Espagne veille jalousement sur ses acquisitions coloniales et les autres nations n’hésitent plus à compter sur l’activité des corsaires : Elizabeth I d’Angleterre est, en la matière, une consommatrice redoutable. La main gauche sur son butin, elle anoblit de la droite le célèbre corsaire et aventurier Francis Drake pour sa furieuse contribution dans la compétition des nations. Les politiques lâchent donc du lest et la frontière devient mince entre corsaires et pirates lorsque l’État met au chômage. On quitte facilement les eaux froides des mers du Nord pour la chaleur douceâtre des Antilles et de la Jamaïque. Les Français se dirigent vers Hispaniola puis, chassés par les Espagnols, ils s’installent sur l’île de la Tortue, plus connue sous le nom de Tortuga, en 1640. Sous le gouvernement d’un certain Levasseur, un pirate calviniste, la petite île offre un refuge naturel et attire les parias du monde entier : Français indigents, huguenots, marchands sans le sou, Hollandais appauvris, esclaves en fuite et indigènes vivent en une société d’aventuriers autonomes. En 1680, les forbans anglais s’installeront à Port Royal, capitale de la Jamaïque, afin d’y fonder une société similaire. Dans ces deux îles, la morale judéo-chrétienne est absente. Ce sont des contre-sociétés qui cherchent à dépasser les mœurs occidentales. Ces populations refusent d’être éternellement soumises à une hiérarchie les plaçant tout en bas de la chaîne alimentaire : ils recréent un espace parallèle afin que chacun puisse jouir de la liberté qui sied à tout homme. La lie de l’humanité s’y érige en grand prince. La présence d’esclaves et d’Indiens d’Amérique est d’ailleurs assez frappante à ce sujet : si, bien sûr, certains pirates se livraient au commerce triangulaire, nous pouvons affirmer qu’ils étaient pour la majorité radicalement antiracistes et ne faisaient pas preuve d’une quelconque cruauté envers les Indiens. Plus que cela, le pirate voit dans l’Indien un miroir. C’est une chimère d’innocence dont il s’éprend facilement parce qu’elle représente l’exact opposé de la civilisation qu’il fuit. Pour leur faire payer leur cruauté envers les Indiens, le capitaine Monbars se fait une spécialité de l’extermination d’Espagnols. À Madagascar, les pirates s’installent et se mêlent à la population. À Hispaniola, les boucaniers adoptent les coutumes de chasse des populations indigènes.

Combat d'un vaisseau français et de deux galères barbaresques, par Théodore Gudin.
Combat d’un vaisseau français et de deux galères barbaresques
Théodore Gudin, 1858

Esclaves, Indiens, pirates : ils sont unis par leur répulsion de la société d’ordre. Les pirates noirs, esclaves en fuite, s’émancipent pour la plupart des navires marchands par la mutinerie et rejoignent Tortuga. Le capitaine Bellamy, connu sous le nom de Black Bellamy, vomit les nations et s’acharne à composer un équipage multiethnique lorsqu’il recrute dans les ports libres. Bellamy est un réaliste, un orateur de talent, un pessimiste qui doute fortement de l’existence de Dieu, comme il doute de la capacité de l’homme à prendre soin de lui-même. Un siècle avant Marx, dans un discours endiablé prononcé au capitaine Beer qui se plaignait de sa condition de prisonnier, Bellamy étale sa conception des rapports humains et préfigure la lutte des classes : « Vous êtes un chien rampant comme tous ceux qui acceptent d’être gouvernés par des lois que les riches ont faites pour leur propre sécurité (…) Ils nous vilipendent, ces canailles, alors qu’entre eux et nous, il n’y a qu’une différence : ils volent les pauvres en se couvrant de la loi, oui, mon Dieu, alors que nous, nous pillons les riches sous la seule protection de notre courage. Ne feriez-vous pas mieux de devenir l’un des nôtres au lieu de ramper après ces scélérats pour un emploi ? (…) Quant à moi, je suis un prince libre et j’ai autant d’autorité pour faire la guerre au monde entier que si j’avais 100 vaisseaux sur la mer ou 100 000 hommes en campagne, voilà ce que me dit ma conscience. » Bellamy fait partie de ces figures intenses qui parcourent l’histoire de la piraterie. C’est un prince libre. Mais qui sont l’écrasante majorité d’anonymes qui bordent les rivages de ces contrées reculées, à la recherche d’une embarcation et de quelques trésors ? Prolétaires sur le continent, ils se firent boucaniers et flibustiers. Les premiers sont des chasseurs de cochons et de bœufs sauvages : « Farouches, crasseux, féroces, ils ont leur élégance mais cette élégance est celle du bal de Saturne », nous en dit Gilles Lapouge. Les flibustiers sont moins provinciaux : ils s’acharnent sur les navires espagnols depuis de frêles galiotes, armés jusqu’aux dents. Ces deux catégories se mêlèrent jusqu’à se confondre. Un des plus fameux flibustiers, un Français nommé Pierre Legrand, provoqua de nombreuses vocations : naviguant depuis de longs jours aux côtés de 28 hommes prêts à mourir de faim, il aperçut au loin une puissante flotte de navires espagnols défiler. Le dernier galion suivait à quelques distances derrière et Pierre se résolut à l’aborder. Pieds nus, armés de pistolets et d’épées, les hommes se lancèrent à l’abordage comme des démons. Et pour cause : Legrand avait fait percer le fond de son navire, de sorte que toute retraite était coupée. Vivre ensemble ou mourir seul : l’échappatoire n’était plus possible. Legrand réussit, et finit ses jours fort aise sur une plage de Normandie.

The Storm on the Sea of Galilee, par Rembrandt ( 1633 )
The Storm on the Sea of Galilee
Rembrandt, 1633

Cette anecdote nous vient d’un certain Alexandre-Olivier Oexmelin, marin hollandais étant devenu chirurgien-pirate sur des navires en partance de Tortuga. Ses témoignages nous racontent la vie des « frères de la Côte », l’association des flibustiers et boucaniers, dont l’écho du succès de Legrand fait doubler le nombre en 1685. Lorsque les flibustiers prennent le large, ils abandonnent la vie libertaire des ports. Un inversement des mœurs pirates s’opère et un ordre consenti se crée. Ils réinventent même le contrat social : avant chaque départ, on se réunissait pour mettre au point une « charte-partie » compilant les termes de l’association éphémère. On y définissait librement et communément les droits de chacun et la destination du groupe. Le capitaine y était démocratiquement élu, et ses pouvoirs se bornaient généralement à l’assentiment des matelots qui l’avaient nommé et pouvaient le destituer à tout moment, par le consentement ou la mutinerie. Du capitaine au dernier moussaillon, l’organisation sur le bateau pirate est une cogestion bien plus égalitaire que celle en cours sur les tristes navires civilisés, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle nombre de matelots rejoignent les rangs pirates : Oexmelin souligne que le butin, la nourriture et les diverses compensations distribués en cas de perte d’un membre sont toujours issus d’un partage équitable des acquisitions communes. Les courses sur le navire de Bartholomew Roberts débutent toujours par l’énoncé de son code de piraterie : « Chaque pirate pourra donner sa voix dans les affaires d’importance et aura un pouvoir de se servir quand il voudra des provisions et des liqueurs fortes nouvellement prises, à moins que la disette n’oblige le public d’en disposer autrement, la décision étant prise par vote. » Et Oexmelin de conclure : « Ils observent entre eux l’ordre le plus parfait. Car sur les prises qu’ils font, il est sévèrement interdit à quiconque de prendre quoi que ce soit pour lui-même. Tout ce qu’ils prennent est divisé également comme nous venons de le dire. Bien plus, ils prennent les uns vis-à-vis des autres l’engagement général sous serment de ne détourner ni cacher la moindre chose qu’ils ont trouvée dans leur butin (…) Ils sont entre eux très courtois et très charitables. C’est au point que si l’un a besoin d’une chose qu’un autre possède, il la lui donne toujours avec générosité. » Les pirates ne sont bien évidemment pas des enfants de chœur. La cruauté des Barbe Noire et autres capitaines Lewis est sans borne, mais leur mauvaise réputation s’est faite par l’attitude vengeresse qu’ils adoptaient envers les navires occidentaux, et non pas sur les relations entre forbans. Les cités et bateaux pirates sont en réalité les lieux de rassemblement prolétarien les plus internationaux que le monde ait jamais connus. Ils préfigurent la Révolution française, ils devancent l’Internationale ouvrière. Robespierre, Marx et Proudhon sont lésés devant ces forbans qui mélangent les codes, brouillent les signaux, et n’ont surtout cure des cases et des appartenances partisanes. Ils leur préfèrent un goût affirmé pour la camaraderie et certains délaissèrent même le grand banditisme pour s’adonner à une forme de piraterie sociale. Notre homme se nomme Mission. Celui-ci n’a pas le réalisme obscur d’un Bellamy ou la folie suicidaire d’un Legrand. C’est un homme simple et pieux, originaire de Provence où il a grandi dans une famille de la petite bourgeoisie locale du temps de Louis XIV. Las de la vie familiale, ses rêves s’éprennent de haute mer et il s’engage sur La Victoire, un navire de la marine royale. Après quelques péripéties en mer où Mission a appris à connaitre chaque recoin du navire, La Victoire fait voile vers l’Italie, et Mission part découvrir le Vatican. Là, il rencontre un moine sidérant d’étrangeté et dégoûté du luxe dans lequel vivent ses coreligionnaires. Ce Carracioli est un fin tribun, une tête pensante et ambitieuse avec une certaine aura mystique. Il jette le froc et tout deux, copains comme cochons, repartent sur La Victoire qui file droit vers l’Atlantique. Carracioli mélange sa foi à une sorte de communisme d’avant-garde et les deux compères ont tôt fait de prêcher la bonne parole auprès de l’équipage. Après qu’un navire anglais eut attaqué leur bâtiment, Mission devient le seul officier sur le navire : il propose alors une vie de liberté à ses matelots s’ils se font pirates.

« Le plus haut degré de la sagesse humaine est de savoir plier son caractère aux circonstances et se faire un intérieur calme en dépit des orages extérieurs. » — Daniel Defoe, dans Robinson Crusoé

Ces derniers sont aux anges. Ils savent que Mission et son second Carracioli sont des hommes bons. Mais ils ne connaissent pas l’ampleur des visées de Mission : il veut allier Dieu et piraterie. Créer du bien par le mal. Alors il tue, mais jamais sans quelques envolées lyriques ou prières communes. Et surtout, il délivre : les esclaves et matelots des diverses marines sont nombreux à rejoindre l’équipage de La Victoire. En ce temps, la piraterie se déplace : les mers orientales, les côtes africaines et indiennes deviennent les nouveaux bastions pirates. Mission prend la route de Madagascar, qui a déjà accueilli un bon nombre de brigands en fuite, et fonde sa propre société qu’il imagine droit dans l’utopie. À Libertalia, chaque homme peut cultiver son carré de terre. Du moment qu’il le cultive, il lui appartient. L’argent des rapines tombe dans une caisse commune et la polygamie fait force de loi. En réalité, tout est mis en commun : les Liberi oublient leurs nationalités et leurs couleurs, comme leur droit de propriété. Ils se font une spécialité de la libération d’esclaves qui viennent ensuite s’installer à Madagascar aux côtés des pirates et des indigènes. Mais Mission a conscience que tout système a ses failles : la cupidité, l’avidité, la haine entre ses hommes pourrait les mener à leur perte. Alors il décide d’abolir les différences de langues afin d’enterrer définitivement les divergences entre hommes. L’équipage inventa donc sa propre langue et durant 25 ans cette petite société prospéra sous la vigilance de Mission, Carracioli et l’assemblée des forbans. L’histoire de Libertalia s’achève dans le sang. Pour des raisons inconnues, les pirates furent massacrés par des Malgaches venus de l’intérieur des terres. Cependant, elle est restée l’image même de l’idéologie pirate, poussée à son plus haut degré : déçu par une société tyrannique et inégalitaire, Mission ne se contenta pas de s’installer sur une île paisible. Il entreprit de déconstruire l’histoire, de saboter les divergences, de couler les cultures. Il ne reste aujourd’hui aucune trace historique de cette société et l’aventure de Mission nous est parvenue par un certain capitaine Jonhson, qui ne serait autre que Daniel Defoe, l’auteur de Robinson Crusoé. On peut donc douter de sa véracité : d’un côté, Daniel Defoe est particulièrement scrupuleux sur les faits lorsqu’il décrit la vie de tel ou tel bougre dans son Histoire générale des plus fameux pirates, dont est tirée la vie de Mission. D’un autre côté, il est aussi politiquement et philosophiquement engagé pour un socialisme radical, ce qui aurait pu lui donner certaines idées d’allégorie pirate. Le mystère restera entier et l’histoire de Libertalia unique.

Piraterie contemporaine et côtes somaliennes

Au XIXe siècle, la piraterie se déplace encore. Cette fois, son quartier général se situe plus proche de la Chine où Mme Ching fait régner un ordre empreint de toute la finesse orientale. Mais après 1850, la piraterie entre peu à peu dans les mémoires comme l’objet de légende qu’on connaît aujourd’hui. Les filets de la société internationale s’étendent et se resserrent sur les pirates qui, de gré ou de force, s’intègrent à la marche de la civilisation. Comme le souligne Gilles Lapouge, c’est en ce temps que le terme intègre les dictionnaires et le langage commun. La banalisation du verbe signe la mort de l’acte. Ainsi lorsque l’historien Philip Gosse publie son Histoire de la piraterie en 1950, classique du genre, il n’hésite pas à considérer que les pirates sont une race définitivement éteinte.

L’histoire de la piraterie est un miroir distordu de l’histoire humaine, une anecdote éternelle qui révèle les plus hautes infamies de la société immense du genre humain.

Pourtant, en 1991, alors que le monde occidental se réjouissait de la fin de l’Union Soviétique, la piraterie trouva son nouveau souffle au large des côtes somaliennes. À l’époque, la chute du gouvernement Siad Barre provoqua un véritable séisme politique qui se traduisit par une guerre civile. Ce séisme s’étendit et s’aggrava sur mer lorsque les 3 300 km de littoral furent envahis par des chalutiers venues d’Asie, d’Afrique et d’Europe prêt à piller ces gigantesques ressources halieutiques. Les pêcheurs somaliens, démunis de leur seul moyen de subsistance, devinrent d’abord pirates en réaction à ces pillages. Entre 1993 et 2003, la piraterie somalienne tripla de volume : alors que la mondialisation connaissait son essor le plus gigantesque, quoi de plus lucratif que le pillage en mer ? Logiquement, les eaux où sévissent les pirates s’étendirent peu à peu, partant des côtes somaliennes jusqu’aux abords de l’Inde en passant par le golfe d’Aden et les environs des Seychelles. En 2004, le tsunami qui s’abattit sur la Corne de l’Afrique emmena avec lui nombre de déchets et conteneurs industriels radioactifs. Le flash médiatique qui s’ensuivit révéla au monde entier la déchetterie internationale qu’était devenue la Somalie en une vingtaine d’année, les États du monde entier profitant de cette zone de non-droit pour déverser leurs débris, avec toute les conséquences sanitaires que des déchets radioactifs supposent. À l’image de la piraterie indonésienne, ces actes de piraterie autrefois substantiels pour les pêcheurs, recherchant à la fois de quoi se nourrir et de quoi se soigner, devinrent une véritable mafia. Sur terre, depuis des points d’ancrage complètement hors de contrôle de la communauté internationale, comme Eyl, des commanditaires bien loin de la réalité des simples pirates attendent désormais le retour des gains qu’ils investissent dans les pays limitrophes, comme le Kenya. Ce qui participe largement à la déstructuration de l’économie nationale. Pour leur part, le chef pirate et son équipage patientent de la plage, guettant la venue d’un bateau marchand, prêt à s’engager sur de petites embarcations rapides et discrètes : si la touche mystique du pirate contemporain s’est évaporée lorsqu’il a délaissé les sabres pour les kalachnikovs, les moyens sont restés similaires à ceux d’antan.

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Pirate Ghost
Howard Pyle, 1905

Les raisons aussi : la situation catastrophique de la Somalie, tant sur le plan humain qu’économique, est à la racine même de ces actes de banditisme en mer. Si elle ne cherche pas à recréer un espace libertaire en dehors de la société, elle aspire à une forme de vengeance face à un système économique international qui l’a spoliée de ses biens et l’a livrée aux mains des prédateurs maritimes. Le collectif somalien Iskashato a publié cette année un Mémoire en défense des pirates somaliens, afin de briser les clichés affectant les pirates somaliens d’être des prédateurs ne croyant qu’à l’appât du gain : « La plupart des pirates (…) sont, tout simplement, des exclus qui veulent leur part du gâteau, des pauvres qui résistent et ne veulent pas crever pour que la middle class mondiale puisse gaspiller avec un enthousiasme suicidaire les ressources de la terre et de la mer nourricière. » Sans romancer des entreprises meurtrières mêlant cartels de drogues et prises d’otages, le fait est que la piraterie somalienne fut d’abord une piraterie sociale face à la misère ambiante. Les pirates se substituent à un État absent et obtiennent de manière récurrente le soutien de la population pour leurs opérations de contrôle des mers. Ailleurs, la piraterie a également retrouvé quelques couleurs. Pour sa situation géographique à la croisée des chemins de navires marchands, le détroit de Malacca, en Indonésie, fut autrefois un espace privilégié de la piraterie chinoise. Il l’est redevenu à partir de 1997 et de la crise financière asiatique, puis s’est accentué avec l’instabilité politique dans cette région. Aujourd’hui, les eaux du golfe de Guinée tendent à remplacer le golfe d’Aden comme espace favori de la piraterie africaine. Ce déplacement est dû au programme Atalante de l’Union européenne qui lança, en décembre 2008, une véritable vendetta de représailles contre les pirates somaliens. Ce programme est lui-même une extension de la convention de Montego Bay, entrée en vigueur en 1996, où les Nations unies décrétèrent que la piraterie se distinguait du terrorisme par son apolitisme. Dans le golfe de Guinée aussi, la nouvelle piraterie a pourtant été instiguée par les actes de prédation de gouvernements fallacieux et de compagnies pétrolières criminelles. Ainsi, comment ne pas voir dans la piraterie actuelle une réaction politique des populations face aux exactions commises ? Face à la mondialisation et au marasme économique de ces régions, cette piraterie s’est érigée comme une réponse. Les aventures des brigands de mer d’hier et d’aujourd’hui s’uniformisent dès lors qu’on les observe sous le prisme de la société qui les voit sévir. L’histoire de la piraterie est un miroir distordu de l’histoire humaine, une anecdote éternelle qui révèle les plus hautes infamies de la société immense du genre humain en se parant tour à tour d’anarchisme, d’utopisme et de monstrueux déchaînements de violence. Ils furent déraisonnables, amoraux, libertaires jusqu’au bout des ongles : la piraterie est une grande révolte qu’on ne saurait réduire à un courant de pensée. Elle culmine pourtant toutes les haines et passions de l’âme humaine, jusqu’à la piraterie contemporaine, qui par sa cruauté met en exergue les défaillances profondes de notre système.


Couverture : Tempête de mer avec épaves de naviresClaude Joseph Vernet, 1770.