Il existe un lieu en Amérique du Sud qui était autrefois considéré comme l’extrême limite de la Terre. Il se situe tout près du 35e parallèle sud, à l’endroit où le fleuve Maule se jette dans l’océan Pacifique. Durant les premières années du XVIe siècle, il indiquait où l’empire inca s’arrêtait et où commençait un monde étrange et inconnu. Les Incas pensaient qu’un territoire obscur et mystérieux s’étendait au sud du Maule. Les eaux du Pacifique y étaient bien plus froides et viraient du bleu au noir, et les peuples autochtones y luttaient pour protéger les plus jeunes de cet environnement hostile. Il abritait également des sorciers. Les Incas appelaient cet endroit « Le Territoire des Mouettes ». Aujourd’hui, le point le plus au nord du Territoire des Mouettes se situe à environ 1 125 km au sud de la capitale chilienne, Santiago. Elle couvre plus de 1 930 km jusqu’à Tierra del Fuego, la Terre de Feu, que Lucas Bridges désigne comme « les confins de la Terre ». Encore aujourd’hui, la région n’est que très peu habitée, et son cœur esseulé comprend l’île de Chiloé : détrempée par les pluies, striée d’arcs-en-ciel, couverte par les arbres des forêts vierges, elle possède une histoire singulière. Colonisée par les Européens en 1567, Chiloé a longtemps été réputée pour ses pirates et ses corsaires. Au cours du XIXe siècle, à l’époque où l’Amérique latine se révoltait contre l’impérialisme, l’île est restée fidèle à l’Espagne. En 1880, un peu plus d’un demi-siècle après son intégration au Chili, elle a vu se tenir un procès remarquable – l’un des derniers procès à l’encontre de sorciers.

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L’île de Chiloé
Crédits : Alessandro Caproni

Los Brujos

Qui étaient-ils, ces sorciers traînés devant la justice pour avoir lancé des maléfices à l’ère industrielle ? Selon le voyageur Bruce Chatwin, tombé sur des traces de leur histoire dans les années 1970, ils appartenaient à une « secte de sorciers » qui existait « dans le seul but de blesser les autres ». Selon leurs propres déclarations, lors du procès de 1880, ils faisaient du chantage en échange de leur protection, se débarrassant de leurs ennemis avec du poison ou pire, par sajaduras : de « profondes entailles » infligées par magie. Mais étant donné que ces mêmes hommes revendiquaient aussi faire partie d’un groupe appelé La Recta Provincia – qu’on pourrait traduire par la « Juste Province » – et qu’ils s’étaient eux-mêmes nommés membres de la Mayoria, la « Majorité », on pouvait interpréter leurs paroles d’une autre façon. Peut-être ces sorciers étaient-ils en fait les représentants d’une sorte de gouvernement parallèle, un cercle qui punissait cruellement les Indiens vivants sous le contrôle d’une élite occidentale. Peut-être étaient-ils plus chamans que sorciers. Le plus important des sorciers parmi ceux traduits en justice en 1880 était un fermier chilote du nom de Mateo Coñuecar.

Il avait 70 ans à l’époque et a lui-même avoué être membre de la Juste Province depuis plus de vingt ans. D’après le témoignage de Coñuecar, le cercle détenait un pouvoir important sur l’île, il comptait de nombreux membres et s’organisait selon une hiérarchie compliquée de « rois » et de « vice-rois ». Le cercle siégeait dans une grande caverne, longue de presque 37 mètres, dont l’entrée secrète avait été soigneusement dissimulée dans le flanc d’un ravin. Cette grotte – éclairée selon la tradition par des torches dont le feu était alimenté par de la graisse humaine – était cachée quelque part aux alentours du petit village côtier de Quicavi. Coñuecar et d’autres témoins juraient qu’elle abritait deux monstres gardant les biens les plus précieux du cercle : un ancien livre de magie à la reliure de cuir et un bol qui, une fois rempli d’eau, révélait des secrets enfouis.

Le second des habitants de la grotte était de loin le plus dangereux : c’était un invunche ou imbunche.

La déclaration de Coñuecar, qui peut être trouvée parmi les documents de l’historien chilien Benjamín Vicuña McKenna, contient l’incroyable description du souvenir de sa première visite dans la caverne. L’historien raconte : « Il y a de cela vingt ans, lorsque José Mariman était roi, on ordonna à Coñuecar de se rendre à la caverne pour donner de la viande aux bêtes qui y étaient tapies. Il s’exécuta et leur apporta la chair d’un enfant qu’il avait massacré. Mariman l’accompagna et, quand ils parvinrent à la caverne, commença à danser à la façon d’un sorcier, ouvrant prestement l’entrée. Elle était recouverte d’une couche de terre (et d’herbe, pour la dissimuler). En dessous se trouvait une pièce de métal […], la « clé d’alchimie ». Il l’utilisa pour desceller l’entrée et fit face à deux créatures odieusement défigurées, surgissant de l’obscurité et se précipitant vers lui. L’une d’elle ressemblait à une chèvre qui se traînait sur quatre jambes, et l’autre était un homme nu, à la barbe blanche et à la longue chevelure. » Il est possible d’en apprendre plus sur les créatures hideuses que Coñuecar dit avoir vu en 1860 dans les archives de la Juste Province. Le monstre qui ressemblait à une chèvre était un chivato, un muet déformé, couvert de poils semblables à ceux d’un porc.

Le second des habitants de la grotte était de loin le plus dangereux : c’était un invunche ou imbunche. Comme le chivato, l’invunche était un bébé humain enlevé dans son enfance. Chatwin décrit ce qui arrivait au nourrisson par la suite : « Lorsque la secte avait besoin d’un nouvel invunche, le Conseil de la caverne ordonnait à l’un des membres d’arracher à ses parents un garçon, âgé de six mois à un an. C’est là que le déformeur, résident permanent de la grotte, intervenait sans perdre de temps. Il disloquait les bras et les jambes du nourrisson, ainsi que ses mains et ses pieds. Puis il commençait à changer la position de sa tête : une tâche difficile. Jour après jour, il tournait la tête de l’enfant durant des heures avec un tourniquet, jusqu’à atteindre un angle de 180 degrés, c’est-à-dire jusqu’à ce qu’il puisse regarder en direction de ses propres vertèbres. Il restait ensuite une opération pour laquelle un autre spécialiste était nécessaire. À la pleine lune, on installait l’enfant sur une table de travail, attaché par des cordes, un sac sur la tête. Le spécialiste effectuait une profonde incision sous l’omoplate droite. Dans le trou, il insérait le bras droit de l’enfant et recousait la plaie avec du fil pris dans le cou d’une brebis. Une fois la plaie guérie, l’invunche était prêt. »

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Statue de l’invunche
Plaza de Ancud, Chili
Crédits

Nus, principalement nourris de chair humaine et confinés sous terre, le chivato et l’invunche n’avaient accès à aucune forme d’éducation. En réalité, on racontait même qu’ils n’arrivaient jamais à acquérir le langage humain durant les années où ils servaient ce que Chatwin appelait le « Conseil de la caverne ». Il conclut néanmoins : « Au fil des années, l’invunche acquérait une intime connaissance des procédures du Conseil et pouvait instruire les novices avec des cris gutturaux et discordants. » Il serait, bien sûr, peu judicieux de croire sur parole les déclarations faites lors des procès des sorciers – aucune preuve n’atteste de l’existence de la grotte secrète. Une fouille d’une semaine, réalisée au printemps 1880, n’avait donné aucun résultat. Il est possible que les aveux aient été faits sous la contrainte. Mais il nous faut pourtant concéder que, quoi que fut vraiment la Juste Province, le cercle semble avoir réellement existé, sous une forme ou une autre. De nombreux Chilotes considéraient ses membres comme de terrifiants ennemis, possédant des pouvoirs surnaturels.

Les rites de passage

Des comptes datant du XIXe siècle font état d’une collecte régulière d’argent contre protection sur l’île de Chiloé – ce qu’Ovidio Lagos décrit comme un tribut annuel, demandé à « pratiquement tous les villageois pour leur assurer qu’il ne leur arriverait rien pendant la nuit ». Les habitants qui résistaient à ce racket risquaient de voir leurs cultures détruites et leurs moutons égorgés – par sorcellerie, d’après les croyances. On était persuadé que les hommes de la Mayoria possédaient des pierres magiques qui leur donnaient le pouvoir de jeter des sorts à leurs ennemis. Les dossiers de 1880-1881 indiquent clairement que l’origine de ces procès provenait d’une vague d’empoisonnements suspects, ayant fait de nombreuses victimes au fil des ans.

La graisse humaine ancrée dans la peau présentait une légère phosphorescence, qui éclairait les expéditions nocturnes des membres.

Accepter une version littérale de la transcription des procès concernant les dits pouvoirs surnaturels est une toute autre affaire. Les membres de la Juste Province prétendaient, par exemple, être capables de voler. Il leur suffisait d’utiliser une formule spéciale – arrealhue – et de sauter dans les airs, vêtus d’un gilet magique appelé macuñ. Ce dernier leur donnait prétendument le pouvoir de défier la gravité. Quand un novice était recruté par la secte, il devait fabriquer son propre gilet. Chatwin raconte qu’on le confectionnait en déterrant un cadavre chrétien récemment inhumé, puis en l’écorchant. D’après d’autres sources, le gilet était confectionné à partir de la peau d’une jeune vierge ou d’un sorcier décédé. Une fois séchée et traitée, la peau était cousue sur un vêtement ample. Chatwin va encore plus loin dans les détails : « La graisse humaine ancrée dans la peau présentait une légère phosphorescence, qui éclairait les expéditions nocturnes des membres du cercle. » Le chivato et l’invunche n’étaient pas les seules créatures surnaturelles qu’on suspectait d’être sous l’emprise de la Juste Province. Les prisonniers qui ont témoigné en 1880 ont déclaré que chaque sorcier recevait un petit lézard vivant le jour où ils rejoignaient le cercle. Les sorciers portaient le lézard sur la tête, attaché par un bandana pour qu’il soit au plus proche de la peau. C’était pour eux une créature magique pouvant apprendre au novice toutes sortes de connaissances interdites, dont le secret pour se transformer en animal et pour ouvrir des portes verrouillées. Sur l’île, il se racontait aussi que les initiés utilisaient des hippocampes pour les mener au vaisseau magique du cercle, connu sous le nom de Caleuche, qui signifie « métamorphe » en langue locale. Le Caleuche était un vaisseau fantôme bien éclairé, pouvant naviguer sous l’eau et faire surface dans des baies isolées. Ils y déchargeaient des marchandises de contrebande, transportées à la place des marchands de l’île. Ce commerce était l’une des sources principales de la richesse des sorciers. Aujourd’hui, on entend encore parler de cette tradition des sorciers de la Juste Province et nombre de Chilotes croient fermement que le Caleuche hante toujours les côtes pour récolter les âmes des marins noyés.

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Paysans de Chiloé
Crédits : Jaime Barrientos E.

Quand les sorciers avaient besoin d’espions et de messagers, ils tiraient parti d’autres ressources. Nombreuses étaient les personnes convaincues que le cercle se servait de jeunes adolescentes, les déshabillait complètement et les forçait à ingérer un mélange d’huile de loup et de jus de natri, fruit qu’on ne trouvait que sur l’île de Chiloé. Cette potion était soi-disant si nocive que les jeunes femmes vomissaient jusqu’à recracher leurs propres entrailles. Ainsi allégées, elles se transformaient en grands oiseaux aux longues pattes, semblables à des corbeaux. Lagos décrit leurs croassements comme « le son le plus désagréable qu’une oreille humaine puisse entendre ». Une fois la mission terminée, les oiseaux retournaient au lever du jour à l’endroit où ils avaient bu la potion pour ré-ingérer leurs entrailles et prendre à nouveau forme humaine. On ne donnait pas le pouvoir de lancer de tels sorts aisément, et les témoignages récoltés dans les années 1880-1881 suggèrent que le cercle avait élaboré des cérémonies d’initiation complexes pour mettre à l’épreuve les aspirants sorciers. Les initiés devaient d’abord éliminer toute trace de baptême en se baignant dans les eaux glacées du fleuve Traiguén pendant quinze nuits consécutives. Il arrivait qu’on leur demande ensuite de tuer un membre de leur famille proche ou un ami, pour prouver qu’ils s’étaient purifiés de tout sentiment humain (ces meurtres devaient avoir lieu un mardi, pour une raison obscure), avant de courir trois fois autour de l’île nus, en invoquant le diable. Chatwin, fidèle à son excentricité, ajoute deux autres détails qui n’apparaissent pas dans les transcriptions du procès : on exigeait des novices qu’ils attrapent au vol un crâne projeté à l’aide d’un tricorne et, alors qu’ils se baignaient nus dans le fleuve glacé, les futurs membres étaient autorisés à « boire un petit verre ». Une fois les épreuves passées avec succès, les initiés avaient le droit d’entrer dans la grotte de Quicavi. On leur montrait le livre de magie secret et on leur présentait les aînés, ceux qui se trouvaient à la tête de la Juste Province (Lagos incline à penser que le mot mayoria fait référence aux aînés – mayores – plutôt qu’à la proportion de la population indienne vivant à Chiloé). Ils recevaient ensuite des instructions concernant le code rigoureux que les membres étaient tenus de suivre : il était par exemple interdit de voler, de violer ou de manger du sel. Ces cérémonies se terminaient par un grand festin, avec pour plat principal de la chair de bébés humains rôtie.

Sécession magique

Ces détails, découverts en 1880, ne sont sans doute utiles qu’aux folkloristes. En revanche, l’organisation de la Juste Province suscite l’intérêt d’historiens et d’anthropologues. Elle consistait en une hiérarchie élaborée, dont les titres semblaient avoir été délibérément choisis pour tourner en dérision le gouvernement chilien. L’île de Chiloé était par exemple divisée en deux royaumes par le cercle, et chacun d’eux avait son propre souverain : le roi de Payos, qui jouissait du grade le plus élevé, et le roi de Quicavi. En dessous d’eux se trouvait un certain nombre de reines, vice-rois et reparadores (« réparateurs »), désignant les guérisseurs et ceux qui concoctaient des médicaments à base de plantes. Chaque chef possédait son propre territoire, dont le nom était associé à l’ancien empire espagnol – Lima, Buenos Aires, Santiago. Selon Lagos, ils avaient peut-être pris ces noms « dans l’espoir qu’ils aident à conserver le secret, mais aussi à recréer une géographie, comme par magie ».

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Guérisseurs Mapuches
Crédits

Les détails de la transcription des procès indiquent qu’un mariage fascinant entre traditions locales et croyances chrétiennes avait eu lieu. Chiloé était, et est toujours, majoritairement habitée par les Mapuches, communauté aborigène connue pour leurs machis (chamans), qui ont longtemps lutté contre la colonisation des Espagnols. Flores, un anthropologue, pense que la Juste Province « a réussi à établir des liens profonds entre les communautés rurales en répondant aux besoins que l’État chilien lui-même ne pouvait pas satisfaire ». Sur le même modèle, d’autres sociétés secrètes, comme la mafia, ont émergé dans différentes provinces. Cela aide à comprendre pourquoi la Mayoria avait un membre appelé « Juge Réparateur », dont la principale activité était de contraindre les fermiers du coin à lui obéir, comme s’ils étaient attachés à la Mayoria par des liens magiques. Une grande partie des sorciers à avoir témoigné en 1880 ont exprimé leurs regrets sur la façon dont le cercle avait changé à leur époque. On lui demandait de plus en plus de régler des vengeances personnelles. Mateo Coñuecar et José Aro, menuisier mapuche et coaccusé, ont tous les deux apporté un éclairage intéressant sur ces tentatives d’exercice de pouvoir. De son côté, Aro a raconté qu’on lui avait demandé de tuer un couple, Francesco et Maria Cardenas, avec qui Coñuecar s’était brouillé. Il avait invité le couple à boire un café et glissé une préparation à base d’arsenic dans leurs tasses au moment de les servir. Les Cardenas n’ayant absolument rien remarqué, Aro a expliqué son succès en assurant avoir préparé sa potion selon une recette magique. Quant à Coñuecar, une habitante de l’île, nommée Juana Carimonei, était venue à lui pour se plaindre que son mari avait été séduit par une autre. Il avait alors arrangé le meurtre de la rivale en échange d’un paiement d’à peu près quatre mètres de calicot.

Le mystère de la disparition de Nahuelquin n’a jamais été officiellement résolu.

Il est probable que les Mapuches aspiraient toujours à se gouverner eux-mêmes des années après la conquête espagnole. La domination espagnole n’a été que peu ressentie dans l’île de Chiloé, et les représentants du gouvernement chilien ne se rendaient que très rarement en dehors des deux villes principales, Castro et Ancud. Ce manque d’autorité peut sans doute aider à expliquer pourquoi la plupart des preuves rassemblées en 1880 étaient en lien direct avec des luttes de pouvoir au sein même de la Juste Province. Ces conflits internes existaient apparemment depuis des décennies. En juin 1880, le chroniqueur d’un journal d’Ancud a rappelé les détails d’une enquête sur un meurtre hypothétique de 1849 : la disparition sans laisser de trace d’un certain Domingo Nahuelquin – qui, en tant que roi de Payos, était le chef suprême de la secte. La femme du disparu a prétendu qu’il avait été tué sur les ordres du roi de Quicavi, le même José Mariman qui avait emmené Mateo Coñuecar quelques années plus tard rencontrer l’invunche. C’est ainsi que Mariman a pris les rênes du cercle. Le mystère de la disparition de Nahuelquin n’a jamais été officiellement résolu, mais Mariman aurait manifestement fait jeter son opposant et plusieurs de ses partisans à la mer, de lourdes pierres attachées à leur cou.

Le procès

On peut se demander pourquoi le gouvernement a choisi d’attendre 1880 pour mettre un frein aux activités criminelles de certains Mapuches et à leur secte meurtrière de « sorciers », alors que les autorités avaient connaissance de la Juste Province depuis plus de trente ans. L’instabilité du pays à cette époque peut certainement l’expliquer : en 1880, le Chili était en crise à cause du conflit armé qui l’opposait au Pérou et à la Bolivie. On l’appelait la guerre du Pacifique, et elle dura quatre ans. Par conséquent, la majeure partie des forces armées du pays étaient engagées au nord. L’Argentine, rivale de longue date du Chili, n’a pas hésité à profiter de cette situation.

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Des habitants de Chiloé au tournant du XXe siècle
Crédits : Museo Histórico Nacional

Elle a justement choisi l’année 1880 pour relancer un certain nombre de requêtes, souhaitant par exemple pouvoir débarquer près de la frontière. Cette menace a vivement pesé sur l’ouest de la cordillère des Andes, avant d’être désamorcée en 1881 par le Tratado de Límites. Ce traité détermine encore à ce jour la frontière entre les deux pays. On comprend peut-être un peu mieux le temps qu’il a fallu pour débuter le procès des sorciers de Chiloé, compte tenu de ces tensions. Les premières références à la Juste Province ont probablement été publiées dans les décrets pris par le gouverneur de l’île, Louis Rodriguez Martiniano. Ces décrets ordonnaient l’arrestation des déserteurs de l’armée. Si cette interprétation est correcte, l’action judiciaire intentée contre la Juste Province peut s’expliquer par le fait que le gouvernement a eu peur que les Chilotes, qui abritaient des déserteurs de l’armée chilienne, n’abritent peut-être également des sorciers mapuches. En traquant les déserteurs, il semblerait qu’on ait trouvé des preuves qui accablaient la Mayoria. Flores souligne qu’à peine un mois plus tard, Rodriguez a proclamé : « Sorciers et guérisseurs se sont associés pendant de nombreuses années et ont provoqué la misère et la mort au sein de nombreuses familles. » Le gouverneur ne croyait pas le moins du monde aux pouvoirs magiques et s’est donc aisément laissé convaincre que les hommes de la Juste Province n’étaient rien d’autre que « des voleurs et des assassins ». Une centaine de membres du cercle ont été arrêtés, et si pour au moins un tiers d’entre eux, l’interrogatoire a révélé qu’ils n’étaient que de simples « guérisseurs » inoffensifs, ce n’était pas le cas de tous. On dénombrait un certain nombre de preuves d’assassinats, mais aussi du fait que certains membres du groupe croyaient réellement représenter un gouvernement légitime, ce qui était tout autant préjudiciable aux yeux du gouvernement officiel.

Le vieux sorcier Mateo Coñuecar a été jeté en prison pour trois ans, et son frère, Domingo, pour un an et demi.

Compte tenu des circonstances, il n’est pas surprenant que les autorités chiliennes aient déployé de tels efforts pour abolir le pouvoir des sorciers de Chiloé. Deux membres de la Juste Province ont été condamnés à purger une peine de quinze ans de prison pour homicide, et dix autres ont été reconnus coupables d’appartenir à une « société illégale ». Le vieux sorcier Mateo Coñuecar a été jeté en prison pour trois ans, et son frère, Domingo, pour un an et demi. Il convient d’observer qu’ils n’ont pas été condamnés pour sorcellerie – en 1880, le Chili avait cessé de croire à de telles choses – mais en tant que racketteurs et assassins, qui avaient soumis leur île à la terreur durant près d’un demi-siècle. Le triomphe du gouvernement a été de courte durée : mise à part les déclarations des prisonniers, dont il est permis de douter, il s’est avéré impossible de rassembler des preuves crédibles sur l’influence qu’avait pu exercer la Juste Province sur Chiloé. Il aurait été aussi simple de prouver que ses membres pouvaient tuer par magie et voler dans les airs… La majorité des peines prononcées en 1881 ont été annulées en appel. On pensait toutefois largement sur l’île de Chiloé que l’emprisonnement de la plupart de ses chefs mettrait fin définitivement aux agissements de la Juste Province. On n’a plus trouvé de traces de semblables organisations sur l’île depuis. Et pourtant, plusieurs mystères n’ont pas été éclaircis en dépit de ces condamnations. Les membres de la Mayoria ont-ils tous été recensés ? Le siège du cercle se trouvait-il réellement dans une grotte cachée ? Si oui, qu’est-il arrivé au vieux livre de magie à la reliure de cuir ? Et surtout, qu’est devenu l’invunche ?

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Les eaux glacées de Chiloé
Crédits : Jonathan Hood

Traduit de l’anglais par Estelle Sohier d’après l’article « In the Cave of the Witches ». Couverture :  Un repaire de chauve-souris. Création graphique par Ulyces.