par Lucian Kim | 21 avril 2016

D’Est en Ouest

Lorsque je suis sorti de mon immeuble du centre-ville de Berlin, un soir de l’été dernier, je n’en ai pas cru mes yeux : ma rue s’était trans­­for­­mée en une immense fête. Les foules s’étaient déver­­sées partout sur le trot­­toir, faisant descendre leur pros­­ciutto vegan avec des bières sans gluten et du prosecco bio. Je perce­­vais des bribes de français, d’ita­­lien, d’an­­glais et de russe à travers le brou­­haha des rires. Ce n’était pas une fête de quar­­tier mais un mardi soir normal. Quelqu’un avait dû mention­­ner ma rue sur un blog de voyage, et c’était devenu viral. J’avais le monde entier sous mes fenêtres, et Berlin avait disparu. J’ai le droit de me plaindre : j’étais là bien avant que la vague du cool déferle sur Berlin, quand les stig­­mates de la guerre froide étaient encore visibles dans les rues de la ville. Berlin-Est était la capi­­tale insa­­lubre et fermée à double tour de la RDA, quand Berlin-Ouest était le termi­­nus sur la ligne du capi­­ta­­lisme occi­­den­­tal.

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Berlin en 1988
Crédits : Simon Claes­­sen

Depuis que j’ai démé­­nagé de Char­­les­­ton, ma ville natale de l’Il­­li­­nois, j’ai passé plus de temps à Berlin que n’im­­porte où ailleurs – j’en avais fait mon quar­­tier géné­­ral lorsque j’ai commencé ma carrière de jour­­na­­liste il y a 20 ans. Si j’ai tout quitté pour Berlin, c’est juste­­ment parce que la ville était loin des sentiers battus : elle restait inhos­­pi­­ta­­lière et inac­­ces­­sible à moins que vous ne fassiez l’ef­­fort d’en percer les secrets. Après la chute du mur en 1989, elle est deve­­nue la ville la plus abor­­dable d’Eu­­rope. Berlin est victime de son succès. Cet éter­­nel trou paumé se veut aujourd’­­hui le centre du monde. Si son carac­­tère inhos­­pi­­ta­­lier est ce qui la rendait attrayante à l’époque, son statut actuel menace de la rendre à nouveau répul­­sive. Les nouveaux arri­­vants qui souhaitent trans­­for­­mer Berlin en ce qu’elle n’est pas prennent peu à peu le contrôle de la ville. Certains chan­­ge­­ments sont sans aucun doute posi­­tifs, mais un grand nombre d’entre eux ne le sont pas du tout. Le Berlin que j’ai connu n’était pas le genre d’en­­droit devant lequel on s’ex­­ta­­sie. Il n’y avait pas de restau­­rants gastro­­no­­miques, mais presque exclu­­si­­ve­­ment des tavernes où l’al­­cool coulait à flot. La culture était en compé­­ti­­tion constante avec la contre-culture, et la sophis­­ti­­ca­­tion n’y faisait que de fugaces appa­­ri­­tions, pendant des événe­­ments inter­­­na­­tio­­naux comme la Berli­­nale. Il n’a jamais été ques­­tion d’argent mais d’at­­ti­­tude. Les gens beaux et riches affluaient dans les rues de Londres, de Munich et de Milan. À Berlin, les punks faisaient la loi. L’as­­pect mons­­trueux de la ville était direc­­te­­ment hérité de la guerre froide et des écosys­­tèmes uniques qui avaient fleuri à l’ombre du mur de Berlin.


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Le mur de Berlin à la fin des années 1980
Crédits : John Cline

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, Berlin-Ouest – située au cœur de l’Al­­le­­magne de l’Est – est rapi­­de­­ment deve­­nue un caillou dans la chaus­­sure des Sovié­­tiques, qui voulaient trans­­for­­mer le pays en une copie carbone de l’URSS. En 1948, le Krem­­lin essaya d’af­­fa­­mer Berlin-Ouest pour soumettre ses habi­­tants, en coupant les accès routiers et ferro­­viaires dans toute l’Al­­le­­magne de l’Est. Ce qui eut pour consé­quence invo­­lon­­taire de rappro­­cher davan­­tage Berlin-Ouest de l’Al­­le­­magne de l’Ouest après un raid aérien des Améri­­cains. Pour empê­­cher l’élite de ses citoyens de partir cher­­cher une vie meilleure à l’Ouest, le gouver­­ne­­ment d’Al­­le­­magne de l’Est dressa un mur autour de Berlin-Ouest en 1961. Mais vivre emmuré dans une ville suscep­­tible de deve­­nir le berceau de la Troi­­sième Guerre mondiale n’était pas du goût de tout le monde. C’est pourquoi l’Al­­le­­magne de l’Ouest inves­­tit des milliards dans Berlin-Ouest, afin de convaincre les entre­­prises et leurs employés de rester. Les garçons de Berlin-Ouest étaient exemp­­tés de service mili­­taire, et les parias de la société poli­­cée d’Al­­le­­magne de l’Ouest – les anar­­chistes et les artistes, les immi­­grés et les exilés – trou­­vèrent tous refuge là-bas. Ils inves­­tirent les quar­­tiers déla­­brés, où ils vivaient dans des appar­­te­­ment insa­­lubres. Personne ne souciaient d’eux ni de ce qu’ils faisaient.

1988

Ma première visite de Berlin remonte à 1988. Je venais d’ob­­te­­nir mon diplôme et je voya­­geais à travers l’Eu­­rope en train, avec mon sac à dos pour seul compa­­gnon. Mon train était parti de Copen­­hague et avait traversé la mer Baltique sur un ferry, avant de parcou­­rir plus de 240 km à travers l’Al­­le­­magne de l’Est jusqu’à la ville divi­­sée. Avant d’en­­trer dans Berlin-Ouest, les gardes à la fron­­tière de Berlin-Est – pisto­­let-mitrailleur au poing et accom­­pa­­gnés de chiens – ont passé le train au peigne fin pour déni­­cher des réfu­­giés poli­­tiques. Ils sont allés jusqu’à se pencher sous les sièges et défon­­cer les portes des toilettes.

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Vue sur ce qui était autre­­fois Berlin-Est
Crédits : A. Savin

Dans un grin­­ce­­ment sinistre, le train a fait halte sur un viaduc qui traver­­sait le mur de Berlin avec ses tran­­chées, ses mira­­dors et ses kilo­­mètres de fils barbe­­lés. L’en­­ceinte d’une prison qui mesu­­rait en tout plus de 160 km de long. Les gardes postés aux fron­­tières de Berlin-Est avaient reçu l’ordre de tirer à vue si quelqu’un tentait de s’échap­­per. Il est diffi­­cile de décrire l’at­­mo­­sphère qui régnait à Berlin-Ouest. D’un côté, on était entouré par tous les pièges du capi­­ta­­lisme ouest-alle­­mand : Fanta, Adidas, Mercedes-Benz. De l’autre, on savait que peu importe la direc­­tion qu’on prenait, on fini­­rait par marcher droit dans un mur derrière lequel était tapie une armée hostile. Berlin-Ouest était une enclave indé­­fen­­dable, prise en tenaille dans un terri­­toire ennemi. Si la guerre froide venait à se réchauf­­fer, on grille­­rait immé­­dia­­te­­ment. La plupart du temps, on n’y pensait pas, mais au fond de nous, le risque qui planait affec­­tait chacun de nos gestes. En tant que citoyen de l’une des quatre puis­­sances occu­­pantes, je pouvais béné­­fi­­cier d’un visa d’une jour­­née pour visi­­ter Berlin-Est. Les touristes étran­­gers étaient une source de reve­­nus pour le régime commu­­niste, et j’ai été contraint de chan­­ger 25 Deutsche Mark pour 25 Mark est-alle­­mands alors que le taux de change au noir était de 1 pour 16. J’ai pris un S-Bahn, un genre de train de banlieue, pour fran­­chir à nouveau le mur jusqu’à la Frie­­drichs­­trasse Station. C’était une porte ouverte sur un monde paral­­lèle. Les gens portaient des vête­­ments ternes et tombants. Il n’y avait dans les rues que deux modèles de voitures aux airs de boîtes à chaus­­sures : la Trabant et la Wart­­burg. Les carros­­se­­ries étaient toutes peintes en gris clair, bleu ciel ou vert. Il y avait des panneaux publi­­ci­­taires affi­­chant des slogans commu­­nistes et des publi­­ci­­tés pour des marques de trac­­teurs dont personne n’avait jamais entendu parler. Les vitrines des maga­­sins présen­­taient des chape­­lets de saucisses et toujours plus de vête­­ments ternes et tombants.

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Alexan­­der Platz, à une époque moins cool
Crédits : Lutz Schramm

J’ai pris le chemin des sites touris­­tiques. La porte de Bran­­de­­bourg, à l’in­­té­­rieur de Berlin-Est, était inac­­ces­­sible à cause de sa proxi­­mité avec le mur. Et comme la file d’at­­tente pour visi­­ter la tour de la télé­­vi­­sion était trop longue, je me suis contenté du centre d’ac­­cueil des visi­­teurs, situé au rez-de-chaus­­sée. Il y avait là-bas une belle maquette du Berlin-Est du futur, repré­­sen­­tant de grands gratte-ciels faits de cubes blancs, abri­­tant des bureaux et des appar­­te­­ments. Le contraste avec la ville grise et décré­­pie qui m’at­­ten­­dait dehors ne pouvait pas être plus flagrant. J’avais en poche mes 25 Mark est-alle­­mands qui ne vaudraient plus rien une fois de retour à Berlin-Ouest. Mais le problème, c’était qu’il n’y avait rien à ache­­ter. J’ai pris un exem­­plaire du Mani­­feste du Parti commu­­niste pour quelques pfen­­nigs. Et lorsque j’ai enfin trouvé un endroit où manger, j’ai donné quelques-uns de ces billets de Mono­­poly en échange d’une tranche de porc et d’une pinte de bière. Retour­­ner en RDA quelques heures plus tard a été un véri­­table soula­­ge­­ment. Les habi­­tants d’Al­­le­­magne de l’Est ont dû attendre un an de plus pour faire de même. Le chef de l’État sovié­­tique, Mikhaïl Gorbat­­chev, a tenté de retar­­der les réformes du système commu­­niste en vain : les mouve­­ments pro-démo­­crates se répan­­daient déjà à travers toute l’Eu­­rope de l’Est. Le 9 novembre 1989, à mesure que les habi­­tants de l’Al­­le­­magne de l’Est deman­­daient les mêmes liber­­tés que leurs cousins de l’Ouest, les auto­­ri­­tés de Berlin-Est ont cédé sous la pres­­sion et ont ouvert le mur. La réuni­­fi­­ca­­tion de Berlin avec l’Al­­le­­magne allait prendre moins d’un an.

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La ville était entre deux feux lorsque j’y suis retourné pendant mes études supé­­rieures. Le mur était toujours là, mais les contrôles aux fron­­tières avaient disparu. Les gens pouvaient voya­­ger libre­­ment entre les deux côtés de la ville ; un climat d’eu­­pho­­rie régnait sur Berlin. L’été 1990 a été une immense fête. J’ai trouvé un lit dans un vieil immeuble de Berlin-Est squatté par des punks. J’ai payé ma chambre avec mon argent de poche et on atten­­dait de moi que je donne un coup de main pour empê­­cher les skin­­heads d’at­­taquer la maison. Un seau rempli de pavés était posé à côté du balcon, prêt à l’em­­ploi, tandis qu’un grillage de poulailler recou­­vrait la fenêtre pour barrer la route aux cock­­tails Molo­­tov. Avec quelques anar­­chistes venus d’Al­­le­­magne de l’Ouest, nous allions de fêtes en fêtes sur nos vélos bran­­lants.

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Les traces du mur en 1990
Crédits : Diet­­mar Rabich

L’iso­­la­­tion­­nisme de Berlin n’était plus. Nous l’avons ressenti et nous avons célé­­bré l’évé­­ne­­ment, mais nous n’avions pas saisi toute l’am­­pleur du phéno­­mène. Tous ceux qui parta­­geaient la philo­­so­­phie de la ville, « vivre et lais­­ser vivre », étaient main­­te­­nant les bien­­ve­­nus. Les loyers étaient incroya­­ble­­ment bas car il y avait plus d’offre que de demande. Les horreurs de ces cinquante dernières années – deux dicta­­tures, une guerre, l’Ho­­lo­­causte, le mur – avaient réduit la popu­­la­­tion de la ville d’un million d’âmes entre 1940 et 1990. Je n’ai démé­­nagé à Berlin que six ans plus tard. J’ai aban­­donné mon école de jour­­na­­lisme en Cali­­for­­nie pour accep­­ter la bourse Fulbright attri­­buée aux jeunes plumes. Je suis arrivé avec deux valises à la main et j’ai trouvé une sous-loca­­tion à Kreuz­­berg, un quar­­tier bohé­­mien situé dans l’an­­cien secteur améri­­cain. Je me trou­­vais à moins de deux kilo­­mètres au sud du Check­­point Char­­lie, où les chars améri­­cains et sovié­­tiques s’étaient faits face en 1961. Tempel­­hof Airport, une base aérienne améri­­caine datant de la guerre froide, était si proche qu’au retour d’un voyage, j’ai traversé direc­­te­­ment le tarmac pour rentrer chez moi : une marche de 15 minutes. « Appar­­te­­ment », c’est un bien grand mot. Pour un peu plus de 150 dollars par mois, je louais une chambre avec un semblant de cuisine dans une miets­­ka­­serne, un grand ensemble construit au début du siècle dernier. Plusieurs de ces immeubles ont les toilettes communes sur le palier, j’avais donc beau­­coup de chance d’avoir ma propre salle de bain. Il y avait une cabine de douche juste à côté de l’évier, alimen­­tée par un chauffe-eau qui ne produi­­sait qu’un mince filet d’eau chaude. c111La pièce prin­­ci­­pale était chauf­­fée par un poêle que je remplis­­sais de char­­bon. Un jour, alors que je partais pour un voyage durant l’hi­­ver, j’ai laissé une bouteille de vin dans le frigo car c’était l’en­­droit le plus chaud de l’ap­­par­­te­­ment… J’avais parfois l’im­­pres­­sion de vivre dans un roman de Dickens. Mais compte tenu de mes condi­­tions d’ac­­cès aux tech­­no­­lo­­gies, je n’étais pas le plus à plaindre parmi les jour­­na­­listes de l’époque. J’avais un fax et un accès fiable à l’In­­ter­­net commuté. La plupart de mes écono­­mies réali­­sées grâce au loyer ont payé mes voyages pour réali­­ser des repor­­tages ultra-subjec­­tifs dans des endroits comme le Kosovo ou le Taji­­kis­­tan. Le reste partait dans le Haifi­­sch­­bar, en bas de la rue – l’un des premiers bars à cock­­tails de Berlin.

L’es­­kimo

Passer du bon temps à Berlin se résume souvent à profi­­ter de sa légen­­daire vie nocturne, mais mes souve­­nirs les plus mémo­­rables ont pour décor l’ap­­par­­te­­ment en-dessous du mien avec ma voisine, Frau Jones. Elle avait 70 ans et des pous­­sières, des lunettes papillon, elle portait des robes à fleurs et fumait des Pall Malls à longueur de jour­­née. Frau Jones – ou Lisa (elle insis­­tait pour que je l’ap­­pelle par son prénom) – avait grandi à deux pas d’ici, dans le quar­­tier de Neukölln. Son premier mari était un nazi et il avait servi dans l’ar­­mée de l’air d’Hit­­ler pendant la Seconde Guerre mondiale. Il avait été abattu en Italie lors d’une mission de recon­­nais­­sance. Un climat d’anar­­chie s’était installé à Berlin après que l’Ar­­mée rouge avait marché sur la ville. Lisa s’était cachée dans une cave pour échap­­per aux pillards sovié­­tiques, et elle avait grimé son visage avec du char­­bon pour paraître aussi laide que possible. Elle a commencé à troquer des ciga­­rettes et du nylon sur le marché noir pour joindre les deux bouts. Elle a ensuite rencon­­tré un soldat améri­­cain du nom de Jones, qu’elle a épousé et suivi jusqu’aux États-Unis. Il est par la suite devenu alcoo­­lique – sans doute à cause du choc post-trau­­ma­­tique – et Lisa a tenté sa chance au Canada, où elle travaillait comme ache­­teuse pour un grand maga­­sin de Montréal. Elle est ensuite rentrée à Berlin pour vivre ses vieux jours, son statut de veuve d’an­­cien G.I. lui donnant le droit à une maigre pension versée par le gouver­­ne­­ment améri­­cain. Elle n’ar­­rê­­tait pas de me dire : « Tu sais, je ne suis pas tendre avec les hommes, ils ne me servent à rien. » Comme la plupart des Berli­­nois de sa géné­­ra­­tion, Frau Jones était une survi­­vante. Elle était dure et ne faisait pas de senti­­ment.

J’ai fini par me lasser de Berlin et j’ai démé­­nagé, d’abord à Buda­­pest, puis à Moscou.

J’ai fini par trou­­ver un plus bel appar­­te­­ment avec chauf­­fage central et une salle de bain, le tout pour un loyer deux fois supé­­rieur à l’an­­cien. Berlin n’était toujours pas dans le radar des nomades du monde entier, et les Berli­­nois étaient évidem­­ment incons­­cients de leur chance. Bonn a très vite été remplacé par Berlin en tant que capi­­tale, mais les entre­­pre­­neurs ont préféré garder leur commerces dans les métro­­poles de l’ouest comme Franc­­fort, Munich ou Hambourg. Coupée du monde pendant cinquante ans, Berlin avait des allures de petite ville. Il n’y avait presque pas de bouchons, et personne ne ressen­­tait le besoin de se mettre à droite dans l’es­­ca­­la­­tor du métro. Les seules personnes en costume étaient les hommes poli­­tiques et les étran­­gers. J’ai fini par m’en lasser et j’ai démé­­nagé, d’abord à Buda­­pest, puis à Moscou. Je me rendais à Berlin au moins une fois par an, mais j’avais perdu le goût de la ville. Lorsque je m’y suis réins­­tallé il y a neuf ans, je l’ai à peine recon­­nue. Les Berli­­nois parlaient anglais et mangeaient de la nour­­ri­­ture mexi­­caine.

Des immeubles tout en verre avaient poussé au milieu des bombenlü­­cken, ces vestiges des raids aériens des Alliés durant la Seconde Guerre mondiale. Les quar­­tiers mornes où vivait la classe moyenne s’em­­bour­­geoi­­saient, et trou­­ver un appar­­te­­ment commençait à deve­­nir mission impos­­sible. La circu­­la­­tion deve­­nait un enfer. Les Berli­­nois, d’or­­di­­naire grin­­cheux, étaient eux aussi deve­­nus névro­­sés. Les yogis et autres psycho­­logues faisaient fortune. Berlin est comme une ado rebelle qui a fini par gran­­dir et être prise au sérieux. Elle en a été la première surprise. Durant la courte période de temps durant laquelle elle avait été la capi­­tale de l’Al­­le­­magne, Berlin vécut un âge d’or en tant que Welts­­tadt, « ville-mondiale » – pendant les années 1920 notam­­ment. Puis les nazis prirent le pouvoir, Hitler rava­­gea l’Eu­­rope et Berlin fut condam­­née à vivre divi­­sée par le rideau de fer. La réuni­­fi­­ca­­tion alle­­mande ouvrit la voie à l’in­­té­­gra­­tion des anciens pays commu­­nistes par l’Union euro­­péenne. Mais la réuni­­fi­­ca­­tion alle­­mande ne fut possible qu’a­­près la réuni­­fi­­ca­­tion de Berlin.

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La gentri­­fi­­ca­­tion en marche
Crédits : Michael Mayer

Mettre le margi­­nal au centre de l’at­­ten­­tion est un thème récur­rent dans l’his­­toire de Berlin. Après la chute du mur, les quar­­tiers cras­­seux de la partie est de Berlin-Ouest se retrou­­vèrent au centre d’une ville réuni­­fiée. De la même façon que Berlin se retrou­­vait soudai­­ne­­ment au centre d’une Europe réuni­­fiée. En termes cultu­­rels, la ringar­­dise décom­­plexée de Berlin-Ouest est le secret de l’at­­trac­­tion inter­­­na­­tio­­nale qu’exerce la ville aujourd’­­hui. C’est le para­­doxe de Berlin. Et je ne voudrais pas reve­­nir dans le passé, même si c’était possible. Je préfère l’as­­pect mondia­­lisé du Berlin d’aujourd’­­hui à son provin­­cia­­lisme d’an­­tan. Après bien­­tôt un siècle, la ville réclame à juste titre sa place en tant que Welts­­tadt. Mais dans le même temps, un nouveau type de xéno­­pho­­bie s’y enra­­cine. Elle ne vise pas les étran­­gers en soi, mais plutôt les visi­­teurs impor­­tuns, quelle que soit leur natio­­na­­lité : de riches Alle­­mands du Sud s’ac­­ca­­pa­­rant l’im­­mo­­bi­­lier ; des hips­­ters de Brook­­lyn essayant d’im­­po­­ser leurs bières houblon­­nées en Alle­­magne ; et les touristes paumés que les compa­­gnies low-cost déversent quoti­­dien­­ne­­ment dans la ville. Ces intrus engorgent les rues avec leurs moyens de trans­­port barbares : Segway, Trabant tunées, calèches et vélos à bière – des bars sur roues agré­­men­­tés de pédales. Visi­­ter Berlin ne repré­­sente plus une aven­­ture, à moins de consi­­dé­­rer comme risqué le fait d’es­­sayer d’en­­trer au Berghain. À l’époque du mur, personne ne venait à Berlin par hasard. Les billets d’avion étaient trop chers et on préfé­­rait faire du stop ou prendre le train pour fran­­chir des fron­­tières lour­­de­­ment forti­­fiées. Tout ce qui nous entou­­rait nous rappe­­lait où nous étions. Et c’est là que nous voulions être, nulle part ailleurs.

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« Qui tue Berlin »

L’autre jour, j’ai remarqué une queue immense devant le musée de cire Madame Tussauds, près de la porte de Bran­­de­­bourg. Pourquoi venir jusqu’à Berlin pour voir une attrac­­tion londo­­nienne ? Plus loin, c’est un pub améri­­cain qui s’af­­fiche comme « un bar au style new-yorkais », comme si Berlin était à court de style, de bars, ou même de New-Yorkais… Et quelqu’un a ouvert un maga­­sin de sand­­wichs au pastrami dont personne n’avait entendu parler avant que le New York Times ne lui consacre une critique. Au cours des trois dernières années, mon quar­­tier a vu dispa­­raître plusieurs commerces à cause de la gentri­­fi­­ca­­tion : des bars, un trai­­teur turc-chinois et mon super­­­mar­­ché de proxi­­mité. Les nuits les plus chaudes, des airs d’ac­­cor­­déon parviennent à mes fenêtres comme si, tout d’un coup, je vivais dans une ruelle de Mont­­martre. Ce soir-là, l’été dernier, je me suis arrêté pour ache­­ter une glace au maga­­sin en bas de chez moi, tenu par une famille turque. Le gérant m’a expliqué qu’il s’était débar­­rassé du congé­­la­­teur et qu’il allait fermer boutique car le loyer avait doublé. Le seul autre glacier de ma rue offre des sorbets bios au kalé, de fabri­­ca­­tion arti­­sa­­nale. Voilà le nouveau Berlin. Ce dont j’avais besoin, pour­­tant, c’était bel et bien de cet esqui­­mau orange fluo, telle­­ment brillant qu’on pour­­rait s’en servir pour faire atter­­rir un avion. Car c’est aussi ça, le vrai Berlin : démodé, rare­­ment raffiné, et proba­­ble­­ment mauvais pour la santé.


Traduit de l’an­­glais par Maureen Cala­­ber et Clément Louis Kolopp d’après l’ar­­ticle « Being Cool Has Ruined Berlin », paru dans Roads & King­­doms. Couver­­ture : Une fête à Berlin.


COMMENT BERLIN INVENTA LES DROITS DES HOMOSEXUELS AU XIXe SIÈCLE

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Voyage dans le Berlin de la fin du XIXe siècle, où furent inven­­tés les droits des homo­­sexuels, par une vibrante commu­­nauté d’hommes et de femmes.

Le 29 août 1867, un avocat de 42 ans nommé Karl Hein­­rich Ulrichs se présenta devant le sixième Congrès des juristes alle­­mands, à Munich, pour exhor­­ter à l’abro­­ga­­tion des lois inter­­­di­­sant les rela­­tions sexuelles entre hommes. Alors qu’il s’avançait jusqu’au pupitre, faisant face à un audi­­toire de plus de 500 person­­na­­li­­tés distin­­guées du monde judi­­ciaire, il fut parcouru d’un fris­­son de peur. « Il est encore temps de se taire », se rappela-t-il s’être dit plus tard. « Cela mettrait un terme aux martè­­le­­ments de ton cœur. »

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Karl Hein­­rich Ulrichs

Mais Ulrichs, qui avait avoué plus tôt le désir qu’il éprou­­vait pour les personnes de son sexe dans des lettres adres­­sées à des proches, ne fit pas demi-tour. Il affirma devant l’as­­sem­­blée que les gens dotés d’une « nature sexuelle contraire à la coutume » étaient persé­­cu­­tés pour des pulsions que « la nature, qui règne et crée selon des lois mysté­­rieuses, a implanté en eux ». Ce fut un tollé, et Ulrichs fut contraint de couper court à ses propos. Mais il avait fait son effet : une poignée de ses collègues à l’es­­prit libé­­ral furent conquis par sa concep­­tion d’une iden­­tité gay innée, et un respon­­sable bava­­rois lui confia en privé éprou­­ver de semblables désirs. Dans un pamphlet inti­­tulé Gladius furens, (Le Glaive furieux), Ulrichs écri­­vit la chose suivante : « Je suis fier d’avoir trouvé la force de plon­­ger la première lance dans le flanc de l’hydre du mépris public. » Le premier chapitre du livre Gay Berlin : Birth­­place of a Modern Iden­­tity (« Le Berlin gay : berceau d’une iden­­tité moderne »), de Robert Beachy, débute par le récit de l’acte auda­­cieux d’Ul­­richs. Le titre du chapitre, « L’in­­ven­­tion alle­­mande de l’ho­­mo­­sexua­­lité », met en exergue le propos au cœur du livre : bien que l’amour entre personnes de mêmes sexes soit aussi vieux que l’amour lui-même, les discours qui l’en­­tourent ainsi que le mouve­­ment poli­­tique qui vise à faire valoir ses droits est né en Alle­­magne entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle.

Ce message pour­­rait bien surprendre ceux qui pensent que l’iden­­tité homo­­sexuelle s’est concré­­ti­­sée à Londres et à New York, à une période située entre le procès d’Os­­car Wilde et les émeutes de Stone­­wall. La violente répres­­sion dont furent victimes les homo­­sexuels durant la période nazie a en grande partie effacé l’his­­toire homo­­sexuelle de l’Al­­le­­magne de la conscience collec­­tive inter­­­na­­tio­­nale, voire même de la mémoire collec­­tive alle­­mande. Beachy, par ailleurs histo­­rien ensei­­gnant à l’uni­­ver­­sité de Yonsei à Séoul, termine son livre en souli­­gnant que les Alle­­mands célèbrent la « gay pride chaque mois de juin », un jour connu sous le nom de « Chris­­to­­pher Street Day », en réfé­­rence à la rue dans laquelle les émeutes de Stone­­wall ont éclaté. L’ho­­mo­­sexua­­lité est perçue comme une impor­­ta­­tion améri­­caine. Ulrichs, consi­­déré comme le premier acti­­viste homo­­sexuel, fit face à la censure et dut fina­­le­­ment s’exi­­ler, mais ses idées s’im­­po­­sèrent petit à petit. En 1869, un litté­­raire autri­­chien du nom de Karl Maria Kert­­beny, qui s’était égale­­ment opposé aux lois anti-sodo­­mie, inventa le terme « homo­­sexua­­lité ». Dans les années 1880, un commis­­saire de police de Berlin cessa de pour­­suivre les bars gays en justice et instaura à la place une poli­­tique de tolé­­rance éton­­nante, allant jusqu’à donner des visites guidées de ce monde en pleine émer­­gence. En 1896, Der Eigene (« L’Unique », au sens de : « auto­­no­­mie indi­­vi­­duelle »), le premier maga­­zine homo­­sexuel, commença à paraître.

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