par Luke Mogelson | 28 février 2016

La prise

Il y a quelques mois, Massoud Barzani, le président du gouver­­ne­­ment régio­­nal du Kurdis­­tan, orga­­ni­­sait une confé­­rence de presse sur les hauteurs de Sinjar, une ville du nord-ouest de l’Irak. La veille, pour la première fois depuis août 2014, un bombar­­de­­ment de Sinjar par l’avia­­tion améri­­caine permet­­tait aux forces kurdes de reprendre le contrôle de la ville, jusqu’a­­lors aux mains de Daech. Alors que derrière lui, des panaches de fumées s’élèvent et des héli­­co­­ptères décollent, Barzani, perché sur une estrade faite de sacs de sable, déclare la ville « libé­­rée ».


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Le président Barzani donne une confé­­rence de presse
Crédits : Cengiz Yar

Un cortège de gardes du corps escorte le président jusqu’à un 4×4, puis corres­­pon­­dants étran­­gers et jour­­na­­listes locaux descendent la colline pour consta­­ter les dégâts. Autour de Sinjar, les routes – endom­­ma­­gées, encom­­brées de camions mili­­taires et couvertes de débris – sont deve­­nues impra­­ti­­cables. Avec mon inter­­­prète, nous déci­­dons de nous garer et de conti­­nuer à pied. La ville, qui comp­­tait autre­­fois 100 000 habi­­tants, est dévas­­tée. La quasi-tota­­lité de la popu­­la­­tion, dont une grande partie de Yézi­­dis – une mino­­rité reli­­gieuse irakienne – a été tuée par les djiha­­distes ou a dû fuir. Les occu­­pants ont brûlé leurs maisons, pillé les maga­­sins et saccagé leurs lieux saints. Puis les frappes aériennes améri­­caines se sont char­­gées de détruire tout le reste. Armé d’un fusil, un homme soli­­taire semble connaître les lieux. Nous hâtons le pas pour le rattra­­per. « Je vais jeter un œil sur la maison de mon oncle », nous dit-il. Il s’ap­­pelle Azad – il ne veut pas nous donner son nom de famille – et dit avoir grandi à Sinjar. L’été 2013, quand Daech a commencé à enva­­hir l’est de la Syrie puis le nord de l’Irak, des troupes de pesh­­mer­­gas – les forces armées kurdes irakiennes – ont été déployées dans sa ville.



En juin, Daech a pris Mossoul, la deuxième plus grande ville du pays, à 130 kilo­­mètres à l’est de Sinjar, et malgré tout, la plupart des habi­­tants ne se sentaient pas encore en danger. Mais les pesh­­mer­­gas se sont reti­­rés lorsque Daech a atteint Sinjar. Des centaines de civils y ont été tués. Azid et sa famille font partie des 50 000 Yézi­­dis qui ont réussi à fuir dans les montagnes qui surplombent la ville. La plupart des réfu­­giés ont ensuite été évacués par héli­­co­­ptère ou relo­­gés dans des camps plus au nord, mais beau­­coup, dont la famille d’Azad, ont choisi de rester dans les montagnes glaciales et vivent dans des tentes, avec peu de nour­­ri­­ture et d’eau, en atten­­dant le jour où elles pour­­ront rentrer chez elles. « C’est là », dit Azad. Il nous montre de la tête un bâti­­ment étroit dont les vitres sont explo­­sées, le toit éven­­tré et les murs effon­­drés. Avant, il y avait un maga­­sin au rez-de chaus­­sée. Ses volets métal­­liques forment un tas sur le trot­­toir, comme une étoffe dérou­­lée.

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Sinjar est située sur l’axe prin­­ci­­pal entre Raqqa et Mossoul
Crédits : Ulyces

Je lui demande : « Qu’al­­lez-vous faire main­­te­­nant ? » Azad regarde autour de lui. La nuit commence à tomber. « Je vais retour­­ner dans la montagne », répond-il avant de tour­­ner les talons. Non loin de là, au bord de la route, un homme bedon­­nant, à l’air impor­­tant, s’adresse à un groupe d’hommes maigri­­chons, qui le sont visi­­ble­­ment moins. Alors que nous arri­­vons à sa hauteur, il se présente comme le maire de Sinjar. Et pendant qu’il nous détaille ses nombreuses fonc­­tions – il est aussi parle­­men­­taire, ingé­­nieur et comman­­dant mili­­taire –, un groupe de poli­­ciers irakiens fait son appa­­ri­­tion. Le maire les inter­­­pelle. « Faites atten­­tion. Beau­­coup de bâti­­ments n’ont pas été sécu­­ri­­sés. Des djiha­­distes s’y cachent encore. » Cette nuit-là, nous campons dans la montagne. Le lende­­main, à l’aube, alors que nous emprun­­tons les 93 virages en épingle à cheveux qui mènent à Sinjar, nous compre­­nons l’im­­por­­tance stra­­té­­gique de la ville : l’au­­to­­route 47, une route asphal­­tée à deux voies, traverse le centre-ville. À 50 kilo­­mètres vers l’est, il y a Tel Afar, un bastion de Daech, où se trouvent proba­­ble­­ment de nombreux captifs ; et à 80 kilo­­mètres de Tel Afar, il y a Mossoul. Vers l’ouest, la route mène à la Syrie. Avant l’opé­­ra­­tion des pesh­­mer­­gas, l’au­­to­­route 47 reliait Raqqa – la plus grande ville de Syrie conquise par Daech – à Mossoul.

Doré­­na­­vant, Daesh doit emprun­­ter un réseau de routes secon­­daires qui serpentent à travers les déserts au sud. En ville, les routes prin­­ci­­pales ont été nettoyées, ce qui nous permet de rouler sur plusieurs kilo­­mètres vers le sud, jusqu’au village de Domiz, où bull­­do­­zers et pelle­­teuses creusent de nouvelles tran­­chées, et utilisent la terre rouge pour construire des murs protec­­teurs. Au-delà s’étendent de grands champs en friche. Là-bas, il y a aussi des villages : des camps précaires, des réser­­voirs d’eau, des tours radio. « Tout ceci appar­­tient à Daech », nous dit un géné­­ral pesh­­merga. « Cette nuit, nous avons trouvé trois djiha­­distes. Nous leur avons tiré dessus mais il ont réussi à s’en­­fuir. » Nous enten­­dons une explo­­sion tout près, suivie de coups de feu. Les soldats attrapent leur arme et courent vers un ensemble de bâti­­ments qui se trouvent derrière nous. Nous les suivons jusqu’à une grande maison entou­­rée de dizaines de troupes pesh­­mer­­gas. Tout le monde tire. Les tirs atteignent l’in­­té­­rieur de la maison. « Il est toujours armé ! » crie quelqu’un. « Il n’est pas mort ! » « Sortez d’ici ! Il va peut-être se faire explo­­ser ! »

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Un combat­­tant kurde armé d’un lance-roquette
Crédits : Kurdish Struggle

Un homme sur un balcon, au deuxième étage d’une maison de l’autre côté de la rue, hisse un lance-roquette sur son épaule. « Avec ça, je peux le tuer », dit-il. « Non ! Non ! Non ! Nous avons des hommes à l’in­­té­­rieur ! » L’homme repose le lance-roquette et hausse les épaules. Une foule s’est formée devant la maison. Un offi­­cier portant des lunettes de soleil en sort. « Lais­­sez passer, lais­­sez passer », dit-il. Derrière lui, deux soldats en treillis tirent un homme blessé par les poignets. Une tunique grise est enrou­­lée autour de son cou et il est couvert de sang. Il a un garrot impro­­visé à la jambe. Ses cheveux noirs lui descendent jusqu’aux épaules et il porte une longue barbe. Ses yeux, grands ouverts, sont bleus ; ses bras traînent derrière lui alors qu’on le tire sur le dos dans la rue. « Nique sa sœur ! » « Longue vie aux pesh­­mer­­gas ! Longue vie à Barzani ! » Un soldat flanqué d’une casquette de patrouille se penche et touche l’homme du dos de la main, comme pour voir s’il aurait de la fièvre. Il lève le pouce. « Toujours vivant. » Tout le monde sort son télé­­phone pour prendre des photos. « Prends-en une de moi », dit un soldat. Il s’ac­­crou­­pit derrière l’homme mourant et lui crache au visage. « C’est bon ? » « Appe­­lez une ambu­­lance », dit quelqu’un. « Nous le voulons vivant. » « On pour­­rait l’ache­­ver », suggère un autre. « Non, pas de ça avec nous. » Quelques minutes plus tard, une pelle­­teuse arrive, et on charge l’homme dans son godet. Nous suivons tous l’en­­gin jusqu’à la tran­­chée, où l’homme est déposé sur l’herbe. D’autres photos sont prises. L’homme est proba­­ble­­ment mort, mais quelqu’un s’étonne : « Où est le docteur ? Il ne vient pas ? » Personne ne semble l’en­­tendre.

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Des combat­­tants de Daech captu­­rés par les pesh­­mer­­gas
Crédits : Kurdish Struggle

Guérillas

Dans le nord de l’Irak, il est rare de voir l’en­­nemi d’aussi près. En décembre, à 480 kilo­­mètres au sud de Sinjar, une coali­­tion de forces irakiennes et de combat­­tants tribaux libère Ramadi, la capi­­tale de l’An­­bar, une province notoi­­re­­ment violente, à l’ouest de Bagdad. C’était la plus grande ville jamais reprise à Daech. Mais le front du nord de l’Irak reste rela­­ti­­ve­­ment statique. Des dizaines de milliers de combat­­tants kurdes occupent des posi­­tions le long des 1 000 kilo­­mètres de tran­­chées reliant la Syrie à l’Iran. À certains endroits, le fossé entre Daech et le gouver­­ne­­ment régio­­nal kurde se mesure en kilo­­mètres ; à d’autres, en mètres. Une unité de pesh­­mer­­gas, près d’Er­­bil, la capi­­tale kurde, occupe une crête qui surplombe une ville aux mains de Daech. L’im­­passe est aussi bien tactique que poli­­tique, et Mossoul est un obstacle majeur. Quand je rends visite à l’unité de pesh­­mer­­gas sur la crête, l’of­­fi­­cier en charge des opéra­­tions m’as­­sure qu’ils pour­­raient faci­­le­­ment prendre Bashika, la ville qui se trouve en contre­­bas. Mais Mossoul est à seule­­ment 15 kilo­­mètres et il y a de nombreux villages entre les deux. « Il n’y a pas de zone tampon, ce qui signi­­fie qu’on ne peut pas créer de ligne défen­­sive », dit l’of­­fi­­cier. « Nous ne pouvons pas prendre Bashika avant d’être prêts à prendre Mossoul. Cela doit consti­­tuer une seule et même opéra­­tion. » Mossoul a toujours été une ville multi­­con­­fes­­sion­­nelle et multie­th­­nique. Avant le conflit, ses 1,5 million d’ha­­bi­­tants étaient kurdes, yézi­­dis, turk­­mènes ou assy­­riens, mais sa popu­­la­­tion était majo­­ri­­tai­­re­­ment sunnite. Après la disso­­lu­­tion de l’ar­­mée irakienne et l’éra­­di­­ca­­tion du parti Baas par les États-Unis, la ville, connue à l’époque de Saddam Hussein pour les compé­­tences de ses offi­­ciers baasistes, est deve­­nue célèbre pour les talents de ses insur­­gés.

En 2011, le Premier ministre irakien, Nouri al-Maliki, était un musul­­man chiite entre­­te­­nant des liens forts avec l’Iran. Il a débar­­rassé les forces de sécu­­rité irakiennes des sunnites et les a rempla­­cés par des chiites. Maliki a déployé à Mossoul des soldats et des poli­­ciers chiites que beau­­coup d’ha­­bi­­tants quali­­fiaient de tyrans sectaires. « Les gens détes­­taient les forces de sécu­­rité chiites », m’a dit, à l’au­­tomne dernier, Atheel al-Nujaifi – ancien gouver­­neur de la province de Ninive, où sont situées Mossoul et Sinjar. « Ils maltrai­­taient la popu­­la­­tion. Il y avait beau­­coup de corrup­­tion. De nombreux habi­­tants sunnites de Mossoul, qui avaient vécu sous le joug de l’ar­­mée de Maliki, ont accueilli Daech à bras ouverts, en tout cas les premiers jours. »

Les Kurdes ont peu d’in­­té­­rêt à se rappro­­cher davan­­tage de Mossoul.

Cela explique peut-être pourquoi à Mossoul, le 10 juin 2014, près de 30 000 soldats ont capi­­tulé face à un groupe d’une centaine de combat­­tants de Daech, lais­­sant derrière eux un arse­­nal en grande partie offert par les Améri­­cains et composé de petites armes, d’ar­­tille­­rie lourde, de tanks, d’équi­­pe­­ment mili­­taire et de véhi­­cules blin­­dés. Quelques semaines plus tard, Abou Bakr al-Bagh­­dadi, le leader de Daech, s’est montré pour la première fois depuis des années et a prononcé un discours depuis la Grande mosquée d’al-Nuri. Daech a proclamé l’éta­­blis­­se­­ment d’un cali­­fat, et Bagh­­dadi a appelé tous les musul­­mans à le rejoindre. Depuis, des milliers d’as­­pi­­rants djiha­­distes arrivent du monde entier en Irak et en Syrie pour prêter allé­­geance à Daech. À Mossoul, les combat­­tants de Daech se sont fondus dans la popu­­la­­tion – des centaines de milliers d’ha­­bi­­tants – et pour reprendre la ville, il faudra une force, ou une alliance de forces, que les civils seront prêts à accep­­ter.

En avril dernier, à Erbil, je rencon­­trais Fouad Hussein, le chef de cabi­­net de Barzani. « S’il y a une chose que tout le monde sait », me dit-il. « c’est qu’il est impos­­sible de libé­­rer Mossoul sans les pesh­­mer­­gas. Mais pour entrer à Mossoul, il nous faut un parte­­naire », ajoute-t-il. « Parfois, il faut se résoudre à un mariage arrangé. Nous ne savons pas encore qui sera notre parte­­naire. Nous le cher­­chons toujours. » Les Kurdes ont peu d’in­­té­­rêt à se rappro­­cher davan­­tage de Mossoul. L’am­­bi­­tion prin­­ci­­pale de Barzani est de créer un Kurdis­­tan indé­­pen­­dant dans le nord de l’Irak. Le terri­­toire qui se trouve au sud de la ligne de front est prin­­ci­­pa­­le­­ment sunnite et ne ferait pas partie de cet État. Mais les Kurdes ne peuvent pas tolé­­rer indé­­fi­­ni­­ment le status quo. « Suppo­­sons que Daech soit auto­­risé à rester à Mossoul », dit Hussein. « Cela signi­­fie­­rait que nos pesh­­mer­­gas devraient toujours rester sur le qui-vive et que nous serions conti­­nuel­­le­­ment en guerre. Comment vivre avec un voisin comme Daech ? Comment dormir sur ses deux oreilles ? »

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Les pesh­­mer­­gas ne sont pas les seuls combat­­tants kurdes à lutter contre Daech en Irak. Pendant presque une année avant l’opé­­ra­­tion des pesh­­mer­­gas à Sinjar, une faction rivale y avait combattu Daech indé­­pen­­dam­­ment du gouver­­ne­­ment. Les combat­­tants appar­­te­­naient au PKK (le Parti des travailleurs du Kurdis­­tan), que Barzani refuse de recon­­naître. Formé en 1978 et basé en Turquie, le mouve­­ment indé­­pen­­dant marxiste-léni­­niste a mené une insur­­rec­­tion de dix ans contre la Turquie. Les États-Unis consi­­dèrent encore aujourd’­­hui le PKK comme une orga­­ni­­sa­­tion terro­­riste. Ces dernières années, cepen­­dant, un groupe affi­­lié au PKK en Syrie s’est révélé être l’un des adver­­saires les plus sérieux de Daech, et a gagné l’aide des bombar­­diers améri­­cains et des forces d’opé­­ra­­tions spéciales. Lorsque les pesh­­mer­­gas ont aban­­donné Sinjar en 2014, le PKK a ouvert un couloir huma­­ni­­taire partant de la montagne qui allait jusqu’à un terri­­toire syrien sous contrôle kurde, permet­­tant à des milliers de Yézi­­dis de s’échap­­per. Beau­­coup de ces réfu­­giés ont été par la suite armés et orga­­ni­­sés en milices avant de retour­­ner à Sinjar, sous la super­­­vi­­sion des guérille­­ros du PKK pour libé­­rer leur ville.

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Les Yézi­­dis fuient Sinjar en héli­­co­­ptère
Crédits : Matt Cetti-Roberts

C’est à la même période que les États-Unis ont créé un nouveau centre opéra­­tion­­nel, près d’Er­­bil, pour coor­­don­­ner les opéra­­tions menées dans le nord de l’Irak, de concert avec les pesh­­mer­­gas et d’autres forces de la coali­­tion. Les géné­­raux améri­­cains et irakiens savaient déjà que la reconquête de Mossoul serait longue et diffi­­cile, et les combats féroces. À Sinjar, les combat­­tants du PKK ne dépassent pas la péri­­phé­­rie de la ville, au pied des montagnes. Pour atteindre leur quar­­tier géné­­ral, nous devons fran­­chir leur ancienne ligne de front : un haut mur de sacs de sable, de sofas, de caddies, d’éviers et de congé­­la­­teurs, coulés dans du ciment. De petits trous dans ce patch­­work servant de rempart laissent tout juste passer le canon des armes. Un chemin étroit fait de parpaings cassés, de boue et de métal déformé part de la barrière. Nous suivons des empreintes de pas fraîches et passons près d’un amas d’uni­­formes et d’os­­se­­ments : une tête dessé­­chée avec des cheveux, un tibia et un fémur pliés au genou, le pied toujours chaussé. Des carcasses de chiens gisent à côté des restes humains. D’épaisses couches d’as­­phalte tiennent en équi­­libre au bord d’un cratère aussi grand qu’une piscine, et de l’autre côté du cratère repose la carcasse noire d’un camion explosé. Malgré les jantes et les portes en acier, le véhi­­cule est en morceaux. Un corps nauséa­­bond pour­­rit derrière la roue fondue. Deux adoles­­cents bouton­­neux passent le balai devant une petite banque. Leur comman­­dant est un gros fumeur de 24 ans qui a pour nom de guerre Sarkha­­boon Gauda. Quand je lui dis que je suis repor­­ter, Gauda fait un geste de la main vers l’homme mort dans le camion, le cratère, les chiens et les osse­­ments. « Cela fait onze mois que nous sommes là », dit-il.

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Sinjar est truffé de tunnels à présent aux mains du PKK
Crédits : Kurdish Struggle

Gauda veut me montrer comment les combat­­tants de Daech sont parve­­nus à tenir Sinjar si long­­temps. Nous descen­­dons grâce à des trous qu’ils ont creu­­sés dans les murs. Ils ont tendu des rideaux dans les rues pour cacher leurs mouve­­ments. Dans l’en­­trée d’un des bâti­­ments, Gauda me fait passer par un trou dans le sol. La pente est abrupte, puis le sol rede­­vient plat et nous arri­­vons dans un tunnel trop bas pour se tenir debout mais suffi­­sam­­ment haut pour ne pas avoir besoin de ramper. Des sacs de sable sont alignés le long des murs, et des fils élec­­triques longent le sol et le plafond. À six de mètres de l’en­­trée, il fait trop noir pour voir quoi que ce soit, l’air est chaud et lourd. J’al­­lume la lampe de mon portable. Le tunnel se divise en plusieurs tunnels plus petits. Des lampes et un clima­­ti­­seur énorme sont reliés aux fils élec­­triques. Autour du clima­­ti­­seur, il y a des sacs plas­­tiques épais conte­­nant des bouteilles remplies d’urine. « Toutes leurs posi­­tions étaient reliées par des réseaux de souter­­rains », m’ex­­plique Gauda, une fois de retour à l’air libre. « Il étaient aussi en train de creu­­ser un tunnel vers la colline, là où se trouvent nos posi­­tions. Heureu­­se­­ment, ils n’en ont pas eu le temps. » Il me dit que beau­­coup de bâti­­ments étaient truf­­fés d’ex­­plo­­sifs, et à un moment, il me montre une bombe qui traîne dans la rue, au milieu des décombres : un cylindre métal­­lique connecté par un câble bleu à quatre bidons en plas­­tique. Je demande à Gauda ce qu’il envi­­sage de faire à présent. La Turquie a récem­­ment inten­­si­­fié ses bombar­­de­­ments contre les posi­­tions du PKK, dans l’est du pays, d’où Gauda est origi­­naire. À moins que les deux parties trouvent un accord, il risque de ne jamais pouvoir retour­­ner chez lui. A-t-il une femme et des enfants ? Sont-ils en Turquie ? En Syrie ? En Irak ? Gauda ignore mes ques­­tions. « Nous irons là où on a besoin de nous. Là où nos chefs déci­­de­­ront de nous envoyer. »

Y, S, ✝

En respon­­sa­­bi­­li­­sant les réfu­­giés yézi­­dis, le PKK a créé une nouvelle base de sympa­­thi­­sants à sa cause révo­­lu­­tion­­naire. Il y a peu de chance qu’ils y renoncent simple­­ment. Je parle à de nombreux combat­­tants du PKK, turcs ou syriens, qui disent qu’ils n’ont pas l’in­­ten­­tion de quit­­ter Sinjar. Leur présence dans la ville soulève une ques­­tion : Avec tant de factions rivales aux inté­­rêts oppo­­sés, et en l’ab­­sence d’une gouver­­ne­­ment natio­­nal ou d’une armée fédé­­ra­­teurs, que se passe-t-il quand une ville irakienne ou syrienne est libé­­rée du joug de Daech ? Que se passe-t-il après une semaine ? Et après un an ? C’est une ques­­tion parti­­cu­­liè­­re­­ment impor­­tante quand on parle de Mossoul, où les pouvoirs régio­­naux, en plus des pouvoirs locaux, sont certains d’in­­ter­­fé­­rer. Au début des années 1920, lors de la parti­­tion de l’Em­­pire otto­­man, la Turquie reven­­diqua la posses­­sion de la ville, mais la Société des Nations décida cepen­­dant de la donner à l’Irak. Même si la Turquie a fina­­le­­ment accepté la fron­­tière exis­­tante, elle a l’ha­­bi­­tude d’in­­ter­­ve­­nir dans les affaires de Mossoul. Les soldats turcs, défiant les protes­­ta­­tions de Bagdad, entraînent actuel­­le­­ment un groupe d’ha­­bi­­tants de Mossoul qui ont dû fuir et veulent servir comme force de sécu­­rité perma­­nente dans la ville une fois que Daech en sera délogé. Le groupe est mené par Atheel al-Nujaifi, ancien gouver­­neur de la province de Ninive et allié de longue date de la Turquie.

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Les Yézi­­dis sont à présent orga­­ni­­sés en milice
Crédits : Kurdish Struggle

« Lorsque Mossoul aura été libé­­rée, les habi­­tants voudront voir les leurs patrouiller dans la ville », me confiait Nujaifi au prin­­temps dernier, lorsque je suis venu lui rendre visite dans son camp d’en­­traî­­ne­­ment. Des rangées de tentes vertes se dres­­saient dans un champ. Une demi-douzaine de Turcs super­­­vi­­sait les recrues en manœuvre. À ce moment-là, ils semblaient bien inof­­fen­­sifs – manquant d’armes et en piètre forme physique, les volon­­taires courent en encer­­clant des enne­­mis imagi­­naires –, mais il y a quelques mois, la Turquie a envoyé 150 troupes et 25 tanks au camp. Haider al-Abadi, le Premier ministre irakien, a quali­­fié le mouve­­ment de « viola­­tion grave de la souve­­rai­­neté de l’Irak », et Barack Obama a person­­nel­­le­­ment appelé Recep Tayyip Erdo­­gan, le président turc, pour lui deman­­der de reti­­rer ses forces. Erdo­­gan est un sunnite conser­­va­­teur, et une grande partie de sa poli­­tique au Moyen-Orient est construite en oppo­­si­­tion à l’Iran chiite. Le PKK est peut-être la seule force qu’Er­­do­­gan voudrait encore moins voir gagner en Irak et en Syrie que les chiites. Il partage cet avis avec Barzani. Lors de la confé­­rence de presse sur la colline, Barzani a annoncé : « Les pesh­­mer­­gas ont libéré Sinjar tout seuls, et le seul drapeau qui flot­­tera à Sinjar sera celui du Kurdis­­tan. »

Cepen­­dant, au milieu d’un rond-point de la route prin­­ci­­pale du centre-ville, trois drapeaux du PKK étaient hissés sur le cadre vide d’un panneau publi­­ci­­taire. Celui qui était le plus en hauteur était orné d’un portrait d’Ab­­dul­­lah Öcalan, fonda­­teur et diri­­geant du PKK, qui purge une peine de prison à vie en Turquie. L’éga­­lité homme-femme, pilier de l’idéo­­lo­­gie d’Öca­­lan, est respec­­tée aussi bien dans la société que sur le champ de bataille, et la moitié des combat­­tants du PKK postés au bord de la route étaient des femmes. Beau­­coup d’entre eux – ciga­­rette à la bouche, kala­ch­­ni­­kov en bandou­­lière et grenade à la cein­­ture – avaient tout au plus 16 ou 17 ans. Peu après notre arri­­vée, j’en­­tends une jeune fille s’épou­­mo­­ner. Elle se tient sur le rond-point, derrière le drapeau d’Öca­­lan, et fait face à plusieurs pesh­­mer­­gas. « Ne m’adres­­sez pas la parole ! » hurle-t-elle. Un peu plus tard, une nuée de combat­­tants du PKK, de milices yézi­­dis et de pesh­­mer­­gas se mettent à se bous­­cu­­ler et à crier les uns sur les autres. Il est visi­­ble­­ment ques­­tion des drapeaux. Les pesh­­mer­­gas veulent hisser les leurs. « Stop ! Stop ! Stop ! » crie quelqu’un.

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Des mili­­tantes du PKK bran­­dissent un portrait d’Öca­­lan
Crédits : Kurdish Struggle

Beau­­coup de combat­­tants du PKK ont leur arme à la main et se tiennent prêts à tirer. D’autres installent des mitraillettes sur pied derrière des véhi­­cules et des gravats. Un homme que je viens juste d’in­­ter­­vie­­wer est étendu à plat ventre et vise la foule. « Arrête ! » crie un pesh­­merga. « Ne fais pas ça ! » « Je vais hisser notre drapeau ! » dit un autre. « Je veux hisser notre drapeau ! » « Non, non, reviens ! Ne fais pas ça ! » crie un pesh­­merga. « Nos maisons sont détruites, et nous allons conti­­nuer à aggra­­ver la situa­­tion ? » demande l’un des mili­­ciens yézi­­dis. « Nous devons combattre Daech, pas nous battre entre nous ! »

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Cette nuit-là, je visite, dans les monts Sinjar, un poste de secours où opèrent des méde­­cins et des infir­­miers kurdes, ainsi que des forces spéciales améri­­caines ou euro­­péennes. Ils s’oc­­cupent d’un homme qui a reçu une balle au visage. Je reste dans la salle d’at­­tente pendant que sa femme, en pleurs, explique au méde­­cin améri­­cain ce qui s’est passé. L’homme est un mukh­­tar sunnite, le chef d’un petit village situé non loin de Sinjar. Peu après l’in­­va­­sion de la région par Daech, un homme – peut-être yézidi, peut-être kurde – a frappé à la porte de la maison du mukh­­tar et l’a appelé par son nom. Quand il est sorti, l’homme lui a tiré dessus. Sinjar, comme Mossoul, était autre­­fois une enclave multie­th­­nique, mais la peur des repré­­sailles dissua­­dera proba­­ble­­ment les sunnites de retour­­ner y vivre. Un matin, alors que nous descen­­dons la montagne, nous voyons de la fumée noire s’éle­­ver dans la ville. À Sinjar, les feux sont surtout concen­­trés dans un quar­­tier rési­­den­­tiel aisé aux maisons cachées derrière des portails de fer et des murs en parpaings. Partout, des civils portant des couvre-chefs yézi­­dis tradi­­tion­­nels chargent des camions et des voitures d’ap­­pa­­reils, de meubles, de commodes, de tapis roulés, d’us­­ten­­siles de cuisine, de télés à écran plat, de radia­­teurs, de clima­­ti­­seurs, de lampes, de jouets, de vête­­ments, de chaus­­sures, d’ou­­tils et de lite­­rie.

Alors que je regarde la bombe, une berline s’ar­­rête derrière nous et deux hommes en sortent.

Je demande à l’un d’entre eux à qui appar­­tiennent ces maisons, et il me répond, énervé : « Nous prenons notre revanche sur les familles sunnites qui ont aidé les combat­­tants de Daech à leur arri­­vée. Ils ont tué nos enfants. Ils ont pris nos femmes. Ils ont arra­­ché des bébés du sein de leur mère pour les tuer. Ils n’ont pas eu pitié. » L’homme ferme violem­­ment le hayon de son camion et s’ins­­talle au volant. « Main­­te­­nant », me dit-il, à travers la fenêtre bais­­sée, « je vais aller voir ailleurs ce que je peux récu­­pé­­rer. » Quelqu’un sort d’une maison de l’autre côté de la rue avec une bombe de pein­­ture. Il la secoue et peint quelque chose sur le mur. Je demande à mon inter­­­prète : « Qu’est-ce que ça veut dire ? » « Ça veut dire “bombe”. » « N’en­­trez pas », nous dit l’homme. « Bombe » est aussi peint sur une autre maison, tout près de là. Par la porte ouverte, on peut voir un engin explo­­sif sur le divan. Alors que je regarde la bombe – un paquet rectan­­gu­­laire enroulé de scotch avec des fils qui pendent –, une berline s’ar­­rête derrière nous et deux hommes en sortent. L’un d’eux, un homme partiel­­le­­ment édenté qui porte un faux blou­­son de cuir, se dirige vers la maison. « Pas celle-là », lui dit son ami. « Tout va bien. » « Tout va bien ? Il y a une bombe à l’in­­té­­rieur. » « Ne t’inquiète pas, il ne se passera rien. » « Tu vas rentrer ? » « Je vais rentrer. » L’homme au faux blou­­son entre. Son ami marmonne un juron, secoue la tête et le suit. Quelques minutes plus tard, ils sont de retour dans la rue, traî­­nant derrière eux un frigo recou­­vert d’ai­­mants – des oranges, des bananes, des grappes de raisin violet – et le hissent sur le toit de la berline. C’est à ce moment-là que je remarque, en haut de la rue, un adoles­cent assis sur une chaise en plas­­tique, une kala­ch­­ni­­kov sur les genoux.

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Le garçon assis au balcon
Crédits : Cengiz Yar

Le garçon crie à un homme qui essaie de forcer la porte d’une maison : « Hé, n’entre pas ! C’est ma maison ! » « Et comment je suis sensé le savoir ? » demande l’homme. « C’est écrit sur la porte. » L’homme hausse les épaules. « Je ne sais pas lire. » Il se dirige vers un pâté de maisons bordé de chaque côté de tas de vieux pneus. Beau­­coup ont été brûlés. Dans toute la ville, les combat­­tants de Daech ont utilisé la fumée pour couvrir leur retraite. Le caou­t­chouc a brûlé et les parties métal­­liques des pneus sont enche­­vê­­trées, comme des ressorts géants. Le garçon me raconte qu’il est assis sur cette chaise depuis deux jours et surveille neuf maisons qui appar­­tiennent à des membres de sa famille. Selon lui, il y a beau­­coup de maisons yézi­­dis dans cette rue. On peut les recon­­naître grâce à la pein­­ture sur le mur : l’équi­­valent arabe d’un « Y » pour les Yézi­­dis, et un « S » pour les sunnites. Je lui demande comment coha­­bi­­taient les familles yézi­­dies et sunnites à Sinjar, avant l’ar­­ri­­vée de Daech. Le garçon presse ses deux index. « Nous formions une famille », dit-il. Il ajoute que les sunnites de Sinjar avaient l’ha­­bi­­tude de faire appel à des méde­­cins yézi­­dis pour faire circon­­cire leurs garçons, et inver­­se­­ment. « Ils nous ont trahis », dit-il. « Quand nous avons fui, tous nos amis sunnites sont restés. Ils étaient les bien­­ve­­nus. Daech n’est pas le seul respon­­sable, nos propres voisins ont marqué nos maisons d’un “Y” et les leurs d’un “S”. » Je retourne dans le quar­­tier aux maisons sunnites plusieurs fois dans la semaine – y trou­­vant tantôt des personnes pillant des maisons, tantôt de la fumée et des flammes qui jaillissent des fenêtres.

Un jour, je rencontre un père et son fils dans les ruines carbo­­ni­­sées de ce qui a un jour été un belle maison à plusieurs étages, ornée de colonnes et de véran­­das. Leur maison n’est pas marquée d’un « Y » ou d’un « S », mais d’une croix latine. Le père, Issa Lahdo, un offi­­cier de police à la retraite, m’ex­­plique qu’ils sont l’une des 40 familles catho­­liques de Sinjar. Lahdo a vécu dans la maison avec sa femme, ses neuf filles et les familles de ses deux garçons mariés. Les murs sont brûlés, et tout ce qui n’a pas été pillé est recou­­vert de cendre.

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Une voiture calci­­née borde la route, à Sinjar
Crédits : Cengiz Yar

« En vérité, je suis content de la voir comme ça », me dit Lahdo, les yeux mouillés de larmes. « Je remer­­cie Dieu qu’elle n’ait été que brûlée. » D’après Lahdo, il y avait aupa­­ra­­vant trois églises à Sinjar : une église ortho­­doxe syrienne, une catho­­lique et une armé­­nienne. Daech les a faites explo­­ser toutes les trois. Les enfants de Lahdo ont été bapti­­sés dans l’église ortho­­doxe syrienne, qui était vieille de deux siècles, d’après lui. Lahdo, ses parents et ses grands-parents y ont aussi été bapti­­sés. Le fils de Lahdo accepte de m’y conduire. Nous gravis­­sons une colline derrière des kiosques détruits. Des hommes armés gardent l’en­­trée des maga­­sins pendant que d’autres hommes en armes les pillent. Toutes les échoppes vomissent des denrées fichues : vête­­ments, nour­­ri­­ture, usten­­siles de cuisine, pièces auto, chaus­­sures. Des cohortes de réfu­­giés, reve­­nant des montagnes, naviguent au milieu des détri­­tus. Raid s’ap­­proche d’un véhi­­cule dont le capot est marqué d’une croix. « Vous êtes chré­­tien ? » demande-t-il au conduc­­teur. « Oui, nous sommes chré­­tiens. » « D’où venez-vous ? » « D’ici. » « Je suis d’ici, et je connais tous les chré­­tiens. Pourquoi y a-t-il une croix sur votre voiture ? » Le conduc­­teur rit. « OK, nous sommes yézi­­dis. Nous avons mis une croix juste comme ça. » Il demande à Raid s’il fait partie de l’Asayesh, le service de rensei­­gne­­ments kurde. Quand Raid lui répond que non, le conduc­­teur pousse un soupir d’im­­pa­­tience et démarre. Raid suit le véhi­­cule du regard. « C’est peut-être une voiture volée. » Au sommet de la colline, une cavité béante jouxte une parcelle boueuse. « C’était notre église », dit Raid.

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Un mili­­cien de Sinjar
Crédits : Kurdish Struggle

Un bull­­do­­zer blindé est garé de l’autre côté de la cavité. À côté gît un corps, telle­­ment brûlé qu’il serait impos­­sible de dire s’il s’agit d’un homme ou d’une femme. Il est rigide, comme une sculp­­ture renver­­sée. Un petit olivier dépasse des gravats. « Et là, c’était le jardin », dit Raid.

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE


Traduit de l’an­­glais par Alexia Chof­­fat d’après l’ar­­ticle « The Front Lines », paru dans le New Yorker. Couver­­ture : Des combat­­tants kurdes entrent à Sinjar.


Au sud de Mossoul, une milice sunnite veut se venger de Daech

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