par Luke Mogelson | 29 février 2016

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Coor­­di­­na­­tion

À Sinjar, aucun de mes inter­­­lo­­cu­­teurs ne pense que les civils sunnites ont pu coha­­bi­­ter avec Daech sans colla­­bo­­rer à leurs crimes, ou que les Yézi­­dis et les chré­­tiens pour­­ront coha­­bi­­ter à nouveau avec les sunnites. Doré­­na­­vant, à Sinjar, le sunnisme sera toujours asso­­cié à Daech. Mais ailleurs en Irak et en Syrie, de nombreux sunnites sont farou­­che­­ment oppo­­sés à Daech. Iden­­ti­­fier et aider ces sunnites est devenu un élément central de l’in­­ter­­ven­­tion améri­­caine et sera déter­­mi­­nant pour la reconquête de Mossoul. La stra­­té­­gie n’est pas nouvelle. En 2007, au plus fort de l’in­­sur­­rec­­tion irakienne, les mili­­taires améri­­cains ont fait appel à des tribus sunnites pour combattre Al-Qaïda. Le mouve­­ment dit du « Réveil » a financé et armé près de 100 000 hommes. Deux ans plus tard, cela a large­­ment contri­­bué à inver­­ser la tendance. Même si le programme se concen­­trait sur la province d’An­­bar, des chei­­khs sunnites des envi­­rons de Mossoul y ont égale­­ment parti­­cipé. J’ai parlé à Nazhan Sakhar Salman, le chef d’une grande tribu sunnite du sud de Mossoul qui avait commandé plus de 300 combat­­tants des milices du « Réveil ».




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Nazhan Sakhar Salman attend son heure
Crédits : Moises Saman

Nous nous retrou­­vons dans le hall d’un hôtel d’Er­­bil, à 80 kilo­­mètres à l’est de Mossoul. Il a les manières d’un prince et sa tenue est soignée, il porte un costume et des chaus­­sures dans lesquelles on peut se regar­­der. Le port très droit, assis les deux mains à distance des accou­­doirs, sa chaise en plas­­tique a l’air d’un trône. Nazhan me dit que sa fortune, comme celles de nombreux autres chei­­khs sunnites et leurs tribus, a fondu après le retrait des Améri­­cains. « Dès qu’ils sont partis, Maliki et son gouver­­ne­­ment ont voulu nous dissoudre », dit-il. « Il ont arrêté de nous payer et ont commencé à nous persé­­cu­­ter. » Le lende­­main de la prise de Mossoul par Daech, un convoi de combat­­tants est arrivé dans la région de Nazhan, une bande de petits villages appe­­lée Qayya­­rah. Beau­­coup étaient des habi­­tants du coin qui avaient appar­­tenu à Al-Qaïda à l’époque où Nazhan était comman­­dant du « Réveil ». Néan­­moins, un message a été trans­­mis à Nazhan ce même jour, l’as­­su­­rant que Daech n’avait pas de problèmes avec sa tribu et que leurs enne­­mis étaient les chiites. « Ils ont attendu quelques semaines, puis ils ont commencé à arrê­­ter les gens », raconte Nazhan. « Trois, quatre en même temps. Ils en ont exécuté certains. D’autres ont disparu. » Nazhan et ses adjoints se sont cachés. Pendant plusieurs mois, après la prise de la ville par Daech, la fron­­tière entre Mossoul et Erbil est restée poreuse ; les civils allaient et venaient malgré les check­­points instal­­lés des deux côtés. D’an­­ciens membres du « Réveil » ont quitté Qayya­­rah clan­­des­­ti­­ne­­ment, à l’aide de faux papiers ou en se cachant sous un niqab. La plupart sont partis sans leur famille et ont prévu de les retrou­­ver plus tard. À ce moment-là, peu imagi­­naient que Daech s’en pren­­drait aux Kurdes. C’est pour­­tant ce qui s’est passé en mars, lorsque Daech a presque avancé à portée de mortier d’Er­­bil, avant que les pesh­­mer­­gas ne se regroupent, contre-attaquent et établissent une ligne de front. Les allers-retours ont cessé. Nazhan et deux autres chei­­khs sunnites du sud de Mossoul ont dit aux pesh­­mer­­gas qu’ils voulaient secou­­rir leurs familles prises au piège ; les pesh­­mer­­gas leur ont cédé une bande de tran­­chée creu­­sée non loin de leurs villages. Ensemble, les chei­­khs contrô­­laient plus de 1 000 hommes, et en avril, Nazhan semblait convaincu qu’une tenta­­tive de libé­­ra­­tion de Qayya­­rah était immi­­nente. Un agent du comman­­de­­ment central, qui super­­­vise les inter­­­ven­­tions mili­­taires améri­­caines au Moyen-Orient, avait récem­­ment dit aux jour­­na­­listes qu’une offen­­sive sur Mossoul aurait proba­­ble­­ment lieu avant l’été…

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Qayya­­rah
Crédits : US Army

« Toutes les tribus de la région se join­­drons à nous pour attaquer », dit Nazhan. « Je suis certain que si j’ar­­rive jusqu’à Qayya­­rah, j’au­­rai 3 000 combat­­tants à mes côtés. » Quelques jours plus tard, je me rendais sur le front pour rendre visite à la section de Nazhan. Après avoir suivi une route pous­­sié­­reuse traver­­sant prai­­ries et fermes aban­­don­­nées, sur la rive est du fleuve Tigris, nous parve­­nons à un mur de trois mètres de haut précédé d’une tran­­chée au moins aussi profonde. Au-delà de la tran­­chée s’étendent des champs parse­­més de fleurs jaunes – et derrière ces champs, il y a Qayya­­rah. Nous nous arrê­­tons à un poste de contrôle surveillé par Isded, le grand frère de Nazhad. Isded me confie que la veille, il a appris que 300 personnes de son village, Haj Ali, ont été exécu­­tées. Il sort son télé­­phone et me montre un sms avec une liste de noms. « Lui, c’était un membre du “Réveil”. Lui, un poli­­cier. Lui, un soldat. Celui-ci, un civil. » Quand je lui demande à quelle distance se trouve Haj Ali, Isder m’in­­dique un ensemble de bâti­­ments dont on distingue la silhouette grise, à quelques kilo­­mètres à l’est. Il me dit que le matin, par beau temps, il pouvait entendre l’ap­­pel du muez­­zin de son village. Plus loin sur la ligne de front, un autre comman­­dant, dont le nom de guerre est Abu Malik, me dit que 19 de ses cousins ont été tués par Daech à Haj Ali. Abu Malik explique qu’au cours des dernières décen­­nies, des milliers d’hommes de Qayya­­rah ont travaillé pour les États-Unis ou pour les forces de sécu­­rité natio­­nale. Quand les combat­­tants de Daech sont arri­­vés dans le village, « ils avaient une base de données », me dit Abu Malik. « Ils avaient connais­­sance du rôle de chacun. » Mais la plupart des sunnites ne se sentaient pas en danger pour autant. « Daech disait à tout le monde : “Nous sommes tous frères.” Ils ont laissé les gens fumer et boire. Aux check­­points, ils distri­­buaient des cadeaux aux enfants. Ils mangeaient avec les gens, buvaient le thé avec eux. Ils étaient très gentils, ils n’em­­bê­­taient personne. Au bout d’une semaine, ils ont commencé à confisquer les armes. Ils nous ont dit que ce n’était pas un problème si on avait fait partie du “Réveil”, de l’ar­­mée ou de la police – que si nous leur donnions nos armes, ils nous pardon­­ne­­raient. Dix jours plus tard, ils ont commencé à enle­­ver des gens. Tout a basculé. Ils ont pris mon cousin. Mes frères ont creusé des trous dans les champs et s’y sont cachés. J’étais chez moi quand ils sont venus me cher­­cher. C’était l’après-midi. Quand j’ai vu deux Hyun­­dai Santa Fes débou­­ler, j’ai couru derrière la maison et sauté par-dessus le mur. C’est la dernière fois que j’ai vu ma famille. »

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Des hauts fonc­­tion­­naires de Mossoul ont été exécu­­tés par Daech ce mois-ci

Abu Malik avait trois femmes et huit enfants à Qayya­­rah. Un juge de la charia, le décla­­rant infi­­dèle, avait récem­­ment annulé son mariage avec deux de ses trois femmes et marié l’une d’entre elles contre son gré à un combat­­tant de Daech. Quand je lui demande d’où il tient ces infor­­ma­­tions, il me dit que les combat­­tants ont son numéro et lui envoient souvent des messages sarcas­­tiques. La dernière femme d’Abu Malik se glisse parfois sur le toit, la nuit, et lui passe un coup de télé­­phone. « Je lui ai parlé hier », dit-il. « Elle et les enfants n’ont rien à manger. Elle m’a dit qu’elle était au bout du rouleau. Elle n’a plus envie de vivre. » Soudain, un jeune combat­­tant qui écou­­tait notre conver­­sa­­tion éclate : « Je suis au bout du rouleau ! Je suis prêt à mettre une cein­­ture d’ex­­plo­­sif et à mourir ! Ils tuent nos familles à 15 minutes d’ici ! » Les larmes coulent sur son visage. « Nous nous sentons inutiles. Nous sommes là, à regar­­der de l’autre côté, à écou­­ter les nouvelles, et nous ne pouvons rien faire. » Abu Malik hoche la tête. « Si on attend trop, toutes nos familles seront tuées. »

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Quand je retourne à l’avant-poste de Nazhan en novembre, rien n’a changé : la ligne de front au sud de Mossoul, et les sunnites déployés là-bas, n’ont pas bougé. Nazhan me conduit jusqu’aux tran­­chées dans un luxueux Land Crui­­ser doté de sièges en four­­rure. Il a remplacé ses chaus­­sures et son costume tape-à-l’œil par une tenue de camou­­flage et des chaus­­sures de combat. « Les hommes ne sont pas contents », dit-il alors que nous nous traver­­sons des champs boueux. C’est déjà la saison des pluies froides. « Nous ne compre­­nons pas ce que nous faisons encore là. »

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Les murs sont percés de meur­­trières pour viser l’en­­nemi
Crédits : Kurdish Struggle

Les troupes pesh­­mer­­gas déployées sur le front changent régu­­liè­­re­­ment de QG, y restant rare­­ment plus de quelques semaines. Mais la plupart des hommes de Nazhan n’ont nulle part où aller. Ils sont sales et épui­­sés, ils n’ont ni douches, ni toilettes, et dorment dans les tentes en toile légère qu’on trouve habi­­tuel­­le­­ment dans les camps de réfu­­giés. Ma visite coïn­­cide avec celle d’un repré­­sen­­tant du gouver­­ne­­ment de Bagdad venu distri­­buer les salaires. Nazhan appelle ses hommes en forma­­tion, et le repré­­sen­­tant, liste en main, fait l’ap­­pel. Hors du Kurdis­­tan, la plupart des combats contre Daech en Irak ont été menés par les Forces de mobi­­li­­sa­­tion popu­­laire, une coali­­tion para­­mi­­li­­taire qui s’est initia­­le­­ment formée pour défendre les villes du pays après l’ef­­fon­­dre­­ment de l’ar­­mée et de la police à Mossoul. Les milices sont majo­­ri­­tai­­re­­ment chiites et, d’après la plupart des analystes, rede­­vables à l’Iran. Alors qu’ils ont connu quelques victoires sur le champ de bataille – ils ont aidé à captu­­rer la ville de Tikrit au prin­­temps dernier –, ils ont aussi été accu­­sés de commettre des crimes de guerre contre des civils sunnites et d’at­­ti­­ser les animo­­si­­tés entre ethnies qui ont contri­­bué à la montée de Daech. Recon­­nais­­sant que toute victoire prolon­­gée sur Daech, à Mossoul et ailleurs, dépen­­dra de la parti­­ci­­pa­­tion sunnite, les États-Unis ont poussé le gouver­­ne­­ment irakien à créer une garde natio­­nale sunnite qui finan­­ce­­rait et offi­­cia­­li­­se­­rait le statut des combat­­tants tribaux à travers le pays. Les légis­­la­­teurs chiites ont fait blocus pour la légis­­la­­tion néces­­saire pour la garde natio­­nale, mais le Premier ministre Abadi a commencé à incor­­po­­rer d’an­­ciens combat­­tants du « Réveil » dans les Forces de mobi­­li­­sa­­tion popu­­laire – dont Nazhan et d’autres chei­­khs du front kurde, au sud de Mossoul. Alors que le repré­­sen­­tant de Bagdad confirme que les noms de la liste corres­­pondent à des personnes réelles, l’un des combat­­tants s’adresse à lui. « Nous ne pouvons plus rester ici et les regar­­der massa­­crer nos familles », dit-il. Le combat­­tant a 19 ans et il est fils d’un ancien offi­­cier des rensei­­gne­­ments. Plus tôt, il m’a confié que deux semaines après la prise de Qayya­­rah par Daech, plusieurs tireurs étaient venus chez lui. Ils l’ont menotté, ainsi que sa mère et ses trois jeunes frères, les ont mis à genoux, et ont déca­­pité leur père devant leurs yeux. « Nous n’avons même pas pu l’en­­ter­­rer. Ils ont jeté son corps dans la rivière. » Il s’est échappé quelques nuits plus tard, mais sa mère et ses frères sont toujours à Qayya­­rah. Ils l’ap­­pellent de temps à autre, mais pas tous les mois. « Mes frères sont pertur­­bés à cause de ce qu’ils ont vu. Quand je leur parle, ils me demandent : “Où es-tu ? Quand vas-tu venir ? Nous avons déjà perdu papa, et main­­te­­nant, c’est toi.” » Le repré­­sen­­tant répond aux combat­­tants : « Beau­­coup de gens n’ont pas de salaire. Au moins, vous, vous en avez un. »

Plus on laisse les combat­­tants de Daech contrô­­ler une zone, plus ils commettent d’atro­­ci­­tés sur sa popu­­la­­tion.

« Nous n’avons pas besoin d’un salaire », dit Nazhan. « Nous avons besoin de secou­­rir nos proches. » « Cela ne dépend pas de moi », dit le repré­­sen­­tant. « Nous devons attendre qu’ils prennent une déci­­sion. » « Cela fait un an que nous atten­­dons ! » crie l’un des hommes. « Jour après jour, ils tuent les nôtres. Jour après jour, ils les déplacent. Jour après jour, ils violent notre honneur. Nous ne pouvons plus attendre ! Nous n’en pouvons plus d’at­­tendre ! » « Nous devons attendre les ordres », dit l’of­­fi­­ciel. « À Mossoul, la situa­­tion est extrê­­me­­ment compliquée, vous ne pouvez pas imagi­­ner. Chaque groupe a son propre agenda. Votre région n’est pas la seule sous le contrôle de Daech. Nous devons toutes les libé­­rer. » Nazhan lève les bras au ciel. « Vous nous dites toujours la même chose : “Atten­­dez.” Mais attendre quoi ? Les chiites se battent. Le problème, c’est que Bagdad ne nous fait pas confiance. Ils ne font pas la diffé­­rence entre nous et Daech. » « Ce n’est pas vrai. » « Vous savez très bien que c’est la vérité », dit Nazhan. « Au bout du compte, ce sont les Améri­­cains qui décident », dit le repré­­sen­­tant. « Si nous ne nous coor­­don­­nons pas, nous n’ar­­ri­­ve­­rons à rien. Tout doit être coor­­donné, comme pour la libé­­ra­­tion de Sinjar. »

Le Réveil

Pour Nazhan et ses hommes, Sinjar a prouvé autre chose : plus on laisse les combat­­tants de Daech contrô­­ler une zone, plus ils commettent d’atro­­ci­­tés sur sa popu­­la­­tion. À Ramadi, des civils ayant survécu à l’oc­­cu­­pa­­tion de Daech ont raconté avoir été affa­­més et utili­­sés comme boucliers humains. Le groupe montre sa bruta­­lité dans des vidéos soignées d’exé­­cu­­tions horribles. Mais il faudra attendre la libé­­ra­­tion de Mossoul et d’autres villes impor­­tantes pour avoir une idée précise des crimes commis là-bas par Daech.

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Des combat­­tantes du PKK à Sinjar
Crédits : Kurdish Struggle

Lors de ma présence à Sinjar, un probable char­­nier conte­­nant des dizaines de corps de Yézi­­dis âgées, a été décou­­vert. Des Yézi­­dis de Sinjar pensent savoir ce qui s’est passé. Le 15 août 2014, peu après la prise de la ville, les combat­­tants de Daech se sont rendus à Kocho, un village yézidi à quelques kilo­­mètres de là, et ont demandé à ses habi­­tants de se conver­­tir à l’is­­lam. Au moins 80 hommes sont exécu­­tés. Toutes les femmes du village ont été rassem­­blées dans un bâti­­ment univer­­si­­taire, branche d’une univer­­sité kurde, à l’est d’une ville bordant l’au­­to­­route 47. Les jeunes filles et les femmes – à l’ex­­cep­­tion des femmes âgées – ont été envoyées dans des villes d’Irak et de Syrie contrô­­lées par Daech, et répar­­ties parmi les combat­­tants pour leur servir d’es­­claves sexuelles. Les femmes âgées, jugées inadé­quates à l’es­­cla­­vage sexuel, ont été tuées et enter­­rées dans un étang assé­­ché. Quand nous visi­­tons l’uni­­ver­­sité – une grande struc­­ture en béton touchée par des frappes aériennes, dont les étages se sont effon­­drés les uns sur les autres –, il n’y a personne dans les parages. Nous repre­­nons la route et aper­­ce­­vons un soldat pesh­­merga seul, dans une fosse carrée d’un ou deux mètres de profon­­deur. Il a les mains dans les poches et regarde quelque chose au sol. Je vais le rejoindre dans la fosse. Il regarde des osse­­ments : des fémurs cassés, une mâchoire, un crâne fêlé. Ça et là, des petits tas de restes humains. Il y a aussi des vête­­ments – un foulard, une chaus­­sure. Plus tard, un respon­­sable kurde m’ex­­plique que la plupart des victimes se trouvent encore sous terre. Les os et les vête­­ments sont proba­­ble­­ment remon­­tés à cause de la pluie. Ou des chiens. Le soldat s’ap­­pelle Rachid, il vient d’un village yézidi situé à quelques kilo­­mètres de là. Il a pris part à l’of­­fen­­sive, et il est posté près du silo qui se trouve au centre de Sinjar. Ses proches vivaient près de l’uni­­ver­­sité, et son comman­­dant lui a donné la permis­­sion de jeter un coup d’œil à leurs maisons. Je lui demande s’il connaît des gens qui ont été enter­­rés là. « Un membre de ma famille sur cinq a disparu. Nous avons perdu 44 personnes. Il est possible que certains se trouvent dans cette fosse. »

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Ces réfu­­giés yézi­­dis de Sinjar ont tout perdu
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Quand Daech a lancé son raid sur le village de Rashid, sa femme était à la maison avec leur petite fille et leurs fils de 11 et 13 ans, mais Rashid était absent. Alors que des villa­­geois paniqués fuyaient à pieds ou en voiture, il s’est rué vers sa maison. Il a décou­­vert que ses deux fils s’étaient déjà enfuis. Il est parti dans la montagne avec sa femme et sa fille, et ils y vivent toujours. En décembre 2014, Rashid a rejoint une nouvelle unité pesh­­merga compo­­sée unique­­ment de Yézi­­dis. Bien qu’il n’ait pas revu ses fils depuis leur fuite, il sait qu’ils sont vivants. « Ils sont empri­­son­­nés Tal Afar. Il y a dix jours, un codé­­tenu leur a prêté son télé­­phone. J’ai pu leur parler. » Nous étions toujours dans l’étang assé­­ché et regar­­dions les osse­­ments. Comme un imbé­­cile, je lui ai demandé : « Et ils vont bien ? » « Nous avons entendu dire qu’ils envoyaient nos fils sur la ligne de front », dit Rashid. « Des combat­­tants du PKK nous ont dit qu’ils avaient vu beau­­coup de jeunes garçons yézi­­dis servir de kami­­kazes. Ils les droguent, leurs pointent une arme sur le dos, et les forcent à avan­­cer avec des grenades dans les mains. » On pense qu’il y a proba­­ble­­ment d’autres char­­niers à Sinjar. De l’autre côté de la ville, à 30 kilo­­mètres de la fron­­tière syrienne, les pesh­­mer­­gas ont élevé un mur sur la route, près d’un carre­­four jonché des restes de deux voitures explo­­sées. Des lanceurs de MILAN – des missiles guidés anti-tanks four­­nis aux kurdes par l’Al­­le­­magne – pointent vers le sud comme des téles­­copes. « Ils sont venus hier de Syrie », dit un géné­­ral pesh­­merga en parlant des deux véhi­­cules. « Quand ils ont vu notre tran­­chée, ils ont bifurqué vers le sud. Notre tank les a touchés. » Alors que nous parlons, un soldat fait son appa­­ri­­tion et présente deux civils au géné­­ral. L’un est repré­­sen­­tant d’une orga­­ni­­sa­­tion kurde docu­­men­­tant le géno­­cide. « Il y a une tombe ici », dit-il, montrant une ferme derrière le mur, à une centaine de mètres. Dans les champs, juste en face de la ferme, il y a des systèmes d’ar­­ro­­sage. Sous les systèmes d’ar­­ro­­sage, sept petits monti­­cules de terre dépassent de l’herbe. « Personne ne peut dépas­­ser cette tran­­chée », dit le géné­­ral.

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Les Yézi­­dis ont dû fuir leurs villages
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Le deuxième homme vient d’un autre village yézidi, plus au sud. C’est à peu près au moment où Rashid a perdu ses fils, à l’ouest de Sinjar, que son village a été envahi. Des hordes de Yézi­­dis en fuite ont traversé l’in­­ter­­sec­­tion où nous nous trou­­vons pour rejoindre les monts Sinjar. « Des combat­­tants de Daech prenaient cette route depuis la Syrie », se souvient l’homme. « Ils tiraient sur nous avec des kala­ch­­ni­­kovs et des mitrailleuses. » Lui et d’autres sont arri­­vés au pied de la colline, mais beau­­coup n’ont pas pu fuir. « J’ai vu beau­­coup de familles tuées ici », dit-il. « À ce carre­­four, dans ces champs, et aussi là-bas, dans cette maison. » Il montre du doigt la ferme, le système d’ar­­ro­­sage et les petits monti­­cules. « Il y avait de l’eau », dit-il. « Les gens venaient cher­­cher de l’eau et ils ont été piégés. »

Le coup fatal

Quelques jours plus tard, sur la ligne de front au sud de Mossoul, Nazhan dessine une carte dans la pous­­sière et m’ex­­plique comment lui et ses hommes, bien qu’ils ne soient pas auto­­ri­­sés à attaquer Qayya­­rah, peuvent au moins aider leurs familles à s’en­­fuir et les récu­­pé­­rer à mi-chemin du no man’s land. Ils ont juste besoin d’un appui aérien. À un moment donné de la conver­­sa­­tion, un avion vrom­­bit au dessus de nos têtes. Nous regar­­dons en l’air. « C’est juste du vent », murmure l’un des dépu­­tés de Nazhan. « Ils ne font jamais rien. » Ce qui n’était pas tout à fait vrai. Les mili­­taires améri­­cains coor­­don­­nait des frappes aériennes hebdo­­ma­­daires dans le nord de l’Irak, depuis un centre de commandes installé à Erbil. Même si les hommes de Nazhan déplo­­raient le manque de frappes à Qayya­­rah – et disaient avoir fourni aux Améri­­cains une liste détaillée de cibles, compi­­lée depuis leurs sources sur le terrain – cette nuit-là, nous sommes témoins d’un bombar­­de­­ment intense. Nous sommes à l’ar­­rière lorsque la charge explo­­sive est lâchée. Le temps d’at­­teindre la tran­­chée, quelques minutes plus tard, les avions sont repar­­tis mais l’ho­­ri­­zon brille toujours. Le feu pulse comme un soleil de minuit à quelques kilo­­mètres vers l’ouest.

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Nazhan et ses hommes
Crédits : Moises Saman

La radio de l’un des adjoints de Nazhan est réglée sur une fréquence utili­­sée par les combat­­tants de Daech, à Qayya­­rah, pour commu­­niquer. « Dis-leur de se mettre à l’abri », dit l’un d’entre eux. « Il est quelle heure ? » demande un autre. « Pourquoi tu n’achètes pas une montre », répond le premier. L’adjoint à la radio soupire. « Ce mec demande toujours l’heure », dit-il. Nazhan me dit que les feux viennent du gise­­ment de pétrole de Qayya­­rah, et un porte-parole de l’ar­­mée améri­­caine confir­­mera plus tard que les frappes ont touché deux champs pétro­­liers et une raffi­­ne­­rie. La sortie fait partie d’une nouvelle campagne, l’opé­­ra­­tion Tidal Wave II (« raz-de-marée »), qui vise les infra­s­truc­­tures pétro­­lières sur les terri­­toires de Daech, en Irak et en Syrie. L’opé­­ra­­tion Tidal Wave origi­­nale privait l’Al­­le­­magne nazie des reve­­nus géné­­rés par le pétrole, pendant la Seconde Guerre mondiale. Même si le Trésor améri­­cain estime que les exports illé­­gaux de pétrole génèrent près de 500 millions de dollars de revenu par an pour Daech, l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion Obama a déjà exprimé une réti­­cence à bombar­­der l’in­­dus­­trie par peur de dommages colla­­té­­raux impor­­tants sur les civils. Cette réti­­cence s’est évidem­­ment dissi­­pée. Depuis le début de l’opé­­ra­­tion Tidal Wave II, à la fin du mois d’oc­­tobre, des centaines de camions-citerne, dont les conduc­­teurs ne sont pas consi­­dé­­rés comme des combat­­tants par le Penta­­gone, ont été visés par les avions des Améri­­cains et de la coali­­tion. L’in­­ter­­ven­­tion dans laquelle s’ins­­crit l’opé­­ra­­tion semble s’in­­ten­­si­­fier. En octobre, l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion Obama a annoncé le déploie­­ment d’un petit nombre de forces d’opé­­ra­­tion spéciale en Syrie. Début décembre, le secré­­taire de la défense, Ashton Carter, a informé le Congrès qu’une « force spéciale expé­­di­­tion­­naire » allait « mener des raids, libé­­rer les otages, réunir les rensei­­gne­­ments, et captu­­rer les chefs » de Daech en Irak. Depuis les attaques terro­­ristes du 13 novembre à Paris et la fusillade de 13 personnes à San Bernar­­dino, en Cali­­for­­nie, le 2 décembre, Obama subit une pres­­sion de plus en plus forte pour inter­­­ve­­nir plus agres­­si­­ve­­ment au Moyen-Orient. Les candi­­dats répu­­bli­­cains à la prési­­den­­tielle voudraient exter­­mi­­ner les familles des djiha­­distes, bombar­­der inten­­si­­ve­­ment certaines régions d’Irak et de Syrie, et déployer un grand nombre de troupes améri­­caines au sol. Aucune de leurs propo­­si­­tions n’a été aussi critiquée que la passi­­vité suppo­­sée d’Obama.

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Le 16 décembre 2015, un mois après la perte de Sinjar, Daech a lancé des attaques coor­­don­­nées contre les lignes kurdes au nord et à l’est de Mossoul. Ses cibles compre­­naient les sections du front que j’ai visi­­téés à Bashika, où une crête contrô­­lée par les Kurdes domine la ville contrô­­lée par Daesh. Plusieurs pesh­­mer­­gas sont morts en repous­­sant l’as­­saut. Ce jour-là, des tirs de roquettes ont aussi touché le camp d’en­­traî­­ne­­ment turc, tuant trois combat­­tants irakiens et bles­­sant quatre soldats turcs. Néan­­moins, deux semaines plus tard, le Premier ministre Abadi a déclaré : « 2016 sera l’an­­née de la grande victoire finale, de la fin de Daech en Irak. Nous pouvons certi­­fier à notre peuple que nous venons libé­­rer Mossoul, et que ce sera le coup fatal pour Daech. »

Baba­­wad a rapi­­de­­ment rejoint les pesh­­mer­­gas, pour faire partie des comman­­dos.

Nazhan et de nombreux autres citoyens du nord de l’Irak sont impa­­tient de voir ce jour arri­­ver. Une nuit, alors que je me trouve à Sinjar, 120 familles kurdes qui ont passé un an sous le joug de Daech appa­­raissent dans les champs de l’autre côté d’une tran­­chée. Le secteur est contrôlé par le Bataillon Commando de la brigade kurde Zera­­vani, une force d’opé­­ra­­tions spéciales pesh­­merga. Le temps d’at­­teindre les comman­­dos, le lende­­main après-midi, les familles ont été trans­­fé­­rées à la douane de l’Asayesh, le service des rensei­­gne­­ments kurde. « Ces gens ont vécu avec Daech pendant plus d’un an », me dit le lieu­­te­­nant Handren Masoud, le comman­­dant du bataillon. « C’est très suspi­­cieux. » Un camion déboule et un jeune soldat en descend, l’air inquiet. Masoud lui pose une ques­­tion ; le soldat hoche la tête. Il s’ap­­pelle Raid Baba­­wad et vient de Kun Ruvi, un petit village situé plus au sud. Huit ans aupa­­ra­­vant, Baba­­wad a démé­­nagé avec ses parents dans une ville du nord ; sa sœur aînée, Rahima, est enceinte de son sixième enfant, et la mère de Baba­­wad est retour­­née à Kun Ruvi pour être avec elle pour l’ac­­cou­­che­­ment. Une semaine plus tard, Daech a pris Sinjar, et la famille s’est retrou­­vée piégée. Baba­­wad a rapi­­de­­ment rejoint les pesh­­mer­­gas, pour faire partie des comman­­dos. « Quand il a entendu parler des opéra­­tions à Sinjar, il nous a suppliés de venir », dit Massoud. « Je voyais sa douleur. » « Si je suis devenu commando, c’est pour sauver ma famille », explique Baba­­wad.

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Des hommes de la brigade Zera­­vani
Crédits : Kurdish Struggle

Plus tôt ce jour-là, il appelle son beau-frère, à Kun Ruvi, et prend rendez-vous avec ses proches à Domiz, où il est sûr que les pesh­­mer­­gas les lais­­se­­ront passer. Ils sont en commu­­ni­­ca­­tion alors que son beau-frère quitte Kun Ruvi avec Rahima, leurs enfants, et la mère de Baba­­wad – mais ils n’ar­­ri­­ve­­ront pas à desti­­na­­tion. À présent, le télé­­phone de son beau-frère est éteint. « Je viens de parler avec quelqu’un du village », dit Baba­­wad. « Il m’a dit que Daech avait capturé tous ceux qui partaient et qu’ils étaient dans l’école. » Baba­­wad sort son télé­­phone et compose le numéro de son beau-frère. La ligne est coupée. Je retourne aux posi­­tions des comman­­dos le lende­­main matin et y trouve Baba­­wad qui nettoie son arme. Il a parlé avec son beau-frère pendant la nuit. Sa mère et sa sœur sont vivantes. Les combat­­tants de Daech ont arrêté leur voiture et leur ont donné un aver­­tis­­se­­ment ; s’il essaient à nouveau de partir, ils seront fusillés. Toutes les routes depuis Kun Ruvi sont bloquées. Pour l’ins­­tant, personne ne peut sortir.


Traduit de l’an­­glais par Alexia Chof­­fat d’après l’ar­­ticle « The Front Lines », paru dans le New Yorker. Couver­­ture : Un mili­­cien prend soin de son arme.


Ils luttent sans relâche contre l’or­­ga­­ni­­sa­­tion terro­­riste

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