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par Luke Mogelson | 29 février 2016

LISEZ ICI LA PREMIÈRE PARTIE DE L’HISTOIRE

Coor­di­na­tion

À Sinjar, aucun de mes inter­lo­cu­teurs ne pense que les civils sunnites ont pu coha­bi­ter avec Daech sans colla­bo­rer à leurs crimes, ou que les Yézi­dis et les chré­tiens pour­ront coha­bi­ter à nouveau avec les sunnites. Doré­na­vant, à Sinjar, le sunnisme sera toujours asso­cié à Daech. Mais ailleurs en Irak et en Syrie, de nombreux sunnites sont farou­che­ment oppo­sés à Daech. Iden­ti­fier et aider ces sunnites est devenu un élément central de l’in­ter­ven­tion améri­caine et sera déter­mi­nant pour la reconquête de Mossoul. La stra­té­gie n’est pas nouvelle. En 2007, au plus fort de l’in­sur­rec­tion irakienne, les mili­taires améri­cains ont fait appel à des tribus sunnites pour combattre Al-Qaïda. Le mouve­ment dit du « Réveil » a financé et armé près de 100 000 hommes. Deux ans plus tard, cela a large­ment contri­bué à inver­ser la tendance. Même si le programme se concen­trait sur la province d’An­bar, des chei­khs sunnites des envi­rons de Mossoul y ont égale­ment parti­cipé. J’ai parlé à Nazhan Sakhar Salman, le chef d’une grande tribu sunnite du sud de Mossoul qui avait commandé plus de 300 combat­tants des milices du « Réveil ».

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Nazhan Sakhar Salman attend son heure
Crédits : Moises Saman

Nous nous retrou­vons dans le hall d’un hôtel d’Er­bil, à 80 kilo­mètres à l’est de Mossoul. Il a les manières d’un prince et sa tenue est soignée, il porte un costume et des chaus­sures dans lesquelles on peut se regar­der. Le port très droit, assis les deux mains à distance des accou­doirs, sa chaise en plas­tique a l’air d’un trône. Nazhan me dit que sa fortune, comme celles de nombreux autres chei­khs sunnites et leurs tribus, a fondu après le retrait des Améri­cains. « Dès qu’ils sont partis, Maliki et son gouver­ne­ment ont voulu nous dissoudre », dit-il. « Il ont arrêté de nous payer et ont commencé à nous persé­cu­ter. » Le lende­main de la prise de Mossoul par Daech, un convoi de combat­tants est arrivé dans la région de Nazhan, une bande de petits villages appe­lée Qayya­rah. Beau­coup étaient des habi­tants du coin qui avaient appar­tenu à Al-Qaïda à l’époque où Nazhan était comman­dant du « Réveil ». Néan­moins, un message a été trans­mis à Nazhan ce même jour, l’as­su­rant que Daech n’avait pas de problèmes avec sa tribu et que leurs enne­mis étaient les chiites. « Ils ont attendu quelques semaines, puis ils ont commencé à arrê­ter les gens », raconte Nazhan. « Trois, quatre en même temps. Ils en ont exécuté certains. D’autres ont disparu. » Nazhan et ses adjoints se sont cachés. Pendant plusieurs mois, après la prise de la ville par Daech, la fron­tière entre Mossoul et Erbil est restée poreuse ; les civils allaient et venaient malgré les check­points instal­lés des deux côtés. D’an­ciens membres du « Réveil » ont quitté Qayya­rah clan­des­ti­ne­ment, à l’aide de faux papiers ou en se cachant sous un niqab. La plupart sont partis sans leur famille et ont prévu de les retrou­ver plus tard. À ce moment-là, peu imagi­naient que Daech s’en pren­drait aux Kurdes. C’est pour­tant ce qui s’est passé en mars, lorsque Daech a presque avancé à portée de mortier d’Er­bil, avant que les pesh­mer­gas ne se regroupent, contre-attaquent et établissent une ligne de front. Les allers-retours ont cessé. Nazhan et deux autres chei­khs sunnites du sud de Mossoul ont dit aux pesh­mer­gas qu’ils voulaient secou­rir leurs familles prises au piège ; les pesh­mer­gas leur ont cédé une bande de tran­chée creu­sée non loin de leurs villages. Ensemble, les chei­khs contrô­laient plus de 1 000 hommes, et en avril, Nazhan semblait convaincu qu’une tenta­tive de libé­ra­tion de Qayya­rah était immi­nente. Un agent du comman­de­ment central, qui super­vise les inter­ven­tions mili­taires améri­caines au Moyen-Orient, avait récem­ment dit aux jour­na­listes qu’une offen­sive sur Mossoul aurait proba­ble­ment lieu avant l’été…

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Qayya­rah
Crédits : US Army

« Toutes les tribus de la région se join­drons à nous pour attaquer », dit Nazhan. « Je suis certain que si j’ar­rive jusqu’à Qayya­rah, j’au­rai 3 000 combat­tants à mes côtés. » Quelques jours plus tard, je me rendais sur le front pour rendre visite à la section de Nazhan. Après avoir suivi une route pous­sié­reuse traver­sant prai­ries et fermes aban­don­nées, sur la rive est du fleuve Tigris, nous parve­nons à un mur de trois mètres de haut précédé d’une tran­chée au moins aussi profonde. Au-delà de la tran­chée s’étendent des champs parse­més de fleurs jaunes – et derrière ces champs, il y a Qayya­rah. Nous nous arrê­tons à un poste de contrôle surveillé par Isded, le grand frère de Nazhad. Isded me confie que la veille, il a appris que 300 personnes de son village, Haj Ali, ont été exécu­tées. Il sort son télé­phone et me montre un sms avec une liste de noms. « Lui, c’était un membre du “Réveil”. Lui, un poli­cier. Lui, un soldat. Celui-ci, un civil. » Quand je lui demande à quelle distance se trouve Haj Ali, Isder m’in­dique un ensemble de bâti­ments dont on distingue la silhouette grise, à quelques kilo­mètres à l’est. Il me dit que le matin, par beau temps, il pouvait entendre l’ap­pel du muez­zin de son village. Plus loin sur la ligne de front, un autre comman­dant, dont le nom de guerre est Abu Malik, me dit que 19 de ses cousins ont été tués par Daech à Haj Ali. Abu Malik explique qu’au cours des dernières décen­nies, des milliers d’hommes de Qayya­rah ont travaillé pour les États-Unis ou pour les forces de sécu­rité natio­nale. Quand les combat­tants de Daech sont arri­vés dans le village, « ils avaient une base de données », me dit Abu Malik. « Ils avaient connais­sance du rôle de chacun. » Mais la plupart des sunnites ne se sentaient pas en danger pour autant. « Daech disait à tout le monde : “Nous sommes tous frères.” Ils ont laissé les gens fumer et boire. Aux check­points, ils distri­buaient des cadeaux aux enfants. Ils mangeaient avec les gens, buvaient le thé avec eux. Ils étaient très gentils, ils n’em­bê­taient personne. Au bout d’une semaine, ils ont commencé à confisquer les armes. Ils nous ont dit que ce n’était pas un problème si on avait fait partie du “Réveil”, de l’ar­mée ou de la police – que si nous leur donnions nos armes, ils nous pardon­ne­raient. Dix jours plus tard, ils ont commencé à enle­ver des gens. Tout a basculé. Ils ont pris mon cousin. Mes frères ont creusé des trous dans les champs et s’y sont cachés. J’étais chez moi quand ils sont venus me cher­cher. C’était l’après-midi. Quand j’ai vu deux Hyun­dai Santa Fes débou­ler, j’ai couru derrière la maison et sauté par-dessus le mur. C’est la dernière fois que j’ai vu ma famille. »

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Des hauts fonc­tion­naires de Mossoul ont été exécu­tés par Daech ce mois-ci

Abu Malik avait trois femmes et huit enfants à Qayya­rah. Un juge de la charia, le décla­rant infi­dèle, avait récem­ment annulé son mariage avec deux de ses trois femmes et marié l’une d’entre elles contre son gré à un combat­tant de Daech. Quand je lui demande d’où il tient ces infor­ma­tions, il me dit que les combat­tants ont son numéro et lui envoient souvent des messages sarcas­tiques. La dernière femme d’Abu Malik se glisse parfois sur le toit, la nuit, et lui passe un coup de télé­phone. « Je lui ai parlé hier », dit-il. « Elle et les enfants n’ont rien à manger. Elle m’a dit qu’elle était au bout du rouleau. Elle n’a plus envie de vivre. » Soudain, un jeune combat­tant qui écou­tait notre conver­sa­tion éclate : « Je suis au bout du rouleau ! Je suis prêt à mettre une cein­ture d’ex­plo­sif et à mourir ! Ils tuent nos familles à 15 minutes d’ici ! » Les larmes coulent sur son visage. « Nous nous sentons inutiles. Nous sommes là, à regar­der de l’autre côté, à écou­ter les nouvelles, et nous ne pouvons rien faire. » Abu Malik hoche la tête. « Si on attend trop, toutes nos familles seront tuées. »

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Quand je retourne à l’avant-poste de Nazhan en novembre, rien n’a changé : la ligne de front au sud de Mossoul, et les sunnites déployés là-bas, n’ont pas bougé. Nazhan me conduit jusqu’aux tran­chées dans un luxueux Land Crui­ser doté de sièges en four­rure. Il a remplacé ses chaus­sures et son costume tape-à-l’œil par une tenue de camou­flage et des chaus­sures de combat. « Les hommes ne sont pas contents », dit-il alors que nous nous traver­sons des champs boueux. C’est déjà la saison des pluies froides. « Nous ne compre­nons pas ce que nous faisons encore là. »

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Les murs sont percés de meur­trières pour viser l’en­nemi
Crédits : Kurdish Struggle

Les troupes pesh­mer­gas déployées sur le front changent régu­liè­re­ment de QG, y restant rare­ment plus de quelques semaines. Mais la plupart des hommes de Nazhan n’ont nulle part où aller. Ils sont sales et épui­sés, ils n’ont ni douches, ni toilettes, et dorment dans les tentes en toile légère qu’on trouve habi­tuel­le­ment dans les camps de réfu­giés. Ma visite coïn­cide avec celle d’un repré­sen­tant du gouver­ne­ment de Bagdad venu distri­buer les salaires. Nazhan appelle ses hommes en forma­tion, et le repré­sen­tant, liste en main, fait l’ap­pel. Hors du Kurdis­tan, la plupart des combats contre Daech en Irak ont été menés par les Forces de mobi­li­sa­tion popu­laire, une coali­tion para­mi­li­taire qui s’est initia­le­ment formée pour défendre les villes du pays après l’ef­fon­dre­ment de l’ar­mée et de la police à Mossoul. Les milices sont majo­ri­tai­re­ment chiites et, d’après la plupart des analystes, rede­vables à l’Iran. Alors qu’ils ont connu quelques victoires sur le champ de bataille – ils ont aidé à captu­rer la ville de Tikrit au prin­temps dernier –, ils ont aussi été accu­sés de commettre des crimes de guerre contre des civils sunnites et d’at­ti­ser les animo­si­tés entre ethnies qui ont contri­bué à la montée de Daech. Recon­nais­sant que toute victoire prolon­gée sur Daech, à Mossoul et ailleurs, dépen­dra de la parti­ci­pa­tion sunnite, les États-Unis ont poussé le gouver­ne­ment irakien à créer une garde natio­nale sunnite qui finan­ce­rait et offi­cia­li­se­rait le statut des combat­tants tribaux à travers le pays. Les légis­la­teurs chiites ont fait blocus pour la légis­la­tion néces­saire pour la garde natio­nale, mais le Premier ministre Abadi a commencé à incor­po­rer d’an­ciens combat­tants du « Réveil » dans les Forces de mobi­li­sa­tion popu­laire – dont Nazhan et d’autres chei­khs du front kurde, au sud de Mossoul. Alors que le repré­sen­tant de Bagdad confirme que les noms de la liste corres­pondent à des personnes réelles, l’un des combat­tants s’adresse à lui. « Nous ne pouvons plus rester ici et les regar­der massa­crer nos familles », dit-il. Le combat­tant a 19 ans et il est fils d’un ancien offi­cier des rensei­gne­ments. Plus tôt, il m’a confié que deux semaines après la prise de Qayya­rah par Daech, plusieurs tireurs étaient venus chez lui. Ils l’ont menotté, ainsi que sa mère et ses trois jeunes frères, les ont mis à genoux, et ont déca­pité leur père devant leurs yeux. « Nous n’avons même pas pu l’en­ter­rer. Ils ont jeté son corps dans la rivière. » Il s’est échappé quelques nuits plus tard, mais sa mère et ses frères sont toujours à Qayya­rah. Ils l’ap­pellent de temps à autre, mais pas tous les mois. « Mes frères sont pertur­bés à cause de ce qu’ils ont vu. Quand je leur parle, ils me demandent : “Où es-tu ? Quand vas-tu venir ? Nous avons déjà perdu papa, et main­te­nant, c’est toi.” » Le repré­sen­tant répond aux combat­tants : « Beau­coup de gens n’ont pas de salaire. Au moins, vous, vous en avez un. »

Plus on laisse les combat­tants de Daech contrô­ler une zone, plus ils commettent d’atro­ci­tés sur sa popu­la­tion.

« Nous n’avons pas besoin d’un salaire », dit Nazhan. « Nous avons besoin de secou­rir nos proches. » « Cela ne dépend pas de moi », dit le repré­sen­tant. « Nous devons attendre qu’ils prennent une déci­sion. » « Cela fait un an que nous atten­dons ! » crie l’un des hommes. « Jour après jour, ils tuent les nôtres. Jour après jour, ils les déplacent. Jour après jour, ils violent notre honneur. Nous ne pouvons plus attendre ! Nous n’en pouvons plus d’at­tendre ! » « Nous devons attendre les ordres », dit l’of­fi­ciel. « À Mossoul, la situa­tion est extrê­me­ment compliquée, vous ne pouvez pas imagi­ner. Chaque groupe a son propre agenda. Votre région n’est pas la seule sous le contrôle de Daech. Nous devons toutes les libé­rer. » Nazhan lève les bras au ciel. « Vous nous dites toujours la même chose : “Atten­dez.” Mais attendre quoi ? Les chiites se battent. Le problème, c’est que Bagdad ne nous fait pas confiance. Ils ne font pas la diffé­rence entre nous et Daech. » « Ce n’est pas vrai. » « Vous savez très bien que c’est la vérité », dit Nazhan. « Au bout du compte, ce sont les Améri­cains qui décident », dit le repré­sen­tant. « Si nous ne nous coor­don­nons pas, nous n’ar­ri­ve­rons à rien. Tout doit être coor­donné, comme pour la libé­ra­tion de Sinjar. »

Le Réveil

Pour Nazhan et ses hommes, Sinjar a prouvé autre chose : plus on laisse les combat­tants de Daech contrô­ler une zone, plus ils commettent d’atro­ci­tés sur sa popu­la­tion. À Ramadi, des civils ayant survécu à l’oc­cu­pa­tion de Daech ont raconté avoir été affa­més et utili­sés comme boucliers humains. Le groupe montre sa bruta­lité dans des vidéos soignées d’exé­cu­tions horribles. Mais il faudra attendre la libé­ra­tion de Mossoul et d’autres villes impor­tantes pour avoir une idée précise des crimes commis là-bas par Daech.

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Des combat­tantes du PKK à Sinjar
Crédits : Kurdish Struggle

Lors de ma présence à Sinjar, un probable char­nier conte­nant des dizaines de corps de Yézi­dis âgées, a été décou­vert. Des Yézi­dis de Sinjar pensent savoir ce qui s’est passé. Le 15 août 2014, peu après la prise de la ville, les combat­tants de Daech se sont rendus à Kocho, un village yézidi à quelques kilo­mètres de là, et ont demandé à ses habi­tants de se conver­tir à l’is­lam. Au moins 80 hommes sont exécu­tés. Toutes les femmes du village ont été rassem­blées dans un bâti­ment univer­si­taire, branche d’une univer­sité kurde, à l’est d’une ville bordant l’au­to­route 47. Les jeunes filles et les femmes – à l’ex­cep­tion des femmes âgées – ont été envoyées dans des villes d’Irak et de Syrie contrô­lées par Daech, et répar­ties parmi les combat­tants pour leur servir d’es­claves sexuelles. Les femmes âgées, jugées inadé­quates à l’es­cla­vage sexuel, ont été tuées et enter­rées dans un étang assé­ché. Quand nous visi­tons l’uni­ver­sité – une grande struc­ture en béton touchée par des frappes aériennes, dont les étages se sont effon­drés les uns sur les autres –, il n’y a personne dans les parages. Nous repre­nons la route et aper­ce­vons un soldat pesh­merga seul, dans une fosse carrée d’un ou deux mètres de profon­deur. Il a les mains dans les poches et regarde quelque chose au sol. Je vais le rejoindre dans la fosse. Il regarde des osse­ments : des fémurs cassés, une mâchoire, un crâne fêlé. Ça et là, des petits tas de restes humains. Il y a aussi des vête­ments – un foulard, une chaus­sure. Plus tard, un respon­sable kurde m’ex­plique que la plupart des victimes se trouvent encore sous terre. Les os et les vête­ments sont proba­ble­ment remon­tés à cause de la pluie. Ou des chiens. Le soldat s’ap­pelle Rachid, il vient d’un village yézidi situé à quelques kilo­mètres de là. Il a pris part à l’of­fen­sive, et il est posté près du silo qui se trouve au centre de Sinjar. Ses proches vivaient près de l’uni­ver­sité, et son comman­dant lui a donné la permis­sion de jeter un coup d’œil à leurs maisons. Je lui demande s’il connaît des gens qui ont été enter­rés là. « Un membre de ma famille sur cinq a disparu. Nous avons perdu 44 personnes. Il est possible que certains se trouvent dans cette fosse. »

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Ces réfu­giés yézi­dis de Sinjar ont tout perdu
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Quand Daech a lancé son raid sur le village de Rashid, sa femme était à la maison avec leur petite fille et leurs fils de 11 et 13 ans, mais Rashid était absent. Alors que des villa­geois paniqués fuyaient à pieds ou en voiture, il s’est rué vers sa maison. Il a décou­vert que ses deux fils s’étaient déjà enfuis. Il est parti dans la montagne avec sa femme et sa fille, et ils y vivent toujours. En décembre 2014, Rashid a rejoint une nouvelle unité pesh­merga compo­sée unique­ment de Yézi­dis. Bien qu’il n’ait pas revu ses fils depuis leur fuite, il sait qu’ils sont vivants. « Ils sont empri­son­nés Tal Afar. Il y a dix jours, un codé­tenu leur a prêté son télé­phone. J’ai pu leur parler. » Nous étions toujours dans l’étang assé­ché et regar­dions les osse­ments. Comme un imbé­cile, je lui ai demandé : « Et ils vont bien ? » « Nous avons entendu dire qu’ils envoyaient nos fils sur la ligne de front », dit Rashid. « Des combat­tants du PKK nous ont dit qu’ils avaient vu beau­coup de jeunes garçons yézi­dis servir de kami­kazes. Ils les droguent, leurs pointent une arme sur le dos, et les forcent à avan­cer avec des grenades dans les mains. » On pense qu’il y a proba­ble­ment d’autres char­niers à Sinjar. De l’autre côté de la ville, à 30 kilo­mètres de la fron­tière syrienne, les pesh­mer­gas ont élevé un mur sur la route, près d’un carre­four jonché des restes de deux voitures explo­sées. Des lanceurs de MILAN – des missiles guidés anti-tanks four­nis aux kurdes par l’Al­le­magne – pointent vers le sud comme des téles­copes. « Ils sont venus hier de Syrie », dit un géné­ral pesh­merga en parlant des deux véhi­cules. « Quand ils ont vu notre tran­chée, ils ont bifurqué vers le sud. Notre tank les a touchés. » Alors que nous parlons, un soldat fait son appa­ri­tion et présente deux civils au géné­ral. L’un est repré­sen­tant d’une orga­ni­sa­tion kurde docu­men­tant le géno­cide. « Il y a une tombe ici », dit-il, montrant une ferme derrière le mur, à une centaine de mètres. Dans les champs, juste en face de la ferme, il y a des systèmes d’ar­ro­sage. Sous les systèmes d’ar­ro­sage, sept petits monti­cules de terre dépassent de l’herbe. « Personne ne peut dépas­ser cette tran­chée », dit le géné­ral.

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Les Yézi­dis ont dû fuir leurs villages
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Le deuxième homme vient d’un autre village yézidi, plus au sud. C’est à peu près au moment où Rashid a perdu ses fils, à l’ouest de Sinjar, que son village a été envahi. Des hordes de Yézi­dis en fuite ont traversé l’in­ter­sec­tion où nous nous trou­vons pour rejoindre les monts Sinjar. « Des combat­tants de Daech prenaient cette route depuis la Syrie », se souvient l’homme. « Ils tiraient sur nous avec des kalach­ni­kovs et des mitrailleuses. » Lui et d’autres sont arri­vés au pied de la colline, mais beau­coup n’ont pas pu fuir. « J’ai vu beau­coup de familles tuées ici », dit-il. « À ce carre­four, dans ces champs, et aussi là-bas, dans cette maison. » Il montre du doigt la ferme, le système d’ar­ro­sage et les petits monti­cules. « Il y avait de l’eau », dit-il. « Les gens venaient cher­cher de l’eau et ils ont été piégés. »

Le coup fatal

Quelques jours plus tard, sur la ligne de front au sud de Mossoul, Nazhan dessine une carte dans la pous­sière et m’ex­plique comment lui et ses hommes, bien qu’ils ne soient pas auto­ri­sés à attaquer Qayya­rah, peuvent au moins aider leurs familles à s’en­fuir et les récu­pé­rer à mi-chemin du no man’s land. Ils ont juste besoin d’un appui aérien. À un moment donné de la conver­sa­tion, un avion vrom­bit au dessus de nos têtes. Nous regar­dons en l’air. « C’est juste du vent », murmure l’un des dépu­tés de Nazhan. « Ils ne font jamais rien. » Ce qui n’était pas tout à fait vrai. Les mili­taires améri­cains coor­don­nait des frappes aériennes hebdo­ma­daires dans le nord de l’Irak, depuis un centre de commandes installé à Erbil. Même si les hommes de Nazhan déplo­raient le manque de frappes à Qayya­rah – et disaient avoir fourni aux Améri­cains une liste détaillée de cibles, compi­lée depuis leurs sources sur le terrain – cette nuit-là, nous sommes témoins d’un bombar­de­ment intense. Nous sommes à l’ar­rière lorsque la charge explo­sive est lâchée. Le temps d’at­teindre la tran­chée, quelques minutes plus tard, les avions sont repar­tis mais l’ho­ri­zon brille toujours. Le feu pulse comme un soleil de minuit à quelques kilo­mètres vers l’ouest.

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Nazhan et ses hommes
Crédits : Moises Saman

La radio de l’un des adjoints de Nazhan est réglée sur une fréquence utili­sée par les combat­tants de Daech, à Qayya­rah, pour commu­niquer. « Dis-leur de se mettre à l’abri », dit l’un d’entre eux. « Il est quelle heure ? » demande un autre. « Pourquoi tu n’achètes pas une montre », répond le premier. L’adjoint à la radio soupire. « Ce mec demande toujours l’heure », dit-il. Nazhan me dit que les feux viennent du gise­ment de pétrole de Qayya­rah, et un porte-parole de l’ar­mée améri­caine confir­mera plus tard que les frappes ont touché deux champs pétro­liers et une raffi­ne­rie. La sortie fait partie d’une nouvelle campagne, l’opé­ra­tion Tidal Wave II (« raz-de-marée »), qui vise les infra­struc­tures pétro­lières sur les terri­toires de Daech, en Irak et en Syrie. L’opé­ra­tion Tidal Wave origi­nale privait l’Al­le­magne nazie des reve­nus géné­rés par le pétrole, pendant la Seconde Guerre mondiale. Même si le Trésor améri­cain estime que les exports illé­gaux de pétrole génèrent près de 500 millions de dollars de revenu par an pour Daech, l’ad­mi­nis­tra­tion Obama a déjà exprimé une réti­cence à bombar­der l’in­dus­trie par peur de dommages colla­té­raux impor­tants sur les civils. Cette réti­cence s’est évidem­ment dissi­pée. Depuis le début de l’opé­ra­tion Tidal Wave II, à la fin du mois d’oc­tobre, des centaines de camions-citerne, dont les conduc­teurs ne sont pas consi­dé­rés comme des combat­tants par le Penta­gone, ont été visés par les avions des Améri­cains et de la coali­tion. L’in­ter­ven­tion dans laquelle s’ins­crit l’opé­ra­tion semble s’in­ten­si­fier. En octobre, l’ad­mi­nis­tra­tion Obama a annoncé le déploie­ment d’un petit nombre de forces d’opé­ra­tion spéciale en Syrie. Début décembre, le secré­taire de la défense, Ashton Carter, a informé le Congrès qu’une « force spéciale expé­di­tion­naire » allait « mener des raids, libé­rer les otages, réunir les rensei­gne­ments, et captu­rer les chefs » de Daech en Irak. Depuis les attaques terro­ristes du 13 novembre à Paris et la fusillade de 13 personnes à San Bernar­dino, en Cali­for­nie, le 2 décembre, Obama subit une pres­sion de plus en plus forte pour inter­ve­nir plus agres­si­ve­ment au Moyen-Orient. Les candi­dats répu­bli­cains à la prési­den­tielle voudraient exter­mi­ner les familles des djiha­distes, bombar­der inten­si­ve­ment certaines régions d’Irak et de Syrie, et déployer un grand nombre de troupes améri­caines au sol. Aucune de leurs propo­si­tions n’a été aussi critiquée que la passi­vité suppo­sée d’Obama.

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Le 16 décembre 2015, un mois après la perte de Sinjar, Daech a lancé des attaques coor­don­nées contre les lignes kurdes au nord et à l’est de Mossoul. Ses cibles compre­naient les sections du front que j’ai visi­téés à Bashika, où une crête contrô­lée par les Kurdes domine la ville contrô­lée par Daesh. Plusieurs pesh­mer­gas sont morts en repous­sant l’as­saut. Ce jour-là, des tirs de roquettes ont aussi touché le camp d’en­traî­ne­ment turc, tuant trois combat­tants irakiens et bles­sant quatre soldats turcs. Néan­moins, deux semaines plus tard, le Premier ministre Abadi a déclaré : « 2016 sera l’an­née de la grande victoire finale, de la fin de Daech en Irak. Nous pouvons certi­fier à notre peuple que nous venons libé­rer Mossoul, et que ce sera le coup fatal pour Daech. »

Baba­wad a rapi­de­ment rejoint les pesh­mer­gas, pour faire partie des comman­dos.

Nazhan et de nombreux autres citoyens du nord de l’Irak sont impa­tient de voir ce jour arri­ver. Une nuit, alors que je me trouve à Sinjar, 120 familles kurdes qui ont passé un an sous le joug de Daech appa­raissent dans les champs de l’autre côté d’une tran­chée. Le secteur est contrôlé par le Bataillon Commando de la brigade kurde Zera­vani, une force d’opé­ra­tions spéciales pesh­merga. Le temps d’at­teindre les comman­dos, le lende­main après-midi, les familles ont été trans­fé­rées à la douane de l’Asayesh, le service des rensei­gne­ments kurde. « Ces gens ont vécu avec Daech pendant plus d’un an », me dit le lieu­te­nant Handren Masoud, le comman­dant du bataillon. « C’est très suspi­cieux. » Un camion déboule et un jeune soldat en descend, l’air inquiet. Masoud lui pose une ques­tion ; le soldat hoche la tête. Il s’ap­pelle Raid Baba­wad et vient de Kun Ruvi, un petit village situé plus au sud. Huit ans aupa­ra­vant, Baba­wad a démé­nagé avec ses parents dans une ville du nord ; sa sœur aînée, Rahima, est enceinte de son sixième enfant, et la mère de Baba­wad est retour­née à Kun Ruvi pour être avec elle pour l’ac­cou­che­ment. Une semaine plus tard, Daech a pris Sinjar, et la famille s’est retrou­vée piégée. Baba­wad a rapi­de­ment rejoint les pesh­mer­gas, pour faire partie des comman­dos. « Quand il a entendu parler des opéra­tions à Sinjar, il nous a suppliés de venir », dit Massoud. « Je voyais sa douleur. » « Si je suis devenu commando, c’est pour sauver ma famille », explique Baba­wad.

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Des hommes de la brigade Zera­vani
Crédits : Kurdish Struggle

Plus tôt ce jour-là, il appelle son beau-frère, à Kun Ruvi, et prend rendez-vous avec ses proches à Domiz, où il est sûr que les pesh­mer­gas les lais­se­ront passer. Ils sont en commu­ni­ca­tion alors que son beau-frère quitte Kun Ruvi avec Rahima, leurs enfants, et la mère de Baba­wad – mais ils n’ar­ri­ve­ront pas à desti­na­tion. À présent, le télé­phone de son beau-frère est éteint. « Je viens de parler avec quelqu’un du village », dit Baba­wad. « Il m’a dit que Daech avait capturé tous ceux qui partaient et qu’ils étaient dans l’école. » Baba­wad sort son télé­phone et compose le numéro de son beau-frère. La ligne est coupée. Je retourne aux posi­tions des comman­dos le lende­main matin et y trouve Baba­wad qui nettoie son arme. Il a parlé avec son beau-frère pendant la nuit. Sa mère et sa sœur sont vivantes. Les combat­tants de Daech ont arrêté leur voiture et leur ont donné un aver­tis­se­ment ; s’il essaient à nouveau de partir, ils seront fusillés. Toutes les routes depuis Kun Ruvi sont bloquées. Pour l’ins­tant, personne ne peut sortir.


Traduit de l’an­glais par Alexia Chof­fat d’après l’ar­ticle « The Front Lines », paru dans le New Yorker. Couver­ture : Un mili­cien prend soin de son arme.


Ils luttent sans relâche contre l’or­ga­ni­sa­tion terro­riste

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