fbpx

Alors que l'heure de la colonisation de Mars approche, un biologiste évolutionnaire imagine les évolutions que connaîtra l'espèce humaine dans l'environnement martien.

par Malaurie Chokoualé Datou | 10 décembre 2019

Le sol rocailleux a laissé une fine pelli­cule ocre sur les bottines de Chris­tina Leven­born. Aussi loin que porte son regard, les collines aux teintes vermeilles se succèdent en enfi­lade désor­don­née. Parfois ornés d’har­mo­nieuses strates de couleur, ces monti­cules encerclent son équipe, qui s’af­faire depuis deux semaines dans ce paysage lunaire. Longeant le camion chargé de cartons, Leven­born gravit pres­te­ment les marches qui la sépare de l’étrange porte percée d’un hublot, et fait son entrée dans l’ins­tal­la­tion cylin­drique. 

Pour la déco­ra­trice d’in­té­rieur d’IKEA, cette struc­ture de sept mètres de diamètre aux murs cour­bés s’est révé­lée un chal­lenge de taille. Mais tout a été pensé pour s’ajus­ter aux besoins des six cher­cheurs·euses qui travaillent au sein de la station. Car IKEA a créé une gamme de meubles sur-mesure pour déco­rer la station de recherche, alliant inti­mité et maxi­mi­sa­tion de l’es­pace. « Pour l’in­té­rieur, nous avons apporté des produits sur roulettes s’adap­tant à la vie en dépla­ce­ment, des tabou­rets, des tables ainsi que des chaises empi­lables afin de gagner de la place », explique Chris­tina Leven­born.

Établie dans le désert de l’Utah depuis 2001, la Mars Desert Research Station fait office de répé­ti­tion géné­rale dans la conquête de la planète rouge. En simu­lant la vie sur Mars, ce labo­ra­toire de recherche spatiale permet à des scien­ti­fiques d’ana­ly­ser la faisa­bi­lité d’une telle explo­ra­tion et à la firme suédoise d’étu­dier de près l’ha­bi­tat martien idéal ; afin d’être prêts lorsque l’être humain y aura posé ses valises.

Alors que la NASA envi­sage avec le plus grand sérieux de débu­ter la colo­ni­sa­tion de Mars d’ici 2028, de grandes zones d’ombre subsistent encore. L’heure du départ approche à grands pas, mais l’en­vi­ron­ne­ment parti­cu­liè­re­ment hostile de la planète soulève encore son lot de ques­tions sur le futur de l’évo­lu­tion humaine char­rié par ces colons de l’es­pace. En chan­geant d’en­vi­ron­ne­ment, l’es­pèce aussi va chan­ger. Comme le biolo­giste de l’évo­lu­tion et auteur du livre Future Humans Scott Solo­mon, iels sont nombreux·euses à se deman­der à quoi ressem­ble­ront les futurs êtres humains de Mars.

Planète hostile

Comme les voyages pion­niers de Fernand Magel­lan ou Neil Armstrong en leur temps, la conquête de Mars est un défi sans précé­dent. Non seule­ment voya­ger à travers l’es­pace comporte des risques pour le corps humain, mais les condi­tions de vie sur la planète rouge seront parti­cu­liè­re­ment hostiles.

Pour comprendre les effets des séjours spatiaux sur le corps humain, les jumeaux Mark et Scott Kelly étaient les sujets rêvés. Depuis mars 2016, ces deux astro­nautes ont fait l’objet d’une étude inédite, afin de compa­rer leur ADN après un séjour en orbite, d’une durée de 54 jours pour Mark et de 340 jours pour Scott. Au départ, les scien­ti­fiques avaient estimé que 7 % de l’ADN de Scott avait été modi­fié par rapport à son jumeau. Certains de ces chan­ge­ments étaient épigé­né­tiques, c’est-à-dire qu’ils ont modi­fié de manière réver­sible l’ex­pres­sion des gènes sans modi­fier fonda­men­ta­le­ment l’ADN. Ainsi, à son retour sur Terre, ces chan­ge­ments ont progres­si­ve­ment disparu.

De gauche à droite, Mark et Scott Kelly. Crédits : Robert Marko­witz/NASA

Les scien­ti­fiques ont toute­fois observé des chan­ge­ments géné­tiques, des muta­tions appa­rues en consé­quence de son expo­si­tion aux radia­tions présentes à bord de la Station spatiale inter­na­tio­nale, dont le taux est 24 fois plus élevé que sur Terre. Ces modi­fi­ca­tions sont irré­ver­sibles. 

Le rayon­ne­ment sur Mars est plus dense que sur Terre, à cause de l’ab­sence de champ magné­tique et de son atmo­sphère d’une faible densité, et les colons martien·­ne·s seront expo­sé·e·s à deux types de radia­tions au cours de leur voyage – solaires et spatiales. « C’est la raison pour laquelle les astro­nautes ont une limite de temps de séjour dans l’es­pace, parce qu’ils accu­mulent des muta­tions qui augmentent leurs chances de cancer », explique Scott Solo­mon. La NASA ne tolère pas d’augmen­ta­tion des risques de cancer supé­rieure à 3 %, mais la limite de radia­tions dans le cas d’une mission vers la planète Mars reste encore à déter­mi­ner. 

Outre les radia­tions, la micro-gravité sur Mars est un défi pour l’in­dus­trie spatiale. En effet, elle n’équi­vaut qu’à 38 % de celle de la Terre, si bien qu’un être humain de 75 kg ici-bas ne pèse­rait pas plus de 28 kg sur Mars. Les consé­quences de cette micro-gravité sur le corps humain à long terme sont encore à l’étude, mais des recherches ont déjà été menées sur les astro­nautes en poste dans la Station spatiale inter­na­tio­nale, faisant état de diffé­rents effets secon­daires, globa­le­ment tempo­raires. À leur retour sur Terre, des astro­nautes ont présenté des troubles de la vision, une perte du goût, des os fragi­li­sés ou encore des pertes d’équi­libre, mais les scien­ti­fiques n’ont pas encore pu établir formel­le­ment que la faible gravité sur Mars aurait des effets simi­laires.

Crédits : NASA

Face à ces nombreux défis et aux forces évolu­tives en présence, Scott Solo­mon suggère que les colons martien·­ne·s n’au­ront d’autres choix que de s’adap­ter pour survivre en terre hostile, donnant nais­sance à une nouvelle espèce humaine.

La créa­tion d’une espèce

Afin de prédire à quoi ressem­ble­ront les êtres humains du futur, les biolo­gistes mettent en paral­lèle leurs connais­sances de l’évo­lu­tion et des forces évolu­tives qui ryth­me­ront l’ave­nir de l’es­pèce humaine. Mais force est de recon­naître qu’iels travaillent à tâtons. « Il est très diffi­cile de faire des prédic­tions sur le résul­tat de la sélec­tion natu­relle, par exemple », explique Scott Solo­mon. « Il est beau­coup plus simple de dire que celle-ci fonc­tion­nera d’une certaine manière dans certaines circons­tances. »

Fasciné par l’évo­lu­tion humaine depuis l’uni­ver­sité, Solo­mon a commencé à s’in­té­res­ser à l’évo­lu­tion récente et future de l’être humain il y a plusieurs années, quand il était profes­seur de biolo­gie. Un jour, il avait demandé à ses élèves s’iels pensaient que l’évo­lu­tion était encore en cours et comment. « J’ai vu leur inté­rêt, ils posaient plein de ques­tions, ils donnaient leur avis », se souvient-il. « C’est là que je me suis dit que c’était un sujet inté­res­sant et je me suis plongé dedans. »

À l’époque, le jeune biolo­giste s’est rendu compte que bien peu de scien­ti­fiques se posaient cette fameuse ques­tion, compi­lant les travaux issus de diffé­rentes disci­plines. « Mon travail consiste à rassem­bler des pièces issues de la géné­tique, de l’an­thro­po­lo­gie, de la psycho­lo­gie, de la méde­cine, de la micro­bio­lo­gie ou encore de l’épi­dé­mio­lo­gie pour consti­tuer mon puzzle », résume-t-il. « Compi­ler toutes ces infor­ma­tions me donne matière à réflé­chir à cette ques­tion. »

Crédits : Scott Solo­mon/Twit­ter

Dans son livre publié en 2016, Scott Solo­mon s’est demandé ce qu’il faudrait pour qu’une nouvelle espèce humaine voie le jour, et il est arrivé à la conclu­sion que la situa­tion terrestre actuelle n’était pas propice à cette nais­sance. Autre­fois rela­ti­ve­ment isolée aux quatre coins de la planète, la popu­la­tion humaine n’en finit pas de se mélan­ger. Plus que jamais dans l’his­toire de son espèce, elle suit le cours de la mondia­li­sa­tion et se tient rare­ment tranquille.

Or, la clé du proces­sus d’ap­pa­ri­tion d’une nouvelle espèce est « l’iso­le­ment d’une partie de la popu­la­tion » durant une très longue période. Les scien­ti­fiques sont à l’heure actuelle inca­pables de préci­ser la durée de cet isole­ment et le nombre de prota­go­nistes néces­saires à la nais­sance d’une espèce. Les Amérin­dien·­ne·s ont été isolé·e·s du monde pendant 10 à 20 000 ans, mais n’ont pas évolué en une espèce humaine diffé­rente, preuve de la longueur substan­tielle du proces­sus.

Dans le contexte d’ho­mo­gé­néi­sa­tion actuel, il y a donc peu de chance qu’une telle évolu­tion survienne sur Terre. Le biolo­giste entre­voit toute­fois des chemins diffé­rents, encore dissi­mu­lés sous des bran­chages, atten­dant patiem­ment d’être déblayés. « L’édi­tion géno­mique pour­rait poten­tiel­le­ment nous amener sur une voie complè­te­ment diffé­rente », s’ex­clame Scott Solo­mon. En effet, des popu­la­tions humaines diffé­rentes pour­raient être créées suivant des mani­pu­la­tions du génome humain. Dans un futur indé­ter­miné, l’être humain pour­rait ainsi guider lui-même son évolu­tion et façon­ner des êtres post-humains.

Enfin, d’après Solo­mon, la conquête spatiale pour­rait donner nais­sance à « de multiples espèces humaines évoluant dans diffé­rentes parties du système solaire » ; cette coexis­tence serait une première depuis la dispa­ri­tion des Néan­der­ta­liens.

Une nouvelle espèce sous les étoiles

Pour le biolo­giste, cette nouvelle espèce dépen­dra tout d’abord des membres fonda­teurs·­rices de cette nouvelle colo­nie ; c’est ce qu’il appelle « l’ef­fet fonda­teur ». En effet, un groupe isolé et restreint d’êtres humains va trans­mettre ses gènes à de nouvelles géné­ra­tions, sans être néces­sai­re­ment repré­sen­ta­tif de la planète bleue. « Par exemple, si tous les astro­nautes envoyés sur Mars ont les cheveux roux, Mars sera la planète rouge à plusieurs égards », déve­loppe Scott Solo­mon.

Crédits : SpaceX

Le biolo­giste a émis une série de suppo­si­tions sur l’évo­lu­tion physique de ces Martiens. D’après lui, la proba­bi­lité que l’être humain reste le même sur Mars que sur la Terre est proche de zéro. Par leur isole­ment, les colons pour­raient tout à fait créer une nouvelle espèce humaine, car la « sélec­tion natu­relle sera très forte » et les muta­tions nombreuses. En outre, cette évolu­tion pour­rait être « rapide » car si une muta­tion est béné­fique pour l’être humain – comme le fait de mieux tolé­rer les radia­tions par exemple –, elle sera rapi­de­ment trans­mise aux géné­ra­tions suivantes. 

Les corps des colons martien·­ne·s pour­raient ainsi deve­nir plus robustes et plus forts pour faire face aux condi­tions martiennes. En effet, face à la perte de masse osseuse liée à la micro-gravité, l’évo­lu­tion pour­rait sélec­tion­ner celles et ceux qui ont natu­rel­le­ment des os plus denses et des muscles plus impo­sants. Pour faire face aux fortes doses de rayons ultra­vio­lets, Solo­mon envi­sage que les futur·e·s habi­tant·e·s de Mars pour­raient avoir « la peau plus sombre que quiconque sur Terre », à cause d’une augmen­ta­tion de la produc­tion de méla­nine. 

En atten­dant, afin de permettre à l’hu­ma­nité de s’ins­tal­ler dura­ble­ment sur la Lune et sur Mars, des scien­ti­fiques travaillent d’ar­rache-pied pour trou­ver une solu­tion capable de bloquer les radia­tions, à l’image de la combi­nai­son anti-radia­tions du héros incarné par Matt Damon dans Seul sur Mars. « On pour­rait aussi imagi­ner vivre sous la surface de Mars et ne jamais en sortir, là on n’au­rait pas beau­coup d’ex­po­si­tion aux radia­tions », pour­suit Solo­mon, que cette idée laisse dubi­ta­tif, car les colons spatiaux devront tout de même faire pous­ser des cultures en surface. « Et puis je pense que psycho­lo­gique­ment, il sera diffi­cile pour les gens de vivre constam­ment sous terre. » 

Crédits : NASA

L’édi­tion géno­mique pour­rait égale­ment permettre aux aven­tu­riers·ères des étoiles de s’adap­ter aux condi­tions sur Mars, en leur permet­tant de résis­ter aux radia­tions, ou réduire la quan­tité d’oxy­gène dont iels ont besoin pour vivre. Le problème dans l’im­mé­diat est « qu’on n’en sait pas encore assez sur notre propre génome pour être assez confiant dans le fait que si nous faisons un chan­ge­ment, cela n’aura pas de consé­quences impré­vues », précise Solo­mon, qui appelle à davan­tage de compré­hen­sion biolo­gique et éthique avant tout. Pour le biolo­giste, ce n’est toute­fois plus qu’une ques­tion de temps avant que l’être humain influence sa propre évolu­tion avec cette tech­no­lo­gie, aussi balbu­tiante soit-elle.


Couver­ture : Labo­ra­tory Equip­ment.


 

Plus de turfu