Alors que l’être humain est en bonne voie pour pomper toutes les ressources de la Terre, des entreprises louchent du côté du reste de l'univers.

par Malaurie Chokoualé Datou | 9 juillet 2019

« Lais­­sez-moi vous montrer quelque chose », lance Jeff Bezos, s’éloi­­gnant avec une assu­­rance toute choré­­gra­­phiée. D’un geste théâ­­tral, il indique le rideau noir qui s’élève dans les ténèbres de la salle bondée. Un claque­­ment sec fait sursau­­ter l’as­­sem­­blée et le tissu part à toute vitesse vers le plafond, révé­­lant une grande ossa­­ture blanche. Sous des applau­­dis­­se­­ments nour­­ris, la salle reprend alors sa respi­­ra­­tion pour émettre quelques beugle­­ments.

En dévoi­­lant ainsi Blue Moon le 9 mai dernier, le patron de Blue Origin, qui a fait fortune grâce à Amazon, vient de rebattre les cartes de la conquête spatiale. Fonc­­tion­­nant à l’hy­­dro­­gène liquide, cet alunis­­seur n’est pour l’ins­­tant qu’une maquette sur une scène illu­­mi­­née avec goût, mais, Bezos l’as­­sure, il sera bien­­tôt sur la Lune. 

Crédits : Blue Origin

Pour l’homme le plus riche du monde, colo­­ni­­ser le Système solaire permet­­trait de « sauver la Terre » car « nous allons manquer d’éner­­gie ». Après avoir utilisé toutes les ressources de son envi­­ron­­ne­­ment direct, l’être humain irait pomper celles d’autres planètes ou d’as­­té­­roïdes. Bezos espère instal­­ler une base sur la Lune pour y instal­­ler une vaste indus­­trie d’ex­­ploi­­ta­­tion humaine ; une opéra­­tion qui fait trem­­bler certains scien­­ti­­fiques.

Le milliar­­daire vient aussi d’an­­non­­cer qu’il enver­­rait une constel­­la­­tion de satel­­lites dans le ciel, comme Elon Musk et Richard Bran­­son avant lui. « Même si le Système solaire est grand, on connaît déjà le film et on ne veut pas que cela se termine comme ça », se récrie le Pr Tony Milli­­gan, philo­­sophe au King’s College de Londres.

Les zones sauvages de l’es­­pace

Cher­­cheur en éthique et philo­­so­­phie de la reli­­gion, l’Écos­­sais Tony Milli­­gan plaide pour la protec­­tion des planètes et de leurs ressources. Pendant deux ans et demi, il s’est penché avec l’as­­tro­­phy­­si­­cien Martin Elvis sur l’im­­pact qu’au­­rait cette indus­­trie sur le système solaire. Leur article, « Quelle partie du Système solaire devrions-nous lais­­ser à l’état sauvage ? » a été publié en avril 2019 dans la revue scien­­ti­­fique Acta Astro­­nau­­tica.

Les deux cher­­cheurs appellent à la protec­­tion de plus de 85 % du Système solaire. Afin de proté­­ger les corps célestes de toute forme d’ex­­ploi­­ta­­tion indus­­trielle effré­­née, ces vastes éten­­dues pour­­raient être préser­­vées en tant que « zones sauvages de l’es­­pace ». 

Avec un taux de crois­­sance annuel de 3,5 %, le secteur minier utili­­se­­rait ainsi un huitième des « ressources réalistes » du Système solaire en 400 ans. Par « ressources réalistes », les deux hommes entendent les corps célestes (asté­­roïdes, Lune, Mars ou d’autres planètes consti­­tuées de roches) qui sont des cibles plus réalistes pour les mineurs spatiaux que le Soleil ou qu’une planète gazeuse comme Uranus. Ils n’ont toute­­fois pas encore précisé quelles zones il faudrait épar­­gner en prio­­rité.

Crédits : NASA

« Le but avec cette étude était tout d’abord éminem­­ment égocen­­trique : je voulais avoir une voix », plai­­sante Milli­­gan. Plus sérieu­­se­­ment, « nous sommes dans une période de grands chan­­ge­­ments qui vont trans­­for­­mer à jamais notre monde et notre façon de l’ap­­pré­­hen­­der. » L’es­­pace en fait partie. Qu’il s’agisse de la NASA ou de l’ESA, « les agences spatiales veulent être certaines qu’elles avancent sur de solides bases éthiques », assure-t-il. « Celles-ci sont essen­­tielles pour voya­­ger dans l’es­­pace. »

Certain-e-s craignent que l’on cherche à repro­­duire ce qu’on a fait sur Terre, pour le meilleur comme pour le pire. « Si nous n’y pensons pas main­­te­­nant, nous irons de l’avant, comme d’ha­­bi­­tude, et dans quelques centaines d’an­­nées, nous ferons face à une crise extrême, bien pire que celle qui règne actuel­­le­­ment sur la Terre », pour­­suit Martin Elvis. « Une fois que vous aurez exploité le Système solaire, il n’y aura nulle part où aller. » Cela n’a pas l’air de décou­­ra­­ger ces entre­­prises privées qui, avec de riches entre­­pre­­neurs de la tech à leur tête, se lancent à l’as­­saut de l’es­­pace.

La nouvelle ruée vers l’or

D’un même mouve­­ment, la popu­­la­­tion de la Terre augmente et ses ressources dimi­­nuent. « Il nous faudrait aujourd’­­hui l’équi­­valent d’1,7 terre pour subve­­nir à nos besoins », souligne WWF dans un commu­­niqué de juillet 2018, « à cause de la surcon­­som­­ma­­tion et du gaspillage ». L’ONG réagit égale­­ment à l’éta­­blis­­se­­ment de plus en plus précoce par Global Foot­­print Network du « Jour du dépas­­se­­ment ». Lancé en 1970, celui-ci symbo­­lise le moment de l’an­­née où l’être humain a consommé toutes les ressources que la planète pouvait renou­­ve­­ler en un an. En 1970, la date rete­­nue était le 29 décembre, alors qu’en 2018, l’hu­­ma­­nité avait vécu à crédit à partir du 1er août.

Face à des ressources amoin­­dries, des entre­­prises ont déjà commencé à lever les yeux vers les étoiles. Elles jettent tout d’abord un regard avide vers le fer et les métaux précieux empri­­son­­nés dans les asté­­roïdes (notam­­ment du platine ou de l’or). En outre, les scien­­ti­­fiques ont estimé que la Lune présen­­tait de l’eau en quan­­tité suffi­­sante pour d’éven­­tuelles exploi­­ta­­tions. « Les zones du pôle nord et du pôle sud auraient en effet de l’eau glacée très convoi­­tée », explique Tony Milli­­gan. Hydro­­gène et oxygène pour­­raient être extraits dans des stations alimen­­tées par l’éner­­gie solaire ; le premier devien­­drait carbu­­rant quand le deuxième serait réservé aux explo­­ra­­teurs-rices spatiaux-ales. « Cette combi­­nai­­son “éner­­gie et eau” est très inté­­res­­sante parce qu’elle rendrait la Lune viable sans qu’on doive trans­­por­­ter ces consti­­tuants depuis la Terre, ce qui coûte très cher. »

« Le Système solaire peut suppor­­ter une indus­­trie un milliard de fois plus grande que celle de notre planète », précise Phil Metz­­ger, physi­­cien plané­­taire à l’uni­­ver­­sité de Floride centrale. « Lorsque vous attei­­gnez des échelles de civi­­li­­sa­­tion beau­­coup plus vastes, au-delà de l’échelle qu’une planète peut suppor­­ter, le type de choses que la civi­­li­­sa­­tion peut faire est incom­­pré­­hen­­sible pour nous. » Cinquante ans après les premiers pas sur la Lune de Neil Armstrong, des milliar­­daires comme Elon Musk, Jeff Bezos et Richard Bran­­son sont donc entrés dans la danse.

Si Mars devient une colo­­nie minière

Les trois hommes sont atti­­rés par l’es­­pace pour diffé­­rentes raisons. La première est cultu­­relle : « Tous les trois sont des orphe­­lins d’Apollo », explique Maxime Puteaux, consul­­tant chargé de problé­­ma­­tiques écono­­miques liées aux acti­­vi­­tés spatiales pour Euro­­con­­sult. « Ils ont grandi dans cette soupe cultu­­relle qui leur promet­­tait un futur flam­­boyant dans l’es­­pace et surtout une présence perma­­nente. » Comme tout le monde, ils ont été confron­­tés à la dure réalité : la promesse d’un déve­­lop­­pe­­ment fulgu­­rant de la conquête spatiale a fait long feu.

Ensuite, « dans les années 2000, tous les trois sont deve­­nus riches et les agences spatiales se sont ouvertes à des entre­­prises du secteur privé qui avaient en plus une grande matu­­rité tech­­no­­lo­­gique ». Parmi les autres raisons évoquées, le Maxime Puteaux fait allu­­sion à la vision person­­nelle de chacun du déploie­­ment de l’hu­­ma­­nité dans l’es­­pace. « Pour la NASA, l’objec­­tif depuis 30 ou 40 ans est d’en­­voyer un être humain sur Mars, pour le progrès, même si cet hori­­zon est sans cesse repoussé. » Mais ces milliar­­daires sont animés par des moteurs quelque peu diffé­­rents. « Bezos veut réduire le coût d’ac­­cès à l’es­­pace et y trans­­fé­­rer les acti­­vi­­tés polluantes pour sanc­­tua­­ri­­ser la Terre, alors qu’E­­lon Musk veut réduire ce coût d’ac­­cès parce que l’hu­­ma­­nité s’étend et qu’il veut augmen­­ter son espace vital. »

Il reste bien sûr du travail et du temps avant que cette indus­­trie se déve­­loppe. Mais « si tout se passe bien, nous pour­­rions envoyer nos premières missions minières dans l’es­­pace d’ici dix ans », précise Elvis. « Une fois que cela commen­­cera et que quelqu’un réali­­sera un profit énorme, il y aura l’équi­­valent d’une ruée vers l’or. Nous devons le prendre au sérieux. »

« Aujourd’­­hui, ce sont eux qui donnent le tempo, alors qu’au­­tre­­fois c’étaient les agences gouver­­ne­­men­­tales », ajoute Maxime Puteaux. « Sur le court terme, Bezos, Bran­­son et Musk concur­­rencent les entre­­prises établies. » Sur le long terme, leur ambi­­tion pose ques­­tion : Veut-on leur permettre d’ob­­te­­nir davan­­tage de pouvoir qu’ils n’en ont déjà sur Terre ? « Doit-on forcé­­ment aller dans leur sens ? »

Protec­­tion solaire

Le premier des cinq trai­­tés inter­­­na­­tio­­naux concer­­nant l’es­­pace, signé 1967, pose le prin­­cipe de sa non-appro­­pria­­tion. En 1979, l’ac­­cord sur la Lune de 1979 l’érige en patri­­moine commun de l’hu­­ma­­nité, de même que tout autre corps céleste. Ce dernier texte n’est que peu rati­­fié. Par ailleurs, l’ac­­cé­­lé­­ra­­tion des initia­­tives visant à priva­­ti­­ser l’es­­pace encou­­rage certains États à élabo­­rer des légis­­la­­tions spéci­­fiques, comme le Space Act de 2015, qui donne le droit aux citoyens améri­­cains d’ex­­ploi­­ter les ressources spatiales.

Pour Tony Milli­­gan, le risque de voir des entre­­prises s’ap­­pro­­prier l’es­­pace est pour l’heure digne d’un film de science-fiction. Car « dans la réalité, le secteur privé colla­­bore avec le secteur public parce que cette conquête spatiale néces­­site de nombreuses infra­s­truc­­tures », sourit le cher­­cheur. « Mais de toute façon, le défi prin­­ci­­pal dans la conquête spatiale est l’ab­­sence de mono­­pole. » Selon lui, il faut surtout veiller à ce qu’il n’y ait aucun mono­­pole, tant public que privé.

« Il faut recon­­naître à ces milliar­­daires une prise de risque et une capa­­cité d’at­­teindre leurs objec­­tifs », ajoute le consul­­tant. « Sans Elon Musk, nous n’au­­rions jamais eu de lanceur réuti­­li­­sable. » Reste à savoir comment enca­­drer leurs acti­­vi­­tés. « On peut imagi­­ner que le jour où ces milliar­­daires devien­­dront trop gros, ils seront obli­­gés de vendre une acti­­vité pour ne pas arri­­ver à une situa­­tion de mono­­pole. »

Pion­­nier de l’in­­dus­­trie pétro­­lière, John Rocke­­fel­­ler avait ainsi dû se déles­­ter d’une partie de ses actifs. En 1911, la société Stan­­dard Oil que le milliar­­daire avait fondée en 1870 a été scin­­dée en 34 socié­­tés car elle était consi­­dé­­rée en situa­­tion de mono­­pole. « C’est un discours qu’on entend déjà aujourd’­­hui dans la Sili­­con Valley avec Google et Face­­book », abonde Puteaux. Mais pour l’heure, malgré leur puis­­sance hégé­­mo­­nique, ils conservent leur inté­­grité tout comme Micro­­soft avait pu le faire au début des années 2000.

Milli­­gan appelle donc lui aussi à une régu­­la­­tion, car l’ex­­ploi­­ta­­tion minière pour­­rait se révé­­ler problé­­ma­­tique pour les géné­­ra­­tions futures. « Il faut être certain-e que cette expan­­sion soit durable, sans surex­­ploi­­ta­­tion ou crise à venir »,  souligne-t-il. « Les préoc­­cu­­pa­­tions envi­­ron­­ne­­men­­tales doivent être au centre de notre réflexion pour proté­­ger ces objets célestes. » Car il n’est pas sûr qu’elles guident les milliar­­daires de l’es­­pace.


Couver­­ture : DR/Ulyces


 

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