En 2009, il faisait acquitter le fils de John Gotti. Dix ans plus tard, Jeffrey Lichtman était un des trois avocats chargés de défendre El Chapo. Les choses ne se sont pas passées comme il l'aurait voulu.

par Malaurie Chokoualé | 0 min | 13 février 2019

Ce 12 février 2019, le narco­­tra­­fiquant mexi­­cain Joaquín Guzmán, alias El Chapo, a été jugé coupable de tous les chefs d’ac­­­cu­­­sa­­­tion qui pesaient contre lui et condamné à perpé­­tuité sans possi­­bi­­lité de libé­­ra­­tion condi­­tion­­nelle. En enten­­dant le verdict tomber comme un coupe­­ret, son avocat Me Jeffrey Licht­­man a été pris d’un léger vertige. Puis, il s’est longue­­ment remé­­moré leur rencontre.

Crédits : Pixa­­bay/Ulyces

Alors qu’il se laisse guider dans un dédale de couloirs blanc et gris, Jeffrey Licht­­man songe à l’homme qui l’a fait mander ici. En ce début d’an­­née 2017, l’avo­­cat new-yorkais a bien entendu dire qu’El Chapo cherche une équipe pour affron­­ter la justice, mais il ne sait pas à quoi s’at­­tendre. Le voilà donc plongé dans ses pensées alors qu’il s’avance dans l’antre du Metro­­po­­li­­tan Correc­­tio­­nal Center de New York. Le bâti­­ment couleur rouille s’élève, sinistre, entre le tribu­­nal du district de Manhat­­tan et l’église St. Andrew. Certains diront qu’il fallait bien cette haute forte­­resse du Lower Manhat­­tan pour s’as­­su­­rer de garder El Chapo entre quatre murs, si épais soient-ils. C’est en tout cas ici qu’il a posé ses quar­­tiers malgré lui, dans l’at­­tente de son procès.

Dans la pièce dénu­­dée qui accueille leur rencontre, Me Licht­­man observe l’homme qui lui fait face derrière une paroi de verre, un inter­­­prète à ses côtés. El Chapo lui semble d’em­­blée « char­­mant, drôle et très intel­­li­gent ». Plus tard, il se souvien­­dra de cette « magni­­fique connexion mentale » qu’il a sentie se tisser entre eux, preuve d’une entente immé­­diate entre les deux hommes par-delà la barrière de la langue. Il se rappel­­lera avoir ressenti de la tris­­tesse face à cette vitre épaisse qui les a empê­­chés de se serrer la main. Le contact n’a lieu qu’un an et demi plus tard, en août 2018. Jeffrey Licht­­man fait alors offi­­ciel­­le­­ment son entrée dans l’équipe d’avo­­cats – déjà consti­­tuée de Me Eduardo Bala­­rezo et Me William Purpura – qui va assu­­rer la défense de Joaquín Guzmán face à la justice améri­­caine.

Le procès sous haute surveillance débute le 13 novembre 2018, au tribu­­nal fédé­­ral de Brook­­lyn, dans une fébri­­lité média­­tique atten­­due. El Chapo – qui a plaidé coupable dès son extra­­­di­­tion aux États-Unis ache­­vée en janvier 2017 – fait face à dix chefs d’in­­cul­­pa­­tion liés à des affaires de trafic de drogue, de meurtres, de posses­­sion d’armes et de blan­­chi­­ment d’argent. Il est accusé d’avoir, en tant que chef du cartel de Sina­­loa, super­­­visé l’ex­­por­­ta­­tion aux États-Unis de plus de 155 tonnes de cocaïne entre 1989 et 2014. En trois mois, l’ac­­cu­­sa­­tion fait défi­­ler à la barre une armée de témoins coopé­­ra­­tifs mais peu recom­­man­­dables. Ils sont 56 à venir s’ex­­pri­­mer pour clari­­fier le fonc­­tion­­ne­­ment du trafic de drogue entre le Mexique et les États-Unis, avec parmi eux, 14 anciens colla­­bo­­ra­­teurs de Joaquín Guzmán. Puis, à la fin du mois de janvier, vient le tour de la défense avec son unique témoin, Paul Roberts.

Crédits : Jeffrey Licht­­man/Ulyces

Dans une plai­­doi­­rie finale de plus de quatre heures, Me Licht­­man dénonce un « spec­­tacle » et une « farce », arguant qu’Is­­mael Zambada García, alias El Mayo – cofon­­da­­teur du cartel de Sina­­loa toujours en liberté –, était le véri­­table patron et repré­­sente aujourd’­­hui la « pièce manquante » de ce procès. Plutôt que Joaquín Guzmán, ce serait même lui qui aurait versé 100 millions de dollars à l’an­­cien président mexi­­cain Enrique Peña Nieto, selon les dires de l’avo­­cat. Lundi 4 février 2019, le jury new-yorkais, composé de huit femmes et de quatre hommes, se retire fina­­le­­ment pour déli­­bé­­rer. Huit jours plus tard, le verdict est tombé.

Comment avez-vous vécu ce verdict ?

On a vrai­­ment mis toute notre éner­­gie dans ce procès, mais on s’y atten­­dait bien sûr. Actuel­­le­­ment, M. Guzmán est toujours à MCC et je vais d’ailleurs le voir cet après-midi. Je peux vous assu­­rer qu’il reste fidèle à lui-même ; il est très posi­­tif et ne se laisse pas démon­­ter. Il veut qu’on conti­­nue à se battre et c’est d’ailleurs pour cela qu’on va faire appel très bien­­tôt. Ses condi­­tions de déten­­tion se sont assu­­ré­­ment dété­­rio­­rées depuis que je l’ai rencon­­tré il y a deux ans et l’iso­­le­­ment dans lequel il vit est loin d’être évident. Mais c’est un homme fort et je ne m’at­­ten­­dais pas à ce qu’il le supporte aussi bien.

Comment avez-vous été engagé par El Chapo ?

J’ai rencon­­tré Joaquín Guzmán à sa demande en 2017, mais il ne m’a engagé qu’en août 2018. Je suis arrivé plusieurs mois après Eduardo Bala­­rezo et William Purpura, parce que je voulais connaître tous les détails de l’af­­faire. Je ne souhai­­tais pas m’en­­ga­­ger trop vite et je n’étais pas pressé de retrou­­ver mon nom dans les jour­­naux. En clair, je prenais mes précau­­tions. J’ima­­gine qu’il m’a choisi parce qu’il s’est senti à l’aise avec moi, même s’il faudrait sans doute lui poser la ques­­tion pour pouvoir l’af­­fir­­mer avec certi­­tude.

Pourquoi avez-vous accepté de le défendre ?

Lais­­sez-moi vous dire que l’argent était la dernière des raisons. J’ai accepté ce travail parce que, parmi les défis qui peuvent se présen­­ter à un avocat, celui-ci était d’après moi le plus grand. J’ai aussi pensé qu’il était impor­­tant que Joaquín Guzmán ait pour le défendre un avocat fort, prêt à se dres­­ser contre le gouver­­ne­­ment. Je suis donc arrivé à la conclu­­sion que je devais le faire, même si je savais bien que cette posi­­tion serait parfois incon­­for­­table.

Comment avez-vous travaillé sur cette défense avec Eduardo Bala­­rezo et William Purpura, les deux autres avocats de Joaquín Guzmán durant ce procès ?

À partir d’août 2018, nous avons colla­­boré à divers degrés, avançant des théo­­ries de concert, mais je dois dire que notre travail a été la plupart du temps indi­­vi­­duel. Dans d’autres affaires, nous aurions proba­­ble­­ment fait équipe, mais ce n’était pas ce que voulait Joaquín Guzmán. Nous avions en quelque sorte chacun notre propre partie de l’af­­faire, nos propres témoins – chose dont je ne suis pas coutu­­mier.

Et puis, M. Guzmán a toujours été prêt à aider à sa défense. C’est quelqu’un de très intel­­li­gent, alors, à plusieurs reprises il avait de bonnes idées pour les contre-inter­­­ro­­ga­­toires que nous avons systé­­ma­­tique­­ment mises en pratique parce qu’elles nous semblaient justes et réflé­­chies. Il y avait évidem­­ment des jours plus diffi­­ciles que d’autres, mais chaque matin, il arri­­vait avec l’op­­tique de nous aider au mieux, sans jamais se plaindre. Je ne m’at­­ten­­dais pas à ce qu’il soit d’hu­­meur aussi égale durant toute la durée du procès. En ce sens, il est de ces clients qu’il est agréable de repré­­sen­­ter.

Me Jeffrey Licht­­man et El Chapo durant le procès
Crédits : Tribu­­nal de Brook­­lyn

Pourquoi n’a-t-il fina­­le­­ment pas témoi­­gné pour se défendre ?

C’est quelque chose qui va devoir rester entre lui et moi. C’était sa déci­­sion.

Ne voir qu’un témoin du côté de la défense face aux 56 témoins de l’ac­­cu­­sa­­tion a surpris beau­­coup de gens. Pourquoi était-ce le cas ?

Tech­­nique­­ment, nous avions deux témoins. Il y avait l’agent du FBI Paul Roberts et une deuxième personne qui n’a pas pu venir à New York avec un préavis si court. Cela peut paraître peu. Mais les gens qui s’en sont éton­­nés ne sont pas avocats et ils n’ont proba­­ble­­ment jamais mis les pieds dans un tribu­­nal. Notre défense a effec­­ti­­ve­­ment duré trente minutes, mais fallait-il que nous présen­­tions une défense de trois mois égale­­ment pour que tout le monde soit satis­­fait ?

Il ne faut pas oublier le déno­­mi­­na­­teur commun aux affaires pénales : l’ac­­cu­­sa­­tion a la charge de la preuve, pas nous. Donc inévi­­ta­­ble­­ment, notre partie est plus courte. Je ne comprends pas qui ces gens voudraient qu’on appelle : des trafiquants de drogues ? Pour qu’ils disent quoi ? Que M. Guzmán n’était pas impliqué dans leurs affaires ? Allons.

En outre, nous ne sommes pas en mesure d’as­­su­­rer la sécu­­rité des témoins comme peut le faire le gouver­­ne­­ment. La défense avait donc moins de chance qu’une personne accepte de témoi­­gner, au vu des repré­­sailles auxquelles elle pouvait faire face.

Ce que nous avons fait était par consé­quent complè­­te­­ment stan­­dard en matière de défense. Mais c’est une affaire de haut vol et certaines personnes, en parti­­cu­­lier dans la presse, sont litté­­ra­­le­­ment des imbé­­ciles. Cela fait partie du travail d’avo­­cat de devoir endu­­rer parfois ce genre d’inep­­ties.

Voilà 28 ans que vous êtes avocat en droit pénal. Avez-vous toujours voulu exer­­cer ce métier ?

Dans ma famille, je suis le premier avocat. Je suis né à Newark, dans le New Jersey et, avant l’école de droit, je n’avais jamais vu quelqu’un plai­­der ni mis les pieds dans un tribu­­nal. C’est seule­­ment en étudiant que j’ai peu à peu décidé ce que je voulais faire ; ça s’est imposé à moi. Main­­te­­nant, la prépa­­ra­­tion du procès et le procès lui-même sont clai­­re­­ment les moments qui m’in­­té­­ressent le plus. Bien sûr, tout est impor­­tant lorsqu’il s’agit de défendre quelqu’un qui est accusé d’un crime. Mais l’au­­dience est la partie la plus exci­­tante ; le reste n’est qu’un travail de bureau, qu’on exécute assis à une table à noir­­cir des feuilles.

Crédits : Jeffrey Licht­­man/Ulyces

J’ai beau aimer mon travail, je fais tout ce que je peux pour éviter les avocats une fois que la jour­­née est termi­­née. Dès que je peux, je passe du temps loin du droit, afin d’échap­­per à son côté pesant. J’ai par exemple été très stressé ces jours-ci, en atten­­dant le verdict. Même après 28 ans de carrière, on ne s’ha­­bi­­tue jamais à ces instants où il n’y a plus rien à faire pour chan­­ger les choses. Les dés sont jetés.

J’ai un style très agres­­sif. Je ne me contente pas d’abor­­der quelques points et puis de retour­­ner genti­­ment m’as­­seoir. Je pense que mes contre-inter­­­ro­­ga­­toires sont plus appro­­fon­­dis que d’autres, plus minu­­tieux, dans l’es­­poir de discré­­di­­ter un témoin. Je ne suis pas du genre à rester en surface ; je ne m’ar­­rête pas avant que chaque aspect, chaque détail de l’his­­toire ne soit déballé face aux jurés.

Avant El Chapo, vous avez défendu John Gotti, Jr., issu d’une célèbre famille mafieuse. Quel est votre rapport au crime orga­­nisé ?

Ce n’est pas quelque chose qui m’a toujours inté­­ressé. Les affaires viennent à moi telles qu’elles sont. Quand j’étais plus jeune, j’ai été impliqué dans la défense de certains membres du crime orga­­nisé parce qu’ils venaient tout simple­­ment au cabi­­net. Ensuite, j’ima­­gine qu’ils ont commencé à connaître mon style et à l’ap­­pré­­cier. C’est comme ça que j’ai été engagé sur d’autres affaires de ce genre.

Je pense aussi que mon rôle dans l’ac­quit­­te­­ment de John Gotti, Jr. en 2009 a parti­­cipé à la construc­­tion de cette répu­­ta­­tion. Mais je ne suis pas spécia­­lisé dans les affaires mafieuses. Je peux tout aussi bien repré­­sen­­ter des méde­­cins, d’autres avocats, des poli­­ti­­ciens ou des personnes impliquées dans le crime orga­­nisé.

Les initiales de Joaquín Guzmán Loera sur une preuve du gouver­­ne­­ment

Êtes-vous satis­­fait du travail accom­­pli lors du procès d’El Chapo ?

Au contraire, je suis extrê­­me­­ment frus­­tré. J’ai l’im­­pres­­sion que j’au­­rais pu faire bien davan­­tage et ce senti­­ment va me rester. Je me dis lors de certains procès que tout a fonc­­tionné, mais dans beau­­coup d’autres, comme celui de Joaquín Guzmán, ce n’est pas le cas. En l’oc­­cur­­rence, je n’ai pas eu l’oc­­ca­­sion de contre-inter­­­ro­­ger les témoins. Cela faisait partie du proces­­sus de notre équipe, d’où ma profonde décep­­tion.

Loin de moi l’idée de critiquer mes deux confrères, mais j’au­­rais aimé faire les choses à ma manière. Je me souvien­­drai d’un million de choses de ce procès ; de choses drôles, comme de choses qui le sont un peu moins. Mais je suis ravi de le mettre derrière moi, je peux vous l’as­­su­­rer.

Il y a peu, il me semble que quelqu’un a décrit ce procès comme un véri­­table mara­­thon, ce qui était le cas. Nous avions quatre jours d’au­­dience inten­­sifs, suivis de trois jours à courir comme des malades pour être prêts pour la semaine suivante. Physique­­ment et menta­­le­­ment, c’était une course de longue haleine, mais Joaquin Guzman a enduré le procès mieux que je n’au­­rais pu l’ima­­gi­­ner.


Couver­­ture : Game Over. (Ulyces)


 

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