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Privé de licence Android, le constructeur chinois Huawei se cherche des alternatives. Pendant ce temps, Google voit une fois de plus un marché gigantesque se faire la malle.

par Malaurie Chokoualé Datou | 29 mai 2019

Une monu­­men­­tale verrière inonde d’une lumière céleste la salle de récep­­tion du siège de Huawei, à Shenz­­hen. L’épais­­seur de sa moquette rouge à motifs pour­­rait amor­­tir les pas d’un ours, mais c’est inutile. Ici, le silence est d’or et l’at­­ten­­tion de chaque jour­­na­­liste est dédiée tout entière à Ren Zheng­­fei, qui arbore désor­­mais un visage aussi sombre que son veston.

Le PDG de Huawei est pour­­tant décidé. Sa mine drama­­tique s’éclaire de temps à autre face au carrou­­sel de claviers qui prennent note du moindre de ses propos. Huawei est « entiè­­re­­ment préparé à un affron­­te­­ment avec les États-Unis », annonce Zheng­­fei. Le géant chinois cherche à deve­­nir un leader mondial de la tech, mais voilà que les Améri­­cains tentent de faus­­ser la concur­­rence, dit-il en substance.

Crédits : Raysonho

C’est un décret prési­­den­­tiel signé le 15 mai dernier par Donald Trump qui a déclen­­ché l’or­­ga­­ni­­sa­­tion d’une confé­­rence de presse de cette ampleur avec diffé­­rents médias chinois. Le texte inter­­­dit aux entre­­prises améri­­caines d’uti­­li­­ser du maté­­riel de télé­­com­­mu­­ni­­ca­­tions fabriqué par des groupes qui « présentent un risque pour la sécu­­rité natio­­nale ». Aucune entité n’est mention­­née. Mais sa publi­­ca­­tion est précé­­dée de plusieurs mois d’es­­ca­­lades, pendant lesquels des pour­­suites ont été enga­­gées contre la Chine et son géant des télé­­com­­mu­­ni­­ca­­tions, Huawei. Il n’y a donc pas de doute sur la cible.

Le dépar­­te­­ment améri­­cain du Commerce a rapi­­de­­ment clari­­fié ce que tout le monde soupçon­­nait, ajou­­tant l’en­­tre­­prise à sa liste noire des échanges le 16 mai. Les consé­quences ne se sont pas faites attendre. La suspen­­sion des rela­­tions commer­­ciales entre Google et Huawei, trois jours plus tard, est ainsi un nouveau coup dur pour le fabri­­cant chinois. Elle douche par la même occa­­sion les ambi­­tions de Google de remettre les pieds en Chine. 

Chocs des titans

En inter­­­di­­sant aux mobiles Huawei d’uti­­li­­ser son système d’ex­­ploi­­ta­­tion Android le 19 mai, Google n’a fait que « se confor­­mer au décret prési­­den­­tiel et en exami­­ner les consé­quences ». Peu après l’an­­nonce choc, l’en­­tre­­prise a toute­­fois ajouté que les utili­­sa­­teurs de Huawei rece­­vraient des mises à jour pendant 90 jours, avant de ne plus pouvoir utili­­ser les services les plus popu­­laires de Google, de YouTube à Google Play. Dans l’his­­toire, Huawei n’est pour­­tant qu’un dégât colla­­té­­ral du bras de fer commer­­cial qui fait rage entre la Chine et les États-Unis depuis plus d’un an.

Ces deux poids lourds de l’éco­­no­­mie mondiale se rendent coup pour coup. De nombreux produits, comme l’acier ou les pièces déta­­chées, font déjà les frais du conflit commer­­cial. Le 10 mai dernier, les États-Unis ont augmenté de 10 à 25 % les droits de douane supplé­­men­­taires sur envi­­ron 5 700 produits, qui repré­­sentent 178 milliards d’eu­­ros de biens impor­­tés. La Chine a direc­­te­­ment indiqué qu’elle allait prendre des contre-mesures néces­­saires. Barthé­­lémy Cour­­mont, direc­­teur de recherche à l’Ins­­ti­­tut de rela­­tions inter­­­na­­tio­­nales et stra­­té­­giques, ajoute toute­­fois que « le dialogue n’est pas rompu » entre les deux puis­­sances.

Crédits : Keso

Après avoir imposé des taxes doua­­nières, l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion Trump s’est attaquée au secteur des télé­­coms. Depuis des mois, les auto­­ri­­tés améri­­caines accusent le fabriquant chinois de faci­­li­­ter des opéra­­tions d’es­­pion­­nage pour Pékin au travers de ses appa­­reils, ce que Huawei a formel­­le­­ment démenti, affir­­mant que son travail était indé­­pen­­dant du gouver­­ne­­ment. Le 23 mai encore, Donald Trump décri­­vait le numéro 2 mondial des télé­­phones comme « très dange­­reux ».

Pour John Feffer, cher­­cheur asso­­cié à l’Ins­­ti­­tute for Policy Studies (un think tank basé à Washing­­ton), n’im­­porte quel pays peut essayer d’uti­­li­­ser de telles tech­­no­­lo­­gies à des fins d’es­­pion­­nage ; le programme améri­­cain PRISM et l’écoute de diri­­geants comme Angela Merkel en est la preuve. « En revanche, le gouver­­ne­­ment améri­­cain n’a produit aucune preuve que Huawei a modi­­fié son code ou son maté­­riel pour permettre un tel espion­­nage », nuance-t-il. « Cela ne signi­­fie pas qu’il ne pour­­rait pas le faire à l’ave­­nir cepen­­dant. » Les craintes améri­­caines ont fina­­le­­ment été cris­­tal­­li­­sées par le décret de Donald Trump, jusqu’à faire perdre à Huawei de nombreux parte­­naires dans le mobile, comme ARM, Micro­­soft et bien évidem­­ment Google.

Ce dernier n’a jamais bien su sur quel pied danser avec la Chine. Bouté hors du pays en 2010, il n’a cessé de vouloir reve­­nir dans la place, attiré par des pers­­pec­­tives allé­­chantes. La Chine est « un marché formi­­dable et inno­­vant », s’était exclamé le PDG de Google Sundar Pichai en octobre 2018. Elle comp­­tait 772 millions d’in­­ter­­nautes en 2018, ce qui en faisait le premier marché au monde sur Inter­­net. En octobre 2018, Pichai réaf­­fir­­mait son envie de reve­­nir sur le terri­­toire chinois, quitte à offrir un moteur de recherche adapté aux exigences de censure de Pékin : Dragon­­fly.

Arrivé en Chine en 2005, Dragon­­fly s’est instan­­ta­­né­­ment heurté à un sérieux concur­rent, son équi­­valent local Baidu, lancé cinq ans plus tôt comme une réponse à Google. Le pouvoir poli­­tique chinois a lui aussi été un adver­­saire de taille, dans son désir de mettre Google et les inter­­­nautes au pas. Après avoir composé pendant quatre ans avec la censure chinoise, le géant de Moun­­tain View a fina­­le­­ment jeté l’éponge en 2010, amoché par des cybe­­rat­­taques massives et par la pres­­sion des auto­­ri­­tés.

Google a essayé de reve­­nir à plusieurs reprises sur le terri­­toire, comme avec Google Play à partir de 2015. Sa dernière tenta­­tive d’in­­cur­­sion en date, avec Dragon­­fly, est très récente. Mais ce projet a entraîné un impres­­sion­­nant mouve­­ment de protes­­ta­­tion dans les rangs de ses employés et d’ONG de défenses des droits humains comme Amnesty.

Sundar Pichai en Chine
Crédits : China­­daily

Très contro­­versé, le moteur de recherche avait été prévu pour iden­­ti­­fier et filtrer auto­­ma­­tique­­ment les sites censu­­rés par le gouver­­ne­­ment chinois. Il a fina­­le­­ment été annulé offi­­ciel­­le­­ment en décembre 2018, quelques mois seule­­ment après la révé­­la­­tion de son déve­­lop­­pe­­ment. Inutile de dire qu’a­­vec la suspen­­sion des rela­­tions commer­­ciales avec Huawei, le marché chinois lui est désor­­mais plus inac­­ces­­sible que jamais.

La loi de la suren­­chère

Nul ne sait encore l’am­­pleur des consé­quences de ce choc des titans entre Google et Huawei. Une chose est certaine, le construc­­teur chinois ne compte pas revoir ses ambi­­tions à la baisse et cherche des alter­­na­­tives. Le nouveau système d’ex­­ploi­­ta­­tion sur lequel il travaille pour rempla­­cer Android a même déjà un nom : HongMeng OS. De plus, pour compen­­ser la perte de Play Store, l’en­­tre­­prise est sur la piste de deux solu­­tions, une portu­­gaise (Aptoide) et une maison (AppGal­­lery).

Comme l’en­­tre­­prise réalise actuel­­le­­ment la moitié de ses ventes de mobiles à l’étran­­ger, la mise au ban par Google pour­­rait bien l’af­­fai­­blir. Selon Patrick Moorhead, analyste chez Moor Insights & Stra­­tegy, il faudra en tout cas « une décen­­nie à la Chine pour rempla­­cer ses capa­­ci­­tés », explique-t-il. Le groupe indus­­triel montre pour­­tant une solide assu­­rance. Il dispose de 90 jours pour s’or­­ga­­ni­­ser et, d’ici là, il va pouvoir utili­­ser une « licence géné­­rale tempo­­raire » afin de mettre à jour ses smart­­phones. « La licence tempo­­raire améri­­caine de 90 jours n’a pas beau­­coup d’im­­pact sur nous », a déclaré Ren Zheng­­fei, lais­­sant penser que le construc­­teur s’at­­ten­­dait à cette issue. « Nous sommes prêts. »

Résul­­tat, « les rela­­tions entre la Chine et les États-Unis sont dans un état très périlleux », explique John Feffer, ajou­­tant que l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion Trump est déter­­mi­­née à rompre les liens écono­­miques très étroits que les deux pays entre­­tiennent depuis plusieurs décen­­nies. La Chine, quant à elle, s’em­­ploie à mettre en place ses propres struc­­tures paral­­lèles de gouver­­nance écono­­mique inter­­­na­­tio­­nale. Mais « la crise Huawei-Google ne fait que renfor­­cer ce mouve­­ment des deux parties chacune de son côté ».

Il y a en outre un senti­­ment anti-améri­­cain gran­­dis­­sant à Pékin. Pour preuve, la multi­­pli­­ca­­tion des appels au boycott d’Apple sur l’équi­­valent chinois de Twitte, Weibo, en réponse à la déci­­sion améri­­caine. Selon Rod Hall, analyste chez Gold­­man Sachs, si rien ne laisse penser que la Chine suivra ce chemin, un bannis­­se­­ment des produits Apple en Chine ferait chuter de 29 % les béné­­fices de l’en­­tre­­prise.

Une rencontre est prévue au mois de juin entre Xi Jinping et Donald Trump pour tenter une nouvelle fois de trou­­ver un accord. Ce dernier a par ailleurs déclaré qu’il était possible que Huawei y trouve son compte. « Si nous concluons un accord, j’ima­­gine que Huawei y sera inclus sous une forme ou une partie de celui-ci », a-t-il déclaré le 23 mai. « La meilleure réponse à l’in­­ti­­mi­­da­­tion améri­­caine est que les entre­­prises chinoises conti­­nuent de se renfor­­cer », a déclaré Gao Feng, porte-parole du minis­­tère du Commerce chinois.

Cette esca­­lade pour­­rait ainsi conti­­nuer long­­temps, chaque chef d’État ayant indiqué être prêt à s’en­­ga­­ger pour une longue bataille. « Elle pour­­rait entraî­­ner une crise majeure dans l’éco­­no­­mie mondiale, ainsi qu’un manque de coopé­­ra­­tion sur les grands problèmes mondiaux auxquels la planète est confron­­tée », conclut Feffer. Tout pour­­rait dépendre de la parade que Pékin va choi­­sir d’éla­­bo­­rer face à Google.


Couver­­ture : Andrea Hanks/Maison Blanche


 

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