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À côté de son travail de physicien, Clifford Johnson donne des conseils aux réalisateurs pour rendre leurs films plus crédibles scientifiquement.

par Malaurie Chokoualé Datou | 25 octobre 2019

Depuis novembre 2008, l’Aca­­dé­­mie natio­­nale des sciences améri­­caines aide Holly­­wood à rendre ses films plus réalistes. À travers le Science & Enter­­tain­­ment Exchange (SEE), les réali­­sa­­teurs peuvent consul­­ter des scien­­ti­­fiques afin d’amé­­lio­­rer leurs scéna­­rios et leurs images. Profes­­seur de physique et d’as­­tro­­no­­mie à l’uni­­ver­­sité de Cali­­for­­nie du Sud, Clif­­ford John­­son est l’un d’eux, et il aide notam­­ment Marvel à rendre son univers plus crédible.

Les propos ayant servi à réali­­­­ser cette story ont été recueillis par Servan Le Janne et mis en forme par Malau­­rie Chokoualé Datou. Les mots qui suivent sont ceux de Clif­­ford John­­son.

Voyage dans le temps

Cela fait près de sept ans que je colla­­bore avec le Science & Enter­­tain­­ment Exchange. C’est son direc­­teur actuel, Rick Loverd, qui m’a contacté. À l’époque, j’écri­­vais beau­­coup d’ar­­ticles de blog sur la science-fiction. Je me suis donc fait une petite répu­­ta­­tion et j’ai commencé à donner des conseils à des étudiants de l’uni­­ver­­sité de Cali­­for­­nie du Sud. Certains se sont souve­­nus de moi quand ils sont deve­­nus réali­­sa­­teurs. 

Le profes­­seur de physique et d’as­­tro­­no­­mie Clif­­ford John­­son
Crédits : Cody Pickens

Mes jour­­nées ressemblent à celles de n’im­­porte quel cher­­cheur ou profes­­seur, entre les salles de cours et mon bureau. Mais à l’oc­­ca­­sion, je mets mes connais­­sances sur la théo­­rie des super­­­cordes et la physique des parti­­cules au service d’Hol­­ly­­wood. Je donne des conseils aux équipes de cinéma ou de séries, afin que leurs produc­­tions soient crédibles scien­­ti­­fique­­ment. Ça n’oc­­cupe fina­­le­­ment qu’une petite partie de mon temps mais c’est passion­­nant.

En géné­­ral, je donne mon avis par télé­­phone. Je peux aussi bien parti­­ci­­per à des projets histo­­riques ou docu­­men­­taires, qu’à des block­­bus­­ters de science-fiction. Il m’ar­­rive aussi de lire un scéna­­rio pour l’an­­no­­ter. La plupart du temps, je fais cela béné­­vo­­le­­ment car c’est avant tout une passion, qui parti­­cipe à la diffu­­sion de la science. Mais pour certains projets parti­­cu­­liers qui demandent un enga­­ge­­ment plus long, nous signons un accord finan­­cier. Je rencontre alors l’équipe régu­­liè­­re­­ment.

J’ai par exemple aidé les scéna­­ristes d’Aven­­gers: Infi­­nity War et Aven­­gers: Endgame. Il m’ont expliqué qu’ils voulaient inté­­grer un voyage dans le temps dans la deuxième partie de l’his­­toire. Il va sans dire que les voyages dans le temps sont toujours de l’ordre de la fiction, mais mon rôle était de les aider à rendre l’his­­toire plau­­sible. J’ai donc utilisé mes connais­­sances sur le fonc­­tion­­ne­­ment de l’uni­­vers pour qu’ils puissent élabo­­rer un monde avec ses propres règles, où les sauts d’une période à l’autre seraient possibles. Pour des sujets diffé­­rents, je sais qu’ils ont fait appel à d’autres scien­­ti­­fiques du Science & Enter­­tain­­ment Exchange. L’or­­ga­­ni­­sa­­tion a main­­te­­nant recours à plus de 2 000 experts.

Clif­­ford John­­son a conseillé Marvel sur Aven­­gers: Endgame
Crédits : Marvel Studios

La science des rêves

Le Science & Enter­­tain­­ment Exchange (SEE) est un programme de l’Aca­­dé­­mie natio­­nale des sciences améri­­caine né en 2008. Il a pour mission d’ins­­pi­­rer une science plus exacte à Holly­­wood, en présen­­tant des scien­­ti­­fiques aux profes­­sion­­nels du cinéma. À l’époque de son lance­­ment, j’étais déjà connu pour mes acti­­vi­­tés de vulga­­ri­­sa­­tion dans diffé­­rents médias. Je me suis rendu à la céré­­mo­­nie d’ou­­ver­­ture, mais je n’ai commencé à travailler avec eux que plus tard, quand le scéna­­riste Rick Loverd en est devenu le direc­­teur, en 2012.

Rick a vrai­­ment trans­­formé l’or­­ga­­ni­­sa­­tion, il en a fait une struc­­ture incroyable. Il a orga­­nisé plus de 250 événe­­ments à travers les États-Unis, où il a fait venir quatre scien­­ti­­fiques pour parler de leurs recherches devant un parterre de cinéastes. En réunis­­sant scien­­ti­­fiques et profes­­sion­­nels du monde du diver­­tis­­se­­ment, il a permis à ces derniers de poser leurs ques­­tions. En appre­­nant des choses, certains pouvaient même avoir des idées de scéna­­rios. Comme quoi, la science est impor­­tante pour racon­­ter des histoires. 

Rick Loverd, direc­­teur de The Science & Enter­­tain­­ment Exchange
Crédits : The Science and Enter­­tain­­ment Exchange

Ces réali­­sa­­teurs suivent fina­­le­­ment une logique répan­­due : ils sont d’abord fasci­­nés par les histoires extra­­or­­di­­naires avant de creu­­ser ce qu’il y a derrière. Je sais que beau­­coup de gens s’in­­té­­ressent à la science grâce à la science-fiction, mais pour moi ça a été l’in­­verse.

Mes parents n’étaient pas des scien­­ti­­fiques. J’ai grandi entre l’An­­gle­­terre et l’île de Mont­­ser­­rat, dans les Caraïbes, d’où venait la famille de mon père. Il travaillait pour une compa­­gnie de télé­­phone et, un jour, je suis tombé sur un des livres qu’il avait dû étudier quand il appre­­nait l’élec­­tro­­nique. Ça a été déter­­mi­­nant. Je n’avais pas 10 ans, mais je savais que je voulais être physi­­cien. Fina­­le­­ment, j’ai fait de mon inté­­rêt scien­­ti­­fique une carrière. J’ai étudié à Londres et après avoir terminé mon docto­­rat en 1992, je me suis envolé pour les États-Unis, qui dispo­­saient de davan­­tage de grands centres de recherche dans le domaine.

Crédits : Clif­­ford John­­son

Le premier projet pour lequel on m’a consulté devait être Les Agents du SHIELD. J’ai travaillé à diverses reprises sur cette série au début des années 2010. Il n’est pas rare que des consul­­ta­­tions éveillent de nouvelles inter­­­ro­­ga­­tions chez moi et attisent ma curio­­sité. Ce n’est pas seule­­ment mon cas. Les scien­­ti­­fiques qui ont travaillé sur Inters­­tel­­lar, par exemple, ont fini par faire une véri­­table recherche à partir de leurs discus­­sions avec l’équipe du film. En tant que scien­­ti­­fique, les choses de la vie courante – qu’elles aient à voir ou non avec notre travail – doivent nous inspi­­rer. Et inver­­se­­ment, expliquer un concept scien­­ti­­fique en des termes simples contri­­bue posi­­ti­­ve­­ment à notre propre compré­­hen­­sion ; essayer d’ex­­pliquer les choses est sain quand on est scien­­ti­­fique.

Idées reçues

Outre les sugges­­tions pure­­ment tech­­niques, je suis égale­­ment amené à conseiller les cinéastes sur les person­­nages. Pour rester à l’écart des stéréo­­types, j’es­­saye de rendre les scien­­ti­­fiques des films réalistes et de montrer plus de diver­­sité. Tous les cher­­cheurs ne ressemblent pas à un savant fou ou à Einstein ! Il y a aussi des femmes ou des gens avec des origines diverses. C’est ainsi qu’on pourra faire la promo­­tion des sciences et poten­­tiel­­le­­ment faire naître des voca­­tions.

Il existe encore de nombreuses idées préconçues sur le fonc­­tion­­ne­­ment de la recherche scien­­ti­­fique dans le diver­­tis­­se­­ment. Comme le cinéma, la science est un proces­­sus créa­­tif. On tire souvent l’ins­­pi­­ra­­tion de notre envi­­ron­­ne­­ment, puis on réalise une batte­­rie de tests qui vont échouer, jusqu’à obte­­nir un résul­­tat. Dans certains films, ces étapes dispa­­raissent, si bien que tout semble presque rele­­ver de la magie. Le travail des consul­­tants consiste juste­­ment à obte­­nir à l’écran une meilleure repré­­sen­­ta­­tion du proces­­sus scien­­ti­­fique. 

Mais on avance. Il y a moins d’er­­reurs dans les films depuis quelques décen­­nies. À forces de cher­­cher de nouveaux moyens et de nouveaux contextes pour racon­­ter des histoires, les scéna­­ristes s’in­­té­­ressent à la science. Elle est moins en marge de la culture popu­­laire qu’au­­pa­­ra­­vant. Paral­­lè­­le­­ment, la repré­­sen­­ta­­tion du cher­­cheur a aussi progressé. Il n’est plus unique­­ment ques­­tion du nerd aux cheveux ébou­­rif­­fés ou du scien­­ti­­fique malé­­fique qui veut s’em­­pa­­rer du monde. Il existe à présent une palette beau­­coup plus large de person­­nages. L’âge, le genre ou la couleur de peau importent moins. C’est très posi­­tif !

Crédits : ABC Tele­­vi­­sion

Enfin, je pense que les gens recon­­naissent de plus en plus que la science fait partie de leur vie. Les cinéastes se sont rendus compte qu’elle pouvait aider la narra­­tion à être plus diver­­tis­­sante et enga­­geante. Avec la science, une histoire devient plus riche et suscite des discus­­sions passion­­nantes. Une étude récente du Pew Research Center est d’ailleurs encou­­ra­­geante à ce sujet. Elle établit que les diver­­tis­­se­­ments à contenu scien­­ti­­fique sont regar­­dés par des gens de « tous les groupes démo­­gra­­phiques, éduca­­tifs et poli­­tiques », et que leurs impres­­sions sont globa­­le­­ment posi­­tives vis-à-vis des idées et des scéna­­rios scien­­ti­­fiques qu’ils contiennent. 

Désor­­mais, les grosses produc­­tions se tournent vers les cher­­cheurs. Je travaille actuel­­le­­ment sur l’adap­­ta­­tion du roman graphique Paper Girls de Brian K. Vaughan, dont Amazon Studios a déjà commandé une saison. Marvel m’a aussi contacté pour un autre projet… Je ne suis pas près d’ar­­rê­­ter de sensi­­bi­­li­­ser les spec­­ta­­teurs à la physique.

Crédits : Clif­­ford John­­son

Couver­­ture : Marvel Studios


 

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