fbpx

Lisa Pratt, la directrice du Bureau de la protection planétaire de la NASA, explique en quoi il est capital de protéger dès aujourd'hui la Terre de potentielles invasions extraterrestres.

par Malaurie Chokoualé Datou | 14 juillet 2020

Sujet : Protec­tion plané­taire biolo­gique pour les missions humaines sur Mars

Date de mise à exécu­tion : 9 juillet 2020

a. Ces direc­tives défi­nissent l’obli­ga­tion de la NASA d’évi­ter une conta­mi­na­tion dange­reuse, à l’al­ler et au retour, en vertu de l’Ar­ticle IX du Traité sur les prin­cipes régis­sant les acti­vi­tés des États en matière d’ex­plo­ra­tion et d’uti­li­sa­tion de l’es­pace extra-atmo­sphé­rique, y compris la lune et les autres corps célestes, du 19 octobre 1967.

b. Ces direc­tives concernent spéci­fique­ment le contrôle d’une conta­mi­na­tion biolo­gique de Mars à l’al­ler ainsi qu’une conta­mi­na­tion biolo­gique du système Terre-Lune au retour, asso­cié à la présence humaine à bord de véhi­cule desti­nés à se poser, orbi­ter, survo­ler et reve­nir de Mars.

Voilà comment débutent les nouvelles direc­tives de la NASA en matière de protec­tion inter­pla­né­taire : l’hu­ma­nité se prépa­rant à deve­nir dans un futur proche une espèce multi-planètes, il est néces­saire de préve­nir une éven­tuelle conta­mi­na­tion de l’éco­sys­tème martien par les astro­nautes, et tout risque de conta­mi­na­tion de l’en­vi­ron­ne­ment terrestre par (d’hy­po­thé­tiques) microbes martiens – on n’a vrai­ment pas besoin de ça.

Ça sonne comme de la science-fiction, mais il s’agit de menaces très concrètes que Lisa Pratt, la « protec­trice de la planète Terre » de l’Agence spatiale améri­caine, nous expliquait très bien dans un long entre­tien, à sa nomi­na­tion en 2018. À mesure que s’ap­proche la pers­pec­tive d’une explo­ra­tion humaine de Mars, son action est de plus en plus néces­saire.

Protec­tion plané­taire

Le 7 février 2018, Lisa Pratt a été nommée à la tête du Plane­tary Protec­tion Office – le Bureau de la protec­tion plané­taire de la NASA. En d’autres termes, cette spécia­liste en exobio­lo­gie de l’uni­ver­sité de l’In­diana à Bloo­ming­ton est deve­nue la nouvelle « protec­trice de la planète Terre » contre une possible « inva­sion extra­ter­restre ». Mais pas au sens où l’en­tend Holly­wood. Enfin, peut-être pas. Nous avons rencon­tré la scien­ti­fique pour qu’elle nous révèle toutes les ficelles d’un métier unique au monde.

Les propos ayant servi à réali­ser cette story ont été recueillis par Malau­rie Chokoualé au cours d’un entre­tien avec le Dr Lisa Pratt. Les mots qui suivent sont les siens.

Sommes-nous seuls ? C’est pour moi la ques­tion la plus philo­so­phique et la plus singu­lière qu’on pourra jamais poser. C’est en tout cas une ques­tion qui nous anime, moi et toute une partie des habi­tants de cette planète.

Crédits : Indiana Univer­sity

Au début du mois de février 2018, j’ai reçu un coup de télé­phone déci­sif. J’étais telle­ment surprise que j’ai dit à la respon­sable des ressources humaines qui m’ap­pe­lait qu’elle avait sans doute composé un mauvais numéro. Rendez-vous compte : j’avais été choi­sie parmi 1 400 candi­dats pour deve­nir la huitième agent de protec­tion plané­taire de la NASA. J’avais des étoiles dans les yeux.

Je pense qu’ils m’ont choi­sie car j’avais un parcours inha­bi­tuel mêlant science de la vie et science de la terre, et aussi parce que j’étais une cher­cheuse connue de la NASA, déjà forte­ment impliquée dans la plani­fi­ca­tion de missions du COSPAR (Commit­tee on Space Research). De plus, ces quinze dernières années, presque toutes mes recherches avaient été finan­cées par la NASA. Aussi j’avais beau être une outsi­der, j’étais une sorte d’outsi­der-insi­der.

C’est ainsi que moi, Lisa Pratt, je suis deve­nue l’agent de protec­tion plané­taire de la NASA. Le prin­cipe de protec­tion plané­taire signi­fie que nous dési­rons proté­ger les corps du système solaire (planètes, comètes, asté­roïdes et lunes) de toute conta­mi­na­tion liée à la vie terrestre et, à l’in­verse, proté­ger la Terre de toute conta­mi­na­tion exté­rieure. Cette protec­tion est essen­tielle pour diffé­rentes raisons, comme celle d’avoir la possi­bi­lité d’étu­dier des envi­ron­ne­ments dans leur état natu­rel. Une conta­mi­na­tion humaine pour­rait en effet brouiller les pistes qui nous permet­traient de décou­vrir des signes de vie extra­ter­restre. En outre, nous devons prendre toutes les précau­tions néces­saires pour proté­ger la Terre lorsque nous rame­nons des échan­tillons depuis l’es­pace.

Dans les années 1960, à l’époque du programme Apollo, la NASA s’inquié­tait déjà des maux que les astro­nautes risquaient de contrac­ter en marchant dans la pous­sière lunaire, et ils savaient qu’ils ramè­ne­raient immanqua­ble­ment sur Terre des matières parti­cu­lières. Cette préoc­cu­pa­tion est presque aussi ancienne que l’agence elle-même. Si l’on remonte encore plus loin dans le temps, au XVIIIsiècle, aussi bien chez les écri­vains scien­ti­fiques que de fiction, il y avait déjà une prise de conscience de la possi­bi­lité d’un contact avec une forme de vie extra­ter­restre, et les spécu­la­tions sur ce qu’il advien­drait lorsqu’il aurait lieu allaient bon train.

En ce qui concerne la hauteur des risques de conta­mi­na­tion encou­rus, les avis divergent gran­de­ment. Certains vous diront qu’il n’y a aucun risque, car la Terre entre quoti­dien­ne­ment en contact avec diffé­rentes matières en prove­nance de tout le système solaire. D’autres s’ex­cla­me­ront que nous sommes à deux doigts de créer un désastre sans précé­dent. Bref, nous ne connais­sons pas préci­sé­ment les risques. Nous devons donc tenter de les esti­mer au mieux et de nous montrer extrê­me­ment prudents. Cela vaut pour tout le monde, mais parti­cu­liè­re­ment pour ceux qui ramènent des échan­tillons sur Terre. D’ailleurs, le prochain arri­vage d’échan­tillons devrait arri­ver dans dix ans, car nous devrions rame­ner sur Terre de la pous­sière et des échan­tillons géolo­giques (qu’on appelle « carottes ») entre 2029 et 2031, dans le cadre de la mission Mars 2020.

(Dé)conta­mi­na­tion

Depuis ma nomi­na­tion, je suis en contact constant avec toute une série d’in­di­vi­dus qui préparent les missions à venir. De manière géné­rale, j’ai plutôt un rôle de coor­di­na­tion et de colla­bo­ra­tion. L’objec­tif du Bureau de protec­tion plané­taire est de travailler en colla­bo­ra­tion avec des plani­fi­ca­teurs de missions spatiales pour véri­fier si ces dernières sont conformes aux règles de protec­tion interne édic­tées par la NASA et aux régle­men­ta­tions inter­na­tio­nales défi­nies par le COSPAR.

En ce moment, une grande partie de mes efforts est concen­trée sur Mars 2020, une mission d’ex­plo­ra­tion de la planète Mars au moyen d’une nouvelle astro­mo­bile qui sera lancée durant l’été 2020. Elle ressemble d’ailleurs beau­coup à la mission ExoMars de l’Agence spatiale euro­péenne (ESA). Ces deux missions ont entre autres pour objec­tif d’ana­ly­ser la présence de molé­cules orga­niques près de la surface de la planète Mars pour savoir s’il y a des chances qu’on y trouve des traces d’une vie ancienne sous la forme de biomarqueurs – des fossiles de molé­cules orga­niques.

L’ex­ci­ta­tion pour ces deux missions est montée d’un cran après l’an­nonce récente de la décou­verte sur la planète rouge de molé­cules orga­niques vieilles de plusieurs milliards d’an­nées, grâce au rover Curio­sity. Même si cette décou­verte ne consti­tue pas la preuve qu’il y a eu jadis une vie sur Mars, elle reste néan­moins extra­or­di­naire.

Mars 2020
Crédits : NASA

Lorsque Mars 2020 revien­dra avec ses échan­tillons, cepen­dant, il sera soumis à une batte­rie de tests dras­tiques, aussi régle­men­tés que l’exige la construc­tion-même des vais­seaux.

Pour chaque mission, des personnes issues du Bureau de protec­tion plané­taire veillent au respect de ces règles de propreté biolo­gique, que ce soit lors de l’en­voi d’un vais­seau dans l’es­pace ou à son retour. Le passage du vais­seau par une « clean room » est essen­tiel.

La commu­nauté scien­ti­fique essaie de lancer des vais­seaux spatiaux char­gés d’aussi peu de biobur­dens (nombre de bacté­ries conta­mi­nantes sur un maté­riel avant que celui-ci ne soit stéri­lisé) qu’il est possible d’en avoir. C’est pourquoi certaines parties des vais­seaux sont construites dans des pièces d’une propreté rare et voulue pour éviter toute trans­mis­sion de bacté­rie. Il y a toute une série de proto­coles et de prépa­ra­tions.

Pour les scien­ti­fiques, ingé­nieurs ou tech­ni­ciens concer­nés, travailler à la construc­tion d’un vais­seau est long et fasti­dieux. Il faut chan­ger de vête­ments et de gants à chaque allée et venue ; mettre sa combi­nai­son prend une quin­zaine de minutes ; tous les télé­phones, ordi­na­teurs, toutes les pièces d’équi­pe­ment qui pénètrent dans la pièce doivent être nettoyés avec un alcool adapté. Il n’est pas rare d’aper­ce­voir un tech­ni­cien avec des couches et des couches de gants super­po­sées, litté­ra­le­ment. À chaque fois qu’un élément est amené dans la pièce ou se trouve le vais­seau, tout est véri­fié et nettoyé pour mini­mi­ser l’im­pact qu’il risque d’avoir sur un envi­ron­ne­ment étran­ger.

Nous n’avons encore jamais été confron­tés à une matière biolo­gique d’ori­gine extra­ter­restre sur Terre.

Par exemple, un astro­naute russe a annoncé à la fin de l’an­née 2017 avoir décou­vert « une bacté­rie extra­ter­restre » à l’ex­té­rieur de la coque de la Station spatiale inter­na­tio­nale (ISS). Cette décou­verte est contro­ver­sée. Il est diffi­cile de savoir s’il s’agit véri­ta­ble­ment d’une bacté­rie extra­ter­restre car l’ISS n’uti­lise pas de méthode de propreté biolo­gique comme nous le faisons à la NASA. Ils ont jugé que parce que les bacté­ries trou­vées à l’ex­té­rieur de la Station n’étaient pas iden­tiques à celles qu’on trouve à l’in­té­rieur, cela signi­fie que cette bacté­rie venait de l’ex­té­rieur. Mais il y a beau­coup d’ex­pé­riences menées à bord de la station, il y a sans cesse des gens qui entrent et sortent, il y a donc une possi­bi­lité pour que ces bacté­ries viennent de l’in­té­rieur, et non de l’ex­té­rieur.

Dans les prochaines années, il va donc être inté­res­sant d’ap­pliquer les méthodes que nous utili­sons pour construire des vais­seaux à l’ex­té­rieur de la Station spatiale inter­na­tio­nale. On pourra enfin savoir avec certi­tude si ce que l’on retrouve à l’ex­té­rieur du vais­seau vient de chez nous ou d’ailleurs.

Une chose est certaine : nous n’avons encore jamais été confron­tés à une matière biolo­gique d’ori­gine extra­ter­restre sur Terre. Nous rece­vons un grand nombre d’élé­ments venus de Mars sur Terre, que nous recon­nais­sons grâce à leur signa­ture chimique bien parti­cu­lière. Ils se sont écra­sés sur notre planète et ont été retrou­vés ensuite. La plupart d’entre eux sont profon­dé­ment alté­rés après l’im­pact, mais d’autres ont des niveaux très bas d’al­té­ra­tion. Et tout le monde est inté­ressé par ces échan­tillons, mais nous n’avons encore jamais détecté d’élé­ment biolo­gique, quel qu’il soit. Pour le moment.

Un job de rêve

À titre person­nel, j’ai commencé à m’in­té­res­ser à l’es­pace alors que je n’étais encore qu’une enfant, parce que mon père et mon grand-père étaient tous les deux de grands passion­nés et des collec­tion­neurs proli­fiques de livres de science-fiction. J’ai grandi dans une maison avec une grande biblio­thèque et, au collège, je me suis plon­gée à mon tour dans tous ces livres fantas­tiques.

Mais je n’au­rais jamais imaginé que ce que j’avais lu étant petite se rappro­che­rait autant de ce que je fais aujourd’­hui. J’ai tout d’abord commencé des études de sciences de la vie option bota­nique, mais à cette époque, la bota­nique était surtout tour­née vers la « biolo­gie molé­cu­laire ». Moi, je voulais faire du travail de terrain. C’est ce qui m’a fina­le­ment conduite à la géolo­gie et j’ai fini par faire un docto­rat en la matière à l’uni­ver­sité de Prin­ce­ton.

Mon parcours n’a donc pas été un plan clair ou un chemin recti­ligne. J’ai fina­le­ment mis à profit mes connais­sances pour savoir comment trou­ver de la vie sur d’autres planètes, et parti­cu­liè­re­ment sur Mars. Et c’est ce qui m’a mise en contact avec la NASA. Après quoi, j’ai gravité pendant une quin­zaine d’an­nées autour de la NASA, prin­ci­pa­le­ment dans la recherche. Et c’est à ce moment-là que je me suis retrou­vée à envoyer ma candi­da­ture pour le poste de « Plane­tary Protec­tion Offi­cer ».

Pour quelqu’un d’op­ti­miste quant au fait qu’il doit y avoir des formes extra­ter­restres de vie dans d’autres endroits de notre système solaire, c’est un job de rêve. C’est une chance de parti­ci­per à des plani­fi­ca­tions de missions et de s’as­su­rer que nous ne conta­mi­ne­rons pas par inad­ver­tance une autre forme de vie avec la vie terrestre avant même de savoir si existe, et à l’in­verse, faire atten­tion de nous montrer assez précau­tion­neux lorsque nous rappor­tons des échan­tillons d’en­droits si parti­cu­liers comme Mars, que nous ne conta­mi­nions pas par inad­ver­tance la Terre avant de plei­ne­ment comprendre ce qui nous entoure.

Crédits : Indiana Univer­sity

Une grande partie de la popu­la­tion mondiale craint que l’on ramène quelque chose de dange­reux sur Terre. Cela pour­rait effec­ti­ve­ment arri­ver, mais de manière natu­relle avec le retour d’un échan­tillon par exemple, et non pas à cause d’une « inva­sion extra­ter­restre » d’après moi. En ce moment, alors que nous sommes à dix ans de rece­voir des échan­tillons venus de Mars, toute mon atten­tion est foca­li­sée sur la conta­mi­na­tion et je préfère ne pas passer mon temps à me préoc­cu­per d’une possible inva­sion. M’as­su­rer que nous ne ferons pas de mal à la vie terrestre ou que, par erreur, cela touche des « popu­la­tions » extra­ter­restres : voilà ce qui m’im­porte réel­le­ment. C’est cela ma respon­sa­bi­lité.

Le fait qu’on me quali­fie de « gardienne contre l’in­va­sion extra­ter­restre » dans certains articles de presse est un concept amusant. Avec sa réfé­rence évidente aux univers de la science-fiction et des comics, je pense que ce nom grise les gens. Cela allume leur imagi­na­tion et leur fait se poser des ques­tions sur les possi­bi­li­tés d’une vie extra­ter­restre, ce qui pour moi revient une nouvelle fois à se poser cette fameuse ques­tion : sommes-nous seuls ?

Dans ce cas, j’ac­cepte ce nom avec plai­sir. Faisons en sorte que les gens s’in­té­ressent à l’es­pace, et réflé­chis­sons à ce qu’im­plique cette recherche d’une vie extra­ter­restre. Nous vivons une période extra­or­di­naire pour la recherche spatiale. Et je pense qu’on trou­vera proba­ble­ment une réponse à notre ques­tion au cours de la prochaine décen­nie. Ou la suivante.


Couver­ture : NASA


Plus de turfu