par Malaurie Chokoualé Datou | 11 juillet 2018

 

Le 7 février 2018, Lisa Pratt a été nommée à la tête du Plane­­tary Protec­­tion Office – le Bureau de la protec­­tion plané­­taire de la NASA. En d’autres termes, cette spécia­­liste en exobio­­lo­­gie de l’uni­­ver­­sité de l’In­­diana à Bloo­­ming­­ton est deve­­nue la nouvelle « protec­­trice de la planète Terre » contre une possible « inva­­sion extra­­­ter­­restre ». Mais pas au sens où on l’en­­tend à Holly­­wood. Enfin, peut-être pas. Nous avons rencon­­tré la scien­­ti­­fique pour qu’elle nous révèle toutes les ficelles d’un métier unique au monde.

Les propos ayant servi à réali­­ser cette story ont été recueillis par Malau­­rie Chokoualé au cours d’un entre­­tien avec le Dr Lisa Pratt. Les mots qui suivent sont les siens.

Protec­­tion plané­­taire

Sommes-nous seuls ? C’est pour moi la ques­­tion la plus philo­­so­­phique et la plus singu­­lière qu’on pourra jamais poser. C’est en tout cas une ques­­tion qui nous anime, moi et toute une partie des habi­­tants de cette planète.

Crédits : Indiana Univer­­sity

Au début du mois de février 2018, j’ai reçu un coup de télé­­phone déci­­sif. J’étais telle­­ment surprise que j’ai dit à la respon­­sable des ressources humaines qui m’ap­­pe­­lait qu’elle avait sans doute composé un mauvais numéro. Rendez-vous compte : j’avais été choi­­sie parmi 1 400 candi­­dats pour deve­­nir la huitième agent de protec­­tion plané­­taire de la NASA. J’avais des étoiles dans les yeux.

Je pense qu’ils m’ont choi­­sie car j’avais un parcours inha­­bi­­tuel mêlant science de la vie et science de la terre, et aussi parce que j’étais une cher­­cheuse connue de la NASA, déjà forte­­ment impliquée dans la plani­­fi­­ca­­tion de missions du COSPAR (Commit­­tee on Space Research). De plus, ces quinze dernières années, presque toutes mes recherches avaient été finan­­cées par la NASA. Aussi j’avais beau être une outsi­­der, j’étais une sorte d’outsi­­der-insi­­der.

C’est ainsi que moi, Lisa Pratt, je suis deve­­nue l’agent de protec­­tion plané­­taire de la NASA. Le prin­­cipe de protec­­tion plané­­taire signi­­fie que nous dési­­rons proté­­ger les corps du système solaire (planètes, comètes, asté­­roïdes et lunes) de toute conta­­mi­­na­­tion liée à la vie terrestre et, à l’in­­verse, proté­­ger la Terre de toute conta­­mi­­na­­tion exté­­rieure. Cette protec­­tion est essen­­tielle pour diffé­­rentes raisons, comme celle d’avoir la possi­­bi­­lité d’étu­­dier des envi­­ron­­ne­­ments dans leur état natu­­rel. Une conta­­mi­­na­­tion humaine pour­­rait en effet brouiller les pistes qui nous permet­­traient de décou­­vrir des signes de vie extra­­­ter­­restre. En outre, nous devons prendre toutes les précau­­tions néces­­saires pour proté­­ger la Terre lorsque nous rame­­nons des échan­­tillons depuis l’es­­pace.

Dans les années 1960, à l’époque du programme Apollo, la NASA s’inquié­­tait déjà des maux que les astro­­nautes risquaient de contrac­­ter en marchant dans la pous­­sière lunaire, et ils savaient qu’ils ramè­­ne­­raient immanqua­­ble­­ment sur Terre des matières parti­­cu­­lières. Cette préoc­­cu­­pa­­tion est presque aussi ancienne que l’agence elle-même. Si l’on remonte encore plus loin dans le temps, au XVIIIsiècle, aussi bien chez les écri­­vains scien­­ti­­fiques que de fiction, il y avait déjà une prise de conscience de la possi­­bi­­lité d’un contact avec une forme de vie extra­­­ter­­restre, et les spécu­­la­­tions sur ce qu’il advien­­drait lorsqu’il aurait lieu allaient bon train.

En ce qui concerne la hauteur des risques de conta­­mi­­na­­tion encou­­rus, les avis divergent gran­­de­­ment. Certains vous diront qu’il n’y a aucun risque, car la Terre entre quoti­­dien­­ne­­ment en contact avec diffé­­rentes matières en prove­­nance de tout le système solaire. D’autres s’ex­­cla­­me­­ront que nous sommes à deux doigts de créer un désastre sans précé­dent. Bref, nous ne connais­­sons pas préci­­sé­­ment les risques. Nous devons donc tenter de les esti­­mer au mieux et de nous montrer extrê­­me­­ment prudents. Cela vaut pour tout le monde, mais parti­­cu­­liè­­re­­ment pour ceux qui ramènent des échan­­tillons sur Terre. D’ailleurs, le prochain arri­­vage d’échan­­tillons devrait arri­­ver dans dix ans, car nous devrions rame­­ner sur Terre de la pous­­sière et des échan­­tillons géolo­­giques (qu’on appelle « carottes ») entre 2029 et 2031, dans le cadre de la mission Mars 2020.

(Dé)conta­­mi­­na­­tion

Depuis ma nomi­­na­­tion, je suis en contact constant avec toute une série d’in­­di­­vi­­dus qui préparent les missions à venir. De manière géné­­rale, j’ai plutôt un rôle de coor­­di­­na­­tion et de colla­­bo­­ra­­tion. L’objec­­tif du Bureau de protec­­tion plané­­taire est de travailler en colla­­bo­­ra­­tion avec des plani­­fi­­ca­­teurs de missions spatiales pour véri­­fier si ces dernières sont conformes aux règles de protec­­tion interne édic­­tées par la NASA et aux régle­­men­­ta­­tions inter­­­na­­tio­­nales défi­­nies par le COSPAR.

En ce moment, une grande partie de mes efforts est concen­­trée sur Mars 2020, une mission d’ex­­plo­­ra­­tion de la planète Mars au moyen d’une nouvelle astro­­mo­­bile qui sera lancée durant l’été 2020. Elle ressemble d’ailleurs beau­­coup à la mission ExoMars de l’Agence spatiale euro­­péenne (ESA). Ces deux missions ont entre autres pour objec­­tif d’ana­­ly­­ser la présence de molé­­cules orga­­niques près de la surface de la planète Mars pour savoir s’il y a des chances qu’on y trouve des traces d’une vie ancienne sous la forme de biomarqueurs – des fossiles de molé­­cules orga­­niques.

L’ex­­ci­­ta­­tion pour ces deux missions est montée d’un cran après l’an­­nonce récente de la décou­­verte sur la planète rouge de molé­­cules orga­­niques vieilles de plusieurs milliards d’an­­nées, grâce au rover Curio­­sity. Même si cette décou­­verte ne consti­­tue pas la preuve qu’il y a eu jadis une vie sur Mars, elle reste néan­­moins extra­­or­­di­­naire.

Mars 2020
Crédits : NASA

Lorsque Mars 2020 revien­­dra avec ses échan­­tillons, cepen­­dant, il sera soumis à une batte­­rie de tests dras­­tiques, aussi régle­­men­­tés que l’exige la construc­­tion-même des vais­­seaux.

Pour chaque mission, des personnes issues du Bureau de protec­­tion plané­­taire veillent au respect de ces règles de propreté biolo­­gique, que ce soit lors de l’en­­voi d’un vais­­seau dans l’es­­pace ou à son retour. Le passage du vais­­seau par une « clean room » est essen­­tiel.

La commu­­nauté scien­­ti­­fique essaie de lancer des vais­­seaux spatiaux char­­gés d’aussi peu de biobur­­dens (nombre de bacté­­ries conta­­mi­­nantes sur un maté­­riel avant que celui-ci ne soit stéri­­lisé) qu’il est possible d’en avoir. C’est pourquoi certaines parties des vais­­seaux sont construites dans des pièces d’une propreté rare et voulue pour éviter toute trans­­mis­­sion de bacté­­rie. Il y a toute une série de proto­­coles et de prépa­­ra­­tions.

Pour les scien­­ti­­fiques, ingé­­nieurs ou tech­­ni­­ciens concer­­nés, travailler à la construc­­tion d’un vais­­seau est long et fasti­­dieux. Il faut chan­­ger de vête­­ments et de gants à chaque allée et venue ; mettre sa combi­­nai­­son prend une quin­­zaine de minutes ; tous les télé­­phones, ordi­­na­­teurs, toutes les pièces d’équi­­pe­­ment qui pénètrent dans la pièce doivent être nettoyés avec un alcool adapté. Il n’est pas rare d’aper­­ce­­voir un tech­­ni­­cien avec des couches et des couches de gants super­­­po­­sées, litté­­ra­­le­­ment. À chaque fois qu’un élément est amené dans la pièce ou se trouve le vais­­seau, tout est véri­­fié et nettoyé pour mini­­mi­­ser l’im­­pact qu’il risque d’avoir sur un envi­­ron­­ne­­ment étran­­ger.

Nous n’avons encore jamais été confron­­tés à une matière biolo­­gique d’ori­­gine extra­­­ter­­restre sur Terre.

Par exemple, un astro­­naute russe a annoncé à la fin de l’an­­née 2017 avoir décou­­vert « une bacté­­rie extra­­­ter­­restre » à l’ex­­té­­rieur de la coque de la Station spatiale inter­­­na­­tio­­nale (ISS). Cette décou­­verte est contro­­ver­­sée. Il est diffi­­cile de savoir s’il s’agit véri­­ta­­ble­­ment d’une bacté­­rie extra­­­ter­­restre car l’ISS n’uti­­lise pas de méthode de propreté biolo­­gique comme nous le faisons à la NASA. Ils ont jugé que parce que les bacté­­ries trou­­vées à l’ex­­té­­rieur de la Station n’étaient pas iden­­tiques à celles qu’on trouve à l’in­­té­­rieur, cela signi­­fie que cette bacté­­rie venait de l’ex­­té­­rieur. Mais il y a beau­­coup d’ex­­pé­­riences menées à bord de la station, il y a sans cesse des gens qui entrent et sortent, il y a donc une possi­­bi­­lité pour que ces bacté­­ries viennent de l’in­­té­­rieur, et non de l’ex­­té­­rieur.

Dans les prochaines années, il va donc être inté­­res­­sant d’ap­­pliquer les méthodes que nous utili­­sons pour construire des vais­­seaux à l’ex­­té­­rieur de la Station spatiale inter­­­na­­tio­­nale. On pourra enfin savoir avec certi­­tude si ce que l’on retrouve à l’ex­­té­­rieur du vais­­seau vient de chez nous ou d’ailleurs.

Une chose est certaine : nous n’avons encore jamais été confron­­tés à une matière biolo­­gique d’ori­­gine extra­­­ter­­restre sur Terre. Nous rece­­vons un grand nombre d’élé­­ments venus de Mars sur Terre, que nous recon­­nais­­sons grâce à leur signa­­ture chimique bien parti­­cu­­lière. Ils se sont écra­­sés sur notre planète et ont été retrou­­vés ensuite. La plupart d’entre eux sont profon­­dé­­ment alté­­rés après l’im­­pact, mais d’autres ont des niveaux très bas d’al­­té­­ra­­tion. Et tout le monde est inté­­ressé par ces échan­­tillons, mais nous n’avons encore jamais détecté d’élé­­ment biolo­­gique, quel qu’il soit. Pour le moment. 

Un job de rêve

À titre person­­nel, j’ai commencé à m’in­­té­­res­­ser à l’es­­pace alors que je n’étais encore qu’une enfant, parce que mon père et mon grand-père étaient tous les deux de grands passion­­nés et des collec­­tion­­neurs proli­­fiques de livres de science-fiction. J’ai grandi dans une maison avec une grande biblio­­thèque et, au collège, je me suis plon­­gée à mon tour dans tous ces livres fantas­­tiques.

Crédits : Wiki­­me­­dia commons

Mais je n’au­­rais jamais imaginé que ce que j’avais lu étant petite se rappro­­che­­rait autant de ce que je fais aujourd’­­hui. J’ai tout d’abord commencé des études de sciences de la vie option bota­­nique, mais à cette époque, la bota­­nique était surtout tour­­née vers la « biolo­­gie molé­­cu­­laire ». Moi, je voulais faire du travail de terrain. C’est ce qui m’a fina­­le­­ment conduite à la géolo­­gie et j’ai fini par faire un docto­­rat en la matière à l’uni­­ver­­sité de Prin­­ce­­ton.

Mon parcours n’a donc pas été un plan clair ou un chemin recti­­ligne. J’ai fina­­le­­ment mis à profit mes connais­­sances pour savoir comment trou­­ver de la vie sur d’autres planètes, et parti­­cu­­liè­­re­­ment sur Mars. Et c’est ce qui m’a mise en contact avec la NASA. Après quoi, j’ai gravité pendant une quin­­zaine d’an­­nées autour de la NASA, prin­­ci­­pa­­le­­ment dans la recherche. Et c’est à ce moment-là que je me suis retrou­­vée à envoyer ma candi­­da­­ture pour le poste de « Plane­­tary Protec­­tion Offi­­cer ».

Pour quelqu’un d’op­­ti­­miste quant au fait qu’il doit y avoir des formes extra­­­ter­­restres de vie dans d’autres endroits de notre système solaire, c’est un job de rêve. C’est une chance de parti­­ci­­per à des plani­­fi­­ca­­tions de missions et de s’as­­su­­rer que nous ne conta­­mi­­ne­­rons pas par inad­­ver­­tance une autre forme de vie avec la vie terrestre avant même de savoir si existe, et à l’in­­verse, faire atten­­tion de nous montrer assez précau­­tion­­neux lorsque nous rappor­­tons des échan­­tillons d’en­­droits si parti­­cu­­liers comme Mars, que nous ne conta­­mi­­nions pas par inad­­ver­­tance la Terre avant de plei­­ne­­ment comprendre ce qui nous entoure.

Crédits : Indiana Univer­­sity

Une grande partie de la popu­­la­­tion mondiale craint que l’on ramène quelque chose de dange­­reux sur Terre. Cela pour­­rait effec­­ti­­ve­­ment arri­­ver, mais de manière natu­­relle avec le retour d’un échan­­tillon par exemple, et non pas à cause d’une « inva­­sion extra­­­ter­­restre » d’après moi. En ce moment, alors que nous sommes à dix ans de rece­­voir des échan­­tillons venus de Mars, toute mon atten­­tion est foca­­li­­sée sur la conta­­mi­­na­­tion et je préfère ne pas passer mon temps à me préoc­­cu­­per d’une possible inva­­sion. M’as­­su­­rer que nous ne ferons pas de mal à la vie terrestre ou que, par erreur, cela touche des « popu­­la­­tions » extra­­­ter­­restres : voilà ce qui m’im­­porte réel­­le­­ment. C’est cela ma respon­­sa­­bi­­lité.

Le fait qu’on me quali­­fie de « gardienne contre l’in­­va­­sion extra­­­ter­­restre » dans certains articles de presse est un concept amusant. Avec sa réfé­­rence évidente aux univers de la science-fiction et des comics, je pense que ce nom grise les gens. Cela allume leur imagi­­na­­tion et leur fait se poser des ques­­tions sur les possi­­bi­­li­­tés d’une vie extra­­­ter­­restre, ce qui pour moi revient une nouvelle fois à se poser cette fameuse ques­­tion : sommes-nous seuls ?

Dans ce cas, j’ac­­cepte ce nom avec plai­­sir. Faisons en sorte que les gens s’in­­té­­ressent à l’es­­pace, et réflé­­chis­­sons à ce qu’im­­plique cette recherche d’une vie extra­­­ter­­restre. Nous vivons une période extra­­or­­di­­naire pour la recherche spatiale. Et je pense qu’on trou­­vera proba­­ble­­ment une réponse à notre ques­­tion au cours de la prochaine décen­­nie. Ou la suivante.


Couver­­ture : NASA


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