par MaloChe | 3 novembre 2016

Au coin des rues la nuit, aux abords des établis­­se­­ments scolaires ou à l’orée des bois le jour, ils rôdent ou se tiennent simple­­ment là, immo­­biles. La psychose a commencé par le témoi­­gnage d’un enfant, le 21 août dernier, à Green­­ville en Caro­­line du Sud, qui a dit avoir vu des clowns aux abords d’un bois. D’après le rapport de police, qui inclut le témoi­­gnage de la mère de l’en­­fant, ils étaient entiè­­re­­ment dégui­­sés et maquillés. Les clowns ont abordé le garçon et lui ont demandé de les suivre dans les bois. La mère de l’en­­fant, qui est allée inspec­­ter les lieux après le récit de son fils, a dit avoir observé d’étranges lumières vertes. Son fils aîné, resté au domi­­cile fami­­lial pendant l’ex­­pé­­di­­tion, a quant à lui confié avoir entendu des bruits de chaînes métal­­liques et de grands coups frap­­pés à la porte d’en­­trée. Par la suite, d’autres enfants du quar­­tier ont raconté que des clowns du même genre les avaient abor­­dés. Ils les auraient invi­­tés à les suivre dans les bois, leur propo­­sant même un peu d’argent pour les convaincre. Depuis ce jour, une recru­­des­­cence des appa­­ri­­tions de creepy clowns (les clowns sinistres) a eu lieu aux quatre coins du pays : on en dénombre plus d’une centaine. Ces appa­­ri­­tions, inex­­pliquées et très inquié­­tantes, sont désor­­mais prises très au sérieux par les médias et les forces de police. Ces témoi­­gnages ont répandu un vent de panique aux États-Unis. Panique qui s’est vite nour­­rie d’autres récits. Dans les États de Géor­­gie, d’Ala­­bama et du Mary­­land, d’autres personnes ont déclaré avoir été témoins de scènes simi­­laires. En Géor­­gie et en Alabama, la police a pris ces témoi­­gnages très au sérieux et mis en place des rondes des nuit. Dans le Mary­­land, elle a choisi de rassu­­rer les habi­­tants en expliquant qu’il ne s’agis­­sait que d’un canu­­lar inof­­fen­­sif. En septembre dernier, un jeune homme de 20 ans a été arrêté dans le Kentu­­cky. Il se dégui­­sait en clown pour rôder dans les rues.


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Une récente appa­­ri­­tion de clown
Crédits : Twit­­ter

Ces appa­­ri­­tions sont un problème pour les polices locales. Il n’est pas inter­­­dit de se prome­­ner, de conduire et de se rendre dans un lieu public déguisé en clown. L’en­­nui, c’est que de tels compor­­te­­ments peuvent créer un climat anxio­­gène, voire semer la panique au sein des popu­­la­­tions. La ques­­tion des creepy clowns a récem­­ment été évoquée lors d’une confé­­rence de presse donnée par le porte-parole de la Maison-Blanche. Le président Obama ne semble pas avoir de posi­­tion claire sur le sujet pour le moment. Dans le courant du mois d’oc­­tobre, la Suède a fait les frais, à son tour, de ces appa­­ri­­tions de clowns sinistres, à un niveau bien plus inquié­­tant. Le 14 octobre, un garçon de dix ans a été poignardé à l’épaule par un indi­­vidu grimé en clown. L’agres­­seur a pris la fuite en courant, d’après le rapport de la police du comté de Halland. Deux jours aupa­­ra­­vant, toujours en Suède, une femme avait été agres­­sée par des hommes dégui­­sés en clowns. Et le même jour, un groupe d’en­­fants de dix ans ont été encer­­clés par des clowns munis d’une tronçon­­neuse. L’arme s’est par la suite révé­­lée factice, mais le trau­­ma­­tisme reste le même pour les enfants. Le ministre de l’In­­té­­rieur suédois s’est exprimé sur le sujet, deman­­dant aux habi­­tants du comté de garder leur calme. Ces appa­­ri­­tions, au début anec­­do­­tiques, seraient-elles en passe de donner lieu à de véri­­tables crimes ?

En 2014 déjà, c’est en France qu’une vague de « clowns agres­­sifs » avait déferlé et fait le tour du net. Après une poignée d’in­­ci­­dents, le phéno­­mène est retombé rapi­­de­­ment après les fêtes d’Hal­­lo­­ween. Pourquoi ces indi­­vi­­dus arborent un costume de clown pour semer la terreur ? Peut-être sont-ils des fans d’Insane Clown Posse (ICP), ce groupe de hip-hop améri­­cain qui a engen­­dré un véri­­table phéno­­mène de société. Peut-être seule­­ment de mauvais plai­­san­­tins. Ou peut-être s’agit-il d’ama­­teurs de litté­­ra­­ture horri­­fique, fans du Ça de Stephen King, qui savent bien que les clowns, derrière leurs sourires déme­­su­­rés, dégagent une aura de terreur abso­­lue. Mais pourquoi les clowns font-ils si peur ? La socio­­logue Véro­­nique Campion-Vincent explique que le clown est par essence une victime, un person­­nage méprisé. « Le clown mauvais, ce serait un peu la victime qui se venge­­rait de la société qui en a fait un person­­nage grotesque. »

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Crédits : Twit­­ter

Freeze

La psycho­­logue Alexan­­dra Rivière-Lecart, ensei­­gnante à Paris 8, nous éclaire sur l’ori­­gine du terme. Le mot « clown » a des racines germa­­niques et signi­­fie « homme rustique, balourd ». « Cette figure de pitre et de bouf­­fon existe depuis les pharaons. Au XVIe siècle, il dési­­gnait les fous de la campagne. » Sa forme actuelle est anglaise. Il était attri­­bué aux chauf­­feurs de salle des cirques équestres en Angle­­terre. À l’ori­­gine, les clowns venaient faire de faux numé­­ros entre les véri­­tables numé­­ros d’ar­­tistes, pour faire patien­­ter le public. Ils montaient sur les chevaux et tombaient invo­­lon­­tai­­re­­ment en essayant d’imi­­ter les véri­­tables numé­­ros. Peu à peu, ils ont commencé à forcer le trait et accen­­tuer leur allure de benêts. C’est ainsi que sont nés les clowns qu’on connaît. Pour la plupart des gens, le clown est un person­­nage enfan­­tin, drôle, au demeu­­rant inof­­fen­­sif. Pour d’autres, adultes comme enfants, ce vieil homme au nez rouge et au crâne dégarni traîne une image de dange­­reux meur­­trier. Cette aura terri­­fiante est parfois le point de départ d’une véri­­table phobie : la coul­­ro­­pho­­bie. Le préfixe coulro- vient du grec et signi­­fie « l’acro­­bate qui est sur des échasses », ce qui renvoie à l’ori­­gine circas­­sienne et facé­­tieuse des clowns. Terme à la sono­­rité farfe­­lue, il ne carac­­té­­rise pas simple­­ment la peur évoquée par les clowns, large­­ment répan­­due dans la culture popu­­laire, mais une véri­­table phobie à laquelle on n’est que rare­­ment confron­­tés. « Elle touche surtout les cultures anglo-saxonnes et concerne un peu plus les enfants que les adultes », ajoute le docteur Rivière-Lecart.

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Un clown du XIXe siècle

Même si l’on ne croise pas un clown à tous les coins de rue, cette phobie n’en reste pas moins handi­­ca­­pante. « Le prin­­cipe de la phobie, c’est l’an­­ti­­ci­­pa­­tion », explique-t-elle. « C’est d’avoir peur devant l’objet phobo­­gène mais égale­­ment devant quelque chose qui y ressemble. Les coul­­ro­­phobes n’ont pas unique­­ment peur d’être face à un clown, ils ont aussi peur d’ima­­gi­­ner qu’ils sont face à un clown. » Les symp­­tômes sont les mêmes pour toutes les phobies, seul l’objet phobo­­gène varie. À la vue d’un clown, le coul­­ro­­phobe peut donc être sujet à des palpi­­ta­­tions, des trem­­ble­­ments, des étour­­dis­­se­­ments, des nausées, une déper­­son­­na­­li­­sa­­tion (l’im­­pres­­sion de sortir de soi) et même une attaque de panique. « L’at­­taque de panique, c’est immé­­diat. La personne se met en mode alerte dans son corps et dans son esprit. Nous avons prin­­ci­­pa­­le­­ment trois réac­­tions face au danger : le fight (se battre), le fly (fuir) et le freeze (se figer). Face à un clown, les enfants sont plutôt dans le freeze. Ils sont inca­­pables de bouger », explique la psycho­­logue.

La réac­­tion, plus intro­­ver­­tie, n’en est pas moins trau­­ma­­ti­­sante. « J’ai toujours détesté les clowns », raconte Sophie, véri­­table coul­­ro­­phobe. « Ils provoquent en moi un profond malaise, mélange de peur et d’hos­­ti­­lité : j’ai autant envie de les frap­­per que de les fuir. » Les réac­­tions phobiques que certains indi­­vi­­dus peuvent avoir à la vue d’un clown, ou de la repré­­sen­­ta­­tion d’un clown, s’ex­­pliquent notam­­ment par le fait qu’il peut symbo­­li­­ser un pont entre deux univers : l’en­­fance et l’âge adulte. Mais d’après le docteur Rivière-Lecart, d’autres notions permettent d’ex­­pliquer la coul­­ro­­pho­­bie. « Le clown, c’est d’abord la dissi­­mu­­la­­tion. Celle des traits sous le maquillage. Un clown est une non-personne avec un sourire figé et des traits dissi­­mu­­lés. Pour les enfants, c’est un visage qui n’existe pas. Vers deux ans, ils sont très sensibles au visage. Dans celui d’un clown, il n’y a pas de réfé­­rences connues », ajoute-t-elle. L’al­­lure falla­­cieuse, les rictus déme­­su­­rés, le rire toni­­truant, le maquillage grotesque : l’iné­­vi­­table pano­­plie du clown fait naître chez les coul­­ro­­phobes l’im­­pres­­sion d’être dupés, trom­­pés, et donc de faire face à une menace. L’ex­­pé­­rience de Sophie confirme ce senti­­ment : « De manière géné­­rale, ce qui cache le visage me met mal à l’aise ; ce qui le grime est encore pire. Je ne supporte pas de voir un sourire maquillé sur un visage qui ne sourit pas. Je ne supporte pas non plus d’en­­tendre un rire qui sonne faux. J’ai le senti­­ment que les clowns voudraient être drôles quand plus rien ne les amuse. » Le docteur Rivière-Lecart évoque une dimen­­sion humi­­liante, liée à certaines blagues de mauvais goût, à base de tartes à la crème et de mousses à raser. « Cette notion d’hu­­mi­­lia­­tion est un peu limite pour les phobiques sociaux, car le clown peut nous mettre dans des situa­­tions ridi­­cules. » Il porte égale­­ment une notion d’in­­sai­­sis­­sable, d’in­­connu. « Le clown est masqué, on ne connaît jamais sa véri­­table iden­­tité. Cet “anony­­mat” peut réveiller des inquié­­tudes. » Il est égale­­ment très versa­­tile et peut chan­­ger d’hu­­meur d’une seconde à l’autre. Pour les indi­­vi­­dus qui sont dans le contrôle, cette versa­­ti­­lité peut deve­­nir source d’an­­goisse. « Pour appré­­cier les clowns, il faut être dans le lâcher prise, l’auto-déri­­sion, la perte de contrôle. » Sinon, un rien devient anxio­­gène. Pour déve­­lop­­per une phobie, il faut avoir un terrain favo­­rable. Un terrain qui peut être créé dans l’en­­fance par une situa­­tion de peur, dans laquelle se trou­­vait l’objet phobo­­gène. Ainsi, pour cerner le danger de mort tout au long de sa vie, l’in­­di­­vidu asso­­cie le sujet phobo­­gène à une situa­­tion de danger ou de mort. La fina­­lité de la phobie, c’est donc la survie, l’évi­­te­­ment de la mort. Une phobie est toujours une peur de la mort dégui­­sée.

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Des clowns français du début du XXe siècle
Crédits : Musée des Civi­­li­­sa­­tions de l’Eu­­rope et de la Médi­­ter­­ra­­née (MuCEM)

À l’ori­­gine, le clown est supposé être une allé­­go­­rie de la candeur, de l’in­­no­­cence et de la gaieté. Dans les années 1980, les clowns sortent des cirques pour explo­­rer des espaces moins enthou­­sias­­mants : les hôpi­­taux. Les conclu­­sions d’une étude italienne, qui a observé le compor­­te­­ment de 40 enfants âgés de 5 à 12 ans avant une opéra­­tion chirur­­gi­­cale, a cher­­ché à démon­­trer les bien­­faits des clowns sur les enfants. Selon cette étude, ils permet­­traient de réduire l’an­xiété. Cepen­­dant, pour des raisons métho­­do­­lo­­giques, et parce qu’il est diffi­­cile d’af­­fir­­mer des géné­­ra­­li­­tés sur un si petit échan­­tillon de sujets, ces résul­­tats ont été remis en ques­­tion par certains chirur­­giens français. En dehors des hôpi­­taux et des cirques, le clown est souvent asso­­cié à la trom­­pe­­rie, au déséqui­­libre et à la folie. Les psycho­­logues s’ac­­cordent à recon­­naître la coul­­ro­­pho­­bie comme une phobie tout à fait sensée, expli­­cable et ration­­nelle. Rami Nader, psycho­­logue et direc­­teur de la North Shore Stress and Anxiety Clinic de Vancou­­ver, a théo­­risé cette peur afin de la comprendre. Comme Alexan­­dra Rivière-Lecart, il évoque l’ab­­sence de réfé­­rences connues. Le clown crée donc chez l’en­­fant, lorsqu’il est très jeune, de la confu­­sion. Confu­­sion qui, progres­­si­­ve­­ment, peut mener à un terrain phobo­­gène. Il peut donc rapi­­de­­ment être asso­­cié à un inconnu désa­­gréable et décon­­cer­­tant. Si certains réagissent posi­­ti­­ve­­ment, ce plon­­geon dans l’in­­connu peut égale­­ment engen­­drer la détresse, le trouble, avant de se mani­­fes­­ter par une sensa­­tion d’an­­goisse qui peut se chan­­ger en phobie véri­­table. Face à un clown, une personne adulte atteinte de coul­­ro­­pho­­bie peut réagir de la même manière que lorsqu’elle était enfant. Elle pourra simple­­ment avoir occulté sa peur durant quelques années, l’avoir rangée dans un coin de sa tête. Mais celle-ci refera surface dès que l’œil aper­­ce­­vra un clown ou que l’es­­prit s’ima­­gi­­nera dans une situa­­tion où un clown pour­­rait appa­­raître. Se montrer ration­­nel n’y chan­­ge­­rait rien : la phobie n’obéit pas à la raison. Une autre étude réali­­sée en 2008 par l’uni­­ver­­sité de Shef­­field, en Angle­­terre, s’est inté­­res­­sée à la percep­­tion que les enfants malades avaient des clowns qui leur rendaient régu­­liè­­re­­ment visite dans les hôpi­­taux. 250 patients de quatre à 16 ans ont été inter­­­ro­­gés – un échan­­tillon autre­­ment plus consé­quent. Une majo­­rité d’entre eux a déclaré ne pas appré­­cier la présence de clowns pour les diver­­tir, et certains avouaient même ne pas les aimer du tout.

Lorsque le comé­­dien revê­­tait le costume de son person­­nage, il n’était plus que frus­­tra­­tion et colère.

Plus jeune, je me suis appliquée à éviter toute confron­­ta­­tion avec ce person­­nage à l’ap­­pa­­rence tordue. Pas de cirque ni de dégui­­se­­ment pour Hallo­­ween : j’avais conscien­­cieu­­se­­ment écarté toute situa­­tion poten­­tiel­­le­­ment incom­­mo­­dante. Récem­­ment, j’ai fina­­le­­ment dû faire face à une situa­­tion gênante. « Tu as déjà vu Il est revenu ? » : sans le savoir, mon petit frère de 14 ans venait de mettre les pieds dans le plat. Démasquée, je n’ai eu d’autre choix que de répondre par la néga­­tive. Je me suis donc embarquée pour une séance de vision­­nage d’un télé­­film de 1990 de trois heures, adapté de l’œuvre origi­­nale de Stephen King. Quelques brefs passages aperçus plus jeune m’avaient passé l’en­­vie de me confron­­ter à Grippe-Sou. Mais nous voilà rapi­­de­­ment instal­­lés devant le film. Fin prête à faire face à cette ques­­tion : serais-je moi aussi coul­­ro­­phobe ? ou bien suis-je too cool for phobia ?

LISEZ ICI LA SUITE DE L’HISTOIRE

ET SI ON VOUS DISAIT QUE LE PREMIER CLOWN TUEUR ÉTAIT FRANÇAIS ?

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Couver­­ture : Une appa­­ri­­tion de clown aux États-Unis.


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