Que sait-on vraiment de lui ?

par Mark Bowden | 13 juin 2016

Fatboy Kim

Existe-t-il une cible plus facile que Kim Jong-un ? Kim Jong-un : Fatboy Kim troi­­sième du nom, le tyran nord-coréen avec une coupe à la Fred Pier­­ra­­feu ; fumeur invé­­téré et proprié­­taire bégueule de son petit arse­­nal nucléaire person­­nel ; maton brutal de 120 000 prison­­niers poli­­tiques ; et de facto l’un des derniers monarques abso­­lus de la planète à avoir hérité du pouvoir de manière héré­­di­­taire. Il est le maré­­chal de la Répu­­blique popu­­laire démo­­cra­­tique de Corée, grand succes­­seur de la cause révo­­lu­­tion­­naire du Juche, Soleil du XXIe siècle. Âgé de 33 ans, le leader suprême détient la plus longue liste de titres hono­­ri­­fiques jamais vue, qu’il n’a jamais rien fait pour méri­­ter. Il est le plus jeune chef d’État du monde et proba­­ble­­ment le plus gâté. Dans la vaste cour de récré des affaires étran­­gères, il pour­­rait tout aussi bien porter un panneau « Frap­­pez-moi ! » en travers de son gros derrière. Il est si facile de taper dessus que les Nations Unies, qui sont répu­­tées pour n’être jamais d’ac­­cord sur rien, ont voté avec une majo­­rité écra­­sante en novembre 2014 pour que lui et le reste du gouver­­ne­­ment nord-coréen soient traduits devant la Cour pénale inter­­­na­­tio­­nale de La Haye et jugés pour crimes contre l’hu­­ma­­nité. Il est au pouvoir depuis un peu plus de quatre ans.

ulyces-kimjongun-01
Que sait-on vrai­­ment de Kim Jong-un ?
Crédits : KCNA

Dans la presse mondiale, Kim est présenté tour à tour comme un fou assoiffé de sang et un bouf­­fon. On dit de lui qu’il est alcoo­­lique, qu’il est devenu si obèse à force de se gaver de fromage suisse qu’il ne peut plus voir ses parties géni­­tales, et qu’il a eu recours à toutes sortes de remèdes étranges contre l’im­­puis­­sance (il aurait utilisé une distil­­la­­tion de venin de serpent). On raconte qu’il a fait abattre son oncle, Jang Song-thaek, et le reste de la famille Jang à la mitrailleuse lourde – d’autres versions parlent de tirs de mortier, de RPG, de lance-flammes, à moins qu’il ne les ait tout simple­­ment donnés à manger à des chiens affa­­més. On rapporte égale­­ment qu’il a un penchant pour le porno bondage et qu’il a ordonné que tous les jeunes hommes du pays adoptent la même coif­­fure que lui. Le bruit court enfin qu’il a fait exécu­­ter certaines de ses ex-petites amies. Tout ce que vous venez de lire est faux – ou infondé, peut-être est-il plus prudent de le dire ainsi.

L’his­­toire des Jang donnés en pâture à des chiens a en réalité été inven­­tée par un jour­­nal sati­­rique chinois, mais en un rien de temps, la blague s’est chan­­gée en vérité et elle a fait le tour du monde. (Il a bel et bien fait exécu­­ter son oncle Jang, néan­­moins.) Cela prouve que les gens sont prêts à croire pratique­­ment n’im­­porte quoi à propos de Kim, du moment que c’est scan­­da­­leux. Sachant cela, doit-on consi­­dé­­rer que la façon dont on perçoit géné­­ra­­le­­ment Kim Jong-un est éloi­­gnée de la réalité ? Et si – en dépit des horreurs bien docu­­men­­tées du régime stali­­nien dont il a hérité en 2011, alors qu’il était encore dans sa ving­­taine – Kim nour­­ris­­sait des ambi­­tions « bien inten­­tion­­nées » pour son pays, dans une certaine mesure ? Nous ne sommes pas à cours de preuves du contraire – tout laisse à penser qu’il n’est pas autre chose qu’une approxi­­ma­­tion de son pater­­nel, en plus impré­­vi­­sible et en moins malin. Kim a pour­­suivi la poli­­tique mili­­ta­­riste de son père : l’écho stri­dent des coupe­­rets et des dénon­­cia­­tions nous parvient toujours de Pyon­­gyang, la même volonté de fabriquer des armes nucléaires et des missiles balis­­tiques, ainsi que la même poli­­tique répres­­sive décom­­plexée. Depuis des années, la Corée du Nord est enga­­gée dans ce que les spécia­­listes de Washing­­ton appellent « un cycle de provo­­ca­­tion », qui se carac­­té­­rise par des compor­­te­­ments provo­­ca­­teurs – comme les lance­­ments de missiles ou les essais nucléaires – suivis de numé­­ros de charme et de propo­­si­­tions d’en­­ta­­mer un dialogue. Sous Kim Jong-un, le cycle de provo­­ca­­tion conti­­nue de tour­­noyer dange­­reu­­se­­ment.

ulyces-kimjongun-02
Kim Jong-un tel que repré­­senté dans The Inter­­view
Crédits : Sony Pictures

Quand Sony Pictures a été la cible d’une attaque massive et embar­­ras­­sante de son réseau infor­­ma­­tique interne, quelques semaines avant la sortie en décembre 2014 de la comé­­die The Inter­­view, il n’a pas fallu long­­temps avant que Pyon­­gyang soit montré du doigt. Dans le film, Seth Rogen et James Franco jouent des Améri­­cains qui décrochent une inter­­­view avec Kim et sont enga­­gés par la CIA pour tenter de l’as­­sas­­si­­ner. Au mois de juin de la même année, la Corée du Nord avait promis de déclen­­cher en repré­­sailles « des mesures sans merci » si le film venait à être diffusé. Quelle que soit sa véri­­table person­­na­­lité, Kim fait face au même problème que rencontrent tous les dicta­­teurs. Son pouvoir en Corée du Nord est si grand que non seule­­ment personne n’ose le critiquer, mais personne n’ose le conseiller non plus. En étant trop proche du roi, on risque un jour d’y lais­­ser sa tête. Il est plus sûr de se conten­­ter de dire : « Oui, mon maré­­chal. » De cette façon, si le roi commet un faux-pas, on n’est qu’un pion au sein des légions innom­­brables qui n’ont fait qu’o­­béir aux ordres. C’est une façon d’in­­ter­­pré­­ter les signaux étranges qui nous parviennent de Pyon­­gyang ces derniers années : Kim Jong-un actionne maladroi­­te­­ment tous les leviers de l’État, seul et sans expé­­rience.

Il joue en réalité à un jeu dange­­reux, selon Andreï Lankov, spécia­­liste russe de la Corée qui a étudié à l’uni­­ver­­sité Kim Il-sung de Pyon­­gyang en 1984 et 1985, et enseigne à présent à l’uni­­ver­­sité Kook­­min de Séoul. « Kim était un enfant gâté et privi­­lé­­gié, pas si diffé­rent des enfants de certains milliar­­daires occi­­den­­taux, pour qui la pire chose qui puisse arri­­ver est d’être arrêté au volant alors qu’ils sont sous l’em­­prise de la drogue. Pour Kim, le pire qui puisse arri­­ver est qu’il soit torturé à mort par une foule de lyncheurs. Ça pour­­rait tout à fait arri­­ver. Mais il ne le comprend pas, au contraire de ses prédé­­ces­­seurs. Ils savaient qu’il s’agis­­sait d’un jeu mortel. Je ne suis pas sûr qu’il en ait réel­­le­­ment conscience. »

ulyces-kimjongun-03
Kim Jong-un à cinq ans avec sa mère, Ko Young-hee
Crédits : Yonhap News Agency

Ce qu’on sait de lui

Nous ne sommes même pas certains de l’âge qu’il a. Kim est né le 8 janvier 1982, 1983 ou 1984. Pour appor­­ter de la cohé­­rence à leur récit, les propa­­gan­­distes de Pyon­­gyang ont fixé sa date de nais­­sance à 1982. Kim premier du nom, le grand-père de l’ac­­tuel leader et père fonda­­teur la nation, Kim Il-sung – pour qui la véné­­ra­­tion univer­­selle est obli­­ga­­toire –, est né en 1912. L’his­­toire raconte qu’en 1942, son fils héri­­tier, Kim Jong-il, est venu au monde – pour Kim deuxième du nom, on exige un petit peu moins de révé­­rence. Sauf qu’en vérité, Kim II est né en 1941, mais en Corée du Nord, le mythe prend le pas sur les faits plus que partout ailleurs, si bien que la symé­­trie numé­­rique se veut l’écho du destin, un clin d’œil divin. C’est la raison pour laquelle 1982 était la date de nais­­sance idéale pour Kim III. Pour des raisons qui leur appar­­tiennent, les agences de rensei­­gne­­ment sud-coréennes – qui sont répu­­tées pour s’être souvent trom­­pées au sujet de leurs voisins du nord – ont fixé sa date de nais­­sance à l’an­­née orwel­­lienne de 1984. Kim lui-même, qui fait parfois preuve d’un mépris magis­­tral pour l’adu­­la­­tion servile que lui montrent ses sujets, affirme qu’il est né en 1983 – dixit le diplo­­mate/basket­­teur/trans­­for­­miste améri­­cain Dennis Rodman, qui a bu plus que de raison quand il a rencon­­tré Kim en 2014 (et a fait un séjour en cure de désin­­tox peu de temps après). Quelle que soit la date exacte, le Soleil du XXIe siècle marche parmi nous depuis trois décen­­nies.

ulyces-kimjongun-04
Crédits : Renato Aroeira

Que savons-nous avec certi­­tude de toutes ces années ? Juste de quoi remplir un long para­­graphe. Nous savons que Kim est le troi­­sième et le plus jeune fils de son père, et le deuxième fils de la deuxième maîtresse de Kim II, Ko Young-hee. Au cours de la dernière moitié des années 1990, il a été envoyé dans deux écoles diffé­­rentes en Suisse, où sa mère était secrè­­te­­ment soignée d’un cancer du sein auquel elle n’a pas survécu. La première des deux était l’Inter­­na­­tio­­nal School of Berne (ISBerne), à Gümlin­­gen, et la seconde l’école Liebe­­feld Steinhölzli, située près de Berne. Lorsqu’il étudiait là-bas, ses cama­­rades de classe le connais­­saient sous le nom de Un Pak, le fils d’un diplo­­mate nord-coréen. Ils se rappellent de lui comme d’un garçon chétif toujours en jeans, qui portait des Nike et un sweat des Chicago Bulls le jour de la rentrée. Il luttait pour s’ac­­cro­­cher en cours, qui étaient dispen­­sés en alle­­mand et en anglais. Ses résul­­tats étaient médiocres, mais cela ne le déran­­geait visi­­ble­­ment pas. On se souvient de lui comme d’un grand amateur de jeux vidéo, de foot­­ball, de ski, de basket­­ball (il se défen­­dait pas mal sur le terrain) et des Bulls, qui allaient rempor­­ter à l’époque les trois dernières de leurs six victoires en NBA avec Michael Jordan, l’un des héros de Kim.

En 2000, il est retourné à Pyon­­gyang, où il est entré à l’aca­­dé­­mie mili­­taire qui porte le nom de son grand-père. Vers 2009, Kim II a décidé que les frères aînés de Kim Jong-un n’étaient pas en mesure de gouver­­ner, aussi a-t-il fait de son plus jeune fils son héri­­tier. C’est à cette époque que Kim III a commencé à prendre du poids, au propre comme au figuré. Certains pensent qu’il a été « encou­­ragé » – s’agis­­sait-il d’un ordre ? – à gros­­sir pour ressem­­bler davan­­tage à son grand-père révéré, auquel il ressemble de toute façon. Il a accédé au pouvoir à la mort de Kim II, en décembre 2011, et dans les mois qui ont suivi, il a épousé Ri Sol-ju lors d’un mariage arrangé – une ancienne cheer­­lea­­der et chan­­teuse d’en­­vi­­ron cinq ans sa cadette. On dit qu’il aime sincè­­re­­ment sa femme. Les Kim ont eu une fille, dont la nais­­sance aurait été provoquée pour qu’elle naisse en 2012 plutôt qu’en 2013. Madame Kim appa­­raît souvent en public avec son mari – une rupture d’avec les pratiques de son père, dont les femmes restaient géné­­ra­­le­­ment dans l’ombre. (Coureur de jupons notoire, Kim II a été offi­­ciel­­le­­ment marié une fois et avait à notre connais­­sance au moins quatre maîtresses.) Kim mesure 1,75 m, ce qui est plus que la plupart des Nord-Coréens, et on estime aujourd’­­hui sa masse à 95 kilos. Il montre déjà des signes de problèmes cardiaques, les mêmes que ceux qui ont tué son père, et possi­­ble­­ment de diabète. Mais pour lui, notre vision de ce qu’est une vie saine est une absur­­dité typique­­ment occi­­den­­tale. Il fume à la chaîne des ciga­­rettes nord-coréennes (contrai­­re­­ment à son père, qui fumait des Marl­­boro), boit beau­­coup de bière et d’al­­cool fort, et mange à heure fixe et toujours avec enthou­­siasme. Il n’existe pas de photo de lui en train de faire du jogging.

~

Kim fait partie – il est la clé – d’un système brutal et archaïque.

En réalité, rien ne défi­­nit mieux Kim que le peu que nous savons de lui. Lorsqu’on leur pose la ques­­tion, les spécia­­listes de la Corée du Nord aux USA et en Corée du Sud – sans parler de ceux de la Maison-Blanche – four­­nissent des détails qui proviennent inva­­ria­­ble­­ment des témoi­­gnages de Dennis Rodman ou d’un maître sushi japo­­nais du nom de Kenji Fuji­­moto, qui a été au service de la famille royale de 1988 à 2001, et qui colporte à présent des détails triviaux à propos d’eux (il raconte par exemple que Kim II l’a un jour envoyé à Pékin pour aller lui cher­­cher un McDo). Avec si peu d’in­­for­­ma­­tions sur lesquelles s’ap­­puyer, il est diffi­­cile d’ima­­gi­­ner à quoi ressemble vrai­­ment Kim. Mais voici une façon d’abor­­der la ques­­tion : à cinq ans, nous sommes tous le centre du monde. Tout – nos parents, notre famille, la maison, le quar­­tier, l’école, le pays – tourne autour de nous. Dans le cas de la plupart des gens, ce qui suit est un long proces­­sus de détrô­­ne­­ment, au cours duquel Sa majesté l’En­­fant prend peu à peu conscience de la vérité, qui se fait chaque jour plus évidente et le pousse à l’hu­­mi­­lité. Ça n’a pas été le cas pour Kim. Le monde dans lequel il évoluait à cinq ans est à peu de choses près resté le même.

Tout le monde ne vit que pour le servir. Le monde est confi­­guré avec lui en son centre. Les hommes les plus expé­­ri­­men­­tés de son royaume n’ont du pouvoir que parce qu’il le veut bien. Lorsqu’il daigne parler, ils sourient, s’in­­clinent profon­­dé­­ment et notent in extenso ses paroles sur de petits carnets. Il n’est pas seule­­ment le seul et l’unique Kim Jong-un, il est offi­­ciel­­le­­ment la seule personne à pouvoir s’ap­­pe­­ler « Jong-un » – tous les autres Nord-Coréens portant ce prénom ont dû en chan­­ger. Les foules se pressent et l’ac­­clament à sa moindre appa­­ri­­tion. Hommes, femmes et enfants sanglotent de joie lorsqu’il sourit et les salue de la main. « Il faut comprendre que ce système ne peut pas produire autre chose que quelqu’un comme Kim Jong-un », dit Sydney Seiler, ancien membre du Conseil de sécu­­rité natio­­nale des États-Unis aujourd’­­hui repré­­sen­­tant améri­­cain aux Pour­­par­­lers à six, qui cherchent à conte­­nir les visées nucléaires de la Corée du Nord. « Je pense que la première chose dont nous devons nous rappe­­ler, comme avec tous les chefs d’État, c’est qu’il reflète la culture, les valeurs et la vision du monde des Nord-Coréens eux-mêmes. »

Kim-Jong-Un-ressemble-à-son-grand-père-Kim_Il-sung
Kim Jong-il ressemble beau­­coup à son grand-père, Kim Il-sung

De quelle vision du monde s’agit-il ? Elle est certai­­ne­­ment étran­­gère à la nôtre. Kim fait partie – il est la clé – d’un système brutal et archaïque. Son rôle requiert une allé­­geance totale à ce système qui, en dépit de sa cruauté et de ses échecs bien docu­­men­­tés, semble fonc­­tion­­ner de manière accep­­table pour une portion consi­­dé­­rable de la popu­­la­­tion nord-coréenne : ceux qui n’ont été qu’à peine touchés par la famine géné­­ra­­li­­sée de la fin des années 1990. À Pyon­­gyang, où vivent les Nord-Coréens les mieux éduqués, les plus capables et les plus méri­­toires de l’avis du régime, certaines personnes parviennent même à s’en­­ri­­chir, de nos jours. Bryan Meyers, profes­­seur à l’uni­­ver­­sité Dong­­seo, en Corée du Sud, raconte qu’il accueille régu­­liè­­re­­ment des déser­­teurs venus du Nord dans ses cours, et que ces dernières années, ses étudiants sud-coréens, qui s’at­­ten­­daient à écou­­ter les récits de famine et d’autres malheurs habi­­tuels, ont été surpris d’en­­tendre certains d’entre eux décrire la Corée du Nord comme « un endroit cool » où ils auraient aimé pouvoir rester. « Mes étudiants sont toujours décon­­te­­nan­­cés lorsqu’ils entendent ça », dit-il.

La succes­­sion

Kim Jong-un a mené une vie extra­­or­­di­­nai­­re­­ment proté­­gée – à tel point que « proté­­gée » est un mot trop faible. Il serait plus juste d’uti­­li­­ser « cloî­­trée ». Même durant ses années en Suisse, son école se trou­­vait tout près de l’am­­bas­­sade nord-coréenne. Au-delà de ces murs, il était toujours accom­­pa­­gné par un garde du corps. Imagi­­nez un jeune garçon asia­­tique inscrit dans une école euro­­péenne où il y a peu de chance que quiconque parle sa langue, enca­­dré en perma­­nence par des adultes qui jettent des regards sévères à toute personne s’ap­­pro­­chant de lui, et vous devi­­ne­­rez à quoi pouvaient ressem­­bler ses inter­­ac­­tions sociales. Les influences occi­­den­­tales se sont présen­­tées à lui à travers le monde média­­tique de la pop culture : films, télé­­vi­­sion, jeux vidéo, et tout ce qui venait de Disney. Les goûts de Kim sont appa­­rem­­ment très ancrés dans la culture du milieu des années 1980 et des années 1990 – comme sa fasci­­na­­tion pour les Bulls et, paraît-il, pour la musique de Michael Jack­­son et Madonna.

De retour en Corée du Nord, il a pour­­suivi son exis­­tence derrière les murs des immenses proprié­­tés de la famille royale, dans des demeures si opulentes qu’elles impres­­sionnent même les digni­­taires des Émirats arabes unis en visite – selon Michael Madden, qui dirige la très respec­­table chambre de compen­­sa­­tion North Korea Leader­­ship Watch. Le père de Kim a un jour promul­­gué un décret stipu­­lant que personne n’était auto­­risé à s’ap­­pro­­cher des membres de sa famille sans permis­­sion écrite. On comman­­dait des compa­­gnons de jeu pour Kim et ses frères et sœurs. Cela dit, Kim a proba­­ble­­ment visité clan­­des­­ti­­ne­­ment la Chine, le Japon et d’autres endroits en Europe que la Suisse. Il aurait une maîtrise décente de l’al­­le­­mand et du français. (Rodman a aussi raconté que Kim lui avait fait plusieurs remarques en anglais.)

ulyces-kimjongun-05
Jong-un aux côtés de son père, Kim Jong-il
Crédits : KCNA

Madden ajoute qu’il a entendu que Kim parlait un peu de chinois. Le Kim qu’il évoque – en se basant sur des infor­­ma­­tions récol­­tées auprès des déser­­teurs, de publi­­ca­­tions sud-coréennes et des discours offi­­ciels nord-coréens, sans parler de ses propres sources à l’in­­té­­rieur du pays – a tout de l’épave. Il aurait des problèmes de genoux et de chevilles, dont les deux sont aggra­­vés par son obésité, et il souf­­fri­­rait encore des suites de plusieurs acci­­dents de voiture, dont un parti­­cu­­liè­­re­­ment grave en 2007 ou 2008. Kim ne se mêle pas au trafic de Pyon­­gyang, mais il est – ou était – avide de conduire des voitures de course. C’est un homme qui aime prendre des risques, une qualité discu­­table pour quelqu’un qui dispose d’armes nucléaires. Kim semble plus à l’aise que son père avec les récep­­tions et les séances de photo avec le commun des mortels. En cela, il ressemble plus à sa mère, qu’on peut voir faire coucou de la main avec enthou­­siasme dans de vieilles vidéos, prompte à sourire et discu­­ter en public, tandis que son époux royal, Kim II, préfé­­rait se tenir en retrait et s’en­­tou­­rer d’une aura menaçante. Kim III est un grand amateur de sport, parti­­cu­­liè­­re­­ment de foot­­ball, et il a un vif inté­­rêt pour les études mili­­taires.

L’ar­­mée est une chose que son père tendait à lais­­ser entre les mains de ses géné­­raux, mais le jeune Kim est un étudiant atten­­tif lorsqu’il s’agit de stra­­té­­gie ou de tactique mili­­taire. Le talent dont il fait montre pour ces sujets est proba­­ble­­ment ce qui a fait de lui le candi­­dat idéal pour la succes­­sion, aux yeux de son père. Le demi-frère aîné de Kim, Kim Jong-nam, serait paraît-il tombé en disgrâce en 2001, après une tenta­­tive avor­­tée d’en­­trer au Japon avec un faux passe­­port pour visi­­ter Disney­­land Tokyo. Madden souligne qu’il n’y avait pas de problème avec la visite ou la desti­­na­­tion en elles-mêmes. « Mais il a éventé le fait que la famille Kim avait pour habi­­tude de voya­­ger à l’étran­­ger avec des faux passe­­ports », dit-il. Quant à son frère aîné Kim Jong-chul, il aurait trop de « traits fémi­­nins » pour pouvoir prétendre au pouvoir. Et c’est préci­­sé­­ment la ques­­tion du genre qui a disqua­­li­­fié d’of­­fice sa demi-sœur aînée, Kim Sul-song – qui travaille­­rait pour le dépar­­te­­ment de la Propa­­gande –, et sa jeune sœur, Kim Yo-jong, qui occupe depuis peu un poste impor­­tant dans le gouver­­ne­­ment.

ulyces-kimjongun-06
Kim Jong-il dans les bras de son père, Kim Il-sung
Crédits : Alain Nogues

La révé­­la­­tion de Kim Jong-un a commencé en 2008, quand les cadres du parti de tout le pays ont commencé à parler de lui comme du « jeune géné­­ral quatre étoiles », d’après Myers, qui a fait de la propa­­gande nord-coréenne son sujet d’étude acadé­­mique de prédi­­lec­­tion. Myers a écrit un livre inti­­tulé The Clea­­nest Race, qui démonte l’idée très répan­­due selon laquelle le prin­­cipe direc­­teur du pays serait le commu­­nisme, en retraçant les origines de sa mytho­­lo­­gie offi­­cielle jusqu’à une ancienne croyance coréenne en la supé­­rio­­rité raciale. L’his­­toire de la famille Kim a litté­­ra­­le­­ment été réécrite et gref­­fée aux légendes fonda­­trices de la Corée. On raconte à présent que Kim Il-sung, né d’une lignée de pasteurs protes­­tants, descend du père fonda­­teur mythique de la nation, Tangun. Son fils, Kim II, serait en vérité né en Russie, où ses parents avaient fui pour échap­­per à l’oc­­cu­­pa­­tion japo­­naise, mais l’his­­toire offi­­cielle raconte qu’il est né en secret sur les pentes du mont Paektu, un volcan à la fron­­tière avec la Chine où le père de Tangun aurait atterri en descen­­dant des cieux il y a 5 000 ans. Pour Kim III, les origines mythiques de son père et de son grand-père sont des rôles diffi­­ciles à jouer, mais les propa­­gan­­distes de Pyon­­gyang l’ont tout de même chargé de ce fardeau. On raconte ainsi que le plus jeune des Kim aurait absorbé les mystères de la tech­­no­­lo­­gie occi­­den­­tale moderne en étudiant à l’étran­­ger, et qu’il aurait démon­­tré son génie mili­­taire en prenant le comman­­de­­ment  d’une « brigade de choc » dans les montagnes sauvages du nord-est loin­­tain.

Kim a commencé à appa­­raître comme un prota­­go­­niste mineur mais néan­­moins intri­­guant dans les romans et poèmes écrits à la gloire de son père. Le jeune Kim y était dépeint comme un stra­­tège précoce qui pilo­­tait des héli­­co­­ptères, des tanks, et pour lequel les systèmes d’ar­­me­­ment les plus sophis­­tiqués n’avaient aucun secret. Lors de son appa­­ri­­tion offi­­cielle de 2010, Kim III a été présenté comme un géné­­ral haute­­ment décoré et comme vice-président de la Commis­­sion centrale mili­­taire du pays, un poste rela­­ti­­ve­­ment modeste. « Les citoyens nord-coréens savaient proba­­ble­­ment comment inter­­­pré­­ter la nouvelle », écrit Myers dans une récente étude sur l’ac­­ces­­sion au pouvoir de Kim : « Il prou­­vait son humi­­lité en accep­­tant de se plier à une forma­­tion dont il n’avait aucun besoin, sachant à quel point il était brillant. » On a commencé à le voir aux côtés de son père dans les médias contrô­­lés par l’État. À la fin de l’an­­née 2011, quelques mois à peine après la mort de son père, Kim était présenté aux actua­­li­­tés télé­­vi­­sées « non comme un des membres de l’en­­tou­­rage de son père parmi d’autres », écrit Myers, « mais comme un objet d’af­­fec­­tion et de respect à part entière ».

ulyces-kimjongun-07
Kim Jong-un entouré de ses géné­­raux
Crédits : KCNA

L’exer­­cice du pouvoir

On décrit souvent la Corée du Nord comme « stali­­nienne », et avec son image­­rie commu­­niste old school et sa propa­­gande, sans parler de ses purges poli­­tiques et de ses effrayants goulags, le pays a beau­­coup en commun avec l’Union sovié­­tique de Staline. Mais la Corée du Nord n’a jamais connu autre chose que le pouvoir absolu. Avant l’an­­nexion de la Corée par le Japon, en 1910, les Coréens vivaient sous une monar­­chie. À laquelle succéda donc le Japon impé­­rial : les Coréens prêtèrent allé­­geance à l’em­­pe­­reur nippon. Quand l’URSS déli­­vra la Corée du Nord en 1945, Kim Il-sung inves­­tit son rôle de monarque. L’idéo­­lo­­gie natio­­nale mal défi­­nie que le régime appelle « Juche » n’est rien de plus qu’une tenta­­tive de ratio­­na­­li­­ser dans des termes pseudo-marxistes ce que Brian Myers appelle « un ethno-natio­­na­­lisme radi­­cal ». Le mythe des Kim et de la supé­­rio­­rité raciale coréenne n’est pas qu’une étrange inven­­tion qu’on force le peuple à avaler coûte que coûte. Cela fait partie de leur histoire. Si le statut semi-divin est trans­­mis par le sang, alors la simi­­la­­rité physique compte beau­­coup. De nombreux obser­­va­­teurs sont d’avis que la ressem­­blance flagrante de Kim avec son grand-père a beau­­coup joué dans son acces­­sion au pouvoir.

En 2010, quand les premières images de Kim III ont été rendues publiques, tout le monde sur la pénin­­sule coréenne a été frappé par la ressem­­blance. « Il avait le visage de Kim Il-sung quand il était jeune », dit Cheong Seong-chang, de l’Ins­­ti­­tut Sejong, un think tank opérant près de Séoul en lien avec le rensei­­gne­­ment sud-coréen. « Faire de lui l’hé­­ri­­tier a fait vibrer la corde nostal­­gique du peuple nord-coréen. » Une nostal­­gie qui a des racines profondes. Il faut se rappe­­ler que ce n’est qu’a­­près la mort de Kim I, en 1994, et l’ac­­ces­­sion au pouvoir de Kim II, que des années d’une plani­­fi­­ca­­tion écono­­mique centra­­li­­sée absconse ont fini par rattra­­per la Corée du Nord. L’État courait à sa ruine. L’in­­dus­­trie s’est effon­­drée. Plus d’un demi-million de personnes ont connu la famine. Les gens faisaient bouillir de l’herbe et arra­­chaient l’écorce des arbres dans une tenta­­tive déses­­pé­­rée de trou­­ver des moyens de subsis­­tance. Beau­­coup de Coréens ont vu un lien direct entre la mort de Kim premier du nom et le désastre qui a suivi, sous la prési­­dence de son fils. Étant donné qu’on ne peut pas expri­­mer direc­­te­­ment sa colère face au Leader Suprême, elle s’est traduite par une nostal­­gie crois­­sante pour le bon vieux temps et son bon vieux souve­­rain.

Kim Jong-un n’écoute personne et il n’aime pas qu’on le briefe à propos des affaires du pays.

Cheong est d’avis que la ressem­­blance de Kim Jong-un avec son grand-père n’est qu’à moitié déli­­bé­­rée. Il y a une croyance popu­­laire en Corée, gyeok se yu jeon, qui dit que les carac­­té­­ris­­tiques héré­­di­­taires sautent une géné­­ra­­tion : un garçon tend plus à ressem­­bler au père de son père qu’à son pater­­nel. Cette croyance a prédis­­posé les Nord-Coréens à voir en l’hé­­ri­­tier dési­­gné la réin­­car­­na­­tion de leur fonda­­teur bien-aimé. Et là où la nature s’ar­­rête, l’ar­­ti­­fice entre parfois en jeu. Qu’on lui ait ou non ordonné de prendre du poids, il ne fait aucun doute que l’épais­­sis­­se­­ment de Kim lui a donné la roton­­dité typique d’un patriarche. Kim ressemble proba­­ble­­ment de toute façon à son grand-père, mais il travaille sans aucun doute à appro­­fon­­dir cette connexion visuelle. On peut faci­­le­­ment le voir à travers sa coupe de cheveux, ses tenues vesti­­men­­taires et la façon qu’il a de marcher comme un homme bien plus vieux durant ses appa­­ri­­tions. Dans les images publi­­ci­­taires, il adopte la posture, mime les gestes et repro­­duit les expres­­sions faciales de son grand-père – ou, du moins, des repré­­sen­­ta­­tions pictu­­rales de Kim Il-sung sur la vieille propa­­gande du parti. Mais qui est vrai­­ment Kim III ?

L’an­­cien gouver­­neur du Nouveau-Mexique Bill Richard­­son a servi en tant qu’am­­bas­­sa­­deur améri­­cain aux Nations Unies, et il a négo­­cié à diverses occa­­sions avec les respon­­sables nord-coréens à Pyon­­gyang. Il est toujours en contact avec certains d’entre eux et nour­­rit un inté­­rêt profond envers le pays. « Lais­­sez-moi d’abord vous faire part de ce que d’autres personnes en Corée du Nord m’ont dit à propos de lui », m’a dit Richard­­son au cours d’un entre­­tien télé­­pho­­nique. Il m’a aima­­ble­­ment envoyé quelques notes sur ses impres­­sions avant notre conver­­sa­­tion. Un : Il plai­­sante fréquem­­ment avec les respon­­sables du gouver­­ne­­ment à propos du fait qu’il n’y connaît rien, qu’il est jeune et qu’il n’a aucune expé­­rience. Il trouve réel­­le­­ment cela amusant. Deux : Il semble n’être pas sûr de lui. Pour­­tant, il n’écoute personne, et il n’aime pas qu’on le briefe à propos des affaires du pays. Cela ne veut pas dire qu’il n’est pas malin ou qu’il est incom­­pé­tent. Si l’on se base sur la façon dont il a restruc­­turé les équipes gouver­­ne­­men­­tales, tout parti­­cu­­liè­­re­­ment l’ar­­mée, en congé­­diant les personnes avec lesquelles il ne se sentait pas à l’aise, il faut admettre qu’il a fait les choses assez effi­­ca­­ce­­ment. Il a nommé à leur place ses propres hommes, ou des hommes dont il pensait qu’ils se montre­­raient plus loyaux. Mais il semble qu’à travers ses actions, ses sorties et ses essais de missiles, il cherche encore à conso­­li­­der son pouvoir.

LISEZ ICI LA SUITE DE L’HISTOIRE

COMMENT KIM JONG-UN DIRIGE LE PAYS DANS LES FAITS

ulyces-kimjongun-couv01


Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « Unders­­tan­­ding Kim Jong Un, The World’s Most Enig­­ma­­tic and Unpre­­dic­­table Dicta­­tor », paru dans Vanity Fair. Couver­­ture : Kim Jong-Un sur la plus haute montagne de Corée du Nord (KCNA).


 

Free Down­load WordP­ress Themes
Premium WordP­ress Themes Down­load
Down­load Premium WordP­ress Themes Free
Down­load Nulled WordP­ress Themes
free down­load udemy course
Download WordPress Themes
Download Nulled WordPress Themes
Download Premium WordPress Themes Free
Download WordPress Themes Free
online free course

Plus de monde