Pilote de ligne depuis de nombreuses années, Mark Vanhoenacker raconte son expérience dans les airs aux commandes d'un Boeing 747.

par Mark Vanhoenacker | 10 min | 01/09/2015

747

Contrairement au personnel de cabine, les pilotes n’ont que peu d’interactions avec les passagers. Notre perception de la dimension humaine des voyages que nous accomplissons ensemble est elle aussi assez limitée. Les pilotes de grands avions sont les plus désavantagés. Plus les appareils peuvent contenir de passagers, moins les pilotes ont de chances de les voir. Lors de mon premier vol en tant que pilote sur un 747, je suis entré dans un avion vide et suis monté dans le cockpit. Après trois quarts d’heure d’activité intense, une de nos collègues au sol nous a informés que l’embarquement était terminé. Elle a récupéré ses documents signés, nous a serré la main et est sortie du cockpit en fermant la porte derrière elle. Sur les 330 passagers à bord, je n’en avais même pas vu un seul.

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Le cockpit d’un 747 vu de dehors
Crédits : Paul Hart

Il peut y avoir des exceptions. Certains passagers viennent visiter le cockpit avant ou après le vol, et pas uniquement des enfants. Si cela vous intéresse, n’hésitez pas à nous le demander. Il peut arriver que les pilotes soient trop occupés avant le décollage, mais ensuite, nous avons presque toujours du temps. Les parents prennent souvent des photos de leurs enfants assis sur le siège d’un des pilotes, et pour l’heure, aucun parent n’a refusé mon offre de les prendre également en photo sur notre fauteuil.

Mais à bord, c’est le personnel de cabine qui échange avec ces dizaines de personnes, toutes originaires de cultures différentes. Si on ajoute à cela les heures passées dans plus de villes que quiconque (y compris que la plupart des pilotes, assignés aux destinations desservies par le type d’avion qu’ils pilotent), il est difficile d’imaginer une profession donnant à voir un plus vaste panorama humain.

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Mark Vanhoenacker
Crédits : skyfaring.com

Parfois, un passager se sent mal pendant le vol. Dans ce genre de situation, c’est encore le personnel de cabine, non les pilotes, qui tissent des liens profonds avec les passagers en apportant les premiers secours – ce qui n’est pas sans rappeler la relation initiale entre infirmières et hôtesses. En effet, en 1930, la première femme engagée comme hôtesse de l’air était originaire de l’Iowa et s’appelait Ellen Church. C’était une infirmière. Ce fut le cas de nombreuses hôtesses après elle, jusqu’à ce qu’elles furent appelées ailleurs pour répondre aux besoins de la Seconde Guerre mondiale.

Les pilotes ne sont qu’indirectement impliqués dans ce genre de situations : on peut être amenés à voler plus vite, à passer un coup de fil pour demander conseil, ou à déterminer s’il est possible d’atterrir avant l’arrivée à destination. Les appels pour une assistance médicale sont transmis par satellite à un centre où les docteurs diagnostiquent les patients à bord d’un avion ou d’un bateau dans les zones les plus reculées du monde entier. C’est de la médecine virtuelle en cas d’urgence. Parfois, l’équipage cherche un docteur ou une infirmière parmi les passagers. Les médecins voyagent beaucoup : je ne me suis jamais trouvé sur un vol longue distance où on a eu besoin d’un médecin sans en trouver un.

Vol à vide

Un ami, qui est commandant de bord aux États-Unis, m’a raconté ses premières expériences de pilote, quand il pilotait de petits avions pour quiconque était prêt à s’offrir ses services. Seul au beau milieu de la nuit, il était souvent chargé de transporter un corps, de ramener à la maison quelqu’un qui était mort loin de chez lui. C’était aussi l’époque où les banques renvoyaient systématiquement les chèques personnels à leur émetteur. Il lui arrivait donc d’effectuer un vol nocturne et solitaire, avec pour chargement une dépouille et plusieurs sacs de chèques. Je me suis souvenu de cette histoire la première fois où j’ai piloté un avion sur le registre duquel un corps était inscrit. C’est peut-être un cliché mais encore aujourd’hui, et bien que le rapatriement des corps soit devenu plus facile, mourir à l’étranger suscite toujours une plus grande tristesse. Nous n’avons pas de nom, ni aucune autre information, et il me semble que rien ne saurait mieux symboliser les connexions et déconnexions du monde moderne : qu’une tâche aussi importante soit aussi anonyme pour les personnes à qui elle échoit.

Une fois, lors d’un vol, je me suis aperçu qu’une de mes voisines faisait partie des passagers.

Un jour, j’étais dans le cockpit, prêt à décoller, quand une voiture a déboulé juste devant l’avion, le gyrophare tournant à plein régime. Le chauffeur nous a apporté ce qui ressemblait à une glacière de pique-nique et qui contenait en réalité, nous a-t-il dit, des cornées humaines pour une greffe. Tout comme le transport de dépouille, c’était anonyme. Nous ne saurions jamais quoi que ce soit du donneur ou du patient, et notre rôle dans le don a été parfaitement fortuit. Mais depuis, chaque fois que j’entends parler de don d’organe, pour une demande de permis de conduire ou à l’occasion de la mort de mes parents, je repense à ce vol et au bénéficiaire des cornées, où il se trouve et comment se porte sa vue. Je me souviens que nous avons précautionneusement sanglé la boite dans le cockpit, et volé le plus vite possible jusqu’à Londres.

Parmi tous les passagers que je transporte, il m’arrive d’en connaître un. Quand on transporte un ami ou un membre de la famille, c’est une sensation étrange que de parler au micro en sachant qu’une personne dans l’habitacle entendra ma voix différemment ; qu’une personne entendra ma voix, tout simplement. Et d’après ce qu’ils me racontent par la suite, les annonces que je fais leur semblent tout aussi bizarres. C’est pareil quand des amis me voient en uniforme, par exemple quand je les héberge chez moi et que je m’apprête à partir au travail ou que j’en reviens. Leurs yeux papillonnent du visage qu’ils connaissent à mon uniforme et ce qu’il représente.

Une fois, lors d’un vol, je me suis aperçu qu’une de mes voisines faisait partie des passagers. Elle ignorait que je figurais au nombre des pilotes. Je suis descendu pour la saluer. J’étais surpris de la voir sur un siège au-dessus de l’Atlantique, dans un 747, au lieu de la rencontrer sur les marches de notre immeuble. D’un battement de paupières stupéfait, son expression s’est transformée en un sourire quand elle a associé le pilote en uniforme dont elle ne savait rien au voisin pour qui elle avait souvent cuisiné.

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En plein vol
Crédits : skyfaring.com

De temps en temps, un pilote de ligne est aux commandes d’un avion vide. Bien entendu, ces vols sans passagers sont habituels pour les avions de fret, ils sont faits pour cela. Mais piloter un avion de transport de passagers sans passagers, ce n’est pas normal. Cela n’arrive pas souvent : par exemple, si un avion se retrouve au mauvais aéroport à cause d’un aléa climatique, ou s’il doit être amené ou ramené du centre de maintenance. Je n’ai piloté un avion vide que quelques fois. Avant le départ déjà, il est décourageant de savoir qu’aucun passager ne nous rejoindra. Le personnel au sol fait la moue quand on se croise au cours d’une de ces journées-là. Bien entendu, leur travail est largement facilité par l’absence de passagers, mais ils n’ont pas l’air d’apprécier non plus.

Souvent, les vols sans passagers se font aussi sans personnel de cabine. Un des pilotes doit donc aider à fermer la porte donnant sur le pont principal vide et silencieux, avant de rejoindre ses collègues en haut, dans le cockpit. Ouvrir ou fermer la porte d’un avion correctement n’est pas si simple. Avant mon premier vol à vide, je n’avais jamais actionné la porte d’un 747 autrement qu’au cours des exercices annuels de formation, pendant lesquels on s’entraîne avec les membres de l’équipage sur un simulateur d’aéronef, avec une porte donnant sur nulle part. Le décollage d’un avion vide est différent également. L’appareil semble étrangement léger. L’absence de passagers se manifeste par des dizaines de tonnes en moins, un rappel peu anodin non seulement de la taille des avions de ligne, mais aussi de la réalité physique du vol, de sa mécanique pure et simple.

Lors d’un vol à vide, c’est un des pilotes qui doit faire une ronde en cabine pour effectuer les vérifications de sécurité habituelles, réalisées en temps normal par les membres de l’équipage. Sur un 747, cela représente une longue marche en solitaire jusqu’en bas, sans le ou les deux collègues restés dans le cockpit, puis tout le chemin du retour, en passant devant des centaines de sièges vides mais parfois déjà équipés de magazines, de brosses à dent et d’appui-têtes, prêts à accueillir des passagers brillant par leur absence.

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L’intérieur du cockpit d’un 747
Crédits : NASA

Âmes à bord

Je suis à bord d’un avion vide volant de San Francisco à Londres. Sur les trois pilotes, c’est moi qui ai la première pause. Je choisis de la prendre dans un siège confortable sur le pont inférieur plutôt que sur la couchette du cockpit, car je n’ai jamais fait l’expérience de m’assoupir dans la cabine totalement vide d’un 747. Je me prépare un lit tout confort à l’avant en fredonnant. Le résultat ressemble plus à un nid, pour lequel j’ai pioché dans le stock inépuisable de couvertures et d’oreillers dont nous disposons. Je songe aux vastes compartiments de la soute sous mes pieds. Ce soir, ils sont quasiment pleins de matériel informatique et biotechnologique, ainsi que de fruits et de légumes frais – typiques des vallées californiennes et des centres industriels que nous avons survolés au départ. Dehors, je vois les sommets enneigés de la Sierra Nevada défiler dans la lueur du crépuscule. Mais les pauses sont trop courtes pour admirer le paysage, alors je m’allonge pour dormir.

La première chose que j’entends ensuite est le signal sonore indiquant la fin de ma pause. Lors d’un vol normal, il s’agit d’une clochette dans l’espace des couchettes actionnée dans le lointain par les autres pilotes. C’est un bruit assez plaisant, qui prend pourtant une résonance de cauchemar aux oreilles des pilotes longue distance, qu’elle arrache aux bras de Morphée. Mais sur ce vol à vide, le signal se présente sous la forme d’une annonce publique, personnalisée à mon intention par un collègue du cockpit, dispensée aux centaines de sièges vides et à un pilote solitaire qui se redresse en sursaut dans un coin de la cabine avant.

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La couchette d’un pilote
Crédits : skyfaring.com

Il me faut beaucoup plus que l’habituel temps de flottement ensommeillé pour comprendre où je suis. L’avion traverse la nuit en direction du nord-est, il fait donc noir dehors et presque aussi sombre à l’intérieur. Des flaques ovales de froide lumière argentée dispersées sur le sol de la cabine roulent doucement d’avant en arrière sur la moquette, au rythme du chancellement de l’appareil en proie au vent. Il n’y a pas de rideaux pour séparer les cabines, et quand je regarde le pont principal dans toute son étendue, seuls quelques éclats de lumière parsèment la profondeur ténébreuse des allées.

Un autre copilote m’a raconté la fois où il avait volé sur un grand avion en train d’être testé, à l’intérieur duquel rien n’était encore aménagé : pas de sièges, pas de cuisine, pas de séparation entre les cabines ou les ponts. Il disait que, de l’intérieur, on pouvait voir le fuselage se plier et se tordre selon les manœuvres d’un vol ordinaire. Il n’y a aucune raison pour que je puisse observer cela ce soir, mais dans l’obscurité presque totale, c’est tout de même ce que je me surprends à chercher en balayant du regard l’appareil vide sur toute sa longueur.

En pyjama, je m’assois sur le sol de la cabine et m’abandonne un instant au ronronnement des moteurs en contemplant la longueur interminable de ce vaisseau fantôme, cette étrange bibliothèque de sièges étiquetés que nous avons créée et soulevée au-dessus du bas-monde, et qui fonce en ce moment-même vers l’Arctique.

L’expression « âmes à bord » me vient à l’esprit. Elle a beau être datée, elle est toujours utilisée en aviation, par exemple quand un contrôleur du trafic aérien souhaite connaître le total de personnes, passagers et équipage, présents dans l’avion. Des dizaines et des dizaines de milliers de passagers et de membres d’équipage ont déjà volé et voleront encore avec cet appareil ; mais si quelqu’un avait sous les yeux une carte de chacun de nous et de notre position actuelle sur Terre, il ne verrait qu’un nuage de points éparpillés et ne devinerait jamais que ce qui nous réunit est un avion. Je me change face à la rangée de hublots nus qui, pour une fois, donnent sur un paysage nocturne non moins solitaire que celui de l’intérieur de la cabine.

Je monte les escaliers et marche avec précaution le long de l’allée obscure du pont supérieur. La porte du cockpit est restée ouverte pendant toute la durée du vol, puisque ce soir, il n’y a aucune raison de la fermer. Depuis le bout de la cabine supérieure, la faible lueur des écrans du cockpit est aussi accueillante qu’un feu de cheminée. Je laisse les fauteuils vides derrière moi et franchis le seuil du cockpit. De la fumée s’élève de la tasse de thé que mes collègues m’ont préparée et posée dans un porte-gobelet à ma place. En entrant, je lance un : « Devinez qui c’est ! » Le capitaine éclate de rire, car ce soir, ça ne pourrait être personne d’autre.

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Une mer de nuages
Crédits : skyfaring.com

Traduit de l’anglais par Caroline Leverrier et Caroline Bourgeret d’après l’article « Souls on Board », paru dans Slate Magazine et adapté de son livre Skyfaring.

Couverture : L’aile d’un Boeing 747 au crépuscule.

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