Et si écouter du rap était bon pour le cerveau ? Des chercheurs du monde entier lui prêtent des vertus étonnantes sur l'activité cérébrale.

par Mathilda Caron | 31 juillet 2019

Hip-hop therapy

Tandis que la chaleur ramol­­lit l’as­­phalte barce­­lo­­naise, ce jeudi 18 juillet 2019, des milliers de personnes four­­mil­lent sur l’ave­­nue qui s’étend entre la Plaça Espa­­nya et le majes­­tueux Palais natio­­nal, perché sur la colline de Montjuïc. Mais les marcheurs se désin­­té­­ressent de l’un comme de l’autre et bifurquent au centre de l’ave­­nue, pour s’en­­gouf­­frer dans le Sónar Festi­­val et se frayer un chemin jusqu’à l’au­­di­­to­­rium.

Le vaste espace est plongé dans le noir quand un écran géant s’al­­lume. Soudain des formes lumi­­neuses s’en­­chaînent, accom­­pa­­gnées de sons plus étranges les uns que les autres. La foule est capti­­vée. Elle assiste à l’ex­­pé­­rience Disso­­nant imagi­­nary, projet conjoint de l’ar­­tiste et DJ japo­­nais Daito Manabe et du profes­­seur Yukiyasu Kami­­tani, dont l’axe de recherche privi­­lé­­gié est de tenter d’en­­re­­gis­­trer les images qui se forment dans notre cerveau quand nous rêvons. Mais aujourd’­­hui, les deux hommes connectent le son et l’image pour savoir à quoi ressemblent nos neurones lorsque nous écou­­tons de la musique, à fortiori élec­­tro­­nique.

Le profes­­seur Kami­­tani explique que les sons suscitent des réac­­tions émotion­­nelles qui nous invitent à créer des images avec notre esprit – autre­­ment dit, la musique stimule l’ima­­gi­­naire. Pour comprendre ce proces­­sus inté­­rieur dont nous faisons tous l’ex­­pé­­rience sans pouvoir l’ex­­té­­rio­­ri­­ser, les deux hommes se sont demandé de quelle façon la musique influence notre vision, et si l’image est capable de chan­­ger notre expé­­rience de la musique. Deux inter­­­ro­­ga­­tions auxquelles ils tentent de répondre grâce à un système d’ima­­ge­­rie céré­­brale leur permet­­tant de déco­­der les données du cortex visuel.

À la fois musi­­cien et déve­­lop­­peur, Daito Manabe est fier de présen­­ter son travail. Accom­­pa­­gné de son inter­­­prète, le Japo­­nais de 43 ans, qui porte un sweat à capuche et une casquette noirs malgré la chaleur, livre son expé­­rience dans sa langue natale. Pour mesu­­rer l’im­­pact et l’in­­te­­rac­­tion du son et de l’image au sein du cerveau, le profes­­seur Kami­­tani et lui utilisent des élec­­trodes et l’IRM, afin de détec­­ter les images qui se forment dans le cortex visuel d’un être humain lorsqu’il écoute de la musique.

Contrai­­re­­ment à l’IRM, les élec­­trodes permettent de repé­­rer un signal instan­­ta­­né­­ment et se concentrent sur une zone restreinte du cerveau, ajou­­tant des mesures très précises à la vue d’en­­semble permise par le scan­­ner. « Grâce à elles, nous avons la possi­­bi­­lité de stimu­­ler direc­­te­­ment le cerveau – un peu comme ce que fait Elon Musk avec Neura­­link », explique le profes­­seur Kami­­tani. Lors de l’ex­­pé­­rience Disso­­nant imagi­­nary, les images provoquées par les sons que perçoivent les volon­­taires appa­­raissent sur un écran. Le duo tente ensuite de déter­­mi­­ner ce que repré­­sentent ces visions, et si elles peuvent avoir un lien avec les sons enten­­dus.

Crédits : Daito Manabe

Leurs travaux sur l’im­­pact du son et de l’image dans le cerveau n’ont pas tardé à atti­­rer l’at­­ten­­tion au-delà de l’ar­­chi­­pel nippon. « En 2017, nous avons publié une version plus abou­­tie de nos travaux sur YouTube et des artistes comme Aphex Twin nous ont contac­­tés », se souvient Daito Manabe. La musique elec­­tro se prête il est vrai parti­­cu­­liè­­re­­ment bien à leurs expé­­riences. Mais ici à Sónar, festi­­val à la croi­­sée de la tech­­no­­lo­­gie, de l’elec­­tro et du rap, il songe que les beats hip-hop doivent aussi avoir un effet puis­­sant sur le cortex visuel.

D’autres avant eux ont imaginé que le rap pouvait avoir un effet béné­­fique sur le cerveau humain, loin des clichés véhi­­cu­­lés par les contemp­­teurs de la culture hip-hop. Certains lui prêtent même des vertus théra­­peu­­tiques. Ces dernières années, la « hip-hop therapy » est utili­­sée de plus en plus fréquem­­ment outre-Atlan­­tique pour trai­­ter certains troubles comme la dépres­­sion ou l’an­xiété. Une surpre­­nante combi­­nai­­son qui a pour­­tant fêté ses vingt ans l’an­­née dernière.

En 1998, le Dr Edgar H. Tyson a été le premier à imagi­­ner un modèle de hip-hop therapy (HHT). Le socio­­logue du New Jersey affirme qu’il s’agit d’une véri­­table révo­­lu­­tion pour la santé mentale. Sa méthode consiste à utili­­ser le hip-hop, par la musique ou danse, pour aider certaines personnes, seules ou en groupe, à se sentir mieux.

L’étude la plus célèbre inspi­­rée par ses travaux a été menée à l’uni­­ver­­sité de Cambridge par le psychiatre Akeem Sule et la neuros­­cien­­ti­­fique Becky Inks­­ter, en 2014. « Nous dispo­­sons main­­te­­nant d’une manière inno­­vante de travailler avec des psycho­­logues afin de rendre les psycho­­thé­­ra­­pies plus convi­­viales », explique le Dr Sule. 

Crédits : Dr Edgar H. Tyson/Twit­­ter

Les deux cher­­cheurs ont démon­­tré qu’é­­cou­­ter du rap pouvait notam­­ment stimu­­ler la confiance en soi, en partie grâce aux récits que contiennent les textes de rap. Un peu comme des athlètes s’ima­­gi­­nant être les meilleurs sur le terrain parviennent à se surpas­­ser pendant une compé­­ti­­tion. « Il s’agit d’un mouve­­ment et d’une nouvelle culture : si les gens sont capables de s’ou­­vrir avec le hip-hop, alors ils guéri­­ront », insiste le Dr Inks­­ter. « C’est une nouvelle forme de libé­­ra­­tion théra­­peu­­tique. »

Hip-hop and the mind

Écou­­ter de la musique provoque chez tous les êtres humains un proces­­sus d’ « entraî­­ne­­ment des ondes céré­­brales ». Les basses, en parti­­cu­­lier, ont un réel impact sur le corps humain et peut modi­­fier son adré­­na­­line. Au Canada, des cher­­cheurs du McMas­­ter Insti­­tute for Music and the Mind (MIMM) ont réalisé une étude sur plus de 50 volon­­taires qui ont dû écou­­ter diffé­­rentes notes de piano. Ils ont ainsi décou­­vert que le cerveau humain est beau­­coup plus sensible aux notes basses. « Presque tout le monde réagira au rythme de la musique lorsqu’il y a des basses impor­­tantes », a conclu le Dr Laurel Trai­­nor. Ce qui place le rap et ses subs 808 en première ligne des styles suscep­­tibles de provoquer une réac­­tion dans le cerveau de l’au­­di­­teur.

Si le cerveau humain est plus sensible aux sons à basses fréquences, c’est parce qu’é­­cou­­ter de la musique affecte les quatre prin­­ci­­paux lobes du cerveau, mais de diffé­­rentes manières. Le cortex audi­­tif est respon­­sable du discer­­ne­­ment du volume pendant que deux autres zones, l’amyg­­dale et le noyau caudé, traitent les réac­­tions émotion­­nelles. Le gyrus est la zone du cerveau qui permet de stocker les « modèles » de musique écou­­tés précé­­dem­­ment. C’est pourquoi une personne qui a déjà écouté la disco­­gra­­phie d’un artiste en parti­­cu­­lier est suscep­­tible d’ap­­pré­­cier davan­­tage sa musique, contrai­­re­­ment à quelqu’un qui l’en­­tend pour la première fois.

Le rap peut ainsi engen­­drer des émotions plus fortes et violentes que d’autres styles. Il condui­­rait effec­­ti­­ve­­ment à un chan­­ge­­ment émotion­­nel « verbal » – mais pas compor­­te­­men­­tal. Celui ou celle qui en écoute serait ainsi davan­­tage suscep­­tible d’em­­ployer des termes et un ton plus agres­­sifs qu’une personne écou­­tant du rock ou du reggae. Pour autant, cela ne signi­­fie pas qu’é­­cou­­ter du rap peut conduire au déve­­lop­­pe­­ment d’un compor­­te­­ment agres­­sif. Les béné­­fices de sa pratique sur le cerveau, en revanche, ont été prou­­vés.

Neuros­­cience du free­­style

Lorsqu’un rappeur fait un free­­style, les cher­­cheurs ont observé une augmen­­ta­­tion de l’ac­­ti­­vité céré­­brale dans son cortex préfron­­tal, zone du cerveau qui régit les fonc­­tions cogni­­tives dites supé­­rieures, comme le langage, le raison­­ne­­ment, mais surtout les fonc­­tions exécu­­tives. En revanche, ils ont remarqué une dimi­­nu­­tion de l’ac­­ti­­vité dans des zones qui jouent un rôle de super­­­vi­­sion. Ces chan­­ge­­ments dans le fonc­­tion­­ne­­ment du cerveau faci­­litent donc la libre expres­­sion des pensées mais aussi des mots, oubliant toutes les contraintes neuro­­nales habi­­tuelles pour se recon­­nec­­ter avec son instinct.

« D’après moi, c’est très posi­­tif pour les êtres humains », assure Daito Manabe. « Qu’on écoute toujours la même musique ou des musiques toujours diffé­­rentes. Si on regarde l’ac­­ti­­vité céré­­brale à travers les expé­­riences et les données que nous avons collec­­tées, le pouvoir visuel est plus impor­­tant. » Mais pour le DJ japo­­nais, le son a une influence beau­­coup plus forte. « Évidem­­ment, ce que vous imagi­­nez en écou­­tant de la musique dépend du contexte et de votre humeur, nous obte­­nons donc parfois des résul­­tats auxquels nous ne atten­­dions pas, mais c’est tout aussi inté­­res­­sant. »

Il serait abusif de conclure, en l’état des recherches, que ces diffé­­rents effets sont à mettre en lien avec l’in­­tel­­li­­gence. Mais une chose est certaine : le rap met le cerveau en éveil.


Couver­­ture : Insane in the Brain.


 

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