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par Mathilde Obert | 3 août 2017

À l’heure où San Fran­cisco s’éveille, un vendredi de l’an­née dernière, une publi­ci­taire aux cheveux bouclés de 28 ans se livre à un petit rituel. Sur la table à laquelle elle est assise, dans sa coloc du quar­tier de Rich­mond, un sachet de cham­pi­gnons magiques est posé à côté des sachets de thé. Lily prend régu­liè­re­ment des doses homéo­pa­thiques de drogue avant d’al­ler travailler. « Ça m’aide à être plus créa­tive et à rester concen­trée », confie-t-elle. À quelques kilo­mètres de là, de l’autre côté de la baie, la roman­cière améri­caine de 52 ans Ayelet Wald­man utilise une formule semblable. Dans un livre publié en janvier 2017, A Really Good Day, elle confie que de petites rations de LSD ont nette­ment amélioré son humeur, son mariage et sa vie.

Crédits : Alex Nabaum

Ces derniers mois, la pratique a fait écho à travers diffé­rents articles de presse qui s’étonnent que le LSD et les start-ups de la Sili­con Valley fassent bonne mixture. Pour­tant, comme beau­coup de modes, celle-ci ne sort pas de nulle part. « C’est par cette branche de la contre-culture améri­caine, celle du zen, du LSD, des happe­nings et des petites commu­nau­tés pasto­rales auto­gé­rées que va s’opé­rer un rappro­che­ment de la jeunesse améri­caine avec les tech­no­lo­gies nais­santes de l’in­for­ma­tique », explique le socio­logue Domi­nique Cardon dans la préface française du livre du cher­cheur en commu­ni­ca­tion de l’uni­ver­sité Stan­ford, Fred Turner, De la contre-culture à la cyber­cul­ture. Sans ces trois lettres, LSD, les quatre géants du web, les GAFA (Google, Apple, Face­book, Amazon), n’au­raient pas le même visage.

Le PC sous LSD

Mercredi 2 décembre 1964, baie de San Fran­cisco. Posté à l’aplomb des grandes colonnes de Sproul Hall, sur le campus cali­for­nien de Berke­ley, Mario Savio prend le micro. Trois ans avant la venue du pasteur Martin Luther King, cet homme de 22 ans qui rêvait de deve­nir prêtre harangue 4 000 étudiants. Il a les cheveux en bataille mais des idées claires. Coupable de lui refu­ser toute acti­vité poli­tique en lien avec les mouve­ment des Droits civiques, la faculté, éructe-t-il, « se résume à un groupe d’em­ployés ». Les sour­cils fron­cés, le mili­tant du Free Speech Move­ment se lance dans une longue diatribe : « Nous ne sommes que de la matière première qui refuse cette condi­tion. […] Il arrive un moment où l’ac­ti­vité de la machine est si détes­table, vous répugne tant, que vous ne pouvez pas y parti­ci­per. Et vous devez mettre vos corps sur les engre­nages et les rouages pour la faire cesser. » Les secousses du Free Speech Move­ment engendrent la vague hippie qui déferle sur le pays. Elle rassemble, sous une même esthé­tique psyché­dé­lique, diffé­rentes critiques de la société de consom­ma­tion et de l’au­to­rité. Surtout, son oppo­si­tion à la guerre du Viet­nam ne souffre aucune réserve. « Le slogan “Peace and Love” n’était pas encore prononcé avec ironie », rappelle Danny Gold­berg, auteur d’un ouvrage sur l’an­née 1967 et l’idée hippie, In Search of The Lost Chord.

Mario Savio mène la révolte des étudiants de Berke­ley en 1964
Crédits : Chris Kjobech

Dans son livre De la contre-culture à la cyber­cul­ture, Fred Turner, donne à voir de son côté l’aver­sion de ces étudiants pour les machines. Beau­coup consi­dé­raient, dit-il, « que les gouver­nants de leurs pays les rédui­saient à des bits de données abstraites. » Mais ce n’est pas le cas de tous. Tandis qu’ils « s’af­fai­raient à la créa­tion de partis poli­tiques et mani­fes­taient contre la guerre du Viet­nam, d’autres membres de cette frange tour­nèrent le dos à l’ac­tion poli­tique et adoptèrent la tech­no­lo­gie et la trans­for­ma­tion de la conscience comme trem­plins natu­rels du chan­ge­ment social ». Stewart Brand fait partie de cette deuxième caté­go­rie. Fils d’un publi­ci­taire et d’une passion­née d’as­tro­no­mie, il s’in­té­resse très tôt aux planètes. Après des études de biolo­gie à Stan­ford, ce pion­nier de l’éco­lo­gie crée une plate-forme reliant les commu­nau­tés. Entre deux trips sous acides, il fabrique le Whole Earth Cata­logue en 1968, une boutique itiné­rante qui réper­to­rie tous les objets jugés utiles – tentes, sacs à dos, tenues hippies, cartes, livres, outils de jardi­nage, etc. – pour ensuite les parta­ger. Les lecteurs peuvent commen­ter les produits, en ajou­ter au cata­logue. Cette société en réseau qui fait penser à Inter­net « était l’une des bibles de ma géné­ra­tions », dira Steve Jobs en 2005. « C’était une sorte de Google sur papier idéa­liste avec de très bons outils. » Brand lui renverra le compli­ment en avançant que les ordi­na­teurs furent la meilleure inven­tion « depuis les drogues psyché­dé­liques ».

Steve Jobs se sentait pous­ser des ailes

L’un ne va pas sans l’autre. Avant de fonder Apple en 1976, Steve Jobs a aussi emprunté la voie cosmique. « Le LSD vous montre que la pièce à une autre face », déclare-t-il. « Et vous ne pouvez pas vous en souve­nir en émer­geant, mais vous le savez. » Envoyé par ses parents adop­tifs au Reed College, dans l’Ore­gon, le jeune homme écoute Bob Dylan, dort à même le sol, se promène pieds nus. Dans la biogra­phie du co-fonda­teur d’Apple, Walter Isaac­son raconte : « Jobs croyait dur comme fer que son régime ultra-végé­ta­rien évitait la produc­tion non seule­ment de mucus mais égale­ment de toute odeur corpo­relle, ce qui lui permet­tait de faire l’im­passe sur les déodo­rants et les douches. Cette théo­rie était fausse. » Autre lubie, Jobs voue un culte à Maha­ri­shi Mahesh Yogi, le gourou indien rendu mondia­le­ment célèbre par quatre adeptes britan­niques, les Beatles. Avec un ami, Daniel Kottke, il se rend en Inde où, faute de rencon­trer l’idole, il se rase la tête en signe de puri­fi­ca­tion. La puri­fi­ca­tion prend un autre sens à son retour aux États-Unis. « Quand Apple a été lancé, Steve a mis toute son éner­gie à assu­rer le succès de l’en­tre­prise », se souvient Daniel Kottke. « Et il n’avait pas besoin de psycho­tropes pour ça. »

Chan­ger le monde

En même temps que naissent Apple, Intel et Sun Micro­sys­tems dans la baie de San Fran­cisco, se forge le mythe de la Sili­con Valley : des entre­prises parties de rien, souvent impro­vi­sées dans un garage, avant de deve­nir des géants de la tech­no­lo­gie. San Fran­cisco, ville du Summer of Love, se trans­forme progres­si­ve­ment en para­dis des entre­pre­neurs, mais garde des traces de sa période hippie. Après le Whole Earth Cata­logue, Stewart Brand donne nais­sance au Whole Earth Lectro­nic Link au début des années 1970. Affec­tés par l’ar­ri­vée du Répu­bli­cain Richard Nixon à la prési­dence, les espoirs des hippies sont parta­gés sur cette « commu­nauté virtuelle » payante. « Ce qu’ap­porte le monde virtuel au projet d’éman­ci­pa­tion qui avait échoué dans les commu­nau­tés des années 1970 est la possi­bi­lité d’ef­fa­cer le statut des personnes, leur posi­tion dans la société et toute trace de leurs inéga­li­tés de condi­tion », explique Domi­nique Cardon. La plate­forme donne à Brand le moyen d’or­ga­ni­ser et, partant, de moné­ti­ser les aspi­ra­tions liber­taires. Autre­ment dit, les start-uppers fondent l’idéal hippie dans Le Nouvel esprit du capi­ta­lisme décrit en 1999 par Luc Boltanski et Eve Chia­pello.

Un exem­plaire du Whole Earth Cata­log

Passé par le MIT et le labo­ra­toire d’in­tel­li­gence arti­fi­cielle de Stan­ford, le hacker Gumby se souvient qu’une « véritable commu­nauté de gens qui croient au partage » existe encore dans les années 1980 autour des ordi­na­teurs. « Ça a toujours été là, grâce à des gens qui faisaient des trucs cool. C’est comme ça que la réseau s’est créé. Nous nous refi­lions les tâches et les idées. Il n’y avait pas vrai­ment de limite, dans ma vie, entre être un fan du rock psyché­dé­lique de The Grate­ful Dead et travailleur sur ordi­na­teur. » D’ailleurs, par le biais des ordi­na­teurs, la fron­tière se brouille entre vie privée et travail.

En 1983, Steve Jobs se sert autant de son porte-feuille élargi que d’ar­gu­ments moraux pour débau­cher le direc­teur géné­ral de Pepsi : « Pensez-vous conti­nuer à vendre de l’eau sucrée le reste de votre vie ou voulez-vous chan­ger le monde avec moi ? » demande-t-il à John Scul­ley. L’an­née suivante, il finance un spot publi­ci­taire réalisé par Ridley Scott qui passe à la mi-temps du Super Bowl devant plus de 90 millions de spec­ta­teurs. « Il voulait chan­ger le monde mais aussi se faire plein d’argent », ironise Chris Garcia, cura­teur du Compu­ter History Museum de Moun­tain View, en Cali­for­nie. Pendant qu’Apple s’offre les faveurs des suppor­ters de foot­ball améri­cain, Steward Brand séduit les passion­nés d’in­for­ma­tique en orga­ni­sant une des premières confé­rences de hackers à San Fran­cisco. Deux ans plus tard, les premières flammes du Burning Man sont allu­mées en cati­mini sur une plage de San Fran­cisco. Peu à peu agrandi et relo­ca­lisé dans le désert du Nevada, le festi­val prend la relève de Wood­stock. La culture du slogan se retrouve dans le « Think different » d’Apple. Par l’in­no­va­tion, la prise de risque, le travail, ces entre­pre­neurs reven­diquent un but ultime : chan­ger le monde grâce aux nouvelles tech­no­lo­gies. « Aujourd’­hui, nos ordi­na­teurs réalisent cette vision en ce qu’ils permettent de faire circu­ler de l’éner­gie et de l’in­for­ma­tion, et ainsi de mettre en rela­tion presque tous les habi­tants de la planète », explique Fred Turner. « Mais surtout, la croyance aux pouvoirs bien­fai­sants de ces tech­no­lo­gies est large­ment répan­due. » Pour Kevin Dolly, qui cofonde le maga­zine Wired avec Stewart Brand en 1993, les nouvelles tech­no­lo­gies ne sont rien de moins qu’une arche créée par Dieu pour permettre aux êtres humains de commu­niquer entre eux.

Le Burning Man Festi­val

Le masque cool

Comme l’ont fait les hippies, les entre­pre­neurs de la Sili­con Valley tentent de parti­ci­per à l’évo­lu­tion des mœurs. Un pari réussi pour Mark Zucker­berg puisque Face­book compte 1,86 milliard d’uti­li­sa­teurs dans le monde ; et pour les héri­tiers de Steve Jobs, les vente d’iP­hone ayant atteint le milliard en 2016. Quant au moteur de recherche de Larry Page et Sergey Brin, Google, il sert 40 000 fois par seconde. « L’uti­li­sa­tion des smart­phones et des médias sociaux est un phéno­mène global, origi­naire de la Sili­con Valley, et qui influence la manière de vivre de milliards de personnes », détaille Justin McGuirk, conser­va­teur de musée au London Design Museum, où a lieu l’ex­po­si­tion Cali­for­nia : Desi­gning Free­dom. Quand, dans l’ima­gi­naire des années 1960, le chan­ge­ment de la société passait par un rejet des valeurs tradi­tion­nelles, et du mode de vie des géné­ra­tions précé­dentes, la Sili­con Valley dit aussi vouloir faire table rase du passé. Elle laisse de côté les méthodes de travail clas­siques et rejette l’or­ga­ni­sa­tion pyra­mi­dale des entre­prises pour promou­voir une struc­ture hori­zon­tale dans laquelle sont censés s’épa­nouir de joyeux sala­riés en jeans et baskets. Mais, pointe la socio­logue du travail au CNRS Danièle Linhart, « plus la subor­di­na­tion est indi­vi­dua­li­sée et person­na­li­sée, plus elle est diffi­cile à suppor­ter ». Non seule­ment « les mana­gers jouent sur le besoin de recon­nais­sance de leurs sala­riés », mais ils leur demandent aussi, para­doxa­le­ment, d’être auto­nomes tout en suivant un ensemble de procé­dures défi­nies par des cabi­nets de consul­ting. Cons­cient des limites du modèle, Google a lancé le projet Aris­tote, en 2012, une étude visant à déter­mi­ner ce qui rend une équipe produc­tive. Le groupe en a conclu que cela passe par un climat carac­té­risé par la confiance inter­per­son­nelle et le respect mutuel. Pour avoir une idée de l’or­ga­ni­sa­tion à adop­ter, il faudra repas­ser.

L’ar­chi­tec­ture de la Sili­con Valley ressemble à celle des commu­nau­tés hippies des 60’s

Les start-ups de la Sili­con Valley prônent toujours des valeurs de partage et de vie en commu­nauté qui rappellent des idées hippies. À San Fran­cisco, il n’est pas rare de voir des groupes d’en­tre­pre­neurs coha­bi­ter pour échan­ger conseils et idées. La réali­sa­tion person­nelle voire l’éveil spiri­tuel sont égale­ment mis en avant. Dans la lignée des inspi­ra­tions envi­ron­ne­men­tales de Stewart Brand, les entre­pre­neurs de la Sili­con Valley s’in­té­ressent à l’éco­lo­gie. À mi-chemin entre utopie hippie et green­wa­shing, ils inves­tissent dans l’éner­gie solaire. Elon Musk crée SolarCity et Richard Swan­son lance Sun Power. Reste que, d’après le rapport publié en juin 2017 par Green­peace, quan­tité d’ap­pa­reils élec­tro­niques ne sont pas répa­rables, notam­ment ceux d’Apple. Cela crée un nombre impor­tant de déchets élec­tro­niques, néfastes pour l’en­vi­ron­ne­ment. Aujourd’­hui, les ex-hippies comme l’était Steve Jobs sont rempla­cés par d’ex­cel­lents élèves d’uni­ver­si­tés pres­ti­gieuses. Anto­nio Garcia Marti­nez, ancien de Face­book, raconte : « Ils vivent tous comme des frères (bro) de frater­nité d’uni­ver­sité, avec un esprit ultra-compé­ti­tif et des compor­te­ments de gamins de 20 ans trans­po­sés dans un univers profes­sionnel. » Selon le jour­na­liste Dan Lyons, c’est parce qu’ « on ne fabrique plus des produits, mais plutôt de l’argent ».

Le campus de Face­book
Crédits : Noah Berger/Reuters

Beau­coup de ces entre­pre­neurs n’ont plus pour but de créer un produit qui chan­gera le monde, mais un qui leur rappor­tera de l’argent, par un rachat ou une intro­duc­tion en bourse. Expor­tée à l’in­ter­na­tio­nal, cette culture de la start-up est dénon­cée par Mathilde Rama­dier dans son livre Bien­ve­nue dans le nouveau monde. D’après son expé­rience dans la « Sili­con Allee » berli­noise, la cooli­tude de bien des entre­prises masque en réalité une forte préca­rité, des périodes d’es­sai non payées, et une insta­bi­lité perma­nente. Loin de l’idéal hippie.


Couver­ture : Drop City, une commu­nauté hippie qui rappelle les nouveaux bureaux de Google. (Carl Iwasaki)


 

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